Athéna filait bon train, sans vraiment prendre la peine de se retourner, tracassée par le seul fait de retrouver Amy. Les autres suivaient derrière, lui demandant régulièrement de s'arrêter afin que Vin qui était un fin observateur puisse repérer d'éventuelles traces sur le chemin. Ils parcoururent plusieurs miles, et chevauchèrent près de trois heures. Pour le moment en vain. Alors qu'ils faisaient une halte au pied d'un grand arbre, au sommet d'une sorte de colline, Athéna resta en selle, scrutant les alentours à l'Est, blême. Elle tenta de dissimuler sa trop grande inquiétude pour ne pas la communiquer aux autres. Elle rabaissa son chapeau un peu plus sur son front. Josiah s'approcha d'elle et leva la tête pour la regarder dans les yeux :
- Vous ne trompez personne mademoiselle. Votre inquiétude reste visible malgré votre chapeau. Vous feriez mieux de vous reposer, vous êtes pâle. Vous aurez du mal à servir votre cause en étant à demi valide.
- Je sais, souffla Athéna. Je ne voulais pas vous tromper, mais vous préserver. Mais vous avez raison... J'ignore pourquoi je cherche à discerner en vain la moindre trace d'un cavalier, alors que Vin est là pour ça.
Elle descendit doucement de sa monture et lui flatta le front. Elle alla ensuite s'asseoir contre le tronc de l'arbre en se laissant glisser contre l'écorce en silence. Buck qui était assis sur un rocher, à côté, lui tendit une gourde d'eau pour qu'elle puisse se désaltérer. Athéna lui adressa un sourire, et lui lança gentiment en prenant la gourde :
- Merci. Vous, vous êtes le plus galant, je me trompe ?
Buck sourit, non sans fierté :
- J'essaie de l'être en tout cas. Mais je n'ai aucun mérite avec des rustres pareils.
Ezra qui l'avait entendu fut piqué à vif :
- Je vous prierais de ne pas tous nous considérer sur un pied d'égalité monsieur Wilmington !
- Y'a pas de danger, monsieur Standish ! badina Athéna en laissant enfin échapper un petit ricanement dénué de la moindre méchanceté.
Elle eut chaud au cœur et reprit peu à peu confiance. Ezra saisit la plaisanterie et répliqua par un petit sourire malicieux. Puis il reporta son attention sur les alentours, guettant le retour de Vin. Ce dernier Ètait en effet parti un peu en avant pour retracer une quelconque piste. Le jeune homme arriva quelques minutes plus tard et leur annonça :
- J'ai peut-être quelque chose, des traces fraîches qui contournent Eagle Bend.
- C'est une piste sûre ? S'enquit Chris, un peu nerveux.
- Je le pense en tout cas. Par contre, c'est celle d'un seul cavalier.
Athéna se leva difficilement en redonnant à Buck sa gourde, puis s'approcha pour écouter.
Chris ne parut pas convaincu :
- Un seul cavalier ? Tu es sur de toi ? Il me semblait pourtant qu'on suivait un groupe.
- Je sais, répondit Vin, mais c'est tout ce que je peux te proposer qui soit plausible. Il y a bien d'autres traces mais elles ont bien plusieurs jours.
Athéna hasarda :
- Nous pourrions former deux groupes. L'un suit les traces fraîches, l'autre s'occupe des anciennes ?
- Proposition hautement pertinente mademoiselle Williams ! Lança Ezra d'un ton taquin.
Puis il ajouta un peu plus sérieusement :
- En tout cas, la description de ce cher monsieur Tanner appuie ce que je disais précédemment... Mais creuse à nouveau le fossé de mon incompréhension.
Athéna répondit :
- J'avoue que j'émets quelques réserves quant à l'hypothèse de l'enlèvement, maintenant... Car si c'était ce Jimmy qui l'avait enlevée, il aurait tout aussi bien pu le faire avec son propre cheval, plutôt que de voler celui de JD.
Elle se retourna vers Ezra, perplexe. Celui-ci fut presque surpris de voir la jeune fille abonder dans son sens et le manifesta en disant :
- Serait-il donc possible que, pour une fois, nos violons s'accordent, mademoiselle Williams ?
- Une fois n'est pas coutume, siffla Athéna.
Chris déclara alors :
- Bien, je crois aussi qu'il vaut mieux nous séparer, nous pourrons la retrouver plus rapidement. Vin, Nathan, Josiah, venez avec moi. Nous contournerons Eagle Bend par le Nord. Vous autre prenez l'autre route. Il se peut qu'elle soit seule mais restez tout de même sur vos gardes car rien n'est moins sûr.
