Chapitre 10 : tu ne le mérites pas

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Deku est un putain de monstre.

Bakugo le savait. Il a regardé ses combats. Il sait très bien de quoi le numéro 1 est capable.

Mais voir de ses yeux ce type encaisser les pires attaques, détruire les pièges les plus vicieux, sans même ralentir d'une seconde son implacable marche... C'est un tout autre niveau que tout ce que le policier a pu connaitre. C'est tellement inhumain que s'en est presque terrifiant. Alors que la tête de brocoli n'essaye même pas de lui faire du mal, il se contente de voir le coincer pour le forcer à parler. S'ils se battaient réellement, Deku pourrait le briser en deux avec son petit doigt.

Et c'est bien la seule faille que le héros parfait présente. Il ne veut pas se battre réellement, ça laisse une ouverture. Bakugo réfléchit à tout allure pendant que le labyrinthe - ou plutôt ce qu'il en reste - ralenti légèrement son opposant. Tous les pièges classiques feront offices de leurre pendant qu'il retourne à son atelier et récupère de quoi constituer le véritable piège, la seule chose qui puisse arrêter Midoriya. Mais pour ça, le blond va devoir donner de sa personne, et se laisser rattraper...

La fin de leur course-poursuite effrénée se fait tout naturellement, au final. Lorsque Deku explose le dernier mur encore debout sur le terrain d'entrainement, ça ressemble à un échec et mat.

Cette fois, il n'essaye pas de ligoter Bakugo. Il reste même à distance prudente. Le héros a l'air de se douter que son adversaire a encore quelques sales tours à lui jouer, et Bakugo apprécie cette méfiance à sa juste valeur. Il l'a méritée, après tout.

— Kacchan," insiste Deku, "arrêtes maintenant. Qu'est-ce que tu voulais faire, me montrer que tu étais capable de te battre ? Je le savais déjà.

Immédiatement la colère de Katsuki flamboie à nouveau. Les souvenirs reviennent, tranchants comme des lames de rasoir. Ce combat, le seul qu'il ait véritablement partagé avec Deku, lorsque le gars à l'Alter gluant s'est emparé de lui. Lorsque toute son intelligence, toute sa force ont été vaines pour empêcher l'horrible substance de l'emprisonner, de l'étouffer lentement, puis de recouvrir son nez et sa bouche, ne lui laissant que les yeux à l'air libre pour voir...

Pour voir les héros impuissants, immobiles, pendant qu'il suffoquait.

Pour voir Deku, pauvre petit Sans-Alter comme lui, mais pire que lui, un Sans-Alter qui n'avait même pas la fierté de cacher qu'il était passionné par les Alters, qui allait se rouler aux pieds de ces saloperies de héros en se pâmant d'admiration, ce moins que rien qui allait le voir mourir misérablement.

Il avait juste eut le temps de penser qu'il allait mourir sans avoir eut le temps de montrer au monde ce qu'il valait. Que c'était injuste. Et qu'au final, il n'y avait pas de héros.

Puis Deku s'était précipité pour le sauver, pour arracher le gluant de son visage et lui permettre de respirer, abruti de Deku, si brave, si stupide, si inutile...

Il lui avait sauvé la vie, au final. Une dette que Katsuki ne lui pardonnerait jamais.

Bien sûr, Deku le Sans-Alter n'avait pas la moindre chance de vaincre ce type. Mais il l'avait surpris. Il avait gagné les précieuses secondes qui avaient permit à un vrai héros de venir secourir Bakugo : All Might, le plus grand de tous, était venu. Là où tous les autres héros hésitaient et piétinaient et attendaient parce que le règlement et les spécialisations et toutes ces merdes, All Might avait fait ce qu'un héros est censé faire, et réglé la situation en un instant.

Sans que Bakugo ait pu faire quoi que ce soit.

Alors non, il n'est pas d'humeur à bien prendre cette réflexion, parce que Deku n'avait aucune idée de ses talents de combattants, Deku ne sait rien de rien, et Katsuki hurle :

— Tu ne le mérites pas !

— Quoi ? De quoi tu parles ?

