Coucou mes petits moineaux :D Et voici le chapitre 10 de l'histoire de Charity et Julien ! Je sais que j'ai été cruelle avec la fin du dernier chap - MOUAHAHAHAHA - mais voilà la suite, j'ai fait de mon mieux pour ne pas trop vous faire attendre XD

Ce chapitre clos vraiment quelque chose, on quitte une première phase pour passer à la suivante et le quelque chose qui meurt définitivement dans ce chapitre, c'est vraiment l'enfance de Charity. Donc pas mal d'événements au programme ;)

Le chapitre 11 va mettre un certain temps à sortir, car comme vous le savez si vous suivez un peu ma page, j'ai beaucoup d'autres écrits en court et j'essaie d'avancer un peu partout aussi vite que je peux, et je sais que après ces deux derniers gros chapitres, je vais travailler un peu sur d'autres textes avant de revenir sur celui-là. Mais je reviendrais quand même assez vite, je parle d'environ un mois où deux peut être :)

J'espère que donc que vous avez toujours envie de suivre l'histoire de Charity car elle est loin d'être terminée, et je croise les doigts pour que ce chapitre 10 vous plaise ! :D

Sur ce, je vous laisse à votre lecture, et si vous avez question, commentaires, réflexions, dîtes-moi tout dans les reviews !

PS : à une de mes meilleures amies, Marine, j'espère que tu appréciera ton cadeau, cadeau que je ne réserve qu'à mes amies les plus chères ! :D

Bonne lecture et bisous à tous ;)

Roza-Maria.


« Bien sur on peut partir,

Vouloir un avenir autre part, autrement,

On ne fait que s'enfuir,

Un regard, un sourire qui peut vous retenir,

Quand on à ça vraiment, est-ce que ça peut suffire ?

De toi… j'ai appris à vivre ça,

Tellement plus que tu le crois,

Appris comment me perdre, trouver d'autres repères… »

(« De Nous » Natasha St. Pier).

Great Inagua, juillet 1715.

C'était comme si le temps s'était suspendu dans la pièce.

Lord Arthur Greyson était un homme âgé mais d'apparence solide. Les cheveux grisonnant, coupés court. Sans doute séduisant autrefois, la sévérité avait aujourd'hui ridé son visage, le rendant dur et froid, mais pas autant que son regard d'acier qui se posait en ce moment même sur sa fille. Ce même regard qui a tellement de fois poussé Charity à baisser les yeux et à se taire quand elle n'avait qu'une envie, crier sa frustration. Sa frustration de n'être relégué qu'à un simple objet permettrant à Arthur Greyson d'avancer dans sa carrière. Il pouvait se montrer agréable, par moments. Souriant et presque chaleureux. Mais c'était seulement quand elle et sa mère faisait exactement ce qu'il avait prévu pour elles.

Lord Greyson était assis au bout de l'immense table de la salle à manger, les mains croisés sur la table, le regard fixé droit sur elle. Cette même table où Charity avait vu Julien coucher avec une prostituée. Assis à la même chaise où Julien l'avait touché i peine quelques jours. Elle ignorait ce qui était le pire à cet instant, voir son père assis à cet endroit précis où voir son père tout court.

Elle ne lui demanderait pas ce qu'il faisait là. Elle le savait déjà. Ils le savaient. Julien et elle. Elle sentait sa présence derrière elle, et cette présence la rassurait nettement en cet instant. Ils en avaient parlés pas plus tard qu'il y a deux jours. Quand Julien le lui avait promis qu'il l'a rendrait heureuse, il lui avait aussi promis qu'il ferait face à son père avec elle quand celui-ci débarquerait. Car il viendrait forcément. C'était drôle, mais au fond d'elle-même, elle n'avait pas pu s'empêcher d'espérer qu'ils se trompaient et que son père ferait une croix sur elle, l'oublierait, ne se donnerait pas tout ce mal pour la récupérer. Elle s'était presque convaincue que ce serait le cas. Mais à l'intérieur, sous un rocher bien caché dans son esprit, elle savait qu'il n'en serait rien. Que jamais Arthur Greyson renoncerait à faire une alliance qui l'enrichirait considérablement juste parce que sa fille ne semblait pas décidée à lui obéir.

Si Arthur Greyson était là, c'était pour la ramener avec lui. Pas pour s'assurer qu'elle allait bien, pas parce qu'il était inquiet, non, juste pour récupérer l'outil qui allait lui faire gagner une alliance énorme. Pour récupérer le cadeau qu'il avait promis d'offrir à un quelconque homme riche. Son père l'observa quelques minutes encore, puis il ricana froidement en déclarant :

- Eh bien, ma fille, en dirait que tu à vu un fantôme. Pourquoi a-tu l'air aussi surprise de me voir ?

Charity ne répondit pas, le fixant silencieusement. Son choc passait et son expression devint plus neutre. Plus malheureuse, sans doute. Sa mère lui disait toujours qu'elle avait un visage malheureux quand elle parlait à son père, et que ce n'était pas bien. Que cet homme faisait beaucoup pour lui assurer un avenir stable et confortable. Un avenir en cage, plutôt. Julien avança alors de quelques pas afin de se placer à ses côtés, et elle tourna légèrement la tête vers lui afin de l'observer. Son expression était encore plus fermée et froide que celle de son père, père qu'il fixait d'un regard d'aigle prêt à fondre sur sa proie. Lord Greyson jeta un rapide coup d'œil à Julien mais ne sembla pas décidé à lui accorder le moindre intérêt et il se tourna à nouveau vers sa fille en soupirant, secouant la tête comme il le faisait quand elle devenait juste une enfant indisciplinée, à ses yeux :

- Tu devais t'y attendre, pourtant, Charity. Cela fait plusieurs jours que j'ai envoyé la lettre au gouverneur Torres afin qu'il te ordonne à celui qui te servait d'hôte de te renvoyer à Kingston. Rien n'est venu. Aucune réponse, aucun navire, rien. J'en ai conclu que quelque chose n'allait pas. Que soit on continuait à te retenir contre ton gré, soit tu pensais que tu pouvais te permettre de me désobéir. Et je vois que la deuxième réponse est la bonne. Dans les deux cas, il fallait, de toute évidence, que je vienne régler cela.

- Cela ne vous intéresse pas de savoir si votre fille va bien, Lord Greyson ? Intervint alors Julien, la voix à la fois mielleuse, ricanante et tranchante comme un couteau. Elle a été capturée et séquestrée par des pirates de New Providence, vous devez être au courant, non ? Vous ne voulez pas savoir si elle à été blessé, où pire ?

Charity inspira profondément mais ne l'interrompit pas. Elle savait déjà que cette intervention ne plairait pas à son père. Il n'aimait pas qu'on s'oppose à lui quand il jouait son rôle d'homme autoritaire. C'était son rôle favori. Lord Greyson se tourna vers Julien, l'observant de haut en bas comme si il était un étrange insecte non identifié et repoussant. Puis déclara avec un mépris évident :

- Le gouverneur Torres m'a déjà assuré qu'elle allait bien lorsqu'il m'a contacté pour me dire que vous l'avez retrouvez. Et vous m'excuserez, capitaine Du Casse, mais cette affaire ne vous regarde en rien. Vous auriez du me la renvoyer dès que vous en avez reçu l'ordre.

- Ne me regarde en rien… Vous en êtes sûr ? Ricana Julien, souriant largement.

Lord Greyson dévisagea Julien d'un air sceptique et agacé, puis détourna les yeux en se disant de toute évidence que le capitaine Du Casse ne méritait pas plus d'intérêt que celui qu'il venait de lui accorder et il se leva alors de sa chaise, époussetant sa veste au passage et fixa alors sa fille, l'air tranquille, comme si tout était conclue et réglée. L'habitude d'un homme d'être obéit.

- Bien, assez parler. Je vais supposer que le temps vous à manquer, tout simplement. Cela ne fait rien, je suis là maintenant. Je n'ai pas beaucoup de temps à perdre ici, j'ai à faire à Kingston et j'aimerais être rentrée au plus tard dans deux jours, alors en route, Charity. Si tu as réussit à conserver quelques affaires, va les chercher, je veux que nous ayons quitté cette île dans moins d'une heure.

Lord Greyson ne les regardait même plus, se penchant pour saisir une pomme dans le saladier de la table avant d'en croquer un morceau et de regarder autour de lui dans la demeure d'un air intrigué. Charity ne répondit pas. Elle sentit que Julien allait le faire à sa place mais elle le regarda, lui demandant silencieusement de ne rien en faire. Julien fronça les sourcils, mais la détermination et la dureté qu'il vit sur le visage de Charity le surpris et il ferma la bouche. Ce n'était pas à lui de parler. C'était à elle de le faire.

Durant les quelques minutes qui venaient de s'écouler, après son choc initial à la vue de cet homme dont elle avait toujours tant espérée et tant méprisée aussi, elle avait senti quelque chose naître doucement en elle. Doucement, suavement. Quelque chose qu'elle avait toujours ressentie, dans le fond, un sentiment auquel elle était si habituée qu'en réalité elle ne le remarquait même plus. Un sentiment qu'elle avait appris à contrôler pour mener des jours corrects à Londres. Mais alors qu'elle venait passer des journées entières libres, totalement et définitivement libre, elle avait presque oublié ce sentiment. Qui était remonté à la surface d'un coup en revoyant son père. Et aujourd'hui, elle sentait qu'elle n'était plus capable de faire comme si ce sentiment n'existait pas. Ce sentiment d'être écoeurée. Le dégoût. Le dégoût qui montait encore et encore, lui donnant un peu plus envie de vomir à chaque seconde alors qu'elle observait son père marcher tranquillement dans la maison de Julien, dans sa maison. Il n'avait pas sa place ici. Il n'avait pas sa place à Great Inagua. Et elle avait déjà pris sa décision.

