3.3 Mobilisation tempétueuse
Son apparence juvénile ne remplaça pas sa colère à ce moment de l'histoire. Ses émotions atteignaient leur paroxysme pendant que j'accourais en direction de mon bureau. Une fois arrivé, j'aperçus en effet les clés utilisées pour ouvrir les portes de la rampe de catapultage. Son nom était inscrit sur la table de commandement comme étant l'unique membre de l'escouade ζ Ophiuchi, se proclamant dès lors responsable de soi-même. Sans mes instructions, la fée caméra la suivait, car cette dernière était bien consciente de la tournure dramatique des événements. Une fille seule envoyée en un front aussi éloigné était signe de mort assurée. Là où elle se situait pour le moment, plus rien n'était à craindre, et une petite heure lui était nécessaire pour atteindre la zone de combat. De ce léger intervalle, je devais absolument en user avec toutes les précautions possibles. C'est alors qu'une idée me vint à l'esprit. À jetant un regard vers les derniers rapports des réserves de ressources, il se trouvait qu'une certaine abondance de bauxite et de fer me permettait l'appel de nouvelles guerrières bien plus puissantes. Ainsi, tandis que Shiratsuyu s'inquiétait de ne pas m'entendre annoncer le départ d'une escouade de secours, je sprintai en dehors de mon bureau pour dévaler les escaliers et prendre la route du bâtiment de construction. En à peine une minute, mon cœur hurlant de douleur, je parvins à ma destination. Les longues semaines passées ici m'avaient donné un coup au physique…
Sur les deux feuilles de papier du comptoir, j'inscris des quantités astronomiques de ressources, en calculant bien ce qu'il devait rester pour subvenir aux besoins quotidiens des armements. À peine la petite fée s'étant manifestée, mes mains écrasèrent conjointement la cloche d'appel rapide. Le son fut étouffé par ma brutalité, mais la fée se dépêcha dès lors pour rejoindre ses probables camarades à l'intérieur du bâtiment m'étant inconnu. Les premiers décomptes apparurent alors sur les interfaces à ma disposition. Mon cœur balança à la vue des longues heures d'attente nécessaires, une et trois heures, choses que je ne possédais pas sur l'instant. Immédiatement, les deux décomptes arrivèrent à zéro pour me faire parvenir les deux filles suivantes. En me retournant vers le lieu d'arrivée des deux nouvelles guerrières, je tapai machinalement trois fois sur le bois du comptoir afin de demander leur arrivée sur le champ. Chose aussitôt demandée, aussitôt faite ; deux filles différentes s'offrirent à ma vue, l'une à la longue queue de cheval noire ainsi que le nombril apparent, l'autre à l'uniforme de prêtresse et aux épais cheveux gris, une invocatrice, ce dont j'avais justement le plus besoin. Toutes les deux se présentèrent et m'annoncèrent leur nom. Dans la panique, je fis tout de même attention à respecter l'étiquette. Mon salut militaire répondit correctement aux leurs.
– Yahagi, prête à combattre !
– Je suis Jun'You ! Prête à combattre !
La deuxième me sembla assez franche dans sa façon de parler, comme si une liqueur étrange la détendait en permanence. Mais bref, ces pensées n'étaient pas les bienvenues pour l'instant.
– Les filles, vous pouvez garder vos armes. Vous êtes immédiatement rattachées à la première escouade ζ Ophiuchi dans le cadre d'une mission de récupération ! Votre rôle sera de récupérer la guerrière légère Yuudachi et de la protéger contre les attaques de nos ennemis. Je ne veux aucune erreur, même si vous êtes nouvelles parmi nous. Vous serez sous les ordres de Haruna le temps de la mission, jusqu'à ce que Yuudachi retourne auprès de nous. Compris ?
Elles répondirent conjointement, galvanisées par cette mission aussi périlleuse qu'inattendue.
– Entendu !
Sur cette approbation, sous mon commandement direct, elles se dirigèrent vers le bâtiment de catapultage, là où quelques guerrières attendaient déjà. Dans une telle urgence, elles savaient ce que je devais faire. Aucune n'avait tord, car toutes devaient être mobilisées pour contrer la moindre tentative des abyssaux. En mobilisant une armada pareille, je risquais le courroux de mes supérieurs, mais si je n'envoyais pas un maximum de ressources au front, aucun progrès supplémentaire ne serait possible ailleurs. Nous étions face à un noyau dur de présence ennemie. Au delà, même si nous ne connaissions pas les détails des environs, un calme tout relatif devait régner au devant d'une occupation faible. Lorsqu'il s'agissait des frontières entre grands morceaux de territoires, le combat était toujours plus compliqué, et ça ne valait pas que pour la terre ferme. Les océans étaient également le théâtre de combats sanglants, et ça n'allait pas être ce jour là que les choses pouvaient se calmer.
De retour à ma table de commandement, le visage en sueur et la respiration rapide, Shiratsuyu ne faisait qu'attendre les ordres. Elle aussi voulait aller combattre, pour elle et sa sœur. Je compris bien ses intentions, et décidai de ne pas la décevoir.
– Shiratsuyu, prends les notes sur ton calepin de tout ce que je te dis dès maintenant.
– À vos ordres.
– ζ Ophiuchi sera composée de Haruna, Jintsuu, Takao, ainsi que de Jun'You et Yahagi nouvellement arrivées.
– Elle ne sont que cinq ?
– Oui. Elles rejoindront Yuudachi.
– Entendu.