Deku a l'air sincèrement confus, ses grands yeux ronds écarquillés. Il commence à marmonner, à moitié pour lui-même, signe d'une intense réflexion - et bordel ce que Bakugo peut détester cette manie, non-seulement ça donne bien trop d'informations à tous ceux qui veulent écouter, mais en plus comment est-ce que quelqu'un qui réfléchit à la vitesse de la parole peut bien être devenu le héros numéro un ? Ça le tue.

Il l'interrompt en criant à nouveau :

— Ton putain de pouvoir ! Je sais que ce n'est pas le tien ! On te l'a donné et tu ne le mérites pas !

— Ah, vraiment ? Qui aurait mérité ce pouvoir, alors ? Toi, Kacchan ?

Katsuki se tend. Il avait espéré déstabiliser Deku avec cette accusation. Le fait que le héros soit né Sans-Alter n'est pas connu du grand public, la plupart de leurs camarades d'enfance ont juste accepté l'idée que Midoriya avait caché son Alter parce qu'il n'arrivait pas à l'utiliser sans se blesser - après tout, c'est ce qui se voyait durant ses premiers combats en public. Mais le policier n'a jamais adhéré à cette hypothèse. Deku le sauve - ou en tout cas se jette stupidement dans le combat pour le sauver, alors qu'il était impuissant - et rencontre All Might. Après quoi Deku se retrouve mystérieusement doté d'un pouvoir de force très proche de celui d'All Might. Puis All Might chute et perd toutes sa force pour arrêter All for One, tandis que Deku maitrise de mieux en mieux son Alter de puissance et le développe jusqu'à dépasser le meilleur niveau d'All Might. Deku qui se fait cibler par la ligue des Vilains et tout particulièrement par l'hériter de All for One.

Bakugo n'est pas policier pour rien. D'autres indices récoltés au cours de ses recherches minutieuses étayent sa théorie, bien qu'il n'ait pas vraiment de preuves solides, il a sa certitude : All Might a, d'une façon ou d'une autre, transmis son pouvoir à Deku. Il a choisi de le faire après cette fameuse attaque. Parce que Deku s'est conduit comme un putain de héros alors qu'il était Sans Alter, et que lui, Bakugo, n'était que la victime dans cette scène.

Cette injustice n'a jamais cessé de le ronger. Il n'a tout simplement pas pu faire ses preuves ! Jamais ! Il aurait pu... Si seulement All Might lui avait laissé sa chance, il aurait...

Deku ajoute d'une voix étrangement douce :

— Je sais que je ne le mérite pas. J'ai juste été la bonne personne au bon moment. Il y a des milliers d'autres Sans-Alter qui aurait pu être de grands héros. Mais toi, jamais tu n'aurais pu en hériter.

Bakugo sent son cœur se briser.

Il voudrait protester. Il voudrait jurer que si, il aurait pu. Si seulement on lui avait laissé sa chance, il aurait pu. Tout ce qu'il a fait, tout son entrainement, tous ses combats prouvent qu'il aurait pu.

Mais il a toujours su que ce n'était pas vrai. L'horrible voix qui a toujours dit qu'il n'était pas assez bien, elle a toujours vécu tapie au fond de son propre cœur.

Deku le regarde droit dans les yeux et assène :

— Tu as tout ce qu'il faut pour faire un grand héros. Tu as déjà prouvé que tu étais assez fort, assez intelligent et largement assez courageux pour ça. Mais tu es incapable d'accepter qu'on t'aide ! D'accepter que tu n'es pas seul contre le monde entier ! Et tu n'admets pas que tu as des rêves ! Alors qu'on sait très bien tous les deux que tu en as plein, au moins autant que moi ! A quoi ça sert de le cacher, Kacchan ? Pourquoi est-ce que tu te méfie autant de tout le monde ?

Des rêves...

Évidemment que Katsuki avait des rêves - des rêves bien plus vastes que de jeter à la face du monde qu'il existait et que le monde allait bien devoir faire avec. Mais ça, les autres ne devaient jamais l'apprendre. Parce que sinon il aurait été la risée générale, comme Deku l'avait été.

Personne ne prenait Deku au sérieux quand ils étaient enfants. Il était un petit Sans-Alter ridicule qui continuait, jour après jour, à encaisser les pires humiliations pour son statut inférieur, sans jamais se plaindre ni être capable de se défendre lui-même. Il passait son temps à marmonner dans son coin, espionner les Alters les plus intéressants pour noter leur fonctionnement dans leurs moindres détails dans ses cahiers, et apprendre tout ce qu'il pouvait sur les plus grands héros. Pire que tout, il assurait qu'il deviendrait un héros lui-même.