Sur ce, il éperonna de nouveau son cheval et les trois hommes le suivirent laissant derrière eux Athéna, Buck et Ezra.
Athéna, afin de se détendre davantage, dit à Ezra :
- Bon, admettons : moi, je dis qu'elle a été enlevée malgré tout. Parce qu'elle n'a aucune raison de partir seule se jeter dans la gueule du loup. Vous, vous pensez qu'elle a fait cette bêtise. On lance un pari ? Cinq dollars.
- Ah mademoiselle, vous me prenez par les sentiments, répliqua-t-il avec un large sourire qui fit étinceler sa dent en or. Soit ! Je tiens le pari. Et n'oubliez pas d'ajouter à ces cinq dollars celui que vous me devez pour mes heures de travail supplémentaires.
Athéna protesta cyniquement :
- Pas question, Standish. Ce dollar là, vous l'auriez mérité si vous aviez veillé Amy. Hors, je vous signale qu'en ce moment on la cherche.
- Considérons que je suis bon prince, je veux bien vous accorder ce dollar là.
Il lui tendit sa main, signe qu'il acceptait le pari.
Athéna regarda brièvement Buck, et se tourna de nouveau vers Ezra d'un air ébahi. Puis, elle hocha la tête et lui serra la main. Mais elle ne put s'empêcher d'ajouter avec confusion :
- Vous savez quoi ? Je sais même pas pourquoi je fais ça. Je suis morte d'inquiétude pour elle, c'est vrai ! C'est du plus mauvais goût. Alors, je vais me donner deux excuses idiotes : ca me permet de voir les choses sous un angle positif, et j'aime vous extorquer du fric.
Buck les regarda tour à tour sans vraiment comprendre. D'ailleurs, il n'en avait pas franchement envie. Ezra répondit sur le même ton :
- Je vais opter pour les mêmes excuses que vous ma chère puisque, en vérité, je suis également inquiet.
En entendant ça, Buck ne put s'empêcher de ricaner :
- Parce que tu t'inquiètes pour autre chose que ton compte en banque toi ?
Ezra préféra ne pas répondre et piqua son cheval, partant le premier. Athéna scruta Ezra partir au galop, avec plus d'amusement que de dédain. Elle se mit finalement en selle et le suivit avec Buck.
De leur côté, Chris, Vin, Nathan et Josiah chevauchaient vers le nord, restant assez éloignés de la localité d'Eagle Bend. Il est vrai que les traces qu'ils suivaient étaient un peu effacées et devaient donc être assez anciennes. Mais ils ne voulaient rien négliger, c'est pourquoi ils continuèrent leur chemin.
Ils avaient déjà galopé sur plusieurs kilomètres quand ils entendirent des coups de feu, en arrière de leur groupe. Ils firent instantanément faire volte face à leur monture pour voir ce qu'il se passait. Ils virent apparaître devant eux un groupe de cavaliers. Ils étaient six. Mais, ils ne surent pas tout de suite quelles étaient leurs intentions, bonnes ou mauvaises... Alors ils attendirent d'être assez près pour les identifier. Trop près, car l'un d'eux cria quelque chose à ses hommes, puis tous couchèrent Chris et ses acolytes en joue.
Les quatre hommes n'eurent donc pas le temps de dégainer leurs propres revolvers et se contentèrent donc de rester droits. Puis Chris déclara :
- Six contre quatre, pas très juste comme combat.
- On peut peut-être discuter avant de faire parler le fusil, ajouta Vin. Est-ce qu'il y a un chef parmi vous ?
L'un des hommes, un quadragénaire au visage moqueur, fit avancer sa monture en souriant :
- Discutons. Je suis sur que vous avez des choses à nous raconter, les gars. Alors, ça tombe plutôt à pic. En revanche, racontez-nous ce qu'on a envie d'entendre, sinon, c'est mon calibre qui va prendre la relève, et ça sera moins courtois.
Chris s'avança à son tour :
- Tout dépend de ce que tu veux entendre "mon gars". Tu risques de vite te rendre compte que pour certaines choses, on est pas très bavards.
- Ben toi tu vas vite te rendre compte qu'on peut changer ses marottes sous la contrainte de mon canon.
Il cracha le cure-dent qu'il mâchouillait, et sourit :
- Alors. Où est la fille ?
Chris décida de faire la sourde oreille :
- Je connais des tas de filles.
- Tu connais des tas de putains aussi, peut-être ?
- Chacun son truc, lança l'un des hommes en ricanant avec les autres.
