Chapitre 10.
« Hey… » C'est sûr, il y avait mieux comme salutation. Surtout quand celle-ci s'adressait à un ami sincère. Pourtant, ce timide murmure fut l'unique son qui sortit de la bouche de Goku alors qu'il se tenait sur le seuil de la porte qui venait de s'ouvrir devant lui.
- « … » Gojyo semblait totalement hébété, n'ayant pas bougé d'un poil depuis que son regard était venu croiser celui de son visiteur nocturne. Après une bonne minute pendant laquelle son cerveau parût avoir du mal à analyser la situation, il vocalisa finalement sa surprise par un cri de joie spontané. « Go… GOKUU ! » Et il entoura le yokai de son bras valide pour le serrer très fort. Tu es enfin revenu à toi !
- « Eh ! Doucement ! Tu… tu m'étouffes ! » Grogna gentiment Goku, cherchant à masquer sa gêne d'être ainsi enlacé par le métis. Toutefois, il ne fit rien quand ses propres bras retournèrent l'étreinte chaleureuse. Ce n'était pas comme s'il n'en avait pas eu besoin.
- « Euh… oui… pardon… mais c'est que ça fait tellement plaisir de te voir ! » Gojyo le relâcha pour se mettre à lui ébouriffer les cheveux avec vigueur tout en lui offrant un immense sourire. « Hakkaï et moi étions plutôt inquiets… voyant que tu ne te réveillais pas… » Puis ses sourcils se froncèrent d'un coup alors qu'il commença à râler. « Et tu crois que ce satané bonze nous aurait prévenu que tu étais sorti de ton coma ! » Les yeux de Goku tombèrent subitement au sol tandis que l'expression de son visage se fit plus sombre.
- « Je… je me suis réveillé tout à l'heure… », annonça-t-il doucement.
- « Quoi ! » S'indigna le roux, ses mains se plaçant sur les épaules de Goku espérant de plus amples informations. « Et Sanzo ne t'a pas empêché de te lever ? Quel inconscient ce bonze ! Il va… » Gojyo ne put finir sa phrase, ayant été coupé abruptement par le brun.
- « Gojyo… » La voix anormalement basse de Goku se mit à trembler et il tourna la tête pour ne plus faire face au demi-sang. « Je… je l'ai quitté… Je l'ai quitté, Gojyo… pour de bon. » Le métis demeura alors silencieux, se contentant pour un moment d'observer le plus jeune d'un air triste.
Bien que Goku ne lui présentait qu'une petite partie de son profil, Gojyo pouvait voir la peau de son ami s'humidifier rapidement. Il ne le laissa pas se morfondre d'avantage. Goku avait besoin de lui. De son amitié. De son soutien. Il passa son bras autour des épaules de Goku.
- « Tu dois être fatigué. Et si on rentrait maintenant ? » Sa voix se voulait calme. Apaisante. Le yokai renifla un peu, s'essuya discrètement et rapidement les joues avant d'acquiescer d'un léger hochement de tête.
Une fois à l'intérieur de l'appartement, Goku se laissa guider jusqu'au canapé en cuir noir sur lequel il s'assit, accordant enfin un repos bien mérité à ses jambes épuisées. Gojyo prenait place à ses côtés sur un vieux fauteuil lorsqu'une voix familière s'éleva dans la pièce.
- « Qui était-ce, Gojyo ? » Le demi-sang et le yokai tournèrent simultanément la tête sur leur droite pour s'intéresser à la personne qui pénétrait dans la salle principale du logement. Quand les prunelles vertes rencontrèrent les jaunes, le tic-tac jusqu'alors ignoré de l'horloge suspendue au dessus d'une petite table qui faisait un angle de la pièce sembla résonner lourdement pendant un certain temps.
- « Et bien… Goku est de retour parmi nous », informa Gojyo. C'était le genre de remarque qui ne servait à rien, puisque Hakkaï pouvait le voir, sauf peut-être à briser un silence qui se faisait trop long et donc inconfortable. Hakkaï s'avança alors d'avantage, mais s'arrêta à quelques mètres.
Goku, qui avait vu le regard d'abord surprit, puis heureux de l'ancien humain se changer très vite en inquiétude, comprit que ce dernier ne savait pas comment réagir face à lui. Rien de surprenant. Il était vrai que les dernières fois où les deux bruns s'étaient retrouvés ensemble, les choses ne s'étaient pas vraiment bien passées entre eux.
