Faillaise – Rucheline

Comme si sa nuque raide et sa peau tiraillée d'entailles ne suffisaient pas, elle dut supporter l'état maladif de Miraak dès son réveil. Équipée d'un bol et d'une serviette propres, elle s'assit au bord du matelas et réveilla le convalescent après avoir ingurgité une bonne dose de potions de soin et de vigueur.

- J'ai besoin de ton sang pour identifier le poison, expliqua-t-elle d'un ton las alors qu'il s'asseyait en se frottant le visage, elle a dit qu'il servait à accélérer la transformation en vampire. La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a que deux possibilités : soit il détruit ton système immunitaire, soit il force ton corps à se refroidir en ralentissant ton cœur. La mauvaise, c'est que leurs antidotes respectifs te tueront si je les échange.

- Tu connais bien ce sujet, remarqua-t-il en lui tendant sa main.

Elle haussa les épaules et saisit son poignet. Un éclair la traversa. Après quelques secondes d'immobilité, elle cligna des yeux et obligea ses poumons à se gonfler. Son âme vibrait d'impatience à chaque fois qu'elle sentait la présence d'un dragon, et plus elle s'approchait, plus sa faim grandissait.

L'âme de Miraak ne dérogeait pas à la règle, mais il ajoutait une saveur hypnotisante à sa convoitise. Il lui donnait envie d'être dévorée en même temps qu'elle le consumait. Elle dut lutter pour sortir de sa transe et ignorer le grésillement assourdissant de son âme. Celle-ci pulsait dans sa paume, là où leur peau se touchait.

La tête légère, elle chercha sa dague à tâtons. Elle ne trouva que le vide. Un froid intense la saisit. L'état de Miraak semblait lui avoir fait oublier l'incident de Fortdhiver. Elle pria pour qu'il ne se le remémore pas avant d'être rétabli.

- J'ai oublié de prendre un couteau, bredouilla-t-elle en se levant hâtivement, je reviens tout de suite.

- Regarde sur ma table de chevet.

Derrière la tête du lit, une pile de livres cachait effectivement une table de chevet. Une dague d'acier trônait sur l'un des ouvrages. Elle tendit une main pour s'en emparer, mais se pétrifia à mi-chemin. Gravé juste au-dessus de la garde, elle reconnut avec horreur le sceau de la Guilde. Le corps en ébullition, elle ne savait plus quoi faire. Impossible de s'enfuir en courant et d'abandonner Miraak à une mort lente et douloureuse, et impossible également de lui faire face alors qu'il se rappelait…

- Qu'est-ce qui s'est passé à Fortdhiver ?

Un frémissement grimpa de ses pieds jusqu'au sommet de son crâne. La bouche trop sèche pour parler, elle souleva sa dague du bout des doigts et retourna sur le matelas. Elle déglutit avec peine et ordonna à Miraak de lui redonner sa main, prudente d'esquiver son regard.

- Tu as ruiné des heures de travail, le moins que tu puisses faire c'est me dire pourquoi.

- Je n'ai pas !… commença-t-elle avant de se corriger d'un ton défaitiste. Je ne voulais pas que ça arrive.

- Donc tu ne voulais pas détruire mes recherches, simplement souiller ma chambre avec ce rat de la Guilde ? cracha-t-il, vibrant d'une colère sourde.

- Non ! Je lui ai dit d'arrêter ! Il n'a pas écouté !

- Tu t'es laissée faire ? siffla-t-il avec un mépris palpable. Tu trouves ça beaucoup mieux ?

Il recula sensiblement, comme s'il craignait qu'elle ne le contamine de sa lâcheté. Une chape de plomb s'écrasa sur ses épaules, mais elle demeura droite. Revêtant un faciès de marbre, elle lui ordonna à nouveau de tendre sa main.

- Pas avant que-

- Nahlot ! coupa-t-elle d'un murmure tranchant. Encore un mot et tu pourras te soigner tout seul.

Elle ne mentait pas. Si cette conversation durait une minute de plus, ses nerfs lâcheraient. Heureusement pour eux deux, il obéit. Il se contenta de prononcer un juron quand elle trancha sa paume avec une rudesse non contenue, puis observa un silence total durant toutes les heures qu'elle prit à identifier le poison et préparer une quantité suffisante d'antidote.

- Une fiole rouge le soir et une jaune le matin pendant dix jours, expliqua-t-elle en posant le fruit de son labeur sur les livres qui coiffaient la table de chevet, vu l'heure, tu peux commencer maintenant, ajouta-t-elle en lui tendant l'une des bouteilles rouges.

Il engloutit la première dose en grimaçant et lui rendit le contenant vide.

- Pourquoi tu t'es laissée faire ?

La bouteille lui échappa presque des mains. Comment pouvait-il poser ce genre de question si aisément ?

- Ça ne te concerne pas.

- Dis-moi pourq-

- Si tu insistes, je cuisine du bœuf au genièvre.

Levant les yeux au ciel, il se recoucha et lui tourna le dos. Satisfaite par les émanations frustrées qui transpiraient de son patient, elle s'attela à leur préparer un repas décent. Après tout, un estomac contenté encourageait une guérison prompte.

En dépit de l'épuisement, de l'agacement, de la colère et de la honte qui se disputaient le contrôle de son corps et de son esprit, le plaisir dont Miraak la gratifia en dégustant son bœuf sans genièvre lui arracha un sourire. L'estomac plein, les portes verrouillées, elle sombra dans un sommeil profond.

À suivre…

Miraak a souvent besoin de soins, je vous l'accorde.

Bref, si vous aimez la manière dont je malmène ces personnages, faites-le moi savoir, sinon n'hésitez pas à partager vos critiques.

À tout bientôt !