Plus d'excuses à la fin du chapitre pour mon immense retard. Mais je vous laisse lire avant pour vous apaiser (j'espère...). Si je peux suggerer d'aller jeter un coup d'oeil au chapitre précédent pour se rappeler où nous en étions, parce que sinon ça reprend assez abruptement...
Chap 10 : Départ
Tout enflammé.
Il a pris une torche et a tout enflammé.
Ces deux phrases tournaient en boucle dans la tête d'Emma alors que tout autour d'elle, les exclamations de la foule enflaient, l'étourdissaient, l'assourdissaient.
Tout enflammé…
– Rentre chez toi, étrangère ! On a pas besoin de Vikings ici !
Il a pris une torche et il a tout enflammé.
– Vous n'avez jamais rien apporté d'autre entre ces murs que la violence et la mort !
Emma avait envie de crier. Il fallait qu'ils se taisent, elle n'arrivait pas à penser, elle n'arrivait pas à comprendre. Qu'est-ce qu'elle faisait ici ? Comment s'était-elle retrouvée dans cette situation ? Et pourquoi lui criaient-ils après ainsi ? Qu'est-ce qu'elle y pouvait, hein ? Elle n'avait jamais rien fait de mal ! Elle n'avait jamais rien fait…
Mais ils l'entouraient, tels des loups excités, tapis, prêts à se lancer à la chasse. Et cette foule mouvante, débordante, déchaînée menaçait de s'abattre sur elle à tout moment.
Apeurée, perdue, elle se tourna vers le marchand encore à côté d'elle, son seul allié dans l'arène bordée de ces corps échauffés. Elle croisa ses yeux bleus clairs, leur regard infiniment triste et il fit un pas en arrière. Le cœur d'Emma se serra. Il ne lui viendrait pas en aide.
Un ressort lâcha quelque part tout au fond de son corps. C'était son instinct de survie, sa part animale effrayée, qui prenait brusquement le dessus quand sa raison restait pétrifiée. Il fallait qu'elle parte d'ici, et vite.
Tout de suite, ses sens en alerte balayèrent la place. Elle ne pourrait pas forcer son chemin dans la barrière humaine, ça c'était clair. Il lui faudrait les éviter. Mais comment ? Ils s'étaient déployés en parfait arc de cercle autour du stand du souffleur de verre, ne lui laissant aucun interstice, ni à gauche ni à droite, pour se faufiler. Restait le mur derrière elle. C'était le mur d'enceinte du chantier, bâti en terre séchée à la va-vite. Sans se retourner (elle était passée suffisamment de fois à côté en deux mois pour les avoir retenues instinctivement) elle évalua sa hauteur et sa solidité. Il n'était pas très haut mais déjà trop haut pour qu'elle puisse l'escalader sans un peu d'aide. C'était là que ça devenait plus difficile.
Emma tenta de se rappeler le plus fidèlement possible la position de la charrette, celle remplie de la marchandise qu'elle aurait dû apporter à Einar, par rapport au mur. Elle estimait qu'elle était en peu trop loin mais elle n'avait pas le choix. Si elle prenait assez d'élan, elle devrait pouvoir y arriver. Et pour cela, il lui faudrait s'avancer un peu.
Pendant la minute de réflexion qu'elle venait de prendre, le peloton de ses juges ne s'était pas calmé. Au contraire, ils s'entrainaient maintenant les uns les autres, sans besoin de provocation extérieure et quand Emma fit un pas en avant, la réaction de se fit pas attendre.
– C'est ça ! Viens par ici petite ! On va t'apprendre de quel bois on se chauffe dans cette ville. Emma serra les mâchoires. Un pas de plus.
– Oh ! Fais pas cette tête ! N'aie pas peur. On va bien s'occuper de toi, tu vas voir…
Elle ignorait leurs voix, concentrée sur son plan d'évasion. Mais elle n'arrivait pas à éviter le regard brillant d'un jeune homme, droit devant elle. Ses genoux étaient pliés, ses doigts ouverts, crispés, serres acérées prêtes à l'attraper et à ne plus la laisser partir. Un tout petit pas de plus… La fente hideuse de ses lèvres s'étira et s'étira, d'une oreille à l'autre. Emma s'arrêta, le cœur battant. Une langue pointue darda au milieu de ce sourire immonde.
Elle s'élança.
En un mouvement elle avait rassemblé ses jupes et elle s'était mise à courir dans la direction opposée. Loin de de jeune homme qui lui faisait peur, loin de cette place, loin de cette ville. Un bond, deux bonds, elle s'était hissée sur le bois craquant de la charrette. Puis venait le grand saut. Les plaques de verre tintèrent furieusement quand elle s'appuya dessus.