- Je ne vais aller nulle part, père, déclara-t-elle doucement, d'une voix calme, presque paisible.

Lord Greyson se retourna, mangeant négligemment sa pomme, haussant légèrement les sourcils bien que son expression demeurait stoïque. Il observa sa fille quelques secondes puis rit doucement, comme si elle venait de dire quelque chose de drôle.

- Je vais faire comme si je n'avais rien entendu, Charity, et je…

Il s'interrompit alors, dévisageant sa fille à un endroit bien précis de son corps, au niveau de sa clavicule, largement dénudé par le haut de sa robe mal boutonnée. Charity suivit le regard de son père et vit alors la trace rouge que Julien avait laissée sur sa peau la veille. Une trace que n'importe quel personne doué d'un peu de bon sens comprendrait le sens. Charity leva les yeux vers son père, et vit l'expression de celui-ci s'assombrir de seconde en seconde et elle inspira profondément, une dernière fois. Cette fois, cela commençait vraiment. Le dégoût apparut petit à petit dans son regard et il leva des yeux répugnés vers Charity en murmurant tout bas :

- Espèce de sale petite putain…

Un coup de feu retentit, et Charity sursauta tandis que son père poussa un hurlement de frayeur. Sa main était vide, la pomme qu'il tenait il y a encore quelques secondes gisait sur le sol, explosée en mille morceaux par la balle qui l'avait transpercée. Lord Greyson fixa sa main, la fermant et la rouvrant, hébété. Elle tourna la tête vers Julien, et elle le vit le bras tendu, le pistolet fumant dans sa main, le regard noir et il déclara alors d'un ton calme, parfaitement tranquille :

- Traitez là encore une fois de putain, où de quoi que ce soit d'autre, et c'est votre crâne que je viserais cette fois. Et si vous touchez encore à un seul de mes fruits, c'est votre main que je réduirais en miettes.

Julien rangea son pistolet dans sa ceinture, s'approchant de quelques pas, d'une démarche lente et détendue, un sourire diabolique apparaissant doucement sur son visage. Charity le suivit de près, soudain inquiète. Elle ne lui reprochait pas d'avoir tirer, bien au contraire, mais elle connaissait ce regard qu'il avait en cet instant précis. Un regard de démon. Exactement le même regard qu'il avait eu lorsqu'elle l'avait surpris en train de torturer ce pauvre homme dans la grotte sous la villa. Elle n'avait pas encore eu l'occasion de beaucoup le voir, mais ce n'était pas nécessaire, elle savait ce qu'il signifiait : qu'il était, à cet instant précis, capable du pire. Y compris tirer sur son père jusqu'à ce qu'il soit aussi trouée qu'une éponge.

- Vous entrez ici, murmura Julien calmement, bien trop calmement, dans ma demeure comme si vous étiez chez vous, et vous insultez mon invitée. Vous comprenez que je ne peux absolument pas tolérer cela.

- Pour qui vous prenez vous ? Rugit alors lord Greyson, semblant se réveiller, ses traits se déformant par la colère. Il s'agit de ma fille ! Ne venez pas me dire ce que je dois faire avec elle où non ! Je suppose que c'est vous qui l'avez souillez, n'est-ce pas ? Je ne sais pas pourquoi cela me surprend, après tout, j'aurais du me douter qu'elle finirait comme ça, à se donner au premier qu'elle croiserait sur sa route, ce n'est pas la première fois qu'elle est la honte de notre famille, mais vous, capitaine Du Casse, vous allez payez pour cela. A cause de vous, je vais perdre une fortune ! Une fortune ! Je vous ferais pendre, sale misérable chien ! Quand à toi, jeune fille, la seule chose que tu mériterais, c'est que je te déshérite et te laisse moisir dans un bordel, là où est ta place désormais !

Charity observa Julien et elle s'avança rapidement lorsqu'elle vit sa main revenir sur son pistolet, s'interposant entre son père et lui en lui jetant un regard d'avertissement. Julien fronça les sourcils, la colère apparaissant sur ses traits et elle n'eut pas besoin qu'il parle pour comprendre ce qu'il voulait dire à cet instant. Tu ne peux pas me demander de laisser passer ce qu'il est en train de dire. Et elle fit en sorte qu'il comprenne sa réponse de la même manière. S'il te plait. Je t'en prie, laisse-moi régler ça. Il soupira de façon presque imperceptible mais relâcha sa pression sur son arme, sans en retirer la main cela dit. Elle ne pouvait pas trop lui en demander non plus.

Elle se tourna et dévisagea son père, dont le visage était déformé par la rage et la répugnance, regard qu'il portait tantôt sur elle, tantôt sur Julien, et lorsque ses yeux haineux venaient vers elle, elle mentirait si elle disait que cela la laissait insensible. La honte de la famille… Ces mots résonnaient dans sa tête comme si une lame d'acier pénétrait lentement et douloureusement son cœur. Elle avait toujours su qu'elle ne comptait pas réellement aux yeux de son père. Elle avait toujours su qu'elle le mettait dans l'embarras avec ses passions et ses manies de parler à des hommes de sujets qu'une femme ne devrait pas aborder. Cela ne changeait rien au fait que de l'entendre en face était douloureux. Horriblement douloureux.

Cela dit, elle avait su que cela se passerait ainsi dès qu'il avait remarqué la marque sur sa peau. Il ne pourrait plus la donner à ce bon parti qu'il avait trouvé pour elle. Quel homme digne de ce nom voudrait d'une jeune fille qui avait déjà fait la catin pour un autre ? L'espace d'un instant, Charity revit sa maison à Londres. Ce grand manoir grisâtre perdu en plein cœur de la ville, avec un petit jardin charmant derrière, mais dont les plantes avait toujours du mal à pousser. La déco austère des pièces, seulement agrémenté par des centaines de milliers de livres auquel elle avait peu accès au final. Elle revit sa mère. Petite, souriante, douce, fragile. Qui désespérait de faire de sa fille une jeune lady convenable, s'intéressant au chant, à la poésie, à la couture, à la musique, à la danse. Au mariage et aux robes. Elle revit tout cela une dernière fois car elle savait que dès qu'elle parlerait, elle ferait totalement une croix dessus. Elle y avait déjà renoncé au fond d'elle-même. Mais aujourd'hui, elle allait perdre toute possibilité de retour en arrière et totalement sceller son avenir. Dieu merci, elle l'avait déjà choisi.

Charity se détourna complètement de Julien pour faire face à son père. C'était drôle, mais jamais elle n'aurait cru se retrouver ainsi debout face à lui, osant lui tenir tête. Les choses changeait et si vite, seigneur.

- Père, murmura-t-elle en le regardant droit dans les yeux. Je suis navrée que vous ayez fait tout ce chemin pour au final juste perdre votre temps. Car c'est tout ce que vous faites en restant ici à me demander de partir avec vous. Perdre votre temps. Déshéritez-moi si cela vous fait plaisir, cela ne change plus grand-chose pour moi. Je ne vous rapporterai rien, et on sait tout les deux que c'est le seul véritable intérêt que j'avais à vos yeux. Je crois qu'il est vraiment temps que vous partiez.

Elle n'avait aucune haine dans ces paroles, aucune colère. Elle aurait pourtant cru en ressentir, mais tout ce qu'elle ressentait, c'était de la douleur, de l'amertume. Des regrets. Pas de ce qu'elle avait fait, mais de cette relation qu'elle aurait aimée avoir avec son père et qu'elle savait qu'elle n'aurait jamais. Elle n'avait aucune envie de se mettre en colère et de crier, aucune envie d'épuiser son énergie ainsi. La seule chose qu'elle avait envie, c'était de le voir partir et de ne plus jamais le revoir. Elle se sentait aussi triste, bien plus triste, de savoir que tourner le dos ainsi à son père voulait aussi dire qu'elle ne reverrait probablement plus jamais sa mère.

- Pauvre sotte, tu crois que cela se résume à ça ? Ricana Lord Greyson, et Charity fit un geste d'apaisement vers Julien sans se retourner, elle avait entendu son pistolet sortir de son manche à l'insulte de son père. Tu crois que cela peut se régler aussi facilement ? J'ai une réputation à tenir, jeune fille. A ton avis, que dira-t-on de moi à Londres où à Kingston lorsque les gens sauront que ma fille s'est avilie et que je l'ai en plus laisser avec l'homme qui l'a souillé ? Non, oh que non, Charity. Tu es une déception amère, comme tu l'as toujours été, mais quoi que tu aies fait, tu vas rentrer avec moi à Kingston, même si pour cela je dois te traîner par les cheveux. Même si cela me ferait bien trop plaisir de te laisser ici, je ne peux pas me le permettre. Seigneur, il suffirait qu'on te voie te balader sur des navires pleins d'hommes comme à Cumberland et je serais le sujet de toute les moqueries de…

- Cumberland ? L'interrompit tout à coup Julien.

Charity se tourna vers lui, ravalant difficilement sa salive après encaissé chaque mot de son père comme si elle se prenait un coup, et elle le dévisagea sans comprendre. Le visage de Julien s'était assombri d'un coup, perdant cette ironie macabre et provocante qu'il avait jusque là, remplacé par quelque chose qui interpella immédiatement Charity. De la colère. Une colère noir, dévastatrice, dangereuse, qui était en train de se former tel une tempête dans son regard pendant qu'il fixait son père sans bouger d'un centimètre.

- Comment savez-vous qu'elle s'est rendue sur la baie de Cumberland, lord Grayson ?