Mais désormais, Goku ne voulait plus de cette petite guerre entre eux. D'ailleurs il s'en voulait de s'en être pris à Hakkaï comme il l'avait fait. Cela avait été stupide. Hakkaï n'était pas le fautif dans cette histoire. Il lui sourit donc de manière amicale, à la plus grande surprise d'Hakkaï et aussi à son plus grand soulagement.
- « Salut… », dit simplement Goku. Après s'être remis de la tournure inespérée que prenaient ces retrouvailles, Hakkaï retourna au yokai son sourire. S'il s'était écouté, il aurait sur-le-champ réduit l'espace qui les séparait pour le prendre dans ses bras. Mais c'était peut-être en demander trop. Goku ne semblait plus lui en vouloir. Goku lui souriait. C'était un très bon début.
- « Goku… je suis content que tu te sois finalement réveillé », bredouilla Hakkaï encore un peu sonné par l'émotion. « Tu… tu as l'air d'aller bien… »
- « Hum… et bien, en fait… » GRRRRRGRRRRRHH ! Les yeux de Gojyo et d'Hakkaï s'écarquillèrent alors qu'ils fixaient tous deux Goku dont le regard avait fuit sur son ventre et dont les joues s'étaient franchement colorées. « Je… Je meurs de faim… » Les deux plus âgés ne purent retenir un rire franc à l'entente de cette déclaration qui leur remémora instantanément le bon vieux temps.
- « Et bien tu as de la chance… J'ai cuisiné du Sukiyaki pour le dîner et il en reste assez pour combler ton estomac… enfin je pense », dit jovialement Hakkaï qui se dirigeait déjà vers la cuisine. « Je vais te chercher une assiette. »
- « Merci… »
- « Je t'en prie. As-tu besoin d'autre chose ? »
- « Euh… de l'eau… si c'est possible… »
- « Tout de suite. » Alors qu'Hakkaï venait de disparaître dans la cuisine, Gojyo se leva pour se placer sur le canapé à côté du yokai. Il lui donna une bonne tape dans le dos avant de se moquer de lui.
- « C'est quoi ces formalités ! Je ne te savais pas si timide envers nous, baka saru ! »
- « Hey ! Je n'suis pas un baka saru ! Kono ero kappa ! » Se révolta Goku, secouant avec ferveur la tête. « C'est juste que… » Il s'interrompit lorsqu'il vit l'expression amusée du métis.
- « Et bien voilà enfin le Goku que j'ai toujours connu ! » S'exclama le roux tout en ébouriffant une seconde fois les cheveux du brun. Décidément, cela lui avait vraiment manqué ! Réalisant alors que son ami avait tout bonnement cherché à le détendre, et qu'en plus il y était arrivé par la simple utilisation de son surnom, Goku sentit une chaleur agréable l'envahir.
Il se sentait le bien venu. Il l'était. Il se dit alors qu'il avait bien prit la bonne décision… car ici, il allait sûrement arriver à oublier. A L'oublier, lui. Ils se sourirent mutuellement… comme deux complices. Qu'ils étaient. Qu'ils avaient toujours été. Et qu'ils seraient sans doute toujours.
- « Kappa… »
- « Saru… »
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Un quart d'heure plus tard, Goku savourait, ou plutôt dévorait goulûment la seconde assiette servie aimablement par Hakkaï qui sirotait à présent tranquillement un thé dans le fauteuil délaissé précédemment par Gojyo, tandis que ce dernier appréciait la fraîcheur pétillante de sa bière blonde.
Les deux plus vieux savaient qu'il leur faudrait aborder incessamment sous peu un sujet délicat avec leur cadet. Goku semblait avoir pris une décision irrévocable en venant ici au beau milieu de la nuit. Il avait décidé de ne plus vivre au temple. Bien. Ils pouvaient comprendre. Vraiment. Ils avaient été là pour voir la descente aux enfers du yokai. Goku s'était sentit rejeté, trahi, peut-être même humilié par la personne qui avait le plus comptée pour lui. Donc, oui, ils comprenaient.
Seulement, ils savaient aussi que Goku avait manqué la meilleure partie de toute l'histoire. Soit parce-qu'il avait été trop ivre pour rester éveillé, soit parce-qu'il gravitait entre la vie et la mort, inconscient. Sanzo ne lui avait-il rien dit à son réveil ? Goku croyait-il encore que le moine se moquait totalement de lui ?
