9

Les messagers

Bien évidemment, Aiolia ne répondit pas à la provocation, et ils restèrent sagement assis plus d'une heure à discuter ou simplement à écouter et regarder leurs compagnons tenter des pas mal assurés dans la pièce. La simple partie de carte devint vite endiablée et Hyôga lutta vaillamment contre Milo pour l'empêcher de se déshabiller entièrement, car celui-ci venait de perdre une partie de strip-poker. Finalement, le Scorpion consentit à garder sa robe à la seule condition que Hyôga retire son tee-shirt. Un froid polaire cingla l'infirmerie et transforma presque entièrement les treize pensionnaires en glaçon, suite à quoi plus aucun vêtement ne tomba. Finalement, le Chevalier du Cygne savait faire régner l'ordre.

Finalement, Mû abandonna Aiolia pour rejoindre Aphrodite et tenter d'engager la conversation avec lui. Le Chevalier des Poissons se murant dans le silence, cela ne fut pas chose aisée. Très vite, Aiolia se plaignit d'avoir été abandonné et cria à l'injustice. Alors les joueurs de poker acceptèrent de partager leur carte avec lui, et ils se retrouvèrent rapidement autour de son lit.

- J'avais jamais joué au poker, avoua Aioros, assit de guingois sur le lit de son petit frère.

- Je vais t'apprendre, renchérit Milo avec énergie, tu as devant toi le roi du strip-poker ! Fin de partie à poil garantie.

- Je n'en doute pas.

- On n'a pas forcément envie de te voir t'exhiber, Milo, lança Saga en levant les yeux au ciel.

- Moi ça ne me dérange pas, le contredit son jumeau.

- Merci Kanon, sourit Milo d'un air radieux, ça fait du bien de se sentir soutenu. Quoi que ça fait un peu peur aussi.

- Bon, on joue ? grogna Aiolia, pas très satisfait de son jeu.

Encore une fois, il avait tiré des cartes de merde. Il n'avait jamais été très doué à ce genre de chose, et soupçonnait toujours les autres de tricher. Un petit silence s'imposa durant lequel les cinq joueurs rangèrent leur carte dans l'ordre qui leur convenait le mieux. Puis Milo reprit :

- Alors, on parie quoi ?

- J'ai rien sur moi au cas où tu n'aurais pas remarqué, répondit Saga, très concentré sur ce qu'il avait en main.

- Des piqures d'emphet' ? proposa Kanon dans un sourire.

- Sans moi, déclara Aiolia en tentant pour la énième fois de déplacer son bras gauche dans une position plus confortable.

En dernier recours, Milo se tourna vers Aioros, mais celui-ci lui répondit en haussant les épaules avec impuissance. Le Scorpion soupira.

- Voilà pourquoi je préfère jouer au strip-poker, lança-t-il ardemment, au moins, du moment qu'on est fringué, on a de quoi parier !

- Oui certes, concéda Aioros.

- Hyôga a dit non, déclara gravement Saga, et je suis d'accord avec lui. La plupart d'entre nous sommes déjà assez traumatisé comme ça, pas la peine de rajouter un Milo les parties à l'air en train de crapahuter dans toute la pièce. De quoi foutre des cauchemars.

Le Scorpion sourit doucement, Kanon jeta un coup d'œil à la fois réprobateur et douloureux à son frère, qui baissa les yeux sur son jeu. Ce qu'il venait de dire était vrai, tout autant qu'il ne l'était pas. Oui, chacun des hommes autour de ce lit avait été traumatisé par ce qu'ils avaient vécu – traumatisés par des femmes ! – mais ils l'avaient tellement en travers de la gorge qu'ils espéraient tous pouvoir reléguer cela au fond de leur mémoire et de leur haine en faisant comme si de rien était. Extérieurement, ils allaient tous à peu près bien, même si certains avait bien davantage souffert physiquement, mais intérieurement, ils bouillonnaient tous de rage. Et cela, Aiolia le voyait bien. En réalité, ils étaient tous comme lui, ils étaient emplis de haine mais avaient tous une façon bien différente de gérer cette colère. Leur bouche disait que tout allait bien, mais leurs yeux disaient criaient vengeance.

Encore une fois, Aiolia tenta de remuer son bras gauche pour le mettre dans une position plus confortable, mais il grimaça de douleur. Seulement cette fois, une vague aigue de souffrance parcouru entièrement son corps et il se redressa convulsivement en retenant un cri. Sa main droite s'ouvrit sans qu'il le veuille et les cartes tombèrent sur le drap. Les quatre hommes s'approchèrent instinctivement de lui, mais trois d'entre eux se retinrent de justesse de se porter à son secours, hormis son grand frère.

- Ça va ? demanda celui-ci, inquiet.

- A ton avis ? répliqua Aiolia dans une grimace. Faut que je réponde oui pour que tu me les lâches, ou j'ai le droit de dire non ?

Un silence étonné coula lentement entre eux, et les quatre hommes qui entouraient Aiolia s'entreregardèrent, certains les sourcils froncés. L'agressivité de leur compagnon se comprenait, mais elle était illégitime dans ce cas précis. Toujours assit sur le bord du lit d'Aphrodite – qui n'avait toujours pas décroché un mot – Mû se retourna pour jeter un coup d'œil à son amant. Celui-ci reprenait doucement son souffle. Son cœur battait incroyablement vite, mais la douleur était passée. Il lui adressa un coup d'œil teigneux, et le Bélier s'en retourna vers le Poisson sans rien ajouter, comprenant qu'Aiolia ait envie qu'on lui fiche la paix.

- Elles ne t'ont pas loupé les salopes, marmonna Milo en le fixant gravement.

Aiolia le foudroya du regard, prit trois grosses inspirations et récupéra ses cartes. Tout ceci sous les yeux de ses camarades, ce qui commençait franchement à l'énerver.

- Et bah moi non plus je ne vais pas les louper, déclara-t-il les dents serrées, et à elles aussi ça fera mal.

Un nouveau silence tendu s'installa. On sentait la colère rayonner autour des cinq hommes, et plus particulièrement autour d'Aiolia. Mais d'un certain côté, celui-ci se sentait enfin ragaillardit et plein d'une nouvelle énergie. Il savait, il en était certain à présent, que chacun de ses compagnons d'armes étaient avec lui, et ressentaient exactement la même chose que lui. Ils avaient tous envie de vengeance, et quoi qu'il arrive, ils avanceraient tous ensemble pour obtenir ce qu'ils voulaient. La seule question était de savoir s'ils arriveraient à se relever de ce qu'ils avaient traversé. Pour le moment, tout semblait aller pour le mieux et aucun des treize hommes n'avait l'air particulièrement bouleversé. Mais ils n'étaient pas réveillés depuis assez longtemps pour en être certain.