Bakugo avait très vite voulu couper les ponts avec lui, même si cette tête de mule de Deku continuait à revenir vers lui. Le blond avait bien l'intention de garder la tête haute malgré son statut de Sans-Alter. Hors de question de montrer son intérêt et encore moins son admiration pour les Alters de qui que ce soit. Hors de question de se laisser marcher sur les pieds. Les autres avaient des super-pouvoirs et croyaient que ça suffisait pour tabasser Bakugo Katsuki ? Ils avaient vite appris à qui ils s'adressaient. Il s'était musclé, il avait appris les arts martiaux, la chimie, tout ce qu'il avait pu pour se défendre. Pendant que Deku était devenu le souffre-douleur de la classe, Bakugo en était le chef, tout simplement parce qu'il était capable de battre tous ceux qui voudraient remettre en cause sa tyrannie. Plutôt mourir que de laisser qui que ce soit rire de lui.

Pourquoi est-ce qu'il se méfie autant de tout le monde ? Parce que le monde est cruel et sans pitié, et que Deku, plus que tous les autres, devrait le savoir parfaitement.

Il devrait crier. Il devrait vraiment, vraiment se mettre à hurler sur cet abruti de Deku, qui vient toucher tous ses points les plus faibles, les plus sensibles. Il devrait se soucier du piège qu'il a préparé pour prendre enfin le dessus sur ce salopard de héros - un taser amélioré par ses soins, qui devrait être capable de passer l'aura de son pouvoir s'il arrive à se rapprocher assez pour frapper à bout portant. Mais là, tout ce qu'il peut faire, c'est empêcher les larmes de monter, parce qu'il est hors de question que Deku, entre tous, le voit pleurer.

Il ne comprend même pas ce qui se passe dans sa propre putain de tête. Rien de tout ça ne semble avoir de sens. Comme si la formidable ambition, l'assurance démesurée et la colère noire qui l'avaient porté jusqu'ici avaient disparues, ne laissant qu'une marionnette dont on aurait coupé les fils. Pourquoi a-t-il fait tout ce qu'il a fait, au juste ? Pourquoi est-il devenu ce qu'il est devenu ? Pourquoi est-ce que Deku a dit tout ça ? Est-ce que ça avait toujours été là, comme une vérité que Bakugo a délibérément choisi de ne jamais voir ? Ou est-ce un mensonge pour l'humilier et rire de lui ?

Deku se rapproche légèrement. Il semble inquiet - quelle que soit la tête que fait Bakugo en cet instant, ça ne lui ressemble suffisamment pas pour que ce abruti soit inquiet. Là, Katsuki a vraiment touché le fond, n'est-ce pas ? Tout ce qui comptait vraiment pour lui est détruit par sa propre faute - son terrain d'entrainement, son rôle dans l'enquête, sa relation avec Kirishima. Et c'est son ennemi de toujours, celui qu'il a tenté en vain de rattraper, qui le console et le comprend mieux qu'on ne l'a jamais fait.

Le héros ajoute :

— Ce n'est pas une question de mériter ! C'est ça que tu pensais ? Que tu ne méritais pas Kirishima ?

Bakugo refuse de répondre, parce que ce n'est pas juste "ce qu'il pensait", c'est une certitude, un fait avéré : il ne mérite pas le héros roux, un jour celui-ci s'en serai aperçu, et ce jour ne devait jamais arriver. Jamais.

Sa prise se raffermit sur le taser. Il est grand temps de fermer cette grande gueule de Deku. Parce tous les choix que Bakugo a fait dans sa vie entière ont soudain parus ridicules et vains à la seconde où le héros les exprimait à voix haute, et s'il fait la même chose sur sa relation avec Eijirou...

Non, il ne supportera pas cette merde une seconde de plus.

Alors qu'il prend son élan pour se jeter sur Deku et en finir une bonne fois pour toute, il est interrompu par une voix criant :

— NON ! IL N'A RIEN FAIT !

Bakugo se fige. C'était la voix de Kirishima. Qu'est-ce que cet idiot fait ici ?