Ils furent stoppés dans leurs réflexions par la voix désolée de Goku qui rompit soudainement le silence qui s'était installé entre eux.
- « Pa… pardon… »
- « … » Hakkaï et Gojyo s'échangèrent un regard furtif et étonné, attendant de savoir pour quelle raison Goku s'excusait.
- « Vraiment pardon… Je vous ai encore blessé… », marmonna celui-ci, relevant légèrement la tête pour faire glisser son regard sur les multiples cicatrices recouvrant les bras nus du métis et s'arrêtant particulièrement sur le plâtre qui entourait toujours son avant-bras.
- « Goku… »
- « Pardon… mais je n'ai rien pu faire… pour empêcher… mon limiteur de force de se briser… » La voix de Goku monta d'une octave alors qu'il s'emportait. « J'ai… j'ai essayé… mais je n'ai… rien pu faire… rien. Alors exc… » La main large qui se posa subitement sur sa tête l'interdit de se confondre davantage en excuse. Ses yeux honteux se levèrent alors dans les carmins qui une fois de plus ne le blâmaient aucunement pour ses actes. Il eut envie de pleurer. Il se retint.
- « Je t'ai déjà dit des centaines de fois que ce n'est pas un singe dans ton genre qui peut avoir raison de moi ! Alors arrête ça tout de suite. Nous allons bien. Tu vas bien. C'est tout ce qui compte maintenant. Point final. » Comme pour chercher une confirmation des propos du demi-sang, Goku se tourna doucement vers Hakkaï dont le regard généreux exprimait tout ce qu'avait dit Gojyo.
Cette fois, des larmes silencieuses roulèrent sans précipitation sur sa peau de pêche. Des larmes pour exprimer un grand soulagement, ainsi qu'un grand merci à ses deux amis. Il était vraiment content d'être ici. Il se sentait accepté. Aimé. Et dire qu'il avait voulu renoncer à une amitié comme celle-là en s'ôtant la vie. Il avait vraiment été stupide ! Combien avait la chance d'avoir des amis comme les deux qu'il avait ? Peu. C'était indéniable.
- « Enfin… On doit tout de même une fière chandelle à Sanzo ! Sans lui, nous ne serions pas là à discuter tranquillement ! » Gojyo remarqua aussitôt que le corps de Goku se raidit sur sa remarque et que les yeux jaunes se posaient partout sauf dans les siens et ceux d'Hakkaï. Certes, c'était sans doute prématuré de s'aventurer si vite sur ce terrain, mais ils allaient bien devoir parler du blond. Tôt ou tard. Gojyo préférait que ce soit tôt.
Non qu'il voulait absolument pousser le yokai dans les bras du blond, mais quelque chose lui échappait. Goku aimait Sanzo, et d'après ce qu'il avait vu du moine la nuit où ils avaient affronté Seiten Taisen et d'après ce que lui avait raconté Hakkaï, il était à présent convaincu que ses sentiments étaient réciproques. Il voulait plus que tout que Goku soit heureux. Et s'il y avait la possibilité d'arranger la situation entre eux deux… Il fut néanmoins très vite détourné de ses plans.
- « Ecoutez… » Le ton grave du yokai interpella ses compagnons qui se mirent à le fixer avec attention. « Si ça ne vous dérange pas… j'aimerais ne plus parler de lui… » Le menton de Goku se mit à trembler de manière incontrôlée tandis que son esprit cruel lui faisait revivre des scènes douloureuses qu'il avait partagé avec le blond. Sa voix devint rauque alors qu'il gémit faiblement : « Je veux tout oublier… tout… Je veux changer de vie et ne plus jamais penser à lui… »
Le silence reprit ses droits pour quelques minutes. Quelques minutes pendant lesquelles Hakkaï et Gojyo ne surent pas trop quoi dire. Puis, l'ancien humain prit finalement la parole, sa voix était limpide et calme bien qu'une pointe de remord la modifiait quelque peu.
- « Je comprends, Goku… et si tel est ton choix, alors nous ne parlerons plus de lui… Cependant, je pense qu'il est important que tu saches qu'il n'y a jamais rien eu entre Sanzo et moi… Je veux dire qu'il ne m'a jamais aimé… » Hakkaï regrettait vraiment ce qu'il s'était passé entre eux. Il se sentait en partie responsable de la souffrance de Goku. Celui-ci l'observa suspicieusement un instant.