- On ne pourra pas, dit brusquement Saga d'une petite voix, on n'y arrivera pas sans cosmos. Ces femmes sont plus puissantes que nous …

- Non, renchérit son frère en s'accoudant sur le lit, elles l'étaient parce qu'on se trouvait sur leur île, drogués et affamés. Maintenant, les choses se passeront différemment.

- Elles savent tout de nous. Elles savent notre nombre, connaissent nos limites et savent où sont nos point faibles. Qu'est-ce qu'on sait d'elles ?

Un silence religieux accompagna ses paroles. Milo ne levait pas le nez de son jeu de carte, mais Aioros et Kanon avaient les yeux rivés sur Saga. Aiolia jeta un coup d'œil à Mû. A demi tourné vers eux, il lui accorda un bref regard, les sourcils froncés, avant de les tourner vers l'aîné des Gémeaux. Ses longs cheveux parme cascadaient dans son dos comme une parure de soie. Brusquement, Aiolia eut envie de s'y réfugier, d'y plonger le visage et de respirer leur fragrance pour trouver calme et volupté, comme il avait l'habitude de le faire avant que tout cela n'arrive. Avant qu'ils ne meurent, et avant qu'ils soient enfermés et esclavagés par des femmes folles et ivres de pouvoir. Sentant de nouveau le contrôle lui échapper, il détourna les yeux et tenta de se concentrer sur Saga.

- On ne sait rien, continua ce dernier avec autorité, absolument rien. Combien sont-elles exactement ? Où sont les limites de leur pouvoir ? D'autres dieux les protègent-elles hormis Enyo ? Rien. Si on si lance à l'aveuglette simplement parce qu'on est trop fier pour accepter le fait de s'être fait laminer par des femmes, on va droit au désastre.

Kanon s'apprêtait à répliquer mais Aioros le devança, ce dont Aiolia le remercia. Une dispute était sur le point d'éclater entre les jumeaux, qui n'avaient pas du tout la même conception des choses, et le Lion avait trop mal pour supporter ça.

- Pour l'instant le fait est qu'on ignore totalement l'accord conclu entre Athéna et Enyo, lança le Sagittaire avec autorité, on ignore ce qu'elles ont pu se dire, et on ne sait pas par quel miracle les Amazones ont accepté de nous laisser partir. Alors pour l'instant on ne fait rien.

- C'est ça ta solution ? renchérit Milo. Rester allongé et laisser voir venir ?

- T'espère quoi, sourit Aiolia en se tenant inconsciemment les côtes, leur foutre les pétoches de leur vie dans ta belle robe à pois ?

Les quatre hommes rirent et Milo leur tira la langue avec tout le courage dont il était capable. La tension redescendit légèrement et Aiolia eut le temps de repositionner ses cartes. Ils avaient arrêté de jouer depuis plusieurs minutes, mais cela ne semblait pas les déranger. En fait, Aiolia réalisa qu'ils se sentaient tous bien, ainsi réunis après avoir tous traversé la même chose. Ils se sentaient plus unis que jamais, et tous étaient certains que, quoi qu'il se passe à présent, ils seraient treize à faire face, peu importe ce qui se dresserait devant eux.

- Il y a un truc qui me tracasse, reprit brutalement Milo, brisant la soudaine harmonie qui venait de s'installer. Pourquoi est-ce qu'il a fallu que ce soit elle qui me choisisse ?

Quatre voix grognèrent et le réprimandèrent mais le Scorpion insista. Aucun des Chevaliers n'avaient envie de ressasser ce passage de leur enfermement, le moment où ils s'étaient tous retrouvés attachés, livrés au bon vouloir de ces femmes. Mais apparemment, ça n'était pas le cas de Milo.

- Nan mais c'est vrai ! reprit-il avec énergie. Franchement, elle m'a trouvé quoi ?

- Milo ! déclara Saga en secouant la main devant ses yeux pour attirer son attention. Cette femme était folle, aucun doute là-dessus, et je ne préfère pas imaginer ni savoir pourquoi elle a jeté son dévolu sur toi.

Kanon rigola et Aioros attrapa le poignet d'Aiolia au moment où celui-ci commençait tout juste à se gratter. L'une des entailles sur son ventre, juste sur les côtes droites, lui grattait sévèrement. Signe de guérison ou d'infection ? Le Lion grogna et récupéra son bras d'un geste sec.

- Arrête, lança son grand frère.

- Lâche-moi, y'a le bandage je ne cours aucun risque.

- Ah oui ? Et c'est pour ça que tu saignes ?

- Oups …

- Shun va râler, sourit Milo, génial ! Préviens-moi quand ça arrivera, je le trouve terriblement sexy quand il s'énerve.

Aiolia leva les yeux au ciel et les trois autres hommes sourirent. A l'époque où son ami commençait à s'intéresser à Camus, il ne l'avait pas compris ni accepté. Mais aujourd'hui, maintenant qu'il connaissait bien le Chevalier du Verseau, il pouvait comprendre. Milo avait simplement besoin que quelqu'un l'écoute et le comprenne, le conseille aussi sans doute, et Camus était l'homme parfait pour ça, il était bien forcé de le reconnaitre. Mais pourquoi Shun ? Aiolia le trouvait terriblement arrogant et insupportable, et il n'était pas du genre à apprendre de ses erreurs. Il s'était trompé pour Camus, mais il était impossible qu'il se trompe sur Shun. Ça n'était qu'un gamin qui était monté en grade trop tôt et dont les chevilles avaient énormément gonflé, et qu'il y ait quelque chose derrière cela ne lui vint même pas à l'esprit. Que Milo ait raison ou tort à propos de son sex-appeal lui importait peu.

- D'ordinaire j'suis pas du genre à les prendre au berceau, déclara Kanon dans un sourire entendu, mais j'avoue que Shun … je ne sais pas, il a quelque chose !

- Je suis bien d'accord, l'appuya son frère.

- Moi je m'en fou, je ne suis pas gay, déclara Aioros dans un bâillement.

- Vous êtes sérieux là ? lança Aiolia. Nan mais vous vous entendez ? Hey, Shun il a quinze ans de moins que vous, je vous rappelle.

- Je ne te savais si déontologiste, rétorqua Saga.

- Hein ? grimaça Milo en se grattant spontanément l'entrejambe. Déon quoi ? Et je peux savoir pourquoi tu l'insultes ?