Charity fronça les sourcils et se tourna à nouveau vers son père, et elle vit qu'un air vaguement inquiet passa sur le visage de ce dernier avant de se fermer complètement et de se durcir tandis qu'il répondit à Julien entre ses dents :

- Comme je viens de vous le dire, on l'a vu allez vers cet îlot perdu sur votre navire et vos…

Il ne put terminer sa phrase, Julien ayant traversé la pièce si vite que Charity eu peine à le voir, prenant son père par le cou avant de le renverser sur la table de salle à manger, provoquant un bruit lourd dans la pièce, et Charity vit avec stupeur la main de Julien se resserrer autour du cou de son père, qui eut le souffle totalement coupée et dévisageait Julien avec des yeux écarquillés de frayeur tandis que ses propres mains empoignèrent celle de Julien afin d'essayer de le dégager, sans succès. Julien sortit alors un poignard et l'appuya contre la gorge de son père, approchant son visage tout près de celui de Lord Grayson en grondant :

- Ne me mentez pas. J'avais plusieurs navires qui surveillaient notre entourage, et aucun bateau n'est passé près de nous, que ce soit à l'allée où au retour. Personne en dehors de mes hommes et de moi ne savait que nous nous rendions à Cumberland, à l'exception de mon partenaire qui devait me livrer ce jour-là. Mais vous l'avez tuez, lui aussi, n'est-ce pas ? Comme vous avez tuez mes hommes.

Charity comprit alors ce que Julien reliait et elle sentit un froid immense l'envahir. Non. Non, c'était impossible. Cela ne pouvait pas être possible. Elle avait bien compris qu'elle ne comptait pas aux yeux de son père, mais il ne pouvait tout de même pas désirer vouloir qu'elle…

- Vous avez tuez un de mes alliés, un marchand qui avait beaucoup de valeur pour moi, sans compter les hommes que j'ai perdu dans cet assaut, continua Julien, sa voix si basse et dangereuse qu'elle aurait tout aussi bien pu appartenir à une bête. Vous étiez prêt à tuer votre propre fille…

- Ne soyez pas ridicule ! Crachota son père en essayant tant bien que mal de sauver sa vie. Je ne voulais pas la tuer ! Je viens de dire qu'il m'est impératif qu'elle rentre avec moi. Je voulais simplement la récupérer. Et vous faire payez.

Charity s'affaissa doucement devant l'aveu de son père. Toute cette horreur… tout ces hommes morts, tout ce sang, cet homme qu'elle avait tué, toute cette beauté saccagé de ce petit îlot… tout ce qu'elle avait ressenti, elle le devait à son père. Elle n'y aurait jamais pensée. Pas une seule seconde. Jamais envisagé qu'il aurait entrepris de si gros moyens pour la récupérer, prêt à tuer tout un équipage. Elle se passa la main sur le visage, détournant le visage de ce qui était en train de se passer derrière elle. Elle n'arrivait plus à regarder.

- Tiens donc, je pensais que vous veniez de comprendre que votre fille n'était plus une petite vierge soumise ? Ricana Julien derrière elle sans qu'elle se retourne.

- Je n'en étais pas sûr, haleta Lord Greyson. Mais je m'en doutais. Je connais les hommes de votre genre. Lâchez-moi sur le champ, où bien je vous jure que vous le regretterez… j'ai des alliés, des amis haut placé à Kingston, ils vous feront pendre si vous…

Julien éclata d'un rire glacial et rétorqua avec une douceur glaciale, tandis que son père commençait de toute évidence à avoir du mal à respirer vu le son de sa gorge qui luttait pour trouver de l'air, en vain :

- Jamais aussi haut placé que les miens. Mais qu'ils viennent, je les recevrais avec plaisir. Tout ce que je sais à l'heure actuelle, c'est que vous avez ôté la vie d'une bonne partie de mon équipage ainsi qu'à un de mes associés, tout cela pour reprendre de force votre fille. Cela me fait bien trop de raisons de me débarrasser de vous. Je pourrais dire que je fais juste le devoir d'un capitaine envers ses hommes. Mais ce serait mentir. Je le fais surtout par plaisir.

- Julien, arrête ! S'écria alors tout à coup Charity, se retournant, le cœur battant.

Elle découvrit le visage de son père devenu presque violet, les yeux exorbités, tandis que Julien laissait la lame de son poignard se promener en dessous de son œil et cette vision lui souleva le cœur. Elle avait failli laisser cela se produire. Elle en avait eu envie, le temps d'un instant, seigneur. Mais maintenant qu'elle le voyait ainsi, elle sut qu'elle ne pourrait pas voir cela. Qu'elle ne pourrait pas vivre avec cela. Elle se précipita alors vers eux et posa sa main sur celle de Julien, essayant de la retirer, le dévisageant tandis que ses yeux se remplirent de larmes de panique.

- Je t'en prie, murmura-t-elle en serrant sa main dans la sienne. Je t'en prie, Julien, non. C'est mon père. Ne me force pas à voir cela.

- Il à tué mes hommes, rétorqua-t-il toujours aussi froidement, sans la regarder, sans desserrer sa main d'un pouce. Chez tout les équipages du monde, c'est puni de mort.

- Julien, je t'en prie, gémit-elle en prenant alors son visage dans sa main, l'obligeant à la regarder et elle plongea ses yeux dans les deux puits noirs qu'était ceux de Julien. S'il te plait, lâche-le. Fais le quitter l'île. Je te jure que si un jour il revient, je… je ne ferais rien pour le sauver. Mais je t'en supplie, Julien, ne m'oblige pas à regarder cela.

- Tu n'as qu'à sortir.

- Je saurais ce qui s'est passé ! S'écria-t-elle, cédant légèrement à la panique, les larmes débordant. Je saurais que tu à tué mon père et je… je ne sais pas si je pourrais… si je pourrais à nouveau… je t'en prie, Julien, lâche-le. Je t'en supplie.

Julien la dévisagea quelques secondes, le regard toujours aussi dur et glacial, sa main serrant toujours le cou de son père qui commençait à s'affaisser doucement, et Charity enfonça sans le vouloir ses ongles dans la main de Julien, jetant un coup d'œil au visage de son père dont les yeux sortait tellement de leurs orbites que cela en devenait effrayant, avant de revenir sur Julien et elle le supplia du regard. Je ne veux pas que tu sois le meurtrier de mon père, s'il te plait…

Alors qu'elle n'y croyait plus, Julien se redressa d'un coup, échappant à son contact et relâchant son père, qui inspira de l'air comme si c'était un nectar divin, crachotant tout en se tenant le cou, s'effondrant sur le sol, le visage encore violet. Charity se redressa à son tour, reprenant son souffle et essuyant ses larmes de sa main, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Elle baissa les yeux vers son père qui la dévisageait avec une haine et une colère plus puissante que jamais. Elle le regarda quelques instants, et elle ne put s'empêcher de se dire à quel point cette vision était pathétique.

- Partez, chuchota-t-elle tout bas, écoeurée et épuisée. Je ne veux pas vous voir mourir, mais je ne veux plus jamais vous revoir de ma vie. Plus jamais. Quittez cet endroit. Si vous revenez, soyez certain que cette fois vous ne repartirez pas vivant.

Lord Greyson observa sa fille pendant quelques minutes, silencieux, haletant toujours, le regard toujours aussi furieux, mais ce regard se refroidit au fil des minutes qui passa et il se releva alors difficilement, s'appuyant sur la table avant de se tenir devant elle et déclarer d'un ton indifférent, comme si il lisait le journal local :

- A partir de ce jour, tu es morte pour moi.

Il tourna alors les talons, marchant d'un pas difficile, tandis que Charity resta immobile, fixant droit devant, se sentant légèrement tremblante. Si elle s'écoutait, elle se laisserait aller et serait sûrement dans un état pitoyable. Mais elle refusait de se mettre dans un état pareil pour un homme qui lui avait craché de telles horreurs au visage. Elle tâcha donc de se reprendre, d'inspirer, étouffant de façon futile la douleur qui lui oppressait le cœur, et elle tourna la tête vers Julien derrière elle, qui fixait son père quitter la maison, sa main serrant son poignard. Ses yeux vinrent sur elle et elle essaya comme elle put de lui faire comprendre à quel point elle lui en était reconnaissante, et à quel point elle était désolée de lui avoir demandé ça, parce qu'elle savait ce que ça lui coûtait de ne pas pouvoir venger ses hommes. Quelque part, ça lui coûtait à elle aussi. Plus qu'elle ne l'admettait. Mais elle savait qu'elle aurait été incapable de regarder cela. Et elle n'aurait pas été certaine d'être encore capable de regarder Julien en face si elle savait qu'il… elle relâcha sa respiration. Elle refusait d'imaginer cela.

- Je n'y crois pas ! Vous l'avez laissez partir ?

Charity tourna la tête, et vit alors François debout sur le pas de la porte qu'il venait de franchir, jetant un coup d'œil derrière lui avant de se retourner vers Julien et elle, le visage tordu par la fureur. Ses yeux s'attardèrent quelque peu sur Charity et elle y vit clairement le dégoût apparaître avant de se tourner vers Julien, lui montrant toute son incompréhension dans son regard :

- Capitaine… J'ai tout entendu. Cet homme est responsable de la mort de nos frères. Il a failli vous tuer, nous tuez nous ! Nous devrions le faire pendre dans la baie en mémoire de nos hommes, et non pas le…

- François, tais-toi, le coupa Julien en rangeant son poignard dans son fourreau accroché à sa ceinture, l'air cependant toujours aussi amer.

- Capitaine ! S'exclama François, s'approchant de quelques pas. On puni ceux qui tue nos frères. C'est ce qu'on fait. Vous ne pouvez pas faillir à vos hommes juste parce que cette p… parce qu'une femme vous le demande ! Enfin, capitaine, vous devez…

- Je dois rien du tout, rétorqua Julien en s'approchant de lui. Rien. Je crois que tu as oublié certains points de notre accord, mon cher François. Evite d'oublier où est ta place à l'avenir.