- « Tu… tu veux dire que tu n'es plus avec lui ? »
- « Je ne l'ai jamais été… » De nouveau, un silence arbora la pièce. Gojyo scruta discrètement Hakkaï du coin de son œil, essayant de comprendre un temps soit peu les réactions étranges de son ami qui parlait sereinement de sa relation avec Sanzo. N'était-ce pas lui qui lui avait confié environs un mois plus tôt qu'il aimait le blond et qu'il ne baisserait pas les bras ?
C'était vrai qu'Hakkaï lui avait dit que Sanzo avait mit un terme à cette pseudo romance et qu'il avait comprit qu'il ne devait rien espérer, mais de là à ce qu'Hakkaï se remette si vite de cet échec… il y avait là quelque chose de perturbant.
De son côté, Goku sembla vouloir ouvrir la bouche plusieurs fois pour protester, mais il se résigna à chaque fois. Tout ça ne changeait rien au fait que pour lui Sanzo ne l'avait jamais aimé lui non plus. Il soupira finalement et décidant d'appliquer ses nouvelles résolutions, il changea de sujet.
- « Hum… est-ce que ça vous dérange si je reste avec vous quelques temps ? »
- « Reste autant de temps que tu veux, saru ! »
- « Hakkaï ? »
- « Tu es ici chez toi, Goku. »
OOoooOO
Après cette nuit- là, Hakkaï et Gojyo ne mentionnèrent plus le nom du moine en présence de Goku. Ce dernier paraissant croire qu'il était possible de tirer un trait sur des évènements marquant de notre existence et sur des personnes qu'on avait aimées jusqu'à en perdre la raison. Seulement, l'ancien humain et le demi-sang savaient mieux… pour être passer par là… qu'une telle chose était impossible.
De plus, ils avaient le sentiment profond que les choses n'auraient pas dues tourner ainsi. Que pouvaient-ils y faire ? Pas grand-chose. Oh Bien sûr, ils auraient pu dire à Goku qu'il se méprenait sur les sentiments de Sanzo à son égard. Que le blond tenait en réalité à lui bien plus qu'il ne se l'était lui-même avoué.
Cependant, ceci serait sûrement tombé dans les oreilles d'un sourd étant donné que durant les dernières semaines de voyage qu'ils avaient passés avec Sanzo . Celui-ci n'avait montré au yokai que mépris et rejet et que par-dessus le marché, Sanzo n'avait apparemment rien fait pour l'empêcher de quitter le temple.
La question était maintenant pourquoi ? Après que ses agissements aient dévoilé ce qu'il ressentait vraiment à plusieurs reprises cette nuit où il avait tiré sur Seiten Taisen… Sanzo ne les trompait désormais plus… alors une fois de plus pourquoi ? Pourquoi l'avait-il laissé le quitter ?
Cela les préoccupait beaucoup, car même si Goku semblait avoir repris totalement ses esprits, même s'ils pensaient que Goku détenait peut-être en lui la force d'apprendre à vivre sans le moine, quant était-il de ce dernier qui se retrouvait à présent seul, plus seul peut-être qu'il n'avait jamais été ?
OOoooOO
La vie de chacun s'écoula comme elle devait le faire, au fil des jours. Ces mêmes jours s'accumulant en mois, devenant à leur tour des saisons. Bien vite, le mercure chuta et passa la barre du zéro. La nature s'endormait depuis quelques semaines, les animaux les plus frileux s'étant réfugiés dans leur état d'hibernation périodique, tandis que les arbres qui semblaient morts après avoir perdu leur joli manteau vert s'occupaient d'apporter un aspect sordide au paysage dont la palette de couleurs s'était considérablement restreinte et qui était à présent essentiellement composée de gris.
Enfin, les conditions climatiques de ce jour-là n'étaient pas franchement à déplorer puisqu'un qu'un bel anticyclone avait pointé le bout de son nez, écartant les nuages sombres pour laisser place à un soleil radieux. Gojyo appréciait sa présence qui réchauffait un temps soit peu le bout de son nez rougi par le vent glacial qui soufflait en force.