Elle s'envola. Par-dessus les crânes luisants, les bonnets crasseux et les faces rouges. Par-dessus les pavés boueux, les ordures du marché et les rats qui s'y nourrissaient. Tout droit vers le chantier qui se découvrait devant elle et vers le frêle mur d'enceinte, sa rampe d'évacuation.
Au moment de l'atterrissage, cependant, elle eut peur. Elle arriva trop lourdement et sa cheville plia. Elle dérapa. Des petits bouts de terre roulèrent vers les blocs de pierre en contrebas. Mais ils n'arrivèrent pas à l'entrainer avec eux. Un instant plus tard, elle s'était rétablie dans un mouvement plein de grâce et avançait à petits pas sur le faîte.
Les travailleurs, à ses pieds, avaient interrompus leurs travaux pour lever les yeux, surpris par cette créature étrange dans sa robe bleue qui se baladait en contre-jour entre la terre et le ciel. Encore trois enjambées, bras étendus, telle une équilibriste, puis devant elle le vide surplombant l'agitation de l'Overenstrasse. Elle sauta et disparu de leur vue aussi soudainement qu'elle y était apparue.
Elle retomba pesamment dans la poussière de la rue principale. Sa main, entrainée par l'inertie de sa chute, toucha un instant le sol accidenté. Aussitôt, elle fut assaillie par la cacophonie des charrettes et des passants dérangés par son irruption. Mais c'était presque fini désormais. Elle ancra ses pieds dans la terre ferme, poussa sur ses fines semelles et partit en détalant entre les perturbations qu'elle avait créées.
Depuis la place, loin derrière elle, elle entendit les cris furieux de la foule mais ils ne la poursuivirent pas.
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Elle était partie droit devant elle, sans réfléchir, et elle se retrouva bientôt à arpenter les rues du vieux quartier du Schnoor, le souffle court. Encore un croisement, toujours un peu plus loin. Là, à gauche dans cette ruelle sombre.
Ce quartier était le premier dans lequel elle s'était rendue quand elle avait débarqué dans cette ville et dans l'impulsivité de sa fuite, c'était là qu'elle était retournée. Elle s'enfonçait dans le labyrinthe qu'il constituait, longeait ses coins sombres, et peu à peu elle se calma. Les gens ici ne faisaient pas attention à elle, tout occupés qu'ils étaient à leurs tâches, et quand elle regarda par-dessus son épaule une ou deux fois, elle ne vit personne qui la suivait. Son pas passa de la course, au trot, à la marche rapide avant de revenir à un rythme normal. Alors elle réalisa, ce quartier n'était pas celui où elle aurait dû être.
Le problème ne se cachait pas entre ces humbles masures de bois vermoulues, il se tenait, en pleine lumière, à plusieurs rues de là. Sans perdre une seconde de plus à la réflexion, elle tourna vers l'ouest. Elle avait deux ou trois choses à récupérer et un toit à quitter, définitivement.
Elle atteint la rue familière et observa la petite maison et son atelier attenant. Pendant les deux précédant mois, chaque fois qu'elle entrait dans cette rue, elle ne pouvait s'empêcher de remarquer à quel point cette maison jurait avec son environnement. Par sa modestie, sa décrépitude, même si elle était discrète, par le vide qui semblait régner quelques mètres à la ronde, comme une zone à ne pas pénétrer. Cela l'avait toujours mise mal à l'aise. Maintenant elle comprenait cette disparité. Ce n'était pas comme si on aurait pu laisser la gentille petite famille s'intégrer sans vagues dans une ville à laquelle ils avaient fait tant de mal.
« Au moins, ce sera facile », pensa-t-elle en grippant les deux marches du perron. Einar se terrait encore au fond du chantier, elle n'aurait pas pu le croiser aujourd'hui même si elle l'avait voulu, et elle avait pris soin la veille de ranger ses quelques affaires dans son baluchon, les prendre et repartir serait l'affaire de quelque secondes. Elle poussa la porte avec un soupir.
– Emma ?
L'interpellée se figea. Elle avait juste oublié un petit détail…
– C'est toi ! Tu tombes bien. J'attendais justement que tu reviennes pour…Emma ? Ça va ? Tu n'as pas l'air bien, ma chérie…
Hildegarde. La mère de famille se tenait dans sa cuisine, comme si de rien n'était, arborant la même expression de sollicitude étouffante qu'elle arborait toujours au moindre problème. Le tableau était très familier et en même temps impossible. Emma mit quelques secondes à se rappeler qu'Hildegarde ne savait rien de ce qui s'était passé pendant la dernière demi-heure.