François serra les dents mais ne répondit rien, se contentant de dévisager Julien d'air frustré. Julien s'approcha encore, jusqu'à être tout prêt de son oreille et à murmurer, de manière cela dit suffisamment forte pour que Charity entende clairement :

- Et si jamais l'envie de dire le mot que tu as failli dire à son sujet te reprend… dis-le moi. Je réfléchirais à la partie de ton corps dont tu pourrais te passer.

François baissa les yeux mais Julien n'ajouta rien, jetant un regard à Charity par-dessus son épaule et elle lui sourit timidement, le remerciant silencieusement. Sourire qu'il ne lui rendit pas, pas plus que son regard s'adoucit. Il se contenta de lui dire :

- Tout à l'heure, François va t'amener dans la jungle. J'y serais. Nous allons assister à un petit spectacle.

Charity fronça les sourcils et alla lui demander de quoi il parlait mais il entreprit alors de quitter la maison à son tour, sa cape rouge flottant derrière lui, les laissant seuls, François et elle, dans la salle à manger. Charity le regarda alors, et ne put s'empêcher d'avoir une grimace de dégoût en l'observant ainsi, toujours la tête baissée. C'était pitoyable. Quelque part au fond d'elle-même, elle savait qu'elle se réjouirait plus tard que Julien l'ait défendu ainsi face à lui, même si elle devait s'avouer qu'elle ne comprenait pas trop la relation qu'entretenaient ces deux hommes. Cela dit, à cet instant, elle n'était d'humeur à ne se réjouir de rien. La petite bulle de bonheur dans lequel elle avait flotté après leur retour de la falaise avait éclaté en mille morceaux.

- Que voulait-il dire ? Ne put-elle s'empêcher de demander à François. Quel spectacle ?

François leva les yeux vers elle, et un sourire légèrement triomphant apparut sur ses lèvres même si la colère continuait à planer comme une ombre sur son visage.

- Oh, ça, tu verra vite par toi-même, ricana-t-il. Ça ne va pas te plaire.

Charity fronça les sourcils et quelque chose lui dit, vu la manière dont la perspective semblait réjouir François, qu'il disait la vérité et que cela n'allait vraiment pas lui plaire. Elle sentit alors l'inquiétude la prendre doucement, ajouté à cela les émotions qu'elle venait de ressentir avec ce qui s'était passé et elle sentit qu'elle était sur le point de craquer. Mais pas question de le faire devant lui. Elle lui jeta alors un regard froid tout en murmurant quand elle passa à côté de lui, n'ayant pas oublié les mots qu'il avait failli dire :

- Tu as entendu Julien, si jamais tu songes un jour à nouveau à m'insulter. Il n'aura pas à réfléchir, cela dit. Je lui dirais de couper ce qui fait de toi un homme. Je suis certaine que l'idée lui plairait. Alors si j'étais toi, à l'avenir, j'éviterais de me chercher.

Charity avança alors sans attendre de réponse et tandis qu'elle arriva dans la cour, sentant alors un vent glacial et totalement inattendu la prendre au visage, elle se rendit compte qu'elle venait de menacer un homme armée et bien plus fort qu'elle sans même y avoir réfléchi. C'était simplement sorti comme ça. Sans doute François avait-il été la goutte de trop, ce matin. Elle leva les yeux vers le ciel et vit alors qu'il s'était couvert de nuages grisâtres et sombres. Un orage était à prévoir. C'était bien la première fois qu'elle voyait le ciel s'assombrir depuis qu'elle était dans les Caraïbes. Jusque ici, il n'y avait eu que du soleil mais elle avait entendu parler du temps capricieux dans les environs. Comme une tempête pouvait se déclencher sans la moindre raison ni le moindre avertissement. Il allait pleuvoir, de toute évidence. Cela ne l'empêcha pas de continuer sa route, et de s'engager sur le chemin qui menait au village, frissonnant légèrement à cause du vent, sa main posée sur le pistolet ancrée à sa hanche. Son contact la rassurait.

Elle arriva vite dans le village où la plupart des gens rentrait chez eux, même si quelques uns demeurait à boire du rhum assis autour de tables en bois, observant le ciel gris en discutant. Le vent secouait les palmiers sur la plage et l'océan avait une apparence noire avec ce temps. Charity traversa vite la ruelle principale du village et se rendit alors sur la plage, sans trop savoir pourquoi où elle s'arrêta au milieu du sable, observant les vagues plus violentes que d'habitude s'écraser sur le bord de mer. Au bout de quelques minutes, elle s'assit à même le sable, le sentant glacée sous elle, et observa la baie. Elle remarqua rapidement un navire s'éloignant entre les rochers, ce qui indiquait qu'il était parti tout récemment, il y a une quinzaine de minutes aurait-elle dit, et elle comprit tout de suite qu'il s'agissait du navire de son père qui le ramenait certainement à Kingston. Elle sentit son cœur se serrer douloureusement à cette pensée, au souvenir amer qui venait de se graver dans sa mémoire pour toujours, mais elle était aussi bien contente de le voir partir. C'était lui le responsable du chaos de Cumberland. Elle n'y aurait jamais songé. Jamais cru. Ce qui la fit revenir à Julien et ce qu'elle lui avait demandée de faire aujourd'hui. Elle se rendait compte qu'à cause d'elle, il avait failli à ses hommes. Sur cela, François n'avait pas forcément tort. Ceux qui étaient décédés à Cumberland méritaient justice. Elle les avait privé de cette justice, par pur égoïsme. Et seigneur, qu'elle s'en sentait mal. Tout en sachant qu'elle n'aurait pas pu agir autrement.

Elle se demanda où était Julien, à cet instant. Certainement dans la jungle à préparer ce mystérieux spectacle qu'elle n'allait pas aimer. Cela la préoccupait, elle sentait une boule se former dans son ventre à cette idée, mais tout ce qui venait de se passer la préoccupait trop pour qu'elle s'y attarde vraiment. Elle se sentait mal. Elle aurait voulu que Julien soit là, à côté d'elle, qu'il lui dise qu'il ne lui en voulait pas, surtout pas alors qu'ils venaient de se réconcilier depuis sa bourde à Cumberland. Elle ne savait pas si il était furieux contre elle où si c'était simplement l'amertume de ne pas avoir pu venger ses hommes qui l'avait poussé à partir et à la laissée seule. Mais au final, l'un ne voulait-il pas dire l'autre ? Cela l'angoissait plus que ce qu'il préparait dans cette jungle. Elle avait peut-être tort à ce sujet, mais c'était plus fort qu'elle.

Charity leva les yeux vers la villa blanche, qui avait une allure quelque peu sinistre sous le ciel noir et songea à François à l'intérieur. Elle n'aimait vraiment pas l'idée de traverser une jungle seule avec lui, même si elle doutait qu'il ose quoi que ce soit après la menace de Julien alors qu'il n'avait même pas prononcée son insulte à voix haute. Cela dit, elle était sur ses gardes avec lui. Elle avait pensée à parler de Julien de son comportement, mais plus elle attendait, moins elle en avait envie et elle préférait gérer cela elle-même. Ce qui n'était pas forcément une bonne chose, mais elle ne voulait pas faire la joie à François d'aller pleurnicher chez son capitaine. Et puis, elle ne savait pas quelle réaction Julien aurait à ce sujet. Quelque chose lui dit qu'il l'a défendrait, comme il l'avait fait récemment, mais elle ne saisissait pas la relation exact entre ces deux hommes. Julien n'avait pas hésité à le menacer, pourtant elle sentait qu'il y avait un passé dont elle était loin de tout connaître entre eux.

Elle soupira, fermant les yeux en frissonnant à cause du vent froid et elle sentit alors les premières gouttes lui tomber sur le visage. Elle reste ainsi de longues minutes, sentant clairement qu'elle risquait de tomber malade mais n'ayant aucune envie de bouger et de remonter dans la villa. Mais au bout d'une demi-heure, elle se dit qu'elle ferait tout de même mieux de rentrer avant que le plus gros ne lui tombe dessus. Charity se releva alors à contrecoeur, et se retourna pour prendre le chemin du retour mais un corps apparût, lui bloquant la route. Elle leva les yeux, sa main déjà sur le pistolet, puis elle vit que c'était François. Ce qui fit qu'elle ne lâcha absolument pas son arme. Les yeux du second de Julien allèrent sur la main de Charity posé à sa ceinture et il ricana légèrement en secouant la tête, et l'envie de sortir son pistolet de son arme afin de lui tirer une balle entre les jambes ne lui parut jamais aussi tentante qu'à cet instant, ne serait-ce que pour lui faire ravaler son petit sourire moqueur. Après tout, pourquoi attendre la permission de Julien pour l'empêcher d'avoir une descendance ? Qui sait, elle rendrait peut-être service à ces potentiels enfants, tiens.

- C'est l'heure, déclara-t-il d'un ton indifférent malgré son sourire sarcastique. Le capitaine nous attends.

Il tourna alors les talons sans attendre de réponse ni même regarder qu'elle le suivait bien, comme si il prenait ça pour acquis. Si Julien ne l'avait pas attendu dans la jungle, elle l'aurait laissé avancer tout seul comme un imbécile jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'elle ne l'avait pas suivi. Dieu, que ça aurait été plaisant. Mais Julien l'attendait, et après ce qui venait de se passer, elle ne voulait pas encore le contrarier. Elle soupira donc et entrepris de suivre François, tout en restant à une distance respectueuse et en ne lâchant son arme à aucun prétexte. Elle n'avait absolument aucune confiance en cet homme et elle espérait que Julien n'allait pas leur faire traverser toute la jungle car elle préférait encore se perdre et risquer de se briser la nuque dans une chute vertigineuse dans les cascades plutôt que de le suivre jusqu'à la falaise de l'autre côté de l'île. Mais elle doutait sincèrement que Julien leur inflige cela à tout les deux.

