A la surprise du groupe, Oscar demanda une étape à Château-Thierry sous prétexte qu'elle était fatiguée. Lorsqu'ils entrèrent dans l'auberge, le général réclama quatre chambres et une table pour le repas.
Ils s'installèrent autour d'une table ronde et Oscar se sentit immédiatement mal à l'aise, elle avait pris l'habitude d'être de l'autre côté et de servir. Pourtant, si elle y réfléchissait, elle avait plutôt passé la majeure partie de sa vie à se faire servir. Elle n'aurait pas dû trouver cela si étrange.
Elle observait la salle, à l'affut de clients irrespectueux. Qu'un seul ose le moindre geste, la moindre parole de travers envers l'une des serveuses et elle ne répondrait plus de rien. Elle remerciait le ciel que son père lui ait permis une telle éducation, cela lui permettait de se défendre. Mais c'était une exception pratiquement inédite, l'immense majorité des femmes ne savait pas se défendre et c'était même pire, on leur interdisait l'accès à ce savoir. On les conservait sciemment dans une position d'infériorité. Il lui semblait d'ailleurs que c'était encore pire pour les femmes de l'aristocratie. Les roturières avaient au moins la liberté de faire des mariages d'amour. Cette réflexion la fit se reconcentrer sur André et apporta un sourire à son visage qui s'était fait bien sombre.
Heureusement, le délicieux repas qu'on leur apporta lui changea les idées, réalisant qu'elle mourait de faim. Elle veilla à ce qu'André ait une assiette bien remplie et surprit son regard reconnaissant et ravi mais passa totalement à côté du regard amusé d'Alain et de celui, inquisiteur, de son père.
Elle connaissait le solide appétit de son compagnon, et elle tenait à ce qu'il reprenne des forces. Le voir bien manger était à son sens un signe de bonne santé. Et Dieu, qu'elle le voulait en bonne santé.
Son père les observait, réalisant qu'ils agissaient inconsciemment comme un couple marié. Il n'était pas dupe, il se doutait que leur couple s'était uni physiquement à défaut de religieusement. Il aurait dû être outré. Il aurait dû crier au scandale, la déshériter, le chasser, les tuer même, il en allait de son honneur. Et pourtant, il leur apportait sa caution par son silence. Il avait même encouragé André avant que la folie ne prenne les parisiens. Il savait pertinemment que le bonheur de sa fille passait par cet homme. Et il appréciait énormément André. Comme il aurait aimé qu'il soit son fils. Oscar avait rempli son destin à la perfection, elle avait été un fils parfait. Et pourtant même si elle le niait de toutes ses forces, son bonheur n'était pas complet. Elle n'avait vécu que dans le devoir de faire honneur à son nom. Pourtant, il n'avait jamais vu jusqu'à présent l'étincelle de félicité totale qu'il avait décelée dans son regard lorsqu'elle regardait André. La même que Louise, lorsqu'elle le regardait, lui. Comme elle lui manquait sa chère Louise, si loin dans son exil anglais. Mais elle était bien mieux là où elle se trouvait, en sécurité.
A leur grande surprise, on leur annonça à l'issue du repas qu'il ne restait plus que deux chambres disponibles dans l'auberge. Alain pouffa de rire, prêt à se moquer et le général haussa un sourcil, semblant peser le pour et le contre. A la stupeur générale, celui-ci proposa à Oscar et André de partager une chambre, et il prendrait l'autre avec Alain.
Oscar resta choquée quelques instants, incapable de bouger, avant d'être entrainée par André vers le deuxième étage de l'établissement tandis que son père et Alain prenait la direction du rez-de-chaussée. Elle se demandait ce qui avait pu motiver son père à faire un tel choix. Après tout, bien qu'il leur ait donné sa bénédiction, ils n'étaient toujours pas mariés et partager une chambre dans de telles conditions était d'une inconvenance extrême.
« Oscar ? » Elle réalisa qu'ils étaient arrivés devant la porte de leur chambre. André commençait à s'inquiéter pour elle, pensant que cette opportunité de se retrouver seuls lui plairait autant qu'à lui.
Elle lui sourit, « Excuse moi, j'étais perdue dans mes pensées, voyons à quoi ressemble cette chambre. » Elle tourna la lourde clé et la porte s'ouvrit sur une chambre dotée d'une cheminée et d'un large lit. Un tas de bois était prêt à s'enflammer dans l'âtre et de solides réserves étaient disponibles afin que le feu dure toute la nuit. Elle sursauta lorsqu'elle sentit ses bras se refermer sur sa taille et l'attirer vers lui.