– Ah ! Je comprends, dit l'allemande avec un petit sourire compatissant. Tu reviens de chez ce marchand. Quel petit homme désagréable n'est-ce pas ?
Elle avait posé son torchon humide sur la table pour s'approcher d'elle. Sans doute pour lui poser la main sur l'épaule, pour la regarder dans les yeux et lui dire de tout oublier, comme d'habitude. Mais Emma fit un brusque mouvement de recul avant qu'elle n'ait pu faire un pas en avant. Et cette fois Hildegarde fronça les sourcils et arrêta son geste.
– Il m'a raconté la fin de l'histoire, dit Emma d'une voix blanche, sa main resserrant sa prise sur la poignée de la porte.
– La fin de l'histoire ? répéta Hildegarde, confuse.
Emma ne répondit pas, elle comprit toute seule.
– Encore cette histoire ? s'irrita-t-elle. Tu la connaissais déjà, la fin de cette histoire ! Je te l'ai dit : un accident. Mais cet homme a toujours eu cette manière de raconter les choses… insultant et irrespectueux.
Les mains en suspens d'Hildegarde s'agrippèrent, pas défaut, l'une à l'autre alors que la femme retournait vers la table.
– Mais doit-on vraiment encore parler de ça ? Tu avais dit que tu mettais cela derrière…
– Donc vous ne niez pas ? l'interrompit Emma d'une voix toujours aussi plate.
Un silence. Emma ne pouvait pas voir le visage d'Hildegarde. Puis un soupir furieux.
– J'avais bien dit à Einar de ne pas t'envoyer le voir seule. Je lui avais bien dit que…
– Vous lui aviez dit ? la coupa de nouveau Emma en montant d'un ton.
Elle lâcha enfin la porte et entra dans la pièce.
– Pourquoi ? Pour ne pas que je découvre vos crimes ?
Elle ponctua son exclamation d'un bref rire de dérision. Hildegarde se tourna brusquement pour lui faire face.
– Ecoutes Emma, se justifia-t-elle la voix sévère, si je ne te l'ai pas dit c'est parce que j'avais peur que tu ne comprennes pas.
– Que je ne comprenne pas ? Qu'est-ce qu'il y a donc à comprendre ?
C'était une question rhétorique mais Hildegarde ne le réalisa pas. Elle fit de nouveau un mouvement vers Emma, pour venir lui toucher le bras.
– La pression qu'ils exerçaient sur lui, expliqua-t-elle en parlant vite, il faut s'imaginer…
Emma retira violement son bras avant qu'elle ne l'atteigne mais Hildegarde continua à débiter son histoire. Emma entendait les mots « obligation », « honneur », « trop jeune », « accident »…
– Ça suffit ! cria-t-elle.
Hildegarde sursauta et le flot de parole se tarit immédiatement.
– Je ne veux pas entendre vos excuses ! s'exclama-t-elle, sa bouche à quelques centimètre du visage d'Hildegarde. Je ne veux plus rien savoir. Gardez vos rumeurs et vos mensonges pour les autres habitants de cette ville. Moi je m'en vais.
Alors elle partit résolument vers les escaliers, forçant Hildegarde à se dégager précipitamment. Elle enfila les marches deux à deux et elle avait déjà atteint le palier à l'étage avant que l'allemande ne se ressaisisse et ne s'engage à sa suite.
– Emma ! Qu'est-ce que tu fais ? Écoutes moi !
Emma claqua la porte de la petite chambre de Martha. Elle empoigna une chaise, sans se soucier de toutes les affaires qu'elle venait de précipiter au sol, et bloqua la porte. Juste à temps car Hildegarde fondit alors sur la poigné et la fit cliqueter furieusement.
– Emma !
La jeune fille ne l'écoutait pas. Elle s'était agenouillée devant un coffre au pied du lit et en retira son pantalon noir. Elle caressa l'étoffe rugueuse et usée avec un sourire.
– Emma ! Ouvre cette porte tout de suite. Je t'ordonne d'ouvrir cette porte !
Bientôt, le tissu bleu de sa robe glissa au sol, suivit par les bandes de tissu froissées qui tenaient, comme le voulait la coutume, sa poitrine et ses mollets serrés. Elle prit une grande goulée d'air. Enfin, enfin libérée !
– Tu ne peux pas faire ça ! s'époumonait la voix de l'autre côté de la porte. Tu ne peux pas décider de partir comme tu veux, comme si tu… comme si tu n'étais qu'un courant d'air !