Ils arrivèrent rapidement à l'entrée de la jungle, François allant assez vite avec ses longues jambes, et Charity trottinant tranquillement derrière lui, pas le moins du monde pressée de le rattraper. Elle l'observait, pour être honnête. C'était un jeune homme robuste, bien plus jeune que Julien, son âge devait se rapprocher du sien plus tôt, même si il paraissait un peu plus vieux quand même. Certaines jeunes femmes pouvaient certainement le trouver séduisant avec ses cheveux bruns et ses yeux verts. Pas elle. Mais c'était peut-être parce qu'elle était incapable de se sentir à l'aise avec lui. Et elle n'en connaissait toujours pas la raison, d'ailleurs. Charity plissa les paupières tandis qu'ils s'enfoncèrent dans l'obscurité de la jungle, obscurité qui la fit légèrement tiqué. L'endroit était nettement plus sombre et moins rassurant avec ce temps gris, mais les palmiers baissés les protégeait de la pluie, au moins. Et tandis qu'ils continuaient d'avancer, passant sous l'arbre brisé au milieu du chemin qu'elle connaissait bien maintenant, elle se dit que c'était le moment idéal pour poser des questions qui la rongeait depuis un long moment.

- Je peux savoir ce que je t'ai fait, François, pour que tu me détestes à ce point ? Lui lança-t-elle dans son dos.

Il ne répondit pas, pas plus qu'il ne cessa de marcher, comme si il n'avait rien entendu. Peut-être que le tutoiement ne lui avait pas plu. Bien. Elle, c'était le « putain » qui avait failli sortir de sa bouche et qu'il avait hurlé en penser qui ne lui avait pas plu. Oh, et la manière très subtil dont il lui avait dit qu'il aurait été prêt à la laisser mourir, aussi. Elle attendit quelques secondes, mais il ne sembla pas décidé à lui donner de réponses. Mais il était hors de question qu'elle renonce aussi facilement. Elle aurait ses réponses.

- J'ai été respectueuse avec toi, j'ai essayée de parler avec toi, mais depuis le premier jour, tu m'a montrée tout le mépris que tu avais pour moi. Sans la moindre raison. Alors soit tu es juste un pauvre crétin haineux, ce dont j'ai un doute, soit c'est plus compliqué que cela et je ne sais pas tout. Qu'en est-il, François ?

Il ne répondit toujours pas, frappant de la main quelques lianes qui se dressait sur le chemin et sembla même accélérer légèrement le pas, lui rendant difficile la tache de le suivre, mais elle tâcha de ne pas se laisser distance car pour lui parler, elle devait bien être près de lui pour se faire entendre. Soit ce qu'elle disait l'indifférait totalement, soit ça appuyait sur un point sensible qui faisait qu'il préférait ne rien dire pour ne pas en dire trop. Et elle soupçonnait que c'était cela. C'était drôle, mais ce petit jeu l'amusait presque, en réalité. Pour une fois qu'elle avait l'occasion de l'emmerder un peu, elle n'allait pas s'en priver.

- Soit, alors c'est que tu es un crétin haineux. D'accord. Il n'y à que les crétins haineux pour détester les gens sans raison…

- Sans raison ? Rétorqua-t-il alors durement en s'arrêtant au beau milieu du chemin, tournant la tête vers elle, le regard furieux.

Il fit alors demi tour afin de s'approcher d'elle, venant presque comme un taureau, et Charity se dit l'espace d'une seconde qu'elle aurait mieux fait de se taire au lieu de provoquer un homme qui la détestait déjà, mais la seconde suivante, elle avait sorti son arme qu'elle pointait droit sur lui. Mais François sembla à peine remarquer le pistolet entre eux et s'arrêta à quelques centimètres, le regard remplit de rage. Si il s'approchait encore, elle se jurait de tirer, quoi qu'en dirait Julien.

- Tu débarques du jour au lendemain dans nos vies, et voilà que le capitaine commence à faire n'importe quoi juste pour tes beaux yeux. Les hommes méritaient d'être vengée, et il le savait, mais il n'a rien fait pour ne pas te froisser. Si il est capable de laisser passer des meurtres pareils, qu'est-ce qu'il va encore laisser passer pour toi ? Tu le rends faible. Tu le pousses à des choix qu'il n'aurait jamais fait en temps normal, des choix qui nous mette tous en danger.

Charity fronça les sourcils, le dévisageant quelques secondes, réfléchissant à ses mots. C'était drôle, mais elle n'avait jamais vraiment pensé au fait que Julien pourrait changer à son contact. C'était peut-être le cas. Mais si il y a une chose dont elle était sûre et certaine, c'est que si Julien changeait auprès d'elle, ce ne serait pas pour devenir plus faible. Si François pensait qu'un homme comme Julien pouvait s'affaiblir ainsi, c'est qu'il ne le connaissait pas aussi bien qu'il le pensait. Quelque part, elle ne put s'empêcher alors de se sentir hypocrite de penser cela. C'est une phrase qu'elle ne pouvait décemment pas lui dire à voix haute, lui qui connaissait Julien depuis des années, et elle qui ne le connaissait que depuis quelques semaines… Peut-être que c'était elle qui avait tort. Mais elle ne parvenait pas à s'en convaincre. Julien était trop fort pour s'affaiblir ainsi. Même si elle reconnaissait qu'elle l'avait poussé à la faute envers ses hommes, et qu'elle s'en sentait toujours mal. Mais ce n'était pas le sujet, ni la réponse qu'elle avait vraiment demandés.

- Le rendre faible ? Murmura-t-elle en secouant la tête. C'est du vent, ça. Et ce n'est pas une réponse. L'incident avec mon père est la seule véritable décision qu'il a pris en m'écoutant depuis que je le connais. Ça n'explique en rien ton agressivité envers moi. Tu l'as depuis le début. Sois honnête, François. Est-ce qu'il n'y aurait pas un peu de jalousie, dans tout cela ?

François recula d'un pas, la surprise passant sur son visage, et il grimaça en grognant, l'air de ne pas comprendre :

- De la jalousie ?

- Oui, acquiesça Charity en baissant alors son arme, sentant bizarrement qu'elle n'en aurait plus vraiment besoin, même si elle ne lâchait pas. Ce serait compréhensif. Tu as été seul avec lui et tes hommes depuis des années. Je ne connais pas vraiment ton passé avec lui, mais je sais qu'il est long, d'après ce que j'ai pu en voir. Et moi j'arrive, et je prends une place importante dans sa vie, et ça casse quelque chose dans la quotidien que vous meniez. Je pourrais comprendre ça. J'ai visée juste, dis-moi ?

François resta interdit quelques minutes, la dévisageant comme si elle était folle, et elle n'était pas certaine à cet instant d'avoir vraiment mis le doigt sur la vérité où au contraire s'être complètement trompée sur toute la ligne. Quoi qu'il en soit, elle aurait moins essayé. Si elle avait raison, elle pourrait effectivement comprendre ça. Elle n'était pas sûre de parvenir à apprécier François, mais elle pourrait accepter de repartir sur d'autres bases. Cet homme avait de l'importance pour Julien, elle l'avait senti. Et elle aurait préféré ne pas être en conflit avec un homme qui comptait pour Julien, même si elle ne savait pas la nature exacte de leur relation.

Finalement, François ricana sèchement et secoua la tête, l'air plus ironique que jamais :

- Pauvre petite fille naïve. Tu ne sais rien en effet du passé qui me lit au capitaine. Et tu trompes quand aux décisions de Julien. Tu as oublié qu'il t'a parlé des Templiers. C'est sûrement encore pire que celle d'épargner ton père. Mais ça pourrait être bénéfique. Ils finiront peut-être par te tuer.

Il tourna alors les talons et la laissa en plan, reprenant sa route. Charity resta silencieuse quelques secondes, le mot Templier lui ayant jeté un froid glacial en elle. Avec tout ce qui s'était passé, elle n'avait pas pu revenir sur ce point avec Julien. Mais ce que venait de dire François lui avait rappelé aussi le choix dangereux qu'elle avait fait en acceptant de connaître la vérité sur ces gens dont elle ne savait presque rien et dont elle avait toujours du mal à relié Julien, tout en se sachant effectivement naïve à ce sujet. Les Templiers. C'était un nom qui avait vraiment le don de la glacer, sans qu'elle sache vraiment pourquoi. Un nom dont elle ne savait presque rien, et trop à la fois. Un nom qu'elle redoutait et dont elle voulait apprendre plus, pourtant. Et elle eut l'étrange sentiment à cet instant précis, debout seule dans la jungle obscurcit par un ciel noir, que ce nom allait faire parti de sa vie jusqu'à son dernier souffle. Qu'elle le veuille où non.

Elle soupira et se remit alors en marche. Elle n'avait pas beaucoup avancé avec François en ce qui concernait d'avoir des réponses du pourquoi du comment. Elle avait sans doute raison quand à sa jalousie, mais pour le confirmer, elle devrait aussi questionner Julien sur cet homme et sur leur passé, sur leur relation. Où bien était-ce simplement ce qu'il avait dit, il l'a voyait comme une menace qui fragilisait son capitaine. Où bien s'agissait-il d'encore autre chose qu'elle ignorait, que diable. Mais une chose est sûre, c'est qu'elle ne lui retendrait pas une seconde perche pour une éventuelle réconciliation. C'était une de trop, déjà.