Chris baissa les yeux avec un sourire en coin :
- J'en connais un certain nombre aussi, oui. On est dans l'Ouest, il en passe tous les jours.
L'homme se fit plus sec :
- Et c'est tous les jours que tu les planques dans l'hôtel miteux de ton bled ?
Il arma son fusil et le braqua sur Chris :
- Où elle est ? Et fais bien gaffe à ce que tu vas me sortir, "Larabee".
Chris resta parfaitement impassible malgré le canon du fusil pointé sur lui :
- Même si je le savais, est-ce que tu penses sérieusement que je te le dirais ?
Amy avait galopé pendant une grande partie de la nuit puis s'était arrêtée en début de matinée. Après avoir vu Jimmy en ville, elle avait comprit qu'elle n'y était pas en sécurité et que pour le bien de tous, il était préférable qu'elle parte. Aussi s'était-elle enfuie laissant tout ce qui était superflu derrière elle. Mais aussi tout ce qui était important... Elle soupira, tentant de chasser le sourire charmeur d'Ezra Standish de ses pensées. En vain.
Assise sur une racine d'arbre, elle essayait de se reposer et laissait souffler le cheval qu'elle avait volé non sans honte. Comme pour se débarrasser de son sentiment de culpabilité, elle se répéta encore une fois qu'elle avait agi pour le mieux. Elle se laissa glisser le long de la racine, épuisée, laissant ses yeux se clore doucement pour plonger dans un sommeil agité qui fut, de surcroit, de courte durée.
Buck menait son petit groupe. A ses côtés, Ezra et Athéna chevauchaient en silence. Ils stoppèrent leur course, apercevant un cheval qui semblait être celui de JD...
Athéna fit des yeux affolés, et souffla juste :
- Vous avez vu ça ? Vous reconnaissez ce cheval ?
Ezra fronça les yeux et déclara :
- Il semblerait que ce soit celui de notre jeune compagnon d'infortune.
Buck confirma d'un hochement de tête et fit avancer son cheval.
Les bruits de sabots, bien que lointains, réveillèrent instantanément la jeune fille qui se mit aussi rapidement qu'elle put sur son séant.
Elle vit venir les trois cavaliers et quand elle les reconnu, elle fut gagnée par une vague de panique. Elle enfourcha le cheval, en tanguant dangereusement, puis d'un coup de talon, le fit partir au galop. Non, elle ne les laisserait pas la rattraper.
Ezra dit à ses compagnons de route :
- Serait-ce moi, ou bien elle nous fuit ?
Il éperonna ensuite son cheval et se lança à la poursuite d'Amy. Il sentit instinctivement qu'il était inutile de dégainer.
Athéna observa la scène et demanda à Buck :
- Me dites pas qu'elle a voulu à ce point fuir la grandiloquence de Standish ?!
Buck soupira :
- Oh vous savez, ça n'aurait rien de surprenant...
Puis il ajouta avec sérieux :
- Mais à mon avis, il doit y avoir autre chose. Vous croyez qu'il va la rattraper ? Ou bien est-ce qu'il faut lui prêter main forte ?
- Faites comme vous voulez. Moi, j'y vais ! Je me suis trop fait de mauvais sang pour laisser couler sans réagir.
Elle suivit Ezra. Buck, ne voulant pas rester en arrière, partit à la suite de la jeune fille.
Ezra dépassa enfin Amy et coupa la route à son cheval, enfin à celui de JD.
Ezra se pencha pour saisir les rênes, et se montra tout d'abord froissé :
- Amy ! Veuillez s'il vous plaît descendre de ce cheval qui n'est même pas le vôtre !
La jeune fille, surprise qu'il l'appelle par son prénom, n'osa pas le regarder dans les yeux mais lui répondit d'un ton suppliant :
- S'il vous plait, laissez-moi partir ! Il faut... Vous devez.
- Pas question, ma chère ! Je suis certes d'une nature souple, mais lorsque je n'obtiens pas les réponses à mes questions, je deviens aussi borné qu'une mule. Et là, j'ai foule de questions sans réponses, voyez-vous !
Il tira plus fort sur les rênes, les mâchoires serrées, afin d'immobiliser complètement l'animal, et lança un regard déterminé à Amy.
Athéna s'arrêta quelques mètres avant. Et même si elle mourrait d'envie de savoir ce qui était passé par la tête d'Amy, et si elle allait bien, elle n'en fit rien et ne bougea pas. Buck arriva à hauteur d'Athéna et s'arrêta à son tour en voyant que les deux chevaux étaient arrêtés.
Amy se décida enfin à lever les yeux vers le jeune homme qui put y voir une lueur de désespoir.