La seule chose qui serrait le cœur d'Emma à ce moment-là, c'était de penser à la petite Martha. Elle pensait à l'éducation qu'elle recevrait d'Hildegarde, elle pensait à la façon dont elle allait grandir, l'enfant d'un couple exclu. Elle regardait ses jouets étalés partout dans la pièce et elle pensait qu'elle allait partir sans lui dire au revoir. Si elle avait pu écrire l'allemand et si la petite avait pu lire, elle lui aurait sans doute laissé un mot. Au lieu de ça, elle laissa la petite brouette en bois qu'elle lui avait confectionnée bien en évidence sur le lit. Puis elle balança son baluchon sur son épaule.
La voix derrière la porte était au bord de l'hystérie :
– Tu as des responsabilités, ici, jeune fille, je te rappelle ! Tu es notre apprentie et…
Emma rouvrit la porte, arrachant la poignée à Hildegarde qui trébucha en avant. Son visage était crispé, des mèches s'étaient échappées de son chignon d'habitude si soigné et flottaient, comme un halo frisé par le feu, autour de sa face rouge.
– Je ne vous dois rien, dit Emma.
Hildegarde la regarda de haut en bas, absorbant sa tenue malséante, son pantalon, sa chemise d'homme, la lourde cape noire sur ses épaules. La robe bleue qu'elle lui avait donnée était roulée en boule dans ses mains. La jeune fille la lui fourra dans les bras sans ménagement.
– Vous direz vous-même à Einar que je suis partie. Je ne veux pas le voir.
Alors, sans un regard de plus pour celle qui l'avait accueillie comme une mère pendant des semaines, Emma redescendit l'escalier et partit par la porte ouverte sans la refermer.
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Quand elle arriva avec son sac au pied du grand chêne, Toothless se leva, tout excité. Il avait vu qu'elle portait son ancienne tenue, sa tenue de vagabonde, celle qui avait conservé des relents de son odeur à lui, le parfum du cuir aussi et celui de la terre. Pas cet horrible autre vêtement qu'elle s'était mise à porter récemment et qui empestait le savon et les odeurs d'autres personne, d'une autre famille qui n'était pas lui. Ils allaient enfin repartir, il en était sûr !
Mais Emma restait étrangement immobile, elle ne souriait pas, elle ne venait pas le caresser comme elle le faisait beaucoup en ce moment pour se faire pardonner de tout ce qu'elle lui avait fait, elle ne lui parlait pas. Il vint frotter son museau contre sa cuisse et sentit ses muscles tendus. Il couina brièvement, une interrogation.
La main de la jeune fille glissa sur les écailles lisses sur le dessus de sa tête. Il entendit son souffle quitter ses poumons et sentit son corps se détendre.
– Tu as raison, mon grand. Ça ne sert à rien de ressasser tout ça plus longtemps. C'est fini maintenant.
Elle se baissa sur ses genoux et passa la main sous sa mâchoire pour qu'il vienne la regarder dans les yeux. Un beau sourire éclaira enfin son visage et, sans y faire attention, il l'imita.
– Eh oui, Toothless, rit-elle en le frottant énergiquement entre ses deux grands yeux verts. On s'en va ! Pour de bon, on s'en va !
Vraiment ? Il se mit à sautiller sur place, langue pendante, haletant comme un chien à qui on venait de promettre une ballade.
– Tu as bien compris ça, hein ? Oui, on s'en va ! On repart. Où tu veux, c'est toi qui dirige maintenant !
Il n'y tenait plus, il sauta sur sa poitrine, la fit rouler au sol et lécha son visage de haut en bas. Plusieurs fois.
Ils partaient ! Ils partaient enfin. Fini les longues après-midi à s'ennuyer comme un rat mort dans ce bois qu'il connaissait maintenant de fond en combles. Fini cet élan qui tordait son cœur chaque soir quand il regardait le ciel puis qu'il réalisait qu'il ne pouvait pas y aller parce que sa cavalière, une fois de plus, n'était pas là. Fini les sautes d'humeur d'Emma qui, une fois sur deux, revenait le voir abattue, agitée et triste de cet endroit mystérieux où il ne pouvait pas aller pour la protéger. Il ne comprenait pas pourquoi elle s'acharnait à y retourner. Il n'y avait qu'à la voir se tortiller sur le sol, essayant simultanément de repousser sa langue, de le gronder et de ne pas rire, pour comprendre qu'elle était plus heureuse avec lui.