Charity le rattrapa plutôt vite et ils continuèrent leur marche en silence tandis que le mauvais temps s'aggravait et que le vent la fasse totalement trembler de froid, et que la pluie parvienne à se faufiler assez entre les arbres pour leur tomber dessus. Ce même vent sifflait entre les palmiers, provoquant un son angoissant dans la jungle et plus elle avançait, plus elle avait envie de se mettre à courir. A cet instant, la proximité de Julien lui manquait férocement. Elle ne se sentait pas en sécurité dans cette jungle noire avec François. Et lorsqu'ils arrivèrent dans le petit campement de fortune qu'elle avait aperçu par deux fois en passant dans la jungle avec Julien et qu'elle y vit plusieurs hommes réunis en cercle au fond ainsi que François ralentir, elle ne put s'empêcher de soupirer de soulagement.

Ses bottes s'enfoncèrent littéralement dans des flaques d'eau et de boue, l'endroit étant toujours particulièrement sujet à s'humidifier. Ce campement coincé entre la roche et des arbres était plus ouvert au niveau du ciel et elle fut très rapidement totalement trempée, tremblant de la tête aux pieds. Elle vit plusieurs hommes dans les observatoires et tours en bois montée la garde, et elle suivit François qui s'approcha du cercle des hommes qui se trouvait à côté d'une de ses maisonnée en bois et en paille, dont le toit semblait pitoyable avec l'eau qui coulait. La pluie qui tombait fort lui broyait un peu la vue, mais elle vit alors la cape rouge de Julien se démarquer dans cet amas de couleur gris et vert s'approcher d'elle, et elle ne put s'empêcher de se sentir soulagé à sa vue. Elle lui offrit un petit sourire timide quand il apparut devant elle, mais son visage à lui était dur et il dit alors :

- Tu aurais pu mettre une veste avant de venir ici, bon sang.

Il passa alors les mains derrière sa nuque et sa cape rouge se décrocha d'elle-même et avant qu'elle n'ait pu rétorquer, Julien l'avait passé autour d'elle et elle fut surprise du poids lourd du tissu, en particulier humidifié, elle crut qu'elle allait s'affaisser dessous, mais l'intérieur était sec, et chaud était donné qu'il avait été porté, ce qui lui fit immédiatement un bien fou. Julien se retrouva en chemise blanche qui fut rapidement trempée mais avant qu'elle n'ait pu parler où s'inquiéter, il dit en se retournant vers le cercle d'hommes :

- Mêle-toi à eux et observe. Je veux que tu voies ça.

Charity fronça les sourcils, se rappelant alors les mots que François lui avait dit au sujet de ce petit spectacle. Qu'il n'allait pas lui plaire. Ce dernier s'était d'ailleurs lui aussi mêler aux hommes, elle le voyait qui la dévisageait tandis qu'elle suivit les pas de Julien, qui lui s'engouffra parmi ses hommes jusqu'à les traverser, et elle en fit de même afin de se trouver tout devant, et aucun homme ne l'empêcha de passer. Ils devaient être une trentaine en tout, tous entourant quelque chose qu'elle découvrit alors. Et elle sentit son sang ne faire qu'un tour dans son corps, et son cœur se glacer.

Le maître d'équipage, l'homme qu'elle avait manipulé afin de la laisser montée sur une chaloupe à Cumberland, était agenouillé à même le sol, les genoux dans la boue et la pluie, les mains liés derrière le dos et la bouche bâillonné par une corde qu'il était contraint de mordre. Il tremblait et ses yeux étaient remplis de peur, yeux qui se fixait sur Julien qui se tenait debout face a lui, une arme dans la main.

Charity se mit alors à trembler en comprenant ce qui se passait. Elle avait été stupide. Stupide, et monstrueuse. Elle avait oublié de plaider la cause de cet homme, oublier de le défendre… et voilà ce qu'il en résultait. Julien se mit alors à parler d'une voix forte afin de se faire entendre :

- Monsieur Davy Holmes. Vous avez désobéi à un de mes ordres, hier. Vous avez trahi ma confiance. Et vous savez, comme chacun d'entre vous ici, ce qui se passe quand ma confiance est trahit. Elle ne se regagne pas. Jamais. Et si je ne peux pas avoir confiance en un homme, cet homme n'est pas digne de vivre. Les traîtres n'ont pas leur place dans ce monde.

Tout en parlant, il chargea son pistolet, l'air parfaitement indifférent à la situation tandis que Charity se mordait la lèvre si fort qu'elle sentit le goût du sang apparaître, et que l'envie d'intervenir monta en elle, de plus en plus forte à chaque seconde. Non. Non, il ne pouvait pas punir cet homme pour ce qu'elle lui avait poussé à faire. Ce n'était pas un traître. Juste un homme qui lui avait accorde le bénéfice du doute. Elle chercha à trouver le regard de Julien, mais celui-ci était concentré sur son arme tout en continuant de parler :

- Que cela serve de leçon à chaque homme ici présent qui pourrait penser qu'on peut me trahir. De quelque façon que ce soit.

Julien leva alors l'arme et la pointa vers le crâne de l'homme, qui ferma les yeux en gémissant de peur, et elle ne tint plus et s'écria d'une voix paniquée et suppliante :

- Julien !

Il tourna immédiatement son regard vers elle et le regard qu'il lui jeta lui coupa toute parole qu'elle était sur le point d'ajouter. Il n'avait jamais portée un regard aussi dur sur elle. Aussi sévère. Elle pouvait lire exactement ce qu'il lui disait. Exactement ce qu'il pensait. Ne me défie surtout pas, Charity. Pas après ce qui s'est passé avec ton père. Tu n'auras rien de plus aujourd'hui. Il la mettait en garde de ne surtout rien faire. Charity trembla, le fixant droit dans les yeux pendant de longues minutes, tout en sachant qu'elle ne pouvait pas se permettre de lui demander cela. Pas aujourd'hui, pas après son père, non. Elle regarda alors l'homme à genoux qui avait tourné la tête vers elle, et son regard suppliant lui broya le cœur. Il priait pour qu'elle le sauve. Pour qu'elle dise qu'il n'avait rien fait. Il l'a suppliait de le faire. Et durant chaque seconde qu'elle maintint son regard, elle sut qu'elle serait incapable d'oublier cette détresse.

Mais elle ne dit rien. Elle ne dit rien de plus, et baissa la tête vers le sol, et les cris étouffés du maître d'équipage lui fit serrer les paumes si fort qu'elle sentit ses propres ongles lui faire mal, mais ce n'était rien comparée à ce qu'elle méritait réellement pour ce dont elle était sur le point d'être responsable. Elle voulut ne pas regarder la scène mais au moment où elle entendit le cliquetis de l'arme de Julien, elle leva les yeux brusquement, suffisamment vite pour voir le coup de feu partir du pistolet pour se loger droit entre les deux yeux de Davy Holmes, dont les cris s'éteignirent sur le champ et dont le corps s'effondra dans la boue, les yeux ouverts, tombant sur elle, la fixant d'un air vide. Sans vie.

Charity resta totalement figée l'espace de quelques minutes, des minutes qui lui semblèrent d'une longueur interminable. Elle ne sentait absolument plus le froid, remarquait à peine l'eau qui tombait en masse sur elle, l'aveuglant presque. Un silence de mort régnait dans le campement, aucun homme ne parlait non plus. Elle finit par lever les yeux vers Julien qui avait sorti un morceau de tissu et le passait sur le bout de son arme, nettoyant les marques de la poudre à canon, et leurs yeux se croisèrent une nouvelle fois. Il n'y avait rien dans les siens. Aucun remords, aucun trouble particulier. Elle vit d'ailleurs qu'il ne portait pas son chapeau. C'était drôle, mais elle ne l'avait pas remarqué jusque là. Ses cheveux semblaient noirs, mouillés ainsi. De même que son regard.

Elle le regarda ainsi quelques secondes, puis tourna brusquement les talons, bousculant plusieurs hommes aux passages mais parvint à se faufiler entre eux et à prendre le chemin du retour. Personne n'essaya de la rattraper où de l'arrêter. Elle était parfaitement capable de retrouver son chemin vu la courte distance qu'ils avaient parcouru, elle le savait. Et Julien aussi devait le savoir. Et à cet instant, elle était bien heureuse qu'il n'essaie pas de la stopper. Elle avait besoin d'être seule. Ses pieds claquèrent à plusieurs reprises dans de grandes flaques d'eaux à même le sol moue, et elle s'éclaboussa plusieurs fois, sa robe beige ne ressemblant plus rien à rien. Mais elle s'en moquait bien. Elle réalisa aussi qu'elle avait gardé la cape rouge de Julien, qui lui parut bien trop lourde tout à coup. Tandis qu'elle traversait la jungle, l'orage gronda brusquement, mais elle ne sursauta même pas. Ce qui se passait autour lui était totalement indifférent. Elle n'entendait que son propre cœur qui battait si fort que son bruit semblait bien plus bruyant que l'orage. Ce même battement qui faisait écho au coup de feu qui résonnait encore à ses oreilles. Elle ne voyait même pas où elle allait vraiment, même si elle savait qu'elle se rendait dans la bonne direction. Elle ne voyait que les yeux vides du maître d'équipage qui était mort à cause d'elle.

Rapidement, elle se retrouva face au village et à la baie, mais elle n'y jeta pas un regard et gravit la montée qui menait à la villa à toute vitesse, glissant à l'occasion sur la boue, se rattrapant de justesse à chaque fois par les mains, les salissant autant que le reste de son corps. Mais elle finit par arriver dans la cour de la villa et elle y entra rapidement, et une fois qu'elle fut à l'intérieur, elle ouvrit la porte de sa chambre et ne put alors s'empêcher de la claquer bruyamment, la porte se rouvrant sous le coup de l'impact et alors, elle fondit en larmes.