– La seconde escouade d'attaque γ Draconis sera composée de combattantes légères : Murasame, Shiratsuyu, Kagerou, Samidare, Akatsuki et Hibiki. Ce sera Samidare qui sera chargée de donner les ordres.
– Merci de votre confiance.
Malgré sa joie d'apprendre l'annonce d'un tel combat, Shiratsuyu se retint encore quelques secondes avant de rejoindre ses camarades. Je sentis son trépignement, ainsi je fis vite.
– La première escouade de soutien ε Indi sera composée de Haguro en tant que responsable, puis Kitakami, Ooi, Kuma, Sendai et Abukuma. Elles resteront auprès de vous pour effectuer un appui feu et repousser les ennemis si votre route venait à croiser celle d'abyssaux isolés. Pas besoin de gâcher vos forces sur des sbires.
– Mais Yuudachi les aura probablement déjà croisés, rétorqua Shiratsuyu avec intelligence.
– Ce sera votre rôle de la rattraper avant qu'elle ne se fasse avoir par eux.
– Je comprends.
La deuxième escouade de soutien aura un intérêt tout particulier à la protection de la seconde escouade d'attaque. Pour α Phoenicis, j'envoie Naka, Maya, Isuzu, Kongo, Kinugasa et Yuubari, qui sera la coordinatrice. Les deux escouades de soutien auront un rôle d'occupation des ennemis. Si aucun dommage n'est à relever, elles auront pour ordre de se rallier aux deux premiers groupes pour épouser la bataille.
– Tout est noté.
– Bien.
Sans me laisser le temps de demander, Shiratsuyu arracha la feuille à double épaisseur afin de me donner la partie directement retranscrite. Elle repartit directement vers le bâtiment de catapultage. Prostré sur ma table de commandement, j'appuyai sur le levier de mobilisation générale, appelant toutes les filles à rejoindre le lieu de départ. La manœuvre étant rare, Shiratsuyu passa un peu partout à vitesse grand V afin de rappeler le rôle de la sirène retentissant dès lors. En deux petites minutes à peine, les 23 filles attendaient toutes devant les portes en ferraille déjà entrouvertes par Yuudachi. Je pensai à l'ingéniosité de la guerrière pour s'être enfuie sans que personne ne le remarque. Toutes dans leurs chambres ou dans la salle à manger, aucune des filles de la base n'avait établi le moindre contact avant que l'une d'entre elles n'aille regarder par la fenêtre pour aucune raison apparente. Le coup de chance fut tel que Murasame, celle ayant aperçu les portes ouvertes, avait également observé la seconde suivante le départ foudroyant de sa sœur depuis la rive. Mes yeux à la fois rivés sur l'écran et la fenêtre, je vis les filles s'organiser en groupes pour se placer correctement sur les rampes de lancement. Sans fée à la caméra, je n'avais que de nombreuses lumières me signifiant les rampes utilisées et prêtes à se lancer. Ainsi, une rangée de six premiers éclats blancs me signifièrent le départ imminent de ζ Ophiuchi, accompagnée d'une deuxième cohorte de lueurs oranges, signifiant la lancée simultanée de ε Indi. Je tournai ainsi ma clé d'un quart de cercle dans le sens des aiguilles d'une montre afin d'amorcer l'armement des filles. Le même processus se répéta une seconde fois avec γ Draconis et α Phoenicis, rendant toutes les guerrières à l'océan, me laissant ainsi seul à la base. Il ne restaient plus que moi, ma boussole et mes cartes disposées sur mon bureau. Mais je connaissais la route à prendre, et les vents ne nous auront pas. Le casque posé sur mon crâne, je pouvais tout entendre du voyage, sans ne rien voir pour le moment.
Sous la pluie battante, les vagues à lames remémorèrent de mauvais souvenirs à la première escouade, lancée à plein régime vers les derniers signes de présence de Yuudachi. Depuis la première sortie, nous avions eu les moyens nécessaires pour investir dans une panoplie entière d'oreillettes. Chaque guerrière était donc équipée d'un matériel de communication plus que correct. Je pouvais recevoir d'incessantes mises à jour de la situation en direct. Sans image, il m'était presque impossible de prendre des décisions, ainsi les diverses données de ma table de commandement m'étaient d'une aide précieuse. Les voix des guerrières se présentaient également comme un outil inestimable, car ces dernières me certifiaient du stress ambiant. En cas de panique totale de la part d'une guerrière, je pouvais toujours rassurer tant bien que mal mais nous devions réussir cette mission sans la moindre perte, où la base ne s'en remettrait jamais, surtout pas moi.
Alors que toutes les escouades devaient se diriger vers la même direction, Haruna me contacta à peine une demi-heure après leur départ.
– Amiral, du mouvement droit devant nous !
– Parvenez-vous à mettre un nom derrière ces entités ?
– Abyssaux, de classe destroyer et-
Un éclair coupa les communications un léger instant.
– Pouvez-vous répéter les classes ennemies ? Destroyer et ?
– Destroyers et croiseurs lourds !
De nouveau, le tonnerre empêcha le passage de tout message supplémentaire. Heureusement, aucune tentative de communication ne fut entreprise de notre côté. Seulement, dix petites secondes de silence plus tard, les voix de Haruna et de Samidare explosèrent en mes oreilles.
– Amiral ! Nous sommes face à Yuudachi !
Mes poils se hissèrent à l'écoute de cette révélation.
– Est-elle en sécurité ?!
– La scène est surréaliste, me précisa Haruna.
