X
Comme elle l'avait fait pour Sonoko la sorcière, Ran reprit son récit depuis le départ, sauf qu'elle avoua être la princesse du royaume d'Arkania. Si le professeur n'avait manifesté aucune réaction, comme s'il s'y attendait, son assistante, qui se nommait en réalité Shiho, masqua avec peine sa surprise. Lorsqu'elle eut terminé, ce fut au tour du professeur de parler.
-Mon nom est Agasa. Hiroshi Agasa. Ainsi que mon assistante, Shiho Miyano. J'habitais autrefois à la Capitale – par ailleurs, j'étais le voisin de ce garçon et un vieil ami de son père. Un excellent archéologue qui a écrit beaucoup d'ouvrages sur le sujet – nous comparions souvent nos recherches, qui, si elles étaient différentes, se croisaient parfois. Puis, il y a neuf ans de cela, de grands troubles climatiques ont bouleversé le royaume, pour une raison inconnue de tous : comptant étudier cela de plus près, je me suis rendu à l'endroit le mieux placé pour étudier le climat, Sakrania. C'est comme ça que j'ai échoué ici. Au final, je pense avoir fait quelques découvertes intéressantes, et qui seraient très profitables à tous, mais j'en parlerai plus tard.
Il avait dit cela sans quitter Ran des yeux. Elle se demanda si cela avait un rapport avec elle, ou bien sa mémoire disparue, ou encore la Guilde...
-Tu l'auras remarqué, la mentalité des gens de cette ville laisse sérieusement à désirer, ajouta-t-il. Si je n'avais pas mes recherches, je serais déjà revenu à la Capitale – enfin vu ce qui s'y est passé, je peux finalement m'estimer heureux d'être ici. C'est une ville très commerciale et prospère, les gens se prennent très au sérieux et font également preuve d'un égoisme sans nom. Voilà pourquoi moi-même je me trouve obligé d'être parfois agressif.
-Je comprends mieux pourquoi personne ne nous a aidés, dit Ran.
Le professeur hocha la tête d'approbation. Il fit signe à Shiho, qui prit la parole.
-Moi non plus, je n'ai pas eu une vie facile, qui n'est toujours pas terminée d'ailleurs. J'ai toujours vécu avec ma soeur aînée, Akemi, qui m'hébergeait tant bien que mal dans un village où les habitants nous rejetaient car, d'après ma soeur, nos parents étaient mal vus des villageois, soupçonnés de pratiquer de la sorcellerie. Je me suis donc endurcie, et n'ai jamais fait confiance à quiconque à part Akemi, ma seule famille. Elle m'apprenait l'art des armes ainsi que la botanique, excellant dans ces deux domaines comme nos parents autrefois.
Puis un jour, il y a neuf ans, des hommes étranges vêtus de capes noires ont soudainement fait irruption chez nous. Ils avaient incendié le village. J'ignorais ce qu'il voulait, et ne comprenais pas la situation, mais ma soeur, elle, semblait l'avoir bien comprise, et m'a entraînée en me disant de courir.
On s'était alors enfuies par un passage souterrain dans la cave de la maison, à laquelle ils ont mis le feu. Nous nous sommes retrouvées dans la forêt, dans l'obscurité et la terreur. Nous avions continué à courir, mais n'avons pas tardé à nous apercevoir que nous étions poursuivies de près par les hommes aux capes et des corbeaux qui les accompagnaient. Ma soeur a trébuché contre une racine et s'est tordu le mollet. Alors, elle m'a dit de continuer à courir, sans me retourner, ou j'allais aussi me faire prendre. Cela me déchirait, mais je n'ai pas eu le choix, sinon que d'obéir à sa dernière volonté. Je ne l'ai plus jamais revue.
Elle reprit sa respiration. Ran avait conscience qu'il s'agissait d'une chose pénible à raconter.
-J'étais perdue, avec pour seule arme le poignard que ma soeur m'avait donné. C'est alors que, à force de marcher, je me suis retrouvée à la sortie de la forêt, hagarde, et ai rencontré le professeur qui revenait vers la ville d'une expédition scientifique. La suite, vous connaissez.
-C'est incroyable...murmura Ran. Et tout cela s'est déroulé...
-Oui, il y a neuf ans, comme toi, affirma le professeur avec un regard grave. Et, si vous voulez mon avis, tout ces évènements ne sont sûrement pas de pures coincidences. D'ailleurs, il faudra que je vous montre quelque chose, à tous les trois. Lorsqu'il sera réveillé. Cela peut vous être important.
Les regards se tournèrent à nouveau vers Shinichi. Son état ne semblait pas s'améliorer, et sa respiration se faisait de plus en plus saccadée. Après un bref instant d'hésitation, Ran lui prit la main. Elle fut surprise de sentir les doigts du garçon se contracter, faiblement, avant de retomber inertes. Elle n'avait pas rêvé, elle l'avait senti, elle en était sûre!
Le professeur posa une main douce sur son épaule.
-Il se fait tard, dit-il en désignant du menton les grandes fenêtres donnant sur un jardin plongé dans l'obscurité. Tu es épuisée, il faut que tu te reposes, moi et Shiho également : nous en avons tous besoin.
-Mais, Shinichi...rétorqua-t-elle d'une voix hésitante.
-Ne vous inquiétez pas, fit Shiho. Moi et le professeur nous relayerons pour le surveiller. Je le ferai en premier.
La chambre de Ran était avenante et confortable, mais elle ne se sentait pas l'envie de dormir. Son coeur était trop serré pour qu'elle y pense, le visage blême de son ami lui revenant sans cesse à l'esprit. Si elle n'avait pas donné sa parole au professeur, elle serait redescendue au salon veiller sur lui avec Shiho.
Appuyée sur un rebord de fenêtre à observer le ciel étoilé, bercée par le doux bruit des vagues au loin, elle finit toutefois par tomber dans les bras de Morphée.
xxx
Une douleur lancinante traversait le corps de Shinichi de toutes parts. Il ignorait ce qui s'était passé, où il était, ou même s'il était encore vivant. Juste une chaleur torride, les ténèbres et la terreur. Il était entre le sommeil et l'éveil, sans pour autant être totalement réveillé ni totalement endormi. Il aurait voulu que ça s'arrête. Juste que ça s'arrête. Par tous les moyens possibles, n'importe quoi qui puisse abréger ses souffrances, quitte à ne plus rien sentir du tout. Ca se propageait, dans ses jambes, dans ses bras. Son corps entier n'était plus que du charbon brûlant.
Quand enfin il cria.
Il fut ramené à la réalité avec une violence incroyable. La douleur était là, toujours. Il ne comprenait rien à ce qu'il lui arrivait...il voulait mourir...Le goût du sang envahissait sa bouche, il lui semblait qu'on lui enfonçait des couteaux dans tout le corps. Il ne pouvait plus se maîtriser, la douleur augmentait, augmentait...son coeur allait exploser, il en était sûr. Sa respiration se bloqua, il toussa, cracha...il ne ressentait plus que de la souffrance...Puis ses membres le tiraillèrent, lui arrachant un nouveau gémissement, comme si on l'écartelait...que ça finisse...que ça cesse... ses os, ses muscles semblaient fondre sous la chaleur et devenir bouillie...tout se contractait, se resserrait...il s'entendit hurler, au loin...puis tout disparut.
Un voile noir était tombé devant son champ de vision.
xxx
-Ran! Réveille-toi! Vite!
Devant l'air inquiet du professeur, qui la secouait par les épaules, Ran reprit ses esprits d'un coup.
-Professeur? Que s'est-il passé?
-C'est à propos de Shinichi...Il s'est enfui!