Pourquoi avait-il tellement tenu à ce qu'elle regarde ça ? Etait-ce pour la punir de ce qu'elle l'avait poussé à faire avec son père, du choix qu'elle l'avait contraint à faire ? Non, ça n'avait pas de sens, ce « spectacle » se préparait depuis un moment, elle en était sûre. Mais alors pourquoi lui avait-il infligée ça ? Cette douleur ? Charity ferma les yeux et alla s'asseoir sur le sol, le dos à son lit, se laissant aller complètement à ses larmes. Elle était sale, elle était épuisée, et les larmes lui donnaient un mal de tête atroce mais elle ne pouvait pas s'arrêter. Elle voulut fermer les yeux, mais elle en fut incapable. Le regard de l'homme était encore plus vivace dans sa tête ainsi.

Elle se passa les mains sur le visage, essuyant ses larmes mais se le tachant de boue par la même occasion. Elle ne devrait pas pleurer. Cela ne faisait que lui donner mal au crâne, et ça ne l'aiderait en rien. On frappa alors à la porte, et Charity sursauta brusquement, se cognant contre le battant du lit et une voix douce résonna à l'arrière de la porte :

- Mademoiselle ? Voulez-vous que je vous fasse coulez un bain chaud ?

C'était la voix de la jeune servante que Charity voyait souvent dans la villa, une jeune dame avec des cheveux châtain clair dont elle n'avait jamais eu le temps ni l'occasion de demander le nom. Charity balbutia difficilement « oui » et la servante entra, étant donné que la baignoire de bronze se trouvait dans sa chambre. Pendant tout le moment où la servante travailla, Charity l'observa d'un œil scrutateur, probablement gênant vu les coups d'œils inquiets qu'elle lui jetait. Charity ne savait même pas pourquoi elle la fixait ainsi. Elle devait avoir un peu près son âge, et était avait un joli visage en forme de cœur avec des yeux noisette. Elle songea à lui demander son prénom. Mais elle fut tout aussi incapable de bouger que de parler.

Quelque temps plus tard, alors que Charity était dans son bain, la porte de sa chambre close, elle se mit à observer la chambre en question dans lequel elle était arrivée. Mais qu'elle ne parvenait plus vraiment à considérer comme sa chambre. C'était drôle, mais le peu de temps passer dans celle de Julien avait suffit pour qu'elle s'y sente chez elle, dans son univers. Elle ferma les yeux quelques instants. La chaleur du bain la détendait et lui tranquillisait l'esprit. Elle aurait voulu être furieuse contre Julien. Ça aurait été beaucoup plus simple à gérer ainsi. Lui en vouloir à mort de lui avoir fait voir ce qu'elle avait vu. Mais elle n'y parvenait tout simplement pas. Pas plus qu'elle n'en avait envie. Maintenant que son esprit était plus calme, même si loin d'être apaisée, elle parvenait à réfléchir plus clairement. Elle savait bien pourquoi Julien avait tenu à exécuter cet homme devant son équipage. Afin de s'assurer que plus jamais aucun membre ne désobéisse à ses ordres, que ce soit vis-à-vis d'elle où vis-à-vis de qui que ce soit. Et après lui avoir demandé d'épargner son ordure de père, elle pouvait difficilement lui demander une fois encore de paraître faible devant ses hommes. Mais elle ne comprenait toujours pas pourquoi il avait tenu à ce qu'elle assiste à cela. La seule option qu'elle voyait, c'était vraiment qu'il voulait la punir. Et elle devait admettre que cela portait un énorme coup à son moral. Même si elle le méritait sans doute.

Une longue heure plus tard, l'eau refroidit et Charity sortit de son bain, enfilant une robe de chambre rouge que la servante avait préparée pour elle. Elégante, sobre, femme. Une tenue qu'elle ne portait pas habituellement. Elle laissa promener ses doigts sur le tissu rouge doux et délicat, restant quelques minutes perdues ainsi, puis elle leva les yeux vers la fenêtre menant à la cour désormais plongée dans l'obscurité. Elle n'avait pas vu que la nuit était tombée. Et elle n'avait pas entendu Julien entrer de la soirée entière. Sans doute devait-il être en train de s'occuper de la tombe du quartier maître. Elle n'avait jamais vu personne enterrer, mais elle avait entendu dire que ça pouvait durer un moment.

Elle soupira et regarda à nouveau sa chambre. Et elle sentit l'envie subite d'en sortir. D'en sortir pour ne surtout pas y revenir. Elle ne se sentait plus chez elle dans cette pièce. Sa chambre était de l'autre côté de la villa. Et à cet instant, elle se sentait beaucoup trop éloigné de Julien avec tout ce qui s'était passé. Elle savait que dans le fond, il n'en était rien, mais c'était une proximité physique qu'elle recherchait. Et il n'était pas là. Alors, elle ouvrit brusquement son armoire et commença à en sortir les vêtements qu'il lui avait procurés et dont elle ne connaissait pas encore la moitié et empila tout ce qu'elle pouvait dans ses bras, quitte à ne plus rien voir devant elle et emmena la première partie hors de la pièce, tanguant légèrement sous le poids et marchant à l'aveuglette mais elle connaissait bien la villa désormais.

Elle entendit alors un glapissement et des assiettes posées brusquement sur la table puis la voix de la servante s'exclama :

- Mademoiselle ! Bonté divine ! Laissez-moi vous aidez.

Avant que Charity ait pu objecter, la servante prit une bonne partie des tenues entre ses mains, et Charity recouvrit enfin la vue et vit le visage de celle-ci dubitatif quand à ce tas de vêtements et elle finit par lever les yeux vers elle et par demander :

- Où dois-je les mettre, mademoiselle ?

- Dans l'armoire du capitaine, répondit Charity en haussant les sourcils, guettant la moindre réaction chez la servante.

Mais le visage de celle-ci ne tiqua pas d'un cil et elle se contenta de se diriger vers la chambre du capitaine en question. Charity se sentit légèrement surprise mais après tout, cette servante avait du apercevoir quelque chose. Elle l'avait vu plusieurs fois leur servir à manger où changer ses draps, pensant à chaque fois à lui parler sans jamais trouver l'occasion. Mais celle-ci avait du bien les remarquer et remarquer ce qu'il se passait entre eux. A Londres, si un serviteur avait vu une chose pareille, les rumeurs auraient littéralement explosé et ça se serait vite transformé en scandale. Mais rien dans les Caraïbes n'était comme en Angleterre.

Charity et la servante transportèrent rapidement tous ses vêtements dans la penderie de Julien dans sa chambre, et elle remarqua rapidement avec surprise que la penderie était un peu juste. Julien avait pas mal de vêtements, pour un homme, notamment des capes plus rutilantes les unes que les autres. Qu'il ne portait jamais, visiblement, puisqu'il ne quittait jamais sa cape rouge, cape que la servante avait prise pour la nettoyer de la pluie et de la boue qui l'avait salit, Charity étant bien trop petite pour éviter à cette pauvre cape de traîner par terre. Une fois que les vêtements fut rangée, la servante se tint debout devant elle et demanda sobrement :

- Avez-vous faim, mademoiselle ?

Charity était alors agenouillé devant la cheminée de la chambre de Julien, touillant le feu avec un morceau de bois qu'elle jeta dedans avant de lever les yeux vers elle. Elle la regarda encore quelques secondes, et elle vit la servante froncer légèrement les sourcils, à la fois d'inquiétude et de désagrément sûrement. Il est vrai que se faire observer ainsi par une jeune dame qui jusque ici ne lui avait pas parlé devait être un peu étrange. Charity lui sourit, autant qu'elle put vu son état, et secoua la tête en murmurant :

- Non, merci. J'attendrais le capitaine pour manger.

- Il rentre souvent très tard, l'informa-t-elle, une expression troublée sur le visage.

- Je sais, cela ne fait rien, acquiesça Charity en se relevant. Merci de m'avoir aidée. Au fait, quel est ton nom ? Je suis vraiment désolée de ne pas te l'avoir demandée plus tôt.

La servante haussa cette fois-ci clairement les sourcils, visiblement surprise. Bien sur, ça ce n'était pas différent. On ne demandait pas les noms des serviteurs habituellement parce que cela n'intéressait jamais personne. Et c'est quelque chose que Charity avait toujours détestée, auparavant, ce qui fit qu'elle se sentit encore plus mal d'avoir négligé ce point jusque ici. A Londres, elle connaissait chaque nom de chaque serviteur de sa villa, même ceux qu'elle n'appréciait pas. Surtout ceux qu'elle n'appréciait pas, en réalité.

- Je m'appelle Marine, mademoiselle, répondit-elle finalement, d'un air quelque peu résignée.

Le sourire de Charity s'élargit bien malgré elle et elle rétorqua d'un ton doux :

- Marine. Tu es française aussi, n'est-ce pas ? C'est un prénom magnifique. Tes parents devaient aimer l'océan.

Marine haussa les sourcils et dit tout bas :

- Française de par ma mère. Espagnole de par mon père. Ils aimaient l'océan. Autrefois. Avant qu'ils ne meurent noyés dans un naufrage.

Charity sentit un léger malaise la prendre à ces mots. Elle s'en voulut encore plus. Bon sang, ce qu'elle pouvait être stupide à parler sans savoir. Elle avait rappelée un mauvais souvenir à cette fille sans le vouloir. Elle murmura, l'air contrit :

- Je suis sincèrement désolée. Je ne voulais pas te rappeler ça.

Marine eut un demi sourire apaisant, mais son regard était amer.

- Vous ne pouviez pas savoir. Mais je n'ai pas besoin de ça pour m'en rappeler. Si vous voulez bien m'excusez, mademoiselle, j'ai encore plusieurs corvées avant de rentrer chez moi. Lila viendra à mon départ, bien sur.

