10.
Sur la passerelle de son cuirassé, avec juste Clio et Toshiro pour seuls témoins, Albator faisait les cents pas depuis un temps interminable.
- Comment Alérian a-t-il pu fuguer du bord sans que tu ne remarques rien, Toshy ?
- Beebop…
- Comme lorsque le petit s'est clandestinement introduit sur le Karyu j'imagine. Mais Warius l'avait rapidement détecté, c'est juste que son cœur d'artichaut lui a permis de rester assez longtemps pour empêcher tout retour pour débarquer son passager indésirable ! Mais là, nous sommes en orbite de la Terre, nous n'avons absolument pas le loisir de nous disperser en quêtes illusoires. J'ai passé le temps de courir après des miroirs aux alouettes ! Je pensais qu'Alérian l'aurait compris lui aussi… Et je ne vois vraiment pas pourquoi il aurait ainsi mis les voiles, et en quel but… Le fonctionnement de ce gosse m'échappe complètement depuis que je l'ai retrouvé !
- Il a grandi, glissa la Jurassienne.
- Mais vous allez arrêter de tous raconter la même chose ? ! aboya le grand Pirate balafré. Alérian est mon enfant et rien ne pourra jamais changer quelque chose à cette vérité ! Je suis son père et c'est à moi seul de m'occuper de lui, et même si je le fais mal…
- La question n'est pas là. Alérian a disparu et c'est ta responsabilité de capitaine ! intervint Toshiro, assez glacial.
- Comme si je savais pourquoi et où il est allé… soupira Albator. Il a désobéi aux ordres et je n'ai pas à courir après un membre d'équipage irresponsable !
- Quelle mauvaise foi, Albator ! siffla le Grand Ordinateur. Jamais tu ne te serais abaissé à cela, pour n'importe lequel d'entre nous. Mais tu te conduis de la plus inqualifiable des façons envers ton propre fils !
- Toshiro ! Je fais ce que je peux… C'est juste que je ne le comprends plus…
- On se fiche de savoir si tu percutes. Le gamin est dans la nature, et à sa dernière sortie il a subi une grave insolation ! Il est fragile et là il est seul dehors, dans je-ne-sais-quelle entreprise de folie ! ?
Albator soupira, s'interrompant soudain dans ces cercles de marche rageurs.
- Il n'y a qu'une seule explication : ce chiot toufou veut se faire une nouvelle Symphora !
Clio frémit, ses pupilles d'or soudain dilatées, les mains croisées en un signe de supplication muette bien qu'elle se soit mise à irradier de lumière pour soutenir à sa manière son jeune ami à la crinière d'acajou
- Oui, et lui seul a une chance ! intervint-elle d'une voix qui ne permettait pas la discussion. Les Symphoras et lui sont liés… Cela explique qu'il ait été anéanti par l'énergie en retour de la Symphora sur Terre qui s'est défendue par réflexe en contrant l'ennemi qui se révélait soudain à elle… La Symphora, Alérian, ce sera un terrible combat, et nous n'y avons ni notre place ni notre rang.
- Même toi ? s'étonna Albator, calmé, revenant devant son amie Jurassienne J'espérais que tu pourrais trouver Alie, l'aider
- Il y a longtemps que les combats d'Alérian ne sont plus les siens. Je pense même que cela a été ainsi à de nombreuses reprises, en diverses générations ou lignées d'autres temps parallèles. Je le subodore, mais j'en ai la certitude ! Et une autre chose dont j'ai la conviction : entre Mâles Dominants, balafrés, il y a heurts inévitables, mais une totale solidarité. Oublie l'inévitable rivalité entre coqs, l'aguerri et le jeune. Alérian est dehors, dans cette fournaise, seul… Et il se prépare à un combat qui n'est pas de ses vingt ans et pourtant il va à sa rencontre ! Le petit, ton fils, Albator, a plus que jamais besoin de ton appui, de ton amour. Alors, à présent, fais-moi le plaisir de te bouger le train et d'aller à la rescousse de ton gamin !
- Mais pourquoi je n'ai rien compris jusqu'à cette fugue de folie… Qu'est-ce que j'ai donc loupé dans mon amour pour lui ?
- Alérian est dehors ! répéta Clio, poings serrés à présent.
Par réflexe, Albator tourna la tête vers le grand écran lui relayant les images de la surface surchauffée de la Terre.
- Comment le retrouver…
- En unissant la puissance de mes scans et ceux des Résistants de Jurgen Kendroff au sol !
- Fais au plus vite.
- Vite, Albator, le temps du petit est compté, pria Clio, versant pour la première fois depuis toutes les années qu'il la connaissait des larmes, des larmes de sang.
Rentré d'une nouvelle réunion d'Etat-Major, Warius soupira d'aise à s'installer dans ses pénates, ou tout du moins de l'appartement de fonction mis à sa disposition.
- Je meurs de faim, Marina. J'ai ramené de quoi faire une salade froide du magasin bio. Je peux m'occuper de la vinaigrette aigre-sucrée. Du neuf ?
Son épouse aux cheveux bleu pâle en macarons, se rapprocha rapidement.
- Comme tu étais d'accord, j'ai accueilli Danéïre à quelques jours de notre retour à notre ranch. Son frère travaille sur des chantiers mobiles de reconstruction de notre République, il ne peut prendre soin d'elle plus que par lettres ou messages vidéos.
- Elle peut rester, toi et moi sommes d'accord. Elle va mieux ?
- Non, elle va devoir demeurer alitée tout le reste de sa grossesse. Au moindre faux mouvement…
- Nous allons nous occuper d'elle !
Marina étreignit et embrassa son époux.
- Merci, Warius !