Aioros éclata littéralement de rire et Saga soupira d'un air désabusé. Abasourdi, Milo les regarda tous deux tour à tour, l'air franchement vexé. Aiolia sourit imperceptiblement. L'art qu'avait le Scorpion de détendre l'atmosphère était tout de même hautement salvateur pour l'équipe, et Aiolia l'en remerciait.

Lorsque son estomac lui envoya un grognement insatisfait, le Lion réalisa qu'il s'était déjà écoulé plusieurs heures depuis leur petit-déjeuner, et que la faim commençait à se faire sentir. Il se redressa alors légèrement pour tenter d'apercevoir les rayons du soleil et vit qu'ils étaient déjà teintés d'orange. Le soleil se couchait, mais puisqu'ils étaient en hiver, il ne devait pas être bien tard.

Encore une fois, son regard s'égara sur Mû et il fut étonné de constater que celui-ci avait réussi à faire asseoir Aphrodite et à lui faire boire un jus d'orange à la paille. Aiolia grimaça. Une longue estafilade profonde à la chair boursouflée traversait le visage du Chevalier des Poissons de l'extrémité gauche du front jusqu'à la mâchoire droite. Sa paupière gauche tombait et la chair ouverte de son nez était encore rouge et à vif. Ces satanés Amazones ne l'avaient pas loupé.

- Vous croyez qu'il y en a beaucoup qui sont enceintes ? demanda soudainement Milo.

- De quoi ? répliqua Saga.

- Bah les Amazones, elles ne nous ont pas fait ça pour le plaisir – enfin j'espère ! – c'était forcément pour ça … alors, d'après vous ?

- Comment veux-tu qu'on le sache ?

- Et qu'est-ce que ça peut te faire ? grogna Aiolia en se grattant nerveusement.

- Rien, répondit Milo, le nez baissé. Je me disais juste qu'elles auraient pu nous demander notre avis.

Aioros et Kanon rigolèrent. Saga arqua un sourcil, sembla réfléchir un quart de microseconde, puis se tourna vers le Scorpion.

- Développe, lui ordonna-t-il.

- Bah c'est vrai quoi ! Pourquoi nous avoir fait ça ? Si c'était vraiment des accouplements qu'elles voulaient elles auraient pu simplement nous demander, ou encore passer un accord avec Athéna ! Mais non, elles ont préféré nous ressusciter elles-mêmes en utilisant des moyens obscurs, et nous torturer dans des cages. Moi je dis, elles voulaient simplement se venger.

Un silence un peu lourd s'abattit sur le groupe. Milo croisa le regard de chacun de ses camarades et Aiolia vit dans ses yeux qu'il avait compris, lui aussi. Aucun des hommes présents autour de ce lit ou dans cette pièce n'avaient envie de savoir si les Amazones avec lesquelles ils avaient couché étaient enceintes. Ils n'avaient même pas envie d'imaginer qu'ils puissent un jour devenir pères. Le Scorpion attendit quelques secondes, puis reprit, un peu honteux :

- Quoi, j'ai encore dis une bêtise ?

- Non, répondit doucement Saga, non au contraire.

- A vous écouter tout le monde veut se venger de tout le monde, grogna Aiolia.

- C'est la raison d'être de l'homme cher ami, sans désir de vengeance il n'y aurait plus de guerre.

- C'est pas très positif tout ça …

- Je ne me souviens plus comment on en est arrivé à parler de ça, déclara Aioros d'un air fatigué.

Brusquement, alors que son grand frère bâillait à ses côtés, Aiolia réalisa qu'il n'avait pas dormi de la journée et qu'il était de ce fait très fatigué. Mais aussi que c'était la première fois qu'il passait une journée entière sans dormir. Puis il scruta les visages de ses compagnons et vit qu'ils étaient également éreintés.

- Bon ! s'exclama Milo en s'étirant. C'est pas tout ça mais j'ai les crocs moi. Hey Hyôga ! On mange quand ?

- Aucun repas prévu pour ce soir, répondit le Cygne depuis l'autre bout de la pièce, sérum en perf' pour la nuit.

- Quoi ? rugit la grosse voix d'Aldébaran.

- Mais on a faim ! l'appuya le Scorpion.

- Shun l'a décidé ainsi et il a raison, rétorqua Mû en se tournant de trois quart vers eux, je vous déconseille de trop manger dans votre état. Aucun de vous n'a vomi ce matin, mais je ne suis pas tout à fait certain que votre estomac tienne un deuxième repas.

- Moi j'suis sûr du contraire, insista le Taureau.

La porte principale de l'infirmerie émit un bruit étrange et trembla, la poignée s'abaissa plusieurs fois de suite, puis trois coups furent frappés. Hyôga sortit la clef de sa poche et libéra le passage sur un Shun essoufflé vêtu d'un bonnet et d'une écharpe rouge. Le bout de son nez et ses pommettes étaient rougies par le froid et quelques mèches émeraude tombaient sur ses yeux et s'égaraient ses épaules. Il arqua un sourcil, referma la porte, retira ses mitaines et demanda :

- T'as eu peur d'une attaque ?

- Ils ont voulu sortir, répondit Hyôga dans un sourire, j'ai été obligé de les enfermer à double-tour.

Shun sourit, retira son bonnet, son écharpe et son manteau tout en se dirigeant vers son bureau. La cadence de ses pas était rapide, mais son visage et ses yeux criaient de fatigue. Il déposa ses affaires sur un fauteuil et ressortit aussi vite, Hyôga sur les talons, qui lui tendit son carnet. Les deux jeunes Chevaliers s'approchèrent de Mû, et pratiquement tous les yeux étaient tournés vers eux.

- Comment ça s'est passé ? demanda Shun au Bélier.

- Ils ont été relativement sages, lui répondit celui-ci.

- Relativement ?

- Milo est particulièrement chiant, s'interposa Hyôga.

Shun eut un rire bref en parcourant les feuilles.

- J'ai entendu ! s'écria le Scorpion en se retournant. Et je proteste, je ne l'ai pas été plus que les autres.

- On parie ? sourit Hyôga.

- C'est l'amour fou on dirait, déclara Shun en enfilant sa blouse.

- Je vais l'épouser je crois.

Milo leur adressa un clin d'œil coquin, Hyôga lui tira la langue et Shun sourit. Tout avait l'air d'aller bien, comme dans le meilleur des mondes, mais Aiolia n'y croyait pas trop. Shun reprenait son travail avec un immense sourire, semblait détendu et sûr de lui, comme d'habitude, mais ça n'était qu'une façade et la tension que le Lion lisait dans la posture défensive faussement décontractée de Hyôga le conformait dans sa théorie. Il savait quelque chose que Shun voulait leur cacher, et tentait de le cacher également. Mais que savait-il, et comment l'avait-il su ?