Pendant que ses pas, familiers au lieu dans lequel il se trouvait, le guidaient, il laissa son regard traîner sur la toiture imposante qui le surplombait. D'énormes stalactites s'étaient formées le long des larges poutres en bois, et étincelaient comme des diamants sous la lumière du jour. Certaines étaient si longues qu'elles venaient toucher les colonnes de marbres blancs qui s'alignaient à perte de vue dans la vaste cour de l'édifice, renforçant son aspect divin. C'était vraiment un beau spectacle.
Cependant, le métis qui s'était arrêté devant une porte majestueuse, autant par sa taille que par les ornements qu'elle revêtait, ne se laissa pas distraire plus que nécessaire. Il était ici pour sa petite visite hebdomadaire.
Il frappa à la porte. Pour toute réponse, il n'eut que les croassements lointains des corbeaux. Tiens donc. Il frappa une nouvelle fois, mais n'attendit pas davantage pour ouvrir et passer la porte, sachant que l'homme qu'il était venu voir était bien dans la pièce et qu'il n'avait simplement pas daigné répondre.
C'est donc sans surprise qu'il trouva Sanzo, assis à son bureau, les yeux rivés sur un document qui bénéficiait de l'usage encore élégant de sa plume, qu'il éloignait et trempait de temps à autres dans son encrier. Une méthode bien archaïque pour une époque qui côtoyait les microprocesseurs. Mais bon, les traditions étaient les traditions et puis de toute façon Gojyo s'en foutait pas mal de ça.
En revanche, le blond taciturne qui n'avait pas une seule fois levé la tête pour lui donner un peu d'attention était une autre histoire.
- « Hey… » Salua brièvement le demi-sang tout en s'installant dans une chaise face au moine.
- « J'ai du travail », dit Sanzo d'une voix fatiguée. Mais pas aussi fatiguée que lui-même en avait l'air.
- « Tu sais, un jour ça me ferait vraiment plaisir que tu m'accueilles avec plus de sympathie », soumit calmement Gojyo, habitué au bonjour austère du moine. Celui-ci leva finalement le regard sur lui et le considéra suspicieusement pendant quelques secondes avant de prendre à nouveau la parole.
- « Hakkaï n'est pas avec toi aujourd'hui ? »
- « Non, il donne un cours particulier ce matin. Et ce n'est pas plus mal… on… a eu quelques altercations… dernièrement… » Gojyo sembla partir dans ses pensées l'espace d'un instant, puis se reprenant bien vite, il sourit comme si de rien était. « Bah, je suppose que ce n'est pas grand-chose… » Choisissant d'ignorer cette remarque, Sanzo, plus laconique que jamais, changea spontanément de sujet.
- « Alors, pourquoi es-tu venu aujourd'hui ? »
- « Comme d'hab, voir comment tu allais… savoir si tu voulais aller prendre un verre… », répondit simplement Gojyo de manière amicale. Il se doutait bien que Sanzo refuserait sa proposition. Il le faisait toujours. Depuis que Goku n'était plus dans sa vie, il ne sortait plus du temple ou seulement pour les diverses missions auxquelles il était assigné.
Hakkaï et Gojyo avaient à plusieurs reprises tenté de le faire sortir pour quelques heures de ce lieu clos qui l'usait de jour en jour, mais le blond s'entêtait à se replier sur lui-même, à rester dans son éternelle solitude qui le rassurait… tout en l'asphyxiant, inexorablement.
- « J'ai beaucoup à faire. Je crois te l'avoir dit. » Bingo ! Gojyo l'avait deviné depuis un bon moment. Sanzo était masochiste. Il était ce genre de personne qui se complaisent dans leur souffrance et qui ne tentent même pas d'en sortir. Hakkaï n'étant cette fois pas là pour le dissuader de s'embrouiller avec Sanzo, il ne put s'empêcher de lâcher froidement :
- « Ca ne te dérangeait pas de laisser ces chauves se débrouiller un peu sans toi avant ! » Le regard précédemment fade de Sanzo se fit plus vif, presque incisif, montrant clairement qu'il n'appréciait pas la manière dont le métis venait de s'adresser à lui. Gojyo s'interdit de sourire. C'était la réaction la plus Sanzoesque qu'il avait vu en des mois. Tout n'était peut-être pas perdu…
- « Ecoute, je dois finir ces papiers avant ce soir. Les Sanbunshins m'ont confié une autre mission et je pars pour trois jours », informa Sanzo d'un ton suffisant, espérant sans doute clouer le bec au Kappa. Il obtint une toute autre réaction.