Quand il estima que sa face avait été suffisamment nettoyée de cette sale poussière de la ville et qu'il avait réussi à réimprégner son odeur assez fortement sur ses vêtements, il recula. Alors, dans le silence revenu, le grondement affamé du ventre d'Emma résonna. Les oreilles de Toothless se dressèrent, alertes. Ni une, ni deux, il se précipita au pied du chêne et en ramena dans sa gueule l'arc de la jeune fille. Si elle ne se nourrissait même pas correctement, là-bas, comment voulait-elle résister aux dangers qui s'y cachaient ? Vu comment ses sourcils se soulevèrent – sa façon étrange d'exprimer sa surprise (puisque ses oreilles étaient toutes petites et ne pouvaient pas bouger, complètement collée au reste de sa tête) – quand il lui présenta son arme, il était sûr qu'il ne lui était même pas venu à l'esprit d'aller se nourrir pour reprendre des forces. Il fallait vraiment qu'il pense à tout. Sans lui, elle serait morte depuis trois hivers déjà.
– Qu'est-ce qui te prend, à être aussi serviable tout-à-coup ? s'étonnait Emma alors qu'il la houspillait pour qu'elle se lève. C'est pas que j'apprécie pas mais… Oui, oui, c'est bon je me lève, tu vois ? On va y aller. Un instant, il faut que j'attrape mes flèches. On a pas tous des dents assez pointues pour achever ses proies…
Elle fit encore deux trois détours inutiles autour de leur campement, faisant tous ces bruits bizarres avec sa bouche, comme d'habitude, avant de partir enfin dans les sous-bois. Il la suivit, content. Il allait prendre soin d'elle maintenant, et elle allait prendre soin de lui.
La partie de chasse avait été une bonne idée. Après tout, il fallait qu'elle s'active maintenant. Elle avait quitté le doux monde de la civilisation, plus personne ne lui tuerait son repas à sa place, elle ne pouvait plus attendre qu'il tombe tout chaud sur la table. Mais une fois rassasiée de lapin rôti à la broche et de fraises des bois cueillies dans une clairières en amont du petit ruisseau qui passait pas loin, Emma se retrouva étrangement désœuvrée, et agitée.
Elle n'avait pas grand-chose à préparer pour le départ. Pas d'affaires à empaqueter : elle voyageait avec presque rien. Et pas de provisions à faire : elle chasserait aussi bien dans le prochain coin de forêt où ils s'arrêteraient que dans celui-là et elle n'avait aucune envie de retourner en ville, sur la place du marché qui plus est, pour acheter du pain ou du fromage. Elle pourrait toujours aller toquer à la porte d'une ferme dans quelques jours si vraiment ça lui manquait.
Elle aurait juste voulu partir, s'envoler de cette forêt aussi rapidement et proprement qu'elle avait quitté la ville et Hildegarde. Mais, pour cela, elle devait attendre la nuit. Elle devait attendre que le monstre fumant et ahanant qui étalait son ventre gras au bord de la Weser, là-bas à l'ouest, s'endorme. Alors elle pourrait aller et venir comme elle le voudrait, se lever dans le silence et aller dénouer calmement le dernier lien qui la maintenait captive avant de s'échapper, ni vue ni connue.
Cependant, la nuit était encore loin et elle en était réduite à patienter. Après les turbulences et les émotions de la matinée l'attente la mettait dans une humeur singulière, un entre-deux bizarre. Sa décision avait été prise en quelque sorte, elle avait déjà quitté cet endroit. Et pourtant elle y était encore et la perspective de ce qu'elle allait faire le soir empêchait ses pensées de partir bien loin de la ville.
Sa nervosité, bien sûr, gagna Toothless qui se trainait de long en large autour de leur campement, impatient lui aussi. Alors, pour les calmer tous les deux, elle le fit s'allonger à côté d'elle, sur la terre humide. Elle se mit à surveiller la lente progression des rayons du soleil au travers du feuillage dense, tout en suçotant quelques fleurs sucrées de bourrache, et elle laissa ses pensées retourner dans les rues animées, vivant encore un instant au rythme de la ville.
C'était le plein après-midi, les travailleurs au chantier devaient être en train de suer, leurs chemises nouées autour de leur taille ou abandonnées dans la terre à leurs pieds. Peut-être que quelques jeune filles passant innocemment par là en avaient des rougeurs au joues et hâtaient leur pas ou, au contraire, trainaient sur le chemin. Puis c'était l'heure des nones. Le vent portait le faible tintement des cloches jusqu'à elle. Dans le port marchand, les bateau arrivés dans la matinée avaient largement eu le temps de décharger leurs marchandises et ceux qui voulaient rallier le petit village de Wulsdorf, sur la côte, avant la nuit pour être prêts, dès la première heure le lendemain, à prendre le large devaient être en train de larguer les amarres.