Aiolia fronça les sourcils lorsqu'il vit la main droite de Shun trembler alors qu'il notait quelque chose sur son carnet. Il avait l'air particulièrement stressé, mais ne voulait alarmer personne.

- Il a mangé ? demanda-t-il doucement en s'approchant d'Aphrodite.

Tout en se grattant, Aiolia se détourna du reste de la conversation, qui ne l'intéressait plus vraiment. Shun était peut-être inquiet à cause de la discussion qu'il avait eue avec Athéna, peut-être lui avait-elle révélé des choses qu'il n'avait pas voulu savoir ou qu'il n'aurait pas du savoir. Ou bien était-il seulement très fatigué.

- Pourquoi il ne nous a rien dit à votre avis ? demanda soudainement Milo.

- Pourquoi qui ne nous a pas dit quoi ? rétorqua Saga.

- Bah Shun, pourquoi il ne nous a rien dit de ce que Hyôga nous a dit ?

- T'en as pas marre de poser des questions chiantes ?

- Je ne me souviens pas de lui avoir demandé quoi que ce soit, déclara Aioros, si on ne lui demande rien, il ne nous dira rien. Certes, il aurait pu aussi nous révéler tout ça de lui-même, mais étant notre médecin, je suppose qu'il a préféré nous … préserver, ou quelque chose comme ça.

- Trop sympa de sa part, grogna son petit frère.

Saga lui adressa un regard de reproche et le Lion détourna les yeux. Oui, il était agressif, et après ? Shun s'approcha d'eux imperceptiblement, poussant devant lui son plateau en fer avec tous ses outils, suivit de près par Hyôga. Mû était resté auprès d'Aphrodite et s'occupait de nettoyer ses plaies.

- C'est quoi cette salade grecque ? lança le jeune médecin avant d'ajouter avec autorité : allez ouste, j'ai du boulot.

Milo soupira et commença à protester, Saga et Aioros obtempérèrent et se levèrent aussitôt, et Kanon semblait s'être endormis, accoudé sur le lit d'Aiolia. Quant à celui-ci, il fronça les sourcils et se rallongea entièrement dans son lit, tout en fulminant intérieurement. Pourquoi Mû avait-il décidé de s'occuper d'Aphrodite et pas de lui ? Shun pouvait très bien s'occuper du Chevalier des Poissons ! C'était quoi cette façon de l'ignorer ?

Shun s'approcha davantage de lui alors que Hyôga s'occupait de réveiller doucement Kanon. Celui-ci grommela un tantinet, mais se redressa et bâilla à s'en décrocher la mâchoire tout en se dirigeant vers son propre lit.

- Il est obligé de rester là ? demanda Aiolia en désignant Hyôga d'un geste du menton.

Les bras croisés sur le torse, planté tout droit derrière Shun, le Cygne arqua un sourcil puis sourit.

- Timide ? demanda-t-il.

- J'en ai pas pour longtemps, lança Shun en enfilant des gants, mais si tu préfères il peut nous laisser.

Aiolia fit non de la tête sans quitter Hyôga des yeux, qui le surplombait toujours en se tenant droit comme un videur de boîte de nuit ou un garde du corps. Le Lion savait parfaitement qu'il avait souvent tendance à voir de l'agressivité là où il n'y en avait pas mais, tout de même, ça, c'était de l'agressivité pure et simple. Shun se pencha légèrement sur lui, suspendit son geste, puis se redressa en dardant sur lui un regard foudroyant.

- Tu t'es gratté, lança-t-il sèchement.

- Bien vu Sherlock, répliqua Aiolia.

- Tu saignes !

Le Lion leva les yeux au ciel et Shun soupira, se frotta les paupières et resta ainsi les yeux clos, les mains sur les hanches. Puis il le fixa de nouveau.

- Dois-je te rappeler que tu sors tout juste d'une septicémie ? déclara-t-il avec autorité. En faisant ça tu risques une nouvelle infection, alors fais attention !

- Ça gratte ! renchérit Aiolia dans un grognement. J'ai pas vu que ça saignait parce que j'ai pas eu mal.

Shun prit une grande inspiration qu'il bloqua dans sa poitrine, très certainement pour s'empêcher de lancer une réplique particulièrement acerbe, se mordit la lèvre inférieure et garda le silence quelques secondes avant de finalement expirer.

- Ne refais plus ça, dit-il doucement, surtout quand je ne suis pas là. D'accord ?

Ils s'entreregardèrent un moment. Aiolia ouvrit légèrement la bouche mais garda le silence. Dans ces yeux verts, il ne lisait que de la fatigue, du stress et de l'inquiétude. Légèrement honteux, il acquiesça doucement et Shun lui sourit.

- Bon, reprit-il en commençant à défaire son bandage, le fait que ça gratte c'est bon signe, c'est que ça guéris normalement. Tu as eu mal malgré l'injection, ou pas ?

- Ouais, seulement au bras. Pourquoi Mû s'occupe d'Aphrodite ?

Shun laissa tomber la bande sur le plateau tout en souriant, puis attrapa sa pincette et imbiba le coton d'alcool. Il jeta un coup d'œil amusé au Lion et lança :

- Jaloux ?

Un grognement énervé lui répondit et il pouffa de rire, puis se pencha et commença par la plaie que le sang séché avait légèrement durcie. Derrière lui, Hyôga suivait chacun de ses gestes sans dire un mot.

- J'ai proposé à Mû de m'aider pour les soins, reprit Shun en adressant au Lion un petit coup d'œil amusé, il a accepté et Aphrodite lui a demandé de s'occuper de lui. Je crois qu'il a réussi à le dérider un peu.

Lorsque le coton imbibé entra en contact avec sa chair, Aiolia grimaça et serra les dents. Hyôga fronça les sourcils mais ne bougea pas d'un iota. Agrippé aux draps, le Lion fixait le plafond tout en tentant d'ignorer l'effluve d'amande douce qui se dégageait des cheveux de Shun, en plus d'une fraicheur hivernale qui le fit frissonner. Soit le jeune homme avait pris une douche avant de revenir, soit cette odeur était tout à fait naturelle et c'en était d'autant plus effrayant. Non sans moins de douceur, il décida de passer à un autre sujet.

- Pourquoi tu ne nous as rien dit ? demanda-t-il en sifflant de douleur.

- A propos de quoi ?

- A propos de tout.

Hyôga dansa d'un pied sur l'autre, mal à l'aise, et Shun sourit avant de soupirer d'un air dépité et de relever les yeux vers son camarade.