- « Encore ? » S'exclama Gojyo comme pour crier à l'injustice.
-« Humph, les responsabilités d'un moine Sanzo sont importantes. Je suis contrains à faire un tas de choses… même si la plupart sont horriblement chiantes », expliqua rapidement Sanzo.
- « Mon cul ouais ! Tu pourrais relayer certaines choses à d'autres moines ! » Gojyo s'emporta subitement, irrité par le blond qui se trouvait encore et toujours des excuses pour ne plus avoir de vie sociale. « Tu crois peut-être que je ne sais pas se que tu es en train de faire ? » Les pupilles de Sanzo se contractèrent d'un coup, et ce dernier prit une voix menaçante.
- « Et qu'est-ce que je suis en train de faire ? »
- « Ne me prends pas pour un abruti Sanzo ! » S'écria Gojyo décidant finalement de ne plus jouer à l'aveugle, de lui dire finalement en face ce qu'il pensait depuis des semaines. Il avait voulu le faire depuis un moment maintenant, mais Hakkaï l'avait toujours tempéré, lui disant qu'il fallait prendre le blond avec des pincettes… Ce avec quoi Gojyo n'était strictement pas d'accord. Sanzo avait besoin d'être secoué, et aujourd'hui qu'il avait l'opportunité de le faire, il n'allait pas s'en priver ! « Chaque fois que je viens c'est de pire en pire ! Est-ce que tu t'es regardé dans une glace ces temps-ci ? »
- « Arrête Gojyo ! » Commanda Sanzo fermement, devinant aisément où le demi-sang le menait. Celui-ci semblait ne pas l'avoir entendu, ou plutôt faisait semblant de ne pas l'avoir entendu puisqu'il continua dans sa lancée, déterminé à faire réagir le blond.
- « Tu sais encore à quoi sert un peigne au moins ? »
- « Arrête ! »
- « Et ses énormes valises que tu as sous les yeux… On dirait que tu n'as pas dormi depuis des lustres ! »
- « Je vais bien Gojyo ! » Cette affirmation aboyée par le blond fit presque sourire Gojyo qui ne put contenir le reste de sa pensée plus longtemps.
- « Ouais… tant que tu croules sous une tonne de travail pour t'éviter de trop penser à une certaine personne ! »
- « Ferme-là ! » Hurla Sanzo en abaissant brutalement ses deux mains dépliées sur son bureau. Ferme-là… demanda-t-il plus doucement. Il se sentit subitement fragile, exposé. Gojyo venait de frapper en plein dans le mille et ça ne lui faisait pas du bien. Non, ça faisait même mal, extrêmement mal. Ne pouvant plus faire face au demi-sang, il se leva et se rendit devant la fenêtre.
Le fait de savoir que Gojyo ne pouvait plus voir son visage le rassura un peu. Il y eut un long silence. Un de ces silences qui ne savent pas comment se briser. Gojyo observa longuement le corps contracté du moine. Il pouvait sentir que Sanzo appréhendait ce qu'il pourrait encore dire. Il radoucit alors sa voix, comprenant qu'il venait de blesser le blond.
- « Je suis désolé… » Il fit glisser sa main dans ses cheveux d'un geste las. « C'est juste que ça m'agace de te voir comme ça… » Sanzo ne répondit pas de suite, redoutant que le roux lise sa peine dans sa voix. Quand il fut sûr que celle-ci paraîtrait suffisamment stable, il murmura :
- « Ce que je fais ne te regarde pas Gojyo. » Le demi-sang secoua tristement la tête. Pourquoi était-ce si dur pour Sanzo de reconnaître qu'il était malheureux ? Il laissa passer une bonne minute, paraissant hésiter à dire quelque chose, puis espérant peut-être que cela ferait changer les choses, il annonça doucement :
- « Il pense encore à toi tu sais... » Il vit clairement Sanzo frissonner sous son propos. Après ça, le blond resta muet un certain moment, puis poussé par une curiosité qui ne le quittait pas depuis des mois, il s'enquit, presque en chuchotant :
- « … Il… il t'a dit quelque chose ? »
- « Non… », répondit aussitôt le métis qui voyait bien aux épaules du moine qui s'affaissaient que celui-ci était déçu. Il sourit légèrement avant d'avouer : « …mais parfois dans son sommeil… il prononce ton nom… »
- « … » Silence.