Le soleil continuait sa descente. Ses rayons perdaient leur éclat blanc aveuglant pour prendre une teinte jaune. Sur la place du marché, les étals de la journée étaient démontés, cageots non écoulés rempilés dans les charrettes. La journée de vente touchait à sa fin et tous ceux qui venaient de loin voulaient rentrer chez eux. Assis en tailleur quelque part le long de la rue principale, Flavien devait être en train de compter ses derniers deniers de la journée avant de rentrer à l'auberge. Aujourd'hui avait été une belle journée, son pas devait être guilleret et ses poches remplies.
Puis le soulagement collectif quand résonnait enfin la sonnerie de la fin de la journée de travail. Celle-là, elle l'entendait bien. Elle aussi, elle avait appris à apprécier son rythme énergique. Tous les travailleurs, et Serge au milieu d'eux, s'engageaient gaiement à la suite de Flavien vers leur diner. Les rues se vidaient, les feux dans les cuisines étaient allumés, la soupe mise à réchauffer. En cette saison, quand le travail était arrêté avant le coucher de soleil, le gong grave de la fermeture des portes de la ville avant la tombée complète de la nuit arrivait presque en retard. Seuls quelques vagabonds dépenaillés, n'ayant pas pu trouver où dormir en ville, devaient encore se hâter sur le pont de bois, dépités à l'idée de devoir se dénicher un bosquet confortable pour dormir.
Pendant ce temps-là, au rez-de-chaussée de l'auberge du dragon noir, on s'empiffrait, et on écoutait la dernière histoire du jeune conteur de l'établissement avant de monter d'un pas lourd les escaliers et d'aller s'affaler sur son matelas, épuisé. Les volets étaient claqués, les veilleurs partaient pour leur première tournée et c'était quand les dernières portes avaient été verrouillées pour la nuit qu'Emma s'agita enfin.
Elle se leva et aussitôt Toothless sauta sur ses pattes, croyant que, ça y est, ils partaient. Elle dû le calmer.
– On va y aller, je te promets, ce soir, bientôt, chuchota-t-elle. Mais il y a quelque chose que je dois faire avant. Oui, c'est en ville, mais je ne serais pas longue, je t'assure.
Il rechigna quand elle essaya de partir vers l'orée de la forêt, ne cachant pas son mécontentement de devoir attendre encore, seul. Mais il n'osa tout de même pas la suivre quand elle s'engagea à découvert dans un champ d'orge pour le traverser. Emma accéléra pour être de retour le plus vite possible.
Il fallait qu'elle y aille, cependant. Flavien avait été un si bon ami pour elle, elle ne pouvait pas partir sans prendre le temps de lui dire en revoir.
Entrer dans Brême après la fermeture des portes était un jeu d'enfant. Elle connaissait l'endroit au nord, là où la construction du mur d'enceinte n'avait pas encore été achevée, où quelqu'un laissait toujours une barque pour faire la traversée du canal qui entourait la ville. Une fois dans les rues endormies, elle serra sa cape noire autour d'elle et resta aux aguets. Le monstre de pierres, de bois et de poussières était peut-être assoupi mais un faux mouvement et elle pourrait le réveiller. Elle se faufila comme elle savait si bien le faire, plus silencieuse qu'une vipère, tendant l'oreille pour éviter les rues qui resteraient animées encore tard dans la nuit.
Elle atteint enfin l'arrière de la bâtisse sombre de l'auberge du dragon noir. La porte principale, celle qui donnait sur le port, avait été fermée à clef par le propriétaire avant qu'il n'aille se coucher mais une petite porte secondaire donnant sur les cuisines restait ouverte toute la nuit pour permettre aux locataires partis boire un verre de rentrer tard dans la nuit sans réveiller toute la maisonnée. Elle traversa la cuisine enfumée à la lueur des braises qui rougeoyaient encore dans l'âtre puis entrouvrit la porte grinçante qui donnait sur la salle-à-manger. Tout était noir et silencieux. Parfait. Personne n'avait décidé de veiller ce soir.
Elle trouva son chemin à tâtons vers l'escalier conduisant à l'étage. Aucune fenêtre ne donnait sur la salle basse, elle évoluait donc dans un noir d'encre, épaissi par les fortes odeurs résiduelles du repas. Une fois dans l'escalier, ce fut plus facile. Une bougie avait été laissée en haut des marches pour ceux qui se lèveraient la nuit. À l'entrée du dortoir, elle écouta un instant les ronflements vigoureux qui provenaient de la pièce. Tout le monde dormait déjà à poings fermés, aucun danger. Elle entra sur la pointe des pieds, sa cape sifflant contre la porte à peine ouverte, et s'approcha du lit de Flavien, à gauche près de la fenêtre.