- J'ai pas trouvé ça cool de les laisser dans l'ignorance, se défendit celui-ci, et je comptais t'en parler, alors pourquoi tu as gardé le silence ?

- Primo parce qu'ils sont pleinement réveillés seulement depuis deux jours, répliqua Shun avec autorité, et deuxio parce qu'Athéna me l'avait expressément demandé lorsqu'on les a hospitalisé.

Léger silence. Hyôga décroisa les bras et, devant son expression dépité, Aiolia rit discrètement avant de se contracter et de siffler de douleur. Délicatement, Shun posa une main douce sur son bras.

- Tu veux un tranquillisant ? lui demanda-t-il.

Aiolia refusa d'un geste sec de la tête et tourna les yeux vers Hyôga lorsque celui-ci reprit la parole, tout en tentant d'ignorer la propagation des frissons qui remontaient le long de son bras.

- Désolé, je ne savais pas.

- Je sais, répondit Shun dans un sourire, et c'est pas grave, de toute façon Athéna m'a convoqué aujourd'hui justement pour me demander de préparer le terrain. J'étais sensé répondre à toutes leurs questions. Merci de l'avoir fait à ma place !

Hyôga sourit, rassuré, avant de croiser le regard d'Aiolia. Là, le Lion vit clairement son expression se transformer en animosité, mais se garda bien de répliquer quoi que ce soit. Lorsqu'ils s'étaient tous deux parlés plus tôt dans la journée, le Cygne avait préféré éviter le conflit en ne répliquant pas, mais là Aiolia eut comme le pressentiment que, s'il disait quelque chose, le jeune homme n'hésiterait pas à lui rentrer dedans. Comme un mâle qui protégerait son territoire, ou autre chose. Aiolia jeta un petit coup d'œil à Shun qui avait sagement reprit ses soins sans se douter de quoi que ce soit.

- Elle a l'intention de venir vous voir, déclara celui-ci avec concentration, elle voulait vous parler … je lui ai dit que vous voudriez tous très certainement attendre de pouvoir enfiler autre chose qu'une robe pour ça.

- Très délicat de ta part, répliqua Aiolia, et elle a dit quoi ?

- Que ça pouvait encore attendre un ou deux jours si je le jugeais nécessaire.

- Non, s'interposa Hyôga, ça ne peut pas attendre.

- Selon Athéna et moi si, répliqua Shun avec délicatesse, tais-toi maintenant … s'il te plait.

Un court silence teinté de malaise se posa entre les deux amis, et Aiolia arqua un sourcil alors que ses yeux allaient de l'un à l'autre. Hyôga inspira et expira, déstabilisé par la douce supplication de Shun, mais il persista :

- Selon Athéna seulement, mais pas selon Absol. Tu lui as parlé non ?

- Ça suffit, lui ordonna sèchement Shun en se redressant vivement, avant de jeter un coup d'œil rapide à Aiolia et de murmurer : tais-toi bon sang !

- Quoi ? T'as peur de quoi, qu'ils le sachent ? Ils le sauront de toute façon et …

- Arrête.

L'ordre claqua avec une douceur étonnante et Aiolia, les yeux écarquillés, sourit malgré lui en voyant l'expression à la fois désolé et énervé qui passa fugitivement sur le visage de Hyôga. Lui et Shun se fixèrent un moment, mais finalement le Cygne consentit enfin à obéir et déclara tout en s'éloignant :

- J'y vais, je suis de surveillance cette nuit.

Shun acquiesça, les yeux bas, et le remercia rapidement de l'avoir remplacé aujourd'hui. Il ne regarda pas Hyôga partir et se pencha sur la plaie au sang séché d'Aiolia en poussant un petit soupir qu'il voulait certainement discret. Le Lion évita de croiser son regard les premières secondes, jusqu'à ce que Mû s'avance à pas lent vers lui et l'interpelle.

- Tout va bien ?

- Oui, répondit Shun dans un sourire, j'suis un peu fatigué c'est tout. Tu peux prendre la relève ?

- Pas de problème, vas-y.

Le jeune médecin abandonna la pincette au coton légèrement teinté de rouge dans les mains du Bélier et s'en fut dans son bureau à pas rapide. Aiolia le suivit des yeux, tentant de deviner si son attitude était vexée, triste ou énervée. Peut-être un peu des trois.

- C'est pas facile une dispute, dit brusquement Mû, surtout entre ex-copains.

- Ouais, mais de toute façon ils sont chiants tous les deux.

Mû sourit en passant délicatement le coton sur la blessure. Durant plusieurs secondes, Aiolia ne le quitta pas des yeux, un doux sourire aux lèvres, les doigts de sa main droite égarés dans les mèches de sa chevelure.

- Arrête de me regarder comme ça.

- Pourquoi ? sourit le Lion.

- Parce que ça me gêne.

Aiolia sourit, puis reprit plus gravement dans un murmure :

- Je crois que cet accrochage avec les Amazones est plus grave qu'on ne le pense.

Le Bélier leva les yeux vers lui, un sourcil arqué, et le questionna du regard. Aiolia baissa encore davantage la voix pour être sûr que ses compagnons ne l'entendent pas.

- Hyôga a une ronde à faire cette nuit apparemment. Ils craignent une attaque.

- Evidemment, répliqua Mû sur le même ton, les Amazones n'ont pas hésité à nous ressusciter, à braver la volonté des dieux pour accomplir je ne sais quelle vengeance, alors ce n'est certainement pas cinq Chevaliers en armure de Bronze qui vont les impressionner, même si Athéna y met son grain de sel.

- Tu crois qu'une guerre se prépare ?

- Non, je ne crois pas. J'en suis sûr.

Le Lion soupira alors qu'une bouffée de chaleur lui montait brusquement à la tête. Il savait sa colère légitime, mais d'ordinaire, il ne s'énervait pas si facilement. Ce séjour sur l'île des femmes guerrières l'avait changé, il le savait. Mais en ce moment, c'était bien le cadet de ses soucis.

- Du calme, lui dit doucement Mû, ne t'énerve pas, ça ne sert à rien. Moi aussi ça m'agace de savoir qu'on a été ressuscités rien que pour se battre à nouveau, mais on n'y peut rien, en tant que Chevaliers …

- Mais non c'est pas ça ! le coupa brusquement Aiolia. Je m'en fou si on doit se battre, j'suis plutôt content qu'on puisse enfin casser la gueule à ces pétasses. Ce qui m'énerve, c'est de rester allonger ici, sans cosmos, alors que des gamins risquent leur vie dehors pour nous !