« Dis-moi ce qui te tracasse » lui souffla-t-il dans le cou.
« Si tu continues ainsi, rien du tout, » sourit-elle, ravie. Cela le fit rire. « Ne détourne pas la conversation colonel de mon cœur, » insista-t-il.
« Eh bien, je me demandais par quel miracle mon père avait pu non seulement nous permettre de partager cette chambre, mais en prime accepter de partager celle d'Alain. »
André rit encore plus franchement, « ah ah ah j'aimerais bien voir ça d'ailleurs, qui aurait cru que ces deux-là pourraient s'entendre un jour ? »Oscar partagea son rire puis se tourna vers lui.
« Comment te sens-tu ? » lui demanda-t-elle posant une main sur son visage et l'autre sur son cœur comme à la recherche d'un signe qu'il n'allait pas bien ». André la dévisagea, attendri il n'avait pas l'habitude qu'elle s'inquiète autant pour lui et il devait avouer que ce changement n'était pas pour lui déplaire.
« Ne t'inquiète pas, tout va bien, un bon repas et une bonne nuit et plus rien n'y paraitra demain matin. » voulut-il la rassurer tournant légèrement sa tête afin d'embrasser la paume de sa main.
« Dis-moi Oscar, as-tu vraiment eu du mal à remettre ton uniforme ce matin ? Parce que j'ai une furieuse envie de te l'ôter, là, maintenant » Oscar se détendit à la fin de sa phrase, visiblement il ne faisait pas allusion à leur discussion de la veille. Elle se détendit d'autant plus lorsque ses mains quittèrent sa taille pour remonter, ouvrant sa veste bouton par bouton au fur et à mesure. Oscar soupirait d'aise, c'était vraiment une merveilleuse façon de terminer une journée. Et dire que cela pourrait devenir son quotidien une fois qu'ils seraient mariés ! Cette pensée la fit rougir et elle s'agaça de cette légèreté qu'elle considérait comme typiquement féminine.
Un peu plus tard, lovée dans la chaleur de l'étreinte de son amant, les pensées d'Oscar revinrent vers ce point particulier. André sentit son changement d'humeur mais une nouvelle fois, jugea qu'il était plus opportun de ne pas la pousser dans ses retranchements, elle parlerait si elle était prête. Il l'entendit à nouveau soupirer et elle se retourna subitement, lui faisant face.
« Dis-moi André, nous avons évoqué l'autre jour les différentes possibilité d'avenir qui s'offraient à moi, mais qu'en est-il de toi ? Que souhaites-tu faire ? » lui demanda-t-elle.
André ne s'attendait absolument pas à une telle question. « Eh bien, ça me semble simple, je continuerai à te suivre et à être ton ombre, ça m'a plutôt bien réussi jusqu'à présent », plaisanta-t-il.
Il la vit froncer les sourcils. « Même si je décide de devenir maîtresse de maison ? » le provoqua-t-elle. La discussion prenait un tournant très sérieux. « Que veux-tu me faire dire Oscar ? » capitula-t-il finalement.
« André, toute ta vie n'a été faite que de cela, me suivre, m'obéir, me protéger. Les privilèges ont été abolis m'as-tu dit. Ne souhaites-tu pas en profiter pour changer de vie ? ». Un long silence suivit sa question. Elle n'osait pas le regarder. Soudain il la serra plus fort contre lui et elle sentit un baiser sur ses cheveux. Une de ses mains quitta sa taille et attrapa le drap qui avait volé au bout du lit pour les recouvrir tous les deux. Elle réalisa qu'elle tremblait, mais ce n'était pas de froid. Et s'il décidait de profiter de cette liberté qui lui était désormais offerte ?
« Je ne sais pas par quel miracle je pourrais réussir à quitter l'armée, surtout en ce moment, mais … j'ai toujours aimé m'occuper des chevaux et cela fait longtemps que je réfléchis à ouvrir un élevage. » dit-il soudain. Oscar sourit, oui, cela coulait de source effectivement. « J'ai quelques économies mais la situation est tellement précaire à Paris, ce n'est peut-être pas le moment de se lancer ». Ce cher André, égal à lui-même, sagesse et réflexion, ce calme olympien qui ne le quittait que rarement.
« Peut-être pourrions-nous nous installer sur notre domaine en Normandie ? » suggéra-t-elle. Elle le sentit se tendre. « TON domaine en Normandie Oscar, » Elle releva enfin la tête vers lui, ne comprenant pas son changement d'attitude. Ce fut son tour de soupirer.
