- Non !
Tout en lui se rebellait. Il ouvrit la bouche. Renonça pourtant. Lui parler, tenter de lui faire entendre raison serait vain. La Raison n'avait rien à faire ici. C'était un autre monde. Tissé de vieilles croyances, d'antiques traditions. Peuplées de kamis, ces divinités célestes ou terrestres propres au Shintoïsme. Forces de la Nature, éléments primaires, esprits des ancêtres. Et voilà qu'à son tour, le Bushido faisait irruption dans l'aventure. Dans un hôpital ultramoderne des États-Unis. La Voie du samouraï.... Peut-être que si la Raison ne convenait pas... Il se rapprocha un peu. Ils parlèrent librement, sur un ton chuchoté, confidentiel, presque comme des amoureux. Dans une bulle hors du temps, de l'espace. À l'abri de tout. Sauf peut-être d'eux-mêmes.
- Ça me désole de vous le dire, Yasamura-san, mais vous êtes une fille, une femme. Vous ne pouvez pas être un Samouraï. Ce serait contre nature, ou plutôt contre culture, si j'ose dire ! Le seppuku est totalement un truc machiste. Réservé aux hommes.
Elle sourit, presque amusée. S'inclina dans une courbette qui se moquait à la fois de lui et d'elle-même.
- J'aurais voulu vous connaître mieux, House-san. Pour le plaisir de manipuler les concepts religieux, culturels et guerriers de mon pays. Je suis convaincue de vous auriez décortiqué l'âme nipponne, avec talent. Jusqu'à l'absurde. Je suis désolée.
- De quoi ?
- J'ai un argument imparable à opposer au vôtre. Jigai. Je vois que vous connaissez. Vous savez, vous m'étonnez. Vraiment. La plupart des Occidentaux ne connaissent même pas le terme de seppuku. Ils pensent que ce qu'ils appellent se faire hara-kiri est une sorte d'acte honteux, une manière fuir la défaite, à l'échec...
Elle parlait vivement, presque enthousiaste. House avait un aperçu de sa vraie personnalité. De son intelligence, de sa sensibilité. Ses mâchoires se crispèrent. Bon sang, quel foutu gâchis ! Il envoya mentalement Dieu, tous les Dieux et tous les kamis - huit millions si sa mémoire ne lui faisait pas défaut - au diable !
- Le jigai. Le suicide rituel des femmes de samouraï. Ne me dites pas que vous ....
Geste inattendu, elle étouffa le mot dans la bouche du médecin d'une main ferme.
- Ray ne méritait pas d'être honoré de ce titre, vous avez raison. Mais quoi qu'il m'ait imposé, je suis devenue sa complice. Vous avez quelque chose dans votre culture : le libre-arbitre. Je n'ai pas usé du mien.
Sa main retomba, elle pencha la tête, ses épaules minces comme soudain courbées sous le poids écrasantde la culpabilité.
- Vous n'aviez pas le choix. Vous seriez morte de faim, de froid, de mauvais traitements.
- Ce matin, je n'avais ni froid, ni faim.
- Vous avez juste un petit peu assommé Numéro Treize. Elle a la tête dure...
- Le gardien de la banque. Il est mort. Je suis responsable.
- Vous avez tiré ?
- Je n'ai pas empêché Ray de tirer. Non, ne dites rien. Jusque-là vous avez semblé me ... comprendre. Me respecter. Même si je ne le mérite pas. Je vous en prie. C'est tout ce qui me reste.
C'était insupportable. Il examinait toutes les options possibles. Et ne trouvait rien de susceptible de la convaincre.
- Ne me suppliez pas. Donnez-moi cinq minutes.
- Nous n'avons pas le temps. Dehors, ils s'impatientent.
- Vous savez, vous avez du bol de ne pas être ma patiente.
- Pourquoi ?
- Je n'autorise pas mes patients à mourir. Jamais.
- Et ils vous obéissent ?
- De gré ou de force. Ils perdent toujours.
- Et vous jamais ?
- Parfois la mort gagne.
Il avait dit ça comme si c'était une offense personnelle. Elle adressa un remerciement silencieux aux mânes de ses ancêtres. Ils avaient certainement œuvré pour qu'elle tombe sur cet homme-là aujourd'hui. Mieux valait tard que jamais, pensa-t-elle férocement.
- Le suicide rituel n'est pas un renoncement. C'est une transcendance. Une purification. Une manière de laver son honneur.
- Ce ne sont pas les raisons traditionnelles invoquées pour le jigai. La loyauté envers un époux. Une échappatoire au déshonneur en cas de victoire ennemie. Et vous n'êtes pas la servante loyale d'une noble dame en détresse.
- Vous me déniez le droit de m'affranchir des contraintes qui m'ont conduite là où je suis ?
- Si ça c'est pas tordu comme raisonnement ! C'est vous qui voulez suivre la voie du Bushido. Et vous suicider. Selon la coutume. Y'a mieux comme libération !
- Au fond, vous êtes gentil.
- Mince ! Heureusement que personne n'entend ça ! Ma réputation serait ruinée. Pourquoi cette insulte ?
- Vous n'avez pas évoqué les femmes de samouraï qui se donnent la mort à cause du comportement immoral de leur époux.
- Ce n'était pas votre mari.
- Arigato.
Il inclina la tête. Juste assez. Ne dit pas que ce n'était rien. Ne remercia pas à son tour. Pour ne pas lui créer d'obligation. Elle reconnut l'intention. Qui d'une certaine façon la rendait redevable. Codes et obligations. Le giri. Jusqu'au moindre détail de la vie quotidienne. Presque incompréhensible. Et inextricable. Puis, elle vit son expression. Cuddy et Wilson aurait reconnu l'espièglerie dans les yeux pétillants et le sourire en coin.
- Le temps presse maintenant, House-san. Avez-vous pris votre décision ?
- Vous faites ce qui vous semble juste. Vous vous êtes affranchie. Vous avez pris une décision personnelle, individuelle. Et en vous libérant vous vous retrouvez de nouveau dans le cercle. En plein accord avec les valeurs de votre culture.
- Je me fondrai dans l'univers. Juste un minuscule élément du Grand Tout.
- Très bien. Que puis-je faire ? Ne comptez pas sur moi pour vous couper la tête après que vous vous soyez ouvert le ventre !
- Le jigai ne se passe pas ainsi. Je n'ai pas besoin d'assistant. Je n'ai hélas pas de kaiken.
- Je n'ai rien d'aussi exotique qu'un sabre de cérémonie, même de dame !
- Un de vos scalpels fera l'affaire. Et ... je dois vous le demander. Mais vous n'êtes pas obligé d'accepter.
- Je vous attacherai les jambes. Je vous donnerai le scalpel. Puis je sortirai.
Ils se regardèrent. Elle s'inclina profondément, mettant dans ce geste des siècles de sens. Puis, délibérément, elle tendit la main. Sa poigne était de celles, fermes et franches qui scellaient un accord. À l'occidentale.
Ils déplacèrent le corps, le posèrent à terre en douceur. Elle s'assit sur la table de diagnostic, cala son dos sur le dossier incliné, pendant qu'il fouillait dans les tiroirs.