Mû se tut, les yeux baissés sur la plaie du bras gauche d'Aiolia qu'il tentait de désinfecter avec douceur. Celui-ci serra les dents et les draps pour contenir la douleur et tenta de se calmer en respirant profondément. Il savait très bien que Mû n'avait jamais vraiment aimé les batailles, et qu'il les avait toujours évité du mieux possible – d'ailleurs la seule fois où il avait réellement fait montre de ses pouvoirs, c'était durant la dernière Guerre Sainte, contre ses propres camarades lorsqu'ils avaient tenté de pénétrer dans le Sanctuaire comme Spectre d'Hadès – aussi cela ne le surprit pas plus que cela qu'il admette appréhender la bataille à venir. Mais, contrairement à ce que beaucoup croyait, Aiolia lui-même n'avait jamais été vraiment partisan des grandes guerres. En réalité, ils étaient très peu nombreux dans la Chevalerie d'Athéna à aimer les batailles, car il leur préférait toujours la paix. Mais là, encore une fois, c'était différent. Tout son corps parcouru de frisson d'anticipation désirait cogner et faire couler le sang de ces femmes qui leur avait tout volé. Aussi bien leur mort, en les ramenant à la vie contre leur gré, que leur vie, en les privant de la source même de leur puissance : leur cosmos. Tout son corps n'était plus que revanche et colère.

- S'il y a une chose que j'ai retenue de cette expérience, reprit soudainement Mû, c'est que ces Amazones sont des femmes extrêmement fières. Tout ce qu'elles faisaient, ça n'était que des démonstrations de leur force comparée à la nôtre. Cette fois, je pense qu'elles voudront faire les choses en grand. Les faire bien. Si elles ont décidé de nous attaquer, elles le feront lorsqu'on sera redevenu un tantinet dangereux pour elles, pas avant.

Aiolia pouffa de rire, un sourire moqueur aux lèvres. Dans ce cas, elles devront attendre longtemps. Car, sans cosmos, les hommes les plus puissants de la terre n'étaient plus que des humains à peine plus dangereux que des chats.

...

Shun préféra laisser Camus sous dialyse encore un jour entier, puis de lui laisser une autre journée pour se remettre doucement. Aussi, deux jours plus tard, lorsque le Verseau fut capable de marcher correctement, ou presque, sans aide, les treize patients se préparèrent à quitter l'infirmerie. Fébriles, ils enfilaient des vêtements plus saillants qu'une robe blanche à pois verts tout en parlant allégrement, cachant leur stress derrière une bonne humeur feinte et une décontraction salutaire. Athéna les attendait dans la salle du trône pour un débriefing.

Luttant contre son bras gauche qui n'avait récupéré que la moitié de sa force et de sa mobilité, Aiolia tentait tant bien que mal d'enfiler la manche de son épais tee-shirt noir. Ayant terminé de s'occuper de Dohko, Shun lui vint en aide en ignorant royalement ses grognements et ses jurons. L'impatience plus que la douleur le rendait exécrable.

- J'en ai marre, déclara-t-il alors que le jeune médecin faisait habilement passer son bras dans la manche, on aurait pu y aller hier, il fait chier Camus !

- Je te ferais remarquer que toi aussi tu en as eu une de dialyse, répliqua Shun dans un sourire en préparant un atèle de tissu blanc pour son bras. Après ton deuxième choc septique, je t'ai fait une hémofiltration pendant presque deux jours. La version sanguine de la dialyse de Camus. Alors arrête de râler, et passe ton bras là-dedans.

Aiolia obéit non sans répliquer que de toute façon, il en avait quand même marre ce qui eut pour mérite de faire sourire Shun. Celui-ci lui tendit une veste et l'aida également à l'enfiler, tout en laissant la manche gauche pendre sur le flanc. Le Lion se sentait ridicule, mais il se trouvait en tout cas mieux loti qu'Aphrodite ou Dohko qui, même après une opération du genou, boitait encore sévèrement de la jambe gauche. Après un rapide tour de salle, Aiolia se dit que les Chevaliers d'Athéna avaient tous bien piètre allure. Sauf peut-être Shaka, qui avait l'air de s'en sortir mieux que ses camarades.

- Je croyais qu'elle voulait venir nous voir, reprit Aiolia, alors pourquoi c'est à nous de nous déplacer ?

- Premièrement parce que vous, vous êtes les Chevaliers et elle votre Déesse, et deuxièmement parce que je le lui ais suggéré. Je pensais que ce serait mieux pour vous de la revoir debout dans la salle du trône, que allongés dans l'infirmerie.

Aiolia soupira en acquiesçant et baissa les yeux sur Shun qui remontait convenablement le blouson pour ne pas qu'il tombe. Il releva ses yeux verts d'eau sur lui.

- Tu veux que je le ferme ? demanda-t-il.

- Non … non je veux pouvoir l'enlever si jamais j'ai trop chaud.

Dans un sourire, Shun le laissa rejoindre le groupe de ses compagnons et partit dans son bureau prendre son manteau. Dohko, armé de sa canne orthopédique, ouvrit la porte et ses camarades le suivirent. Milo marchait à côté de Camus, prêt à lui venir en aide en cas de nécessité, et Mû sourit à Aiolia en le rejoignant. Il inspira par le nez, expira par la bouche, et dit :

- Ça fait du bien de prendre l'air quand même, je commençais à en avoir marre de rester enfermer dans cette pièce.

- Qui l'eut cru, sourit Aiolia, toi qui aime tant ta très chère infirmerie.

Le sourire de Mû se fit plus grand et il rabattit le pan du manteau qui glissait déjà sur le torse de son amant. Celui-ci le remercia d'un coup d'œil et vit Shun les rejoindre en courant.

- Pourquoi tu viens avec nous ? lui demanda-t-il légèrement sur la défensive.

- Parce qu'on doit tous y être.

- Athéna veut que tout le monde l'entende nous dire qu'elle est heureuse de nous revoir en vie ?

- Non, mais ce qu'elle a à vous dire nous regarde tous …

La phrase restée en suspens attisa la curiosité d'Aiolia et de son ami, mais Shun partit rejoindre Shiryu et Seiya qui venaient d'arriver au bout du couloir. Le Chevalier Pégase se rua dans la mêlée, accueillant les Ors en souriant et riant, serra des mains et en prit quelques-uns dans ses bras. Lorsqu'il se jeta sur Aiolia tout sourire, celui-ci tenta de l'en empêcher mais le corps musculeux du Bronze percuta son bras gauche et il poussa un petit cri de douleur.

- Oh pardon ! s'exclama Seiya, non sans sourire. T'as mal ?

