CHAPITRE 9

Désirs (in)assouvis

Le soir-même, Sakura quitta la Salle Commune après avoir partagé un hochement de tête complice avec Sai et Sasuke – ces derniers avaient d'ailleurs rempli leurs poches de friandises au déjeuner pour passer le temps jusqu'à son retour. La rose revêtit sa cape flambant neuve, s'arma d'une lampe, et partit en direction de la porte tout au fond de la bibliothèque – strictement interdite à tout sorcier non-autorisé –, menant à la Réserve.

Tout était sombre et silencieux, l'ambiance chaleureuse de la journée s'étant complètement évaporée au profit de la froideur nocturne. Elle remontait le temps en même temps qu'elle remontait l'allée, passant par les Croisades, la Guerre de Cent ans et les Démons du XVème siècle, pour finir par trouver la section réservée au XIVème – A, B, C, D, E, F…Fl, Flamel !

Sakura posa sa cape pour être plus libre de ses mouvements et récupéra l'épais bouquin consacré à l'alchimiste. Cependant, à peine l'ouvrit-elle que la page sous ses yeux se transforma en un visage qui apparut en relief et se mit à hurler à plein poumons de papier ! La rose referma immédiatement le volume et le reposa à sa place sur l'étagère, mais une voix se faisait déjà entendre : « Qui est là ? » C'était le timbre rauque caractéristique du professeur Hatake – cet homme ne dormait-il donc jamais ?

La jeune sorcière happa précipitamment sa cape, mais fit tomber la lampe dans le même mouvement; celle-ci se cassa dans un bruit sourd en rencontrant brutalement le sol. Sakura sortit de la Réserve en trottinant et remit vite son vêtement. Kakashi restait silencieux à l'entrée de la bibliothèque, mais elle sentait sa présence écrasante – et son cœur battait fort, si fort, est-ce qu'il pouvait l'entendre ? Il portait une lanterne qui éclairait son visage couvert d'une lumière glauque, ses sourcils étaient froncés, son œil transperçant; il avait l'air si inquiétant.

Sakura avança à petits pas en rasant les étagères sur sa droite, son cœur battait si vigoureusement dans ses oreilles qu'elle ne parvenait pas à savoir si ses pieds faisaient du bruit ou non. Le professeur avançait lui aussi en gardant ses prunelles rivées devant lui, vers la Réserve. Est-ce qu'elle respirait trop fort ? Elle rentra dans une allée pour laisser toute la place à Kakashi. Les yeux de l'homme glissaient à gauche, puis à droite – est-ce qu'ils s'étaient arrêtés sur elle ? Mais non, il regardait à nouveau devant lui et continuait.

Il vit la lampe brisée, Sakura entendit ses chaussures qui crissaient sur le verre, mais elle ne se retourna pas et s'empressa de sortir de la bibliothèque. Elle aperçut le professeur Chojuro au détour d'un couloir; il courait. Il écarquilla les yeux vers elle – Sakura paniqua, au bord de la crise de nerfs, il l'avait vue ! Mais non, il n'esquissa pas le moindre geste à son intention. La rose se retourna et tomba nez-à-nez avec Kakashi, elle ne l'avait même pas entendu qui revenait!

Le professeur de Potions s'élança sur son collègue, Sakura eut à peine le temps de s'esquiver pour ne pas qu'il remarquât sa présence. Il plaqua violemment Chojuro contre un mur.

« K…Kakashi, je… bégaya ce dernier, visiblement terrifié.

- Vous ne voulez pas faire de moi votre ennemi, Chojuro, croyez-moi, persifla son agresseur.

- Je ne comprends pas…

- Vous savez très bien de quoi je veux parler. »

Sakura contournait les deux hommes prudemment, à petits pas les plus légers possibles, lorsque Kakashi tourna subitement la tête vers elle. La jeune fille plaqua sa main devant sa bouche, elle respirait trop fort ! La main gantée du professeur s'approcha comme des serres prêtes à capturer leur proie. Elle recula d'un pas, il toucha du vide. Elle continua de reculer, et Kakashi reporta son attention sur Chojuro : « Nous en reparlerons. Choisissez bien votre camp, en attendant. »

Sakura était parvenue au bout du couloir quand elle aperçut le corbeau du sorcier argenté voler vers lui avec les vestiges de sa lampe pris dans ses pattes. Kakashi relâcha sa victime. Le corbeau croassa.