Elle sourit en voyant que le jeune homme maigrichon avait réussi à repousser Serge et sa forte carrure presque au bas du lit qu'ils partageaient. Une de ses jambes, sous les fines couvertures, était étalée en travers sur la moitié du lit et son bras reposait sur les deux oreillers. Flavien prenait autant de place quand il dormait que quand il était réveillé.
Emma s'accroupit près de son visage et le secoua par l'épaule. Il s'éveilla immédiatement dans un sursaut, s'exclamant dans une langue qui n'était ni de l'anglais, ni de l'allemand : « Quoi ? Qu'est-ce que c'est ? ». Elle plaqua une main sur sa bouche pour le faire taire et attendit qu'il la reconnaisse pour le relâcher et lui chuchoter : « Viens, suis moi. »
– Qu'est-ce qui se passe ? s'exclama Flavien, à peine plus haut qu'un murmure quand il la rejoint sur le palier.
Emma referma la porte du dortoir. La lumière de la bougie posée au sol éclairait leurs visages par-dessous d'une lumière rouge, donnant à la scène une teinte dramatique.
– Tu as des ennuis ? continuait le français, complètement réveillé à présent.
– Non, essaya de le rassurer Emma mais, comme d'habitude, il ne l'écoutait pas.
– C'est à propos de l'émeute de ce matin ? Ils semblaient vraiment vouloir ta peau, c'est vrai, mais ne t'inquiète pas, je sais comment m'occuper de ce genre de gaillards. Je sais ce que c'est qu'être un étranger. Les gens sont pas toujours commodes. Laisse-moi juste aller chercher mon…
– Flavien ! appela Emma avec le plus d'énergie possible sans élever la voix.
Elle obtint enfin l'attention du jeune homme.
– Calme-toi, je n'ai pas d'ennuis. Tu n'auras pas besoin de te battre avec qui que ce soit ce soir.
Puis elle fronça les sourcils.
– Mais…comment tu sais pour ce matin ?
– Comment je sais ?! Comment j'aurais pu faire pour ne pas savoir, plutôt ! Avec l'attroupement que tu as créé, tu peux être sûr que tous ceux qui étaient sur la place à ce moment-là, savent.
Il réfléchit un instant.
– Et les autres aussi sur quelques rues à la ronde. Et puis avec le bouche-à-oreille demain matin, tous les habitants de la ville sauront…
Puis il releva la tête.
– Mais ne t'inquiète pas, la rassura-t-il précipitamment, je suis sûr que la plupart n'étaient pas assez près pour bien voir qui tu étais. Et tu peux compter sur moi, demain, pour répandre quelques mauvaises rumeurs. Personne n'arrivera à te reconnaitre ! J'ai déjà dit au fils du boucher de la Geierstrasse que c'était un jeune apprenti blond qui avait déclenché tout le pataquès.
– Merci, sourit Emma, mais tu n'auras pas besoin de te donner autant de mal. Demain, il n'y aura plus personne à reconnaitre.
Elle fit une pose. Passa la main dans son cou.
– En fait, je suis venue te dire… je repars. Je quitte Brême.
La mâchoire de Flavien se décrocha. Il remarqua enfin qu'elle ne portait pas sa nouvelle robe bleue. Dans la lueur incertaine de la petite bougie derrière lui, il pouvait distinguer un tissu blanc entre les pans de sa lourde cape noire, et un pantalon. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu Emma ressemblant autant au jeune et mystérieux 'Arwen' qui avait tout d'abord débarqué à l'auberge, si on exceptait, bien sûr, ses cheveux qui étaient maintenant longs et tressés dans son dos.
– Quoi ?! s'exclama-t-il après en temps de retard, oubliant presque qu'on était en pleine nuit et qu'il ne devait réveiller personne. À ce point-là ? Mais je viens de te dire : c'est pas si grave. Ce genre d'incidents, ça arrive tout le temps ! D'ici quelques jours, tout le monde aura oublié et…
– Ce n'est pas ça, l'arrêta fermement Emma.
Elle haussa les épaules.
– Je suis restée assez longtemps, j'ai fait le tour de l'endroit. J'ai envie de bouger maintenant, d'aller voir ailleurs.
Flavien hocha la tête. Il pouvait comprendre ça. C'était comme ça que ça marchait la vie nomade. Même si elle ne lui ferait pas croire que l'imbroglio avec le souffleur de verre ce matin-là n'avait pas pesé dans sa décision.
– Et le verrier ? demanda-t-il.
– J'ai démissionné.
– Et tu repars à pied, juste comme ça, en pleine nuit ?