« Excuse-moi » commença-t-il. Il baisa à nouveau ses cheveux et respira leur odeur, comme pour se donner le courage de lui dire ce qu'il souhaitait lui dire. « Tu me demandes ce que je souhaite faire de ma vie, tu m'encourages à quelque peu séparer mon destin du tien, mais tu me proposes l'un de tes domaines à la première occasion. Cet élevage de chevaux, j'en rêve secrètement depuis des années. Je me disais … » Il stoppa à nouveau et soupira encore. « Je me disais que si j'arrivais à créer un élevage reconnu, cela me rendrait un peu plus digne de toi, et ainsi peut-être que ton père m'aurait … accepté comme un prétendant à ta main ».
Oscar se redressa pour saisir son visage entre ses mains. « Peux-tu s'il te plait m'expliquer à quel moment précis de ta vie tu ne t'es pas montré digne de moi ? » Elle le vit baisser les yeux, et sut immédiatement à quel moment il se référait. Bon sang ce n'était pas vraiment l'effet escompté.
« Regarde-moi mon amour, » lui demanda-t-elle doucement en relevant son menton. Ses yeux fuyaient son regard. « André ? » le cajolât-elle. « Tu sais que je ne t'en veux plus n'est-ce pas ? Il y a belle lurette que j'ai compris et pardonné ce qu'il s'est passé ce soir-là. » Elle l'embrassa doucement. « Personne d'autre que toi ne pourra jamais poser les mains sur moi. Personne d'autre que toi ne pourra jamais m'avoir à ses côtés. Personne d'autre que toi ne pourra jamais partager ma vie. » Ils plongèrent l'un dans les yeux de l'autre de longues minutes. Bien qu'ils n'en aient jamais clairement parlé, André avait besoin de ce pardon, il ne l'avait jamais réalisé avant ce soir. Oscar lui sourit l'attirant à elle pour un doux baiser. « Cette idée d'élevage de chevaux est merveilleuse, et quoique tu en dises je t'aiderai du mieux que je peux. »
Il porta le dos de sa main à ses lèvres « Peut-être qu'effectivement je vais faire de toi une maîtresse de maison potable ? » Elle pouffa de rire. « Je pense que de toute façon à un moment donné, je n'aurai plus le choix. » Cela intrigua André. « Comment cela ? »
Oscar se mit à rougir comme rarement elle avait rougi. « Eh bien … je n'y avais jamais vraiment pensé avant parce que mes perspectives d'avenir étaient quelque peu … » elle éluda la fin de sa phrase. « Je ne sais pas vraiment si c'est fait pour moi, je ne sais même pas si j'en suis capable … après toutes ces blessures … mais je me suis dit que c'était la suite logique après un mariage et … alors d'accord, je conçois qu'on n'en a jamais vraiment parlé avant mais … »
André se demandait s'il devait détendre l'atmosphère en se moquant de sa gêne mais il était extrêmement curieux de voir où cette discussion allait les mener.
Bon sang depuis quand bafouillait-elle comme une jouvencelle ? Ces trois mois l'avaient sérieusement ramollie ! Jamais elle n'avait hésité ou cherché ses mots avec lui. Bon, on respire à fond et l'on pose la question directement, au moins ça sera fait. « André … penses-tu que nous pourrions avoir des enfants ? Bon, je sais, c'est un peu tôt … même si je suis vieille et ….»
Elle eut presque le souffle coupé quand il l'attira précipitamment contre lui pour la serrer de toutes ses forces. « Oscar, oh mon Oscar … c'est la plus belle chose que tu pouvais me demander. Des enfants, nos enfants, « un peu tôt ? » mais ma chérie sais-tu depuis combien d'années j'en rêve ? J'ai toujours voulu avoir une famille, mais … des enfants avec toi ? C'est la concrétisation du rêve de ma vie Oscar. Moi l'orphelin, élevé par sa grand-mère auprès d'une insupportable petite peste blonde… Aie ! » Elle venait de lui frapper l'épaule d'un coup de poing bien placé. « Idiot, André ! » le sermonna-t-elle.
Il se fichait comme d'une guigne de la douleur de son épaule, elle cognait d'ailleurs encore fichtrement bien.
Il n'en revenait pas, ils évoquaient l'avenir. Un avenir commun et radieux. La révolution leur permettrait-elle de réaliser leurs souhaits les plus chers ?