- Nan tu penses ! Une vraie promenade de santé.

Le jeune homme rit de nouveau, lui serra la main avec vigueur tout en lui assurant qu'il était très heureux de le revoir, puis repartit dans l'autre sens pour faire de même avec Milo.

Shiryu fit preuve de plus de retenue et sourit d'un air rassurant en saluant Dohko avec chaleur et en souriant au reste de la troupe. Aiolia écarquilla les yeux et ouvrit la bouche d'étonnement, alors que Milo sifflait d'admiration.

- Bah dis donc, lança Mû, t'as vu ça ?

- Ouais, confirma Aiolia en fixant le Dragon, sexy !

Mû rit aussi bas qu'il le put mais reconnu d'un coup d'œil que son amant avait raison. Celui-ci ne put s'empêcher de détailler le Bronze aux longs cheveux noirs du regard. La taille svelte, le regard brillant et sage, les cheveux glissant sur ses épaules et son dos comme une parure de velours, Shiryu avait indéniablement changé et le Lion se dit sans remord qu'il était devenu extrêmement séduisant. Tout près de lui, Mû lui dit dans un murmure :

- Ils ont bien grandi ceux qui n'étaient encore que des gamins pour nous il n'y a pas si longtemps que ça, je ne les reconnais quasiment plus. C'est un peu effrayant non ?

- Moi celui que j'ai peur de voir, c'est Ikki.

Un sourcil arqué, Mû jeta un bref coup d'œil à Aiolia, qui s'empressa de préciser :

- Juste pendant la bataille contre Hadès, il nous avait pratiquement tous rattrapé en taille et en carrure, alors maintenant, deux ans après, il va ressembler à une montagne.

- Mmh, c'est pas faux.

- Ceci dit, ça m'étonnerait qu'il soit là.

- Je ne crois pas, si Athéna fait venir les Bronze alors qu'elle veut uniquement nous dire à quel point elle est heureuse de nous revoir c'est qu'elle est plus expansive qu'on ne le croit. Non, à mon avis il y a quelque chose de plus grave et elle ne permettrait sans doute pas que l'un d'eux manque à l'appel.

- Tu parles, on ne sait même pas s'il était là quand ils nous ont sorti de l'île.

- T'en as pas marre de râler ?

Pour toute réponse, Aiolia grogna de frustration et éluda la question. Mais sa petite colère disparue vite lorsque ses yeux se posèrent sur les hautes colonnes du couloir, les immenses fenêtres creusées à même la pierre, le sol dallé et le plafond en pierre blanche. Il prit une grande inspiration, respirant l'odeur du Palais du Pope à plein poumon, appréciant le parfum diffusé par les pierres froides à l'extérieur et chaudes à l'intérieur. Une vague de nostalgie le submergea mais il sourit néanmoins. Il était heureux d'être chez lui, et cela lui faisait du bien.

- Shun t'a donné une double dose de morphine ? lui demanda Mû.

- Non pourquoi ?

- Tu souris comme un idiot. Ça va ?

- J'ai pas le droit d'être content ?

- T'es jamais content.

Nouveau grognement. Mais avant d'avoir pu répondre, Aiolia vit Milo lui faire un signe de la main et ses lèvres bougèrent intensément, semblant lui dire : « je vais me le faire ! », alors que son pouce désignait vivement Shiryu. Le Lion sourit. En voilà un qui ne perdait pas le nord.

- Tu avais tort, lui murmura Mû en chantonnant.

Un sourcil arqué, son amant le questionna du regard, et le Bélier consentit à attirer son attention vers la porte de la salle du trône en pointant quelqu'un du doigt. Ikki semblait faire le pied de grue, les bras croisés sur le torse, appuyé contre le mur. Lorsque la troupe fut assez près de lui, il se redressa, les sourcils froncés, avec sur le visage l'expression de celui qui n'avait pas du tout envie d'être là.

- Vous en avez mis du temps, grogna-t-il d'une voix rauque.

- La prochaine fois c'est toi qui aideras treize grands enfants blessés à s'habiller, lui répliqua son petit frère.

Ikki grogna et se détourna de lui pour ouvrir la porte de la salle du trône, accordant à peine un regard aux Ors. Mû sourit tout près d'Aiolia sans que celui-ci ne le voit, lui trouvant soudainement quelques ressemblances avec un certain Phénix. La pièce immense était baignée d'une douce lumière hivernale grâce aux grandes fenêtres qui perçaient le mur de chaque côté du trône. Le Lion se surprit à fixer les lourds rideaux rouges du regard, tout en appréciant leur couleur chaude. Dehors, les nuages blancs ne laissaient pas voir une seule parcelle de ciel bleu, et les pierres du Sanctuaire semblaient encore légèrement recouvertes de givre. L'hiver semblait figé, et paisible.

Debout sur l'estrade, Athéna les attendait, son sceptre d'or à la main, et un sourire aux lèvres. Bien qu'ils s'y attendent plus ou moins, tous les Chevaliers d'Ors furent surpris de la voir si grande et altière dans sa robe blanche où s'égaraient les mèches de sa chevelure. Les années passées l'avaient grandie et son visage, ainsi que ses yeux et son expression, paraissaient plus mature. La voir ainsi changée chamboula Aiolia et ses compagnons plus que ce qu'ils croyaient. Hyôga avait raison, presque deux années s'étaient écoulées et de les voir ainsi tous plus grands leur faisait à tous quelque chose. Ils étaient revenus dans leur monde, mais ce monde était différent. Aiolia ralentit alors qu'il se demandait s'il avait encore sa place ici, lorsque son regard quitta le visage d'Athéna, attiré par quelque chose d'autre. Ou quelqu'un d'autre.

Derrière la Déesse, quelques enfants s'étaient regroupés, certains tendus et d'autres sur leur garde. C'était la première fois qu'il les voyait et il les compta au nombre de huit. Qui étaient-ils ? La bouche entrouverte, Aiolia fronça les sourcils, décontenancé. Il n'aurait su dire d'où cela venait, mais il avait comme l'impression de les connaître. En tout cas, quelque chose dans leur visage lui disait vaguement quelque chose. L'un d'eux en particulier attira son attention lorsque son regard rencontra le sien – il était pratiquement persuadé d'avoir déjà vu ces yeux bleus quelque part – mais c'est alors que le jeune homme, aussi grand et carré qu'un grec adulte, se braqua instantanément et une haine profonde se lut alors dans chaque trait de son visage. Comme par mimétisme, Aiolia fronça les sourcils et lui renvoya son regard. Il se prenait pour qui pour le défier comme ça ?