Habillée comme elle l'était, cela semblait être son intention mais il avait du mal à comprendre où elle pourrait bien aller quand il faisait aussi noir. Puis une idée géniale le frappa.
– Attends ! Donne-moi quelques minutes et je viens avec toi ! Faisons donc un bout de chemin ensemble ! Tu as encore tellement de choses à me raconter, sur ton pays et sur (il baissa d'un ton, conspirateur) tu-sais-quoi. Et puis j'ai encore plein de chants à t'apprendre !
Cela lui paraissait être un plan parfait, une nouvelle aventure, une balade mystique sous la lune ! Mais il sut dès qu'il ouvrit la bouche qu'elle allait refuser. Il avait vu son expression horrifiée, accentuée de manière comique par l'éclairage, dès ses premiers mots. Il essaya de ne pas s'en vexer. Elle tenait juste à ses secrets, il avait compris ça après deux mois à la côtoyer.
– Flavien, écoute, fit-elle gênée, ce n'est pas que… enfin, ce n'est pas que je n'aimerais pas… mais…
– Laisse tomber, la coupa-t-il lui-même avec un sourire. C'est pas ton truc, c'est ça ? Je comprends. Tu as du travailler dur à te construire cette image énigmatique. Le coup de la longue cape noire volant au vent, traversant les campagnes dans la nuit. Je voudrais pas tout gâcher.
Elle rit doucement. Ils se regardèrent.
– Je suis désolée, dit-elle sincèrement. Mais je tenais quand même vraiment à venir de dire au revoir. Même si j'ai dû te tirer du lit.
– J'espère bien ! fit-il semblant de s'indigner.
Puis après un petit silence :
– J'ai droit à une accolade avant que tu ne m'abandonne ?
– Bien sûr.
Il la sera dans ses bras chaleureusement. Elle allait lui manquer, ça c'était sûr. Il n'y avait personne d'autre dans cette ville avec qui il pouvait parler de sujets aussi variés qu'avec elle. Mais, pensait le jeune conteur, alors qu'il la regardait se faire avaler par la pénombre de l'escalier, elle ne repartait pas sans lui avoir laissé des cadeaux précieux. Elle avait laissé des fragments de ses secrets derrière elle. Il y avait toutes ces histoires de dragons qui vivaient chaque nuit dans ses rêves et aussi l'histoire, bien plus riche parce qu'elle était bien plus réèlle, de cette jeune fille – ou était-ce un jeune homme ?– farouche qui arpentait des landes venteuses, des frigides forêts de pin ou voguait sur des mers déchainées, sa longue chevelure flamboyante se détachant sur le tissu sombre de sa cape, à la recherche de quelque chose. Il n'avait pas encore deviné quoi, mais il savait qu'elle cherchait quelque chose et que bientôt, sans doute, elle allait le trouver.
En attendant, lui, retourna se coucher. La journée du lendemain promettait d'être aussi belle que celle qui venait de s'écouler et il fallait qu'il fasse le plein d'images, de mots, d'idées, et de tours de passe-passe pour l'affronter. Et c'est bien dommage car si, quelques temps après être retourné sous ses couvertures, Flavien avait regardé par le petit interstice que laissaient les volets, il aurait pu voir, dans le rayon de lune qui rentrait dans le dortoir, une silhouette noire passer devant le globe argenté. Mais il s'était déjà rendormi.
Donc désolée pour la disparition de ... 5 mois ? (le temps passe si vite !) La version courte c'est que j'ai eu un énorme blocage d'écriture et puis ça a été mes examens de fin d'année, les vacances, donc aucun moment pour me poser et me forcer à dépasser ce blocage. D'ici fin septembre après toute l'agitation de la rentrée, le blocage était bien installé et il m'a fallu un mois pour m'en remettre.
Bref je suis bien contente de me débarasser enfin de ce chapitre. Je ne suis pas trop sure cependant de la qualité finale. J'ai bien essayé de le corriger mais je suis passée tellement de fois sur chaque phrase que j'ai écrite (surtout sur le début ) je n'arrive plus à y voir quoi que ce soit !
Cependant, j'ai aussi une bonne nouvelle. Parce que nous tout cela nous a amené en Novembre et que qui dit Novembre dit NaNoWriMo ! Je ne compte pas faire un NaNo complet avec 50 000 mots, je le dit tout de suite, mais je me suis décidée à profiter de l'élan du NaNo pour me motiver à écrire plus ce mois-ci. Mon objectif serait au minimum d'avoir écrit les deux prochains chapitre d'ici la fin du mois. Je le dis ici, comme ça si je n'ai pas posté le prochain chapitre d'ici début Décembre, vous pouvez venir me frapper !