- « Il te manque, n'est-ce pas ? »
- « … » Nouveau silence. Enfin, Gojyo ne s'attendait de toute façon pas à ce que Sanzo réponde à une question si directe. De plus, il connaissait déjà la réponse. Il espérait cependant bien que Sanzo réponde à celle qui lui brûlait à présent les lèvres et qui demeurait pour lui un réel mystère.
- « Sanzo ? Pourquoi… pourquoi n'es-tu jamais venu le voir ? »
- « … Je ne pense pas que j'aurais été… le bienvenu… »
- « Il sait qu'Hakkaï et moi te rendons souvent visite. Il n'en parle jamais. Mais je ne pense que c'est uniquement parce-que ça lui fait encore mal de penser à quelqu'un qui se moque de lui. »
- « Je ne me suis jamais moqué de lui… », rétorqua Sanzo dans un souffle accablé, mettant un point d'honneur à garder son dos tourné.
- « Ca, nous le savons tous les deux… », confirma Gojyo alors qu'il s'allumait une cigarette. Il inhala et souffla une bouffée de fumée. « … mais lui ne le sait pas… » Il prit une autre bouffée. « Et c'est normal qu'il pense ça alors que tu ne lui as pas écrit ou passé un coup de fil en six mois. »
- « J'ai pensé souvent à le faire… », se défendit Sanzo sans vraiment le vouloir.
- « Mais tu ne l'as pas fait… » Statua le métis qui tapotait ses cendres dans son cendrier de poche. Il fixa ensuite intensément le blond. « Dis- moi franchement Sanzo… ça te va ça ? Je veux dire… le laisser filer en croyant qu'il n'a jamais compté pour toi ? »
- « … » Cette fois, ce n'est pas un frisson qu'il obtint en réponse, mais des points qui se serrèrent si fort qu'il était persuadé que les ongles de Sanzo pénétraient sa chair. Gojyo patienta un peu et dit :
- « Ecoute, je te propose quelque chose… Viens dîner à la maison vendredi prochain… Après tout, c'est à toi de faire un pas vers lui. »
- « Je ne peux pas », refusa directement Sanzo, sans plus d'explication. Gojyo se leva alors et se dirigea vers la porte, décidant de laisser le moine réfléchir à sa proposition. Quand ses doigts enroulèrent la poignée, il se retourna du côté de Sanzo.
- « Réfléchis-y au moins… Je ne pense pas qu'il soit trop tard pour réparer certaines choses. Je ne dis pas que ça sera facile mais je suis convaincu que ton bonheur et celui de Goku sont dans tes mains… ils l'ont toujours été… » Là dessus, Sanzo daigna enfin se retourner vers Gojyo. Une grande confusion dessinait les traits de son visage.
- « Pourquoi fais-tu tout ça… pour moi ? » Gojyo baissa les yeux l'espace d'une seconde et revint les planter dans ceux de Sanzo.
- « Parce-que… commença-t-il d'une voix légèrement embarrassée, quoique tu en penses… et bien que nous ayons eu de nombreux différents toi et moi par le passé… tu es… un ami… tout comme Goku. J'aimerai… j'aimerais simplement vous voir heureux. »
-« … » Sanzo en resta bouche bée. Il n'y avait pas grand-chose à dire à ça. Ou peut-être énormément. Il baissa à son tour les yeux, gêné par la sincérité qu'il voyait dans les yeux de sang. Gojyo passait la porte quand il s'arrêta soudainement.
- « Oh, une dernière chose Sanzo… Nous sommes tous destinés à mourir un jour. Tout ce qu'on peut faire c'est espéré le faire avec le moins de regrets possibles. Alors juste une question… As-tu des regrets, Sanzo ? »
- « … »
- « Je compte sur toi vendredi. Ciao. » Vraiment, si Sanzo ne se pointait pas chez eux après tout ce qu'il avait dit et fait… alors il devrait admettre qu'il ne pouvait plus rien pour lui. Gojyo partit, fermant la porte derrière lui. Sanzo marcha ensuite lentement jusqu'à son bureau où il s'assit lourdement. Il posa brièvement le regard sur le document qu'il n'avait pas fini. Il le poussa alors violemment sur le coin du bureau et sans prévenir, il enfouit sa tête dans ses bras qui venaient de se croiser devant lui.
- « Goku… »
A suivre…