- Vous faites une bêtise. Vraiment... Vous devriez pas...
- Mon dieu, lança Ezra avec un ricanement rauque. Si vous saviez les bêtises que j'ai pu faire depuis ma naissance ! La première fut celle de me vanter d'être le fils de ma mère. (Puis, plus sérieux) Allons, descendez. S'il vous plaît.
Amy hésita puis se résigna et descendit de cheval. Elle baissa la tête de nouveau. Elle savait que si elle croisait encore le regard clair du jeune homme, elle allait flancher définitivement et c'était bien la dernière chose qu'elle devait faire.
Ezra descendit en même temps qu'elle en soupirant :
- A la bonne heure...
Il laissa passer quelques secondes, le temps de rassembler ses rênes et celle du cheval de JD, et demanda avec une certaine nervosité :
- Ne me dites pas que vous êtes arrivée ici toute seule ?
Il jeta un œil vers Athéna, puis reprit en rougissant comme une canaille :
- Enfin, si : avouez-le donc...
Ne comprenant pas trop où il voulait en venir, Amy avoua dans un murmure :
- Oui, je suis partie tout seule.
Malgré cela, Ezra resta froid :
- Et pour quelles stupides raisons, dites-moi ? Je vous signale à titre purement informatif qu'on m'a reproché votre disparition... Mais là n'est pas le plus important. Vous nous avez infligé une peur bleue.
Amy mourrait d'envie de le regarder mais tâcha de garder les yeux fixés sur le sol :
- Je... Comme j'ai vu Jimmy hier, j'ai eu peur... Je voulais pas de problèmes pour... Votre ville.
- Ah oui ? Et il ne vous est pas venu à l'esprit qu'il était préférable que les problèmes nous viennent de préférence à nous autres, sept hommes solidement armés ? Plutôt qu'à vous, toute jeune fille sans défense et blessée de surcroît ?
- C'est mes problèmes ! Pas les vôtres... Vous avez pas besoin de les vivre !
Ezra prit le même ton, un sourire jaune en coin :
- Oh, je vois ! Vous auriez peut-être préféré une indifférence totale de notre part ? N'y comptez pas ! Ces brutes n'auront que ce qu'elles méritent. Et soyez aimable de bien vouloir me regarder lorsque je vous parle. Ca me semble être la moindre des politesse, mademoiselle.
Amy se sentit tiraillée entre sa volonté de ne pas croiser les yeux du jeune homme et l'envie de lui obéir. Ce qu'elle fit finalement en se maudissant intérieurement d'être aussi faible :
- Mais pourquoi vous obstinez ? Pourquoi ?
- C'est "pourquoi vous VOUS obstinezª. Et je m'obstine parce que... C'est ainsi.
Il se racla la gorge, l'air gêné et clama en désignant Athéna et Buck du doigt :
- Tenez, voyez ! On nous attend. (A Buck) Tout va pour le mieux ! Merci !
Ezra sourit ensuite brièvement et pauvrement à Amy et l'invita à le suivre rejoindre les autres. Il lui prit la main et l'entraîna.
Athéna, confuse mais soulagée, s'informa avec un certain contrôle :
- Amy ? Vous êtes donc partie de vous-même ?
- En effet, trancha Ezra. Vous me devez pas conséquent cinq dollars. Mais, je vais de nouveau me montrer bon prince et attendre que tout soit remis à plat pour vous les réclamer.
Amy se pétrifia en entendant les dernières paroles du jeune homme. Nous y étions donc ! Un pari, encore un ! Elle dégagea alors brusquement sa main et se planta comme un piquet le regardant avec des yeux noirs.
Ezra se justifia pitoyablement et montra Athéna du doigt :
- C'était SON idée ! Non la mienne.
Athéna leva les yeux au ciel et répliqua :
- Je vous l'ai dit, c'était pour détendre l'atmosphère et calmer mon inquiétude insupportable. Et vous n'étiez pas forcé d'accepter, espèce de rapace cupide.
Buck secoua la tête :
- Dites. Vous croyez pas qu'il serait plutôt temps de se soucier de Chris et des autres maintenant ? Ils vont tourner en rond du côté d'Eagle Bend...
Athéna acquiesça et se proposa avec toujours autant de motivation et de bonne volonté :
- Je vais les prévenir. On se rejoint en ville ?
Buck resta indécis quelques instants à l'idée de laisser la jeune fille partir seule. Puis il déclara finalement :
- D'accord. A tout à l'heure.
Athéna sourit, et jeta un œil à Amy avant de s'éloigner au galop.