Tout près de lui, Mû fronça les sourcils. Quelque chose le titillait lui aussi, mais il n'aurait su dire quoi exactement. Quelque chose qui lui faisait craindre le pire. Et lorsque son regard croisa les yeux bleus pleins de rancœur et d'agressivité, il ouvrit les lèvres dans un cri de stupeur muet et se tourna vers Aiolia. Quelques trois secondes après, ce fut au tour de Dohko de fixer le Lion, puis Saga et ainsi de suite jusqu'à ce que plus de la moitié des Ors aient les yeux tournés vers lui.

De son côté, Athéna ouvrit la bouche dans l'intention de prononcer la formule de complaisance qu'elle avait préparé, tourné et retourné dans sa tête jusqu'à cet instant précis, mais lorsqu'elle vit le malaise qui venait de s'installer grandissant parmi ses Chevaliers, elle garda le silence encore quelques instants. De son côté, Aiolia venait de se rendre compte que la plupart de ses compagnons le fixait intensément, et que d'autres s'étaient mis à chuchoter. Tous les Chevaliers de Bronze étaient tourné vers lui également, et en plus de le gêner, cela commençait sérieusement à l'énerver. Qu'avaient-ils tous à le regarder comme ça ? Et pourquoi ce gamin continuait-il à lui envoyer ce regard plein de colère ?

Une pression sur son bras droit le détourna, et il vit le visage de Mû tourné vers lui. Ses yeux exorbités et l'expression à la fois terrorisée et extrêmement surprise de son visage eut au moins le mérite de lui faire un choc et il fit un pas en arrière.

- Quoi ? demanda-t-il sur la défensive.

Le Bélier laissa échapper un bruit à mi-chemin entre le soupir et le gémissement de surprise, ses yeux le parcourant des pieds à la tête, puis il se détourna et pointa son regard dans celui de Dohko. Aiolia le suivit et rencontra les six pairs d'yeux tournés vers lui. Sept maintenant, puisque Milo venait de se retourner, avec sur le visage exactement la même expression que Mû avant lui. En fait, ils avaient tous cette expression. Une légère panique commença à le submerger lorsqu'il redemanda, légèrement plus fort que précédemment :

- Mais quoi ?

- Je suis extrêmement heureuse de vous revoir parmi nous, déclara subitement Athéna, mais j'ai eu beau retourner sans cesse la formule dans ma tête, je viens de me rendre compte que j'aurais dû commencer par vous raconter la vérité. Dès le début.

Aiolia releva les yeux vers elle, son cœur battant de plus en plus vite. Ses camarades semblaient avoir compris quelque chose qui lui avait de toute évidence échappé. Et c'est alors que son regard croisa de nouveau celui de l'enfant inconnu plein de colère, et il se souvint alors où il avait un jour vu ces yeux bleus. Dans le miroir.

- J'aurais dû vous révéler que les messagers qui nous ont prévenu de votre situation, reprit Athéna avant de terminer dans un souffle : viennent d'ailleurs.

Elle reprit sa respiration et ses doigts se crispèrent sur son sceptre. Elle était nerveuse. Doucement, avec une symphonie unique et diffusant une douce chaleur dans l'immensité de la pièce, son cosmos doré l'entoura comme une auréole pour les toucher, chacun leur tour. Aiolia sentit les battements affolés de son cœur ralentir, mais pas sa respiration. Il s'attendait à ressentir une grande sérénité, à retrouver son calme, mais rien ne lui vint. Il était toujours nerveux, toujours en colère sans en comprendre la raison. Le cosmos de sa Déesse avait du mal à entrer en résonnance avec lui, puisqu'il n'avait plus son cosmos. Plus aucune d'eux. Il fit un nouveau pas en arrière. Loin de le calmer, cette situation lui fit prendre conscience de ce qu'il était désormais. Un humain, un simple homme qui n'avait plus sa place au Sanctuaire. Face à lui, légèrement en retrait derrière la Déesse, l'inconnu continuait de le fixer de ces yeux bleus si troublant, qui ressemblaient à s'y méprendre aux siens. Mais peut-être étaient-ce les siens.

- J'aurais dû vous dire, continua Athéna dans un murmure, qu'ils venaient du futur.

Le cœur d'Aiolia manqua un battement, alors qu'il ne lâchait pas l'enfant du regard. Tous ses camarades commençaient à comprendre, et lui avec eux. Ce gamin en face de lui avait ses yeux, la couleur de ses cheveux et de sa peau, l'expression dure et butée de son visage. Il avait l'impression de se revoir avec quelques années de moins. Tout devint brusquement sourd tout autour de lui, et il n'entendit bientôt plus que les battements affolés de son cœur raisonner à ses oreilles alors que tout son corps était parcouru d'un frisson de terreur. Néanmoins, il parvint à entendre Athéna terminer d'une voix claire :

- Qu'ils sont vos enfants.

Un lourd silence s'abattit dans la salle du trône. Aiolia était incapable de se détourner de cet enfant debout devant lui qui lui ressemblait tant, alors qu'à ses côtés, Mû détournait les yeux.


Coucou ! Bon déjà, je tiens à m'excuser mais je viens seulement de terminer d'écrire la dernière partie de ce chapitre sans vraiment prendre le temps de me relire, donc s'il y a quelques fautes d'inattention, coquilles ou autre, je vous prie de m'en excuser ^^ J'ai commencé ce chapitre la semaine dernière mais je ne le termine qu'aujourd'hui car je me suis acheté une voiture mardi - une belle Fiat Panda 1.1 Bella bleue ciel ! - et donc bah je suis beaucoup dehors maintenant -_-"

Mauvaise nouvelle : je commence un travail mardi prochain, avec plus d'une heure de transport le matin et le soir, donc j'ignore si je réussierais à tenir la cadence, on verra bien. Je pense que oui, car le prochain chapitre est très important, et que je les déjà pratiquement écrit dans ma tête, donc ça ne devrait pas prendre trop de temps.

Bon alors, qu'est-ce que vous pensez de ça ? J'ai l'impression que je suis en train de vous faire une sorte de ménage à quatre avec Aiolia/Mu/Shun/Hyôga XD Et j'adore ! J'adore les décrire en train de se défier du regard, et bientôt se mettre des batons dans les roues XD Je termine ce chapitre sur une note un peu stressante, mais ne vous en faites pas, la scène n'est pas terminée, elle continue dans le chapitre 10.

Voilà ! Merci beaucoup de votre présence et de vos reviews qui me sont plus qu'utiles ! La plupart d'entre vous m'aident beaucoup à réfléchir, et je vous remercie mille fois pour ça !

Bisous ! A la semaine prochaine ^^