Lila. Charity fouilla dans sa mémoire et se rappela vaguement avoir quelque fois aperçu une autre femme aux cheveux noirs travaillant dans la nuit. Cela devait être elle. Elle hocha la tête à l'intention de Marine qui quitta la pièce rapidement tandis que Charity soupira. Elle se promit intérieurement de faire plus attention à cette fille à l'avenir. Elle ne sut pas trop pourquoi elle eut besoin de se faire cette promesse, mais elle le fit. Elle se sentait épuisée. Elle n'avait absolument pas faim, son ventre était encore bien trop noué pour cela. Elle avait envie de voir Julien. Tout en redoutant légèrement de le voir rentrer après tout ce qui s'était passé aujourd'hui. Elle revoyait aussi nettement que si elle l'avait encore sous les yeux. Sa main tenant un poignard sous la gorge de son père. Sa main tirant un coup de feu dans la tête du quartier maître.

Elle se rendit dans le salon, allant s'installer sur l'un des canapés de velours rouges au milieu de la pièce, l'un en face de l'autre avec une petite table de bois au centre avec sur le devant deux fauteuils rouges. Elle songea à aller prendre un livre, mais l'envie de lire n'était absolument pas au rendez-vous ce soir. Ce qui était bien la première depuis… depuis toujours, lui semblait-il. Elle plia ses jambes sous elle et observa le salon. La pluie continuait de tomber contre les grandes vitres. Elle se mit à effleurer du bout des doigts l'immense plante verte posée juste à côté du canapé où elle s'était installée, et elle observa le grand tableau accroché au-dessus de la cheminée sans vraiment le voir. Ce tableau représentait un navire en pleine bataille navale. Elle en aurait adorée la beauté habituellement. Mais à cet instant, elle n'avait le goût de rien. Elle avait à nouveau envie de pleurer mais n'y parvint tout simplement pas. Elle se sentait vide. Totalement vide.

Au bout de ce qui lui parut une éternité, elle entendit des pas lourds dans l'entrée de la villa et elle leva les yeux vers la porte du salon. Rapidement, elle entendit la voix de Marine parler et celle de Julien lui répondit, provoquant un frisson involontaire chez elle. Elle compta presque ses pas qui le mena rapidement jusqu'au salon et où il l'a découvrit assise sur le canapé. Il resta quelques instants sur le pan de la porte, la regardant d'un air qu'elle ne put déchiffrer. Il avait les cheveux humides, de même que sa chemise était si trempée qu'elle en était transparente. Une petite voix en elle lui demandait de se lever de se canapé et d'aller se jeter dans ses bras. Mais elle n'en fut pas capable. Elle se contenta de baisser les yeux et de se mettre à fixer le tapis et ses motifs rouges et or.

Quelques minutes passèrent sans qu'il ne bouge, et finalement il s'avança dans la pièce, lentement, jusqu'à arriver près du canapé, lui cachant la vu de la cheminée. Charity inspira profondément et ferma les yeux. Et la question qui la torturait depuis qu'elle avait quitté le campement il y a plusieurs heures sortit involontairement de sa bouche :

- Pourquoi m'avoir fait assister a cela ?

Seul le silence lui répondit. Il se tenait debout sur sa droite, et elle se mit légèrement à trembler. Maintenant qu'elle était lancée, ce n'était plus la peine de faire marche arrière. En continuant de garder les yeux au sol, elle murmura, sa voix se brisant :

- Etait-ce pour me punir ? De t'avoir désobéi à Cumberland, de t'avoir demandé d'épargner mon père ?

- Pour te punir ? Ricana-t-il, sarcastique et légèrement moqueur.

Prise au dépourvu, Charity leva les yeux vers lui, et elle lui trouva un sourire à la fois amusé et amer sur le visage tandis qu'il secouait la tête en la regardant. Il alla s'asseoir dans le canapé en face du sien, la table en bois entre eux, et croisa les jambes sans se départir de son sourire tandis qu'elle le dévisageait sans comprendre.

- C'est exactement pour ce genre de phrases qu'il fallait que tu voies ça.

Elle fronça les sourcils, se relevant quelque peu pour mieux l'observer et répondit :

- Je ne comprends pas…

- Au début, je voulais préserver ton innocence, déclara-t-il en la fixant droit dans les yeux. Tu à ce quelque chose de si pur en toi… quelque chose qu'on voit rarement. Je voulais en faire sorte de te protéger du monde extérieur. Protéger le petit oisillon.

Un nouveau ricanement s'échapper de lui et il soupira.

- Puis j'ai très vite compris que ce ne serait pas possible. Que si je continuais dans ce chemin, je ne ferais qu'une chose : te condamner. Dans un endroit comme ici, c'est impossible de rester innocent. Ça ne l'est nulle part, en vérité. Mais particulièrement dans les Caraïbes. Au contraire, il fallait que je fasse en force que tu deviennes plus forte. Plus rapidement adulte, malheureusement. Et bien sur, je tenais là par la même occasion l'opportunité de rappeler à mes hommes qu'on ne me désobéit pas, sauf si on est prêt en payer le prix.

Charity ne sut que répondre, le fixant quelques secondes silencieusement avant de baisser à nouveau les yeux sur le tapis. Si c'était cela devenir adulte, elle aurait peut-être préférée rester une enfant. Elle vit alors une rose à demi écrasé sur le sol et songea vaguement qu'elle devait venir de l'un des pots de fleurs qu'elle avait vu dans le coin du salon. Elle se sentit à nouveau partir loin du moment présent, et elle se pencha pour ramasser la rose, se mettant à la triturer entre ses doigts, la pliant, arrachant des morceaux et au bout de quelques secondes, ses mains se mirent à trembler. Sa vue devint flou de larmes et elle s'en voulut d'avoir envie de pleurer à nouveau. Elle comprenait bien ce que Julien lui avait dit. Ce qu'il voulait pour elle. Qu'elle soit forte pour affronter le monde dans lequel ils vivaient, monde dont elle commençait à peine à avoir un véritable aperçu. Cela avait commencé par sa captivité chez les pirates, et même si elle n'avait jamais été aussi heureuse qu'à Great Inagua, quelque part, ça se poursuivait ici. C'était quelque chose auquel ni elle, ni Julien, ni personne ne pourrait jamais échapper. La dure et cruelle réalité du monde, de la vie. Julien voulait la fortifier pour cela. Elle comprenait mieux, à présent.

Et pleurer comme une pauvre fille n'avait rien de fort. Rien du tout. Elle se sentit pathétique et misérable à cet instant et tritura alors la fleur plus fort entre ses doigts, détruisant ses pétales déjà chiffonnés, la réduisant en miettes. Elle sentit que des sanglots allaient la prendre et elle aurait voulu avoir plus de fleurs à détruire. Tandis qu'elle fixait ses propres mains réduisant en charpie cette pauvre fleur, elle vit et surtout sentit d'autres mains prendre les siennes, masculines, l'obligeant à lâcher la fleur. Julien s'était rapproché et l'une de ses mains vint alors prendre le menton de Charity afin de l'obliger à la regarder et elle ne vit plus le moindre amusement sur son visage. Juste de la résignation et de la douceur. Sa main glissa de son menton à sa joue, la couvrant et ses larmes débordèrent à ce contact chaud et rugueux, un contact qui lui avait horriblement manqué ces dernières heures.

- Je n'ai jamais voulu te faire souffrir, mon petit oisillon, murmura-t-il en la regardant droit dans les yeux. Je veux juste que tu sois assez forte pour survivre à ce monde. Mais je te promets que tant que je serais là, tu n'aura jamais à l'affronter seule.

Ses doigts essuyèrent ses larmes et elle le regarda longuement pendant quelques minutes. C'était le même visage qui avait abattu froidement ce pauvre quartier maître. Le même visage qui avait été si dure en torturant ce pauvre indigène dans le sous-sol, dont elle se demanda un instant ce qu'il était devenu. Peut-être valait-il mieux ne pas le savoir. Pas ce soir, en tout cas. Elle en avait assez vu pour aujourd'hui.

Ses mots furent un réconfort pour elle, mais pas autant que son regard et le toucher de sa main sur sa peau. Elle savait qu'il disait vrai. Il connaissait bien ce monde, bien mieux qu'elle et elle ne savait probablement pas comment l'affronter, en effet. Si elle allait devoir s'endurcir pour y survivre, elle le ferait, même si elle constatait aujourd'hui que ce serait bien plus dur qu'elle ne l'aurait cru. Mais il venait de le lui promettre, et elle voulait croire à cette promesse plus que tout. Elle n'aurait jamais à l'affronter seule, ce monde. Il serait là pour elle. Ils l'affronteront ensemble.

Elle leva alors la main et effleura sa joue du bout des doigts, passant sa peau sur sa barbe piquante et elle se pencha pour saisir ses lèvres. Il ne perdit pas une seconde et prit son visage entre ses paumes, lui rendant son baiser avec force et elle sentit que leur distance lui avait manqué autant qu'à elle. Elle dut au bout d'un moment détacher ses lèvres des siennes afin de reprendre sa respiration et il l'attira alors contre lui, passant ses bras autour d'elle afin de la presser contre son corps dur. Charity se laissa aller à ce contact et posa instinctivement sa tête contre son épaule, sentant l'épuisement de la journée tombée d'un coup sur elle. Le fait d'être dans ses bras la rassurait. La réconfortait. Elle était épuisée, elle avait encore mal au souvenir bien trop frais de tout ce qui s'était passé aujourd'hui.

Mais le fait d'être auprès de lui à nouveau l'apaisait. Elle sentait que les jours prochain n'allait pas être simple, qu'ils soit très proches où plus lointain dans l'avenir. Mais au final, cela n'avait pas tellement d'importance. Ils aviseraient au moment voulu.

Tout les deux.