« Dans la Réserve et encore chaude ? Il y a un élève dehors. »

Les deux professeurs se précipitèrent vers la bibliothèque tandis que Sakura passa enfin l'angle, courut en ligne droite, et franchit la première porte qu'elle trouva sur son passage. Elle surgit alors dans une très vaste pièce pleine de voutes et de colonnes grises. Quand elle s'aperçut qu'elle y était seule, elle fit tomber sa cape et s'autorisa à reprendre bruyamment son souffle – l'air était vivifiant pour ses poumons malmenés.

Au fond de la pièce trônait un miroir, antique et plutôt crasseux, mais au cadre en bois finement sculpté d'or. Les deux pieds sur lesquels il se tenait formaient comme des griffes. Sakura s'approcha lentement, un arc de cercle se dressait au-dessus de la glace où il était inscrit : « riséd elrue ocnot edsi amega siv notsap ert nomen ej ». Elle fronça les sourcils et s'approcha encore un peu plus du miroir.

Elle se vit elle-même, bien entendu, tout échevelée de sa course et de ses émotions fortes, mais aussi plusieurs autres personnes qui se matérialisaient peu à peu autour de son reflet. Il y avait à sa droite un grand homme à l'air jovial, doté d'une imposante chevelure en fleur et de favoris roses pâles; les yeux bleus joyeux. A sa gauche, il y avait une femme un peu plus petite, l'air doucement autoritaire, les cheveux blond cendré, les yeux verts légèrement plus foncés que les siens. Tous deux souriaient largement en la regardant. Derrière eux, Sakura aperçut Rasa, son oncle, Gaara et Sasori; tous trois souriaient avec la mesure qui les caractérisaient, mais indéniablement avec tendresse. Elle en eut les larmes aux yeux. A l'arrière-plan, elle vit un adolescent d'environ seize ans, les cheveux rose tendre, les yeux vert mousse, grand et fort – le grand frère imaginaire qui l'avait accompagnée pendant les premières années de sa vie, quand elle ne comprenait pas pourquoi Rasa et Karura ne pouvaient pas être ses parents, pourquoi Kankuro l'humiliait sans cesse au lieu de la protéger.

Elle se retourna, mais il n'y avait personne derrière elle. Elle posa sa paume sur la vitre, pleura franchement. Elle appela : « Maman ? » La femme opina de la tête. « Papa ? » L'homme acquiesça à son tour. La grande main paternelle se posa sur sa tête dans le reflet; Sakura y posa aussi la sienne et ne rencontra que son abondante chevelure – mais dans l'image renvoyée par la glace, sa main se jucha bel et bien sur celle de son père.


« Les garçons ! » hurla Sakura.

Elle déboula dans leur dortoir tandis que Sai et Sasuke se goinfraient de bonbons sur leurs lits.

« Il faut que vous veniez voir ça !

- Tu as trouvé quelque chose sur Flamel ? s'enquit Sai.

- Rien du tout ! » s'exclama-t-elle joyeusement en repartant déjà.

Les deux autres se regardèrent, interloqués, avant de la suivre. Elle les prit avec elle sous sa cape et, avec un habile jeu de six jambes, parvint à les mener en courant jusqu'à la pièce qu'elle venait tout juste de découvrir. Elle claqua la porte derrière eux, ôta la cape de leurs têtes et accourut vers le grand miroir en tirant ses garçons derrière elle, chacun par une main.

« Venez-voir, j'ai vu mes parents ! »

Elle les positionna correctement face au miroir et les invita à regarder attentivement. Ils restèrent silencieux.

« Alors ? demanda-t-elle, excitée comme une puce. Vous les voyez, non ? Là c'est mon père (elle pointa l'homme jovial du doigt), et là…

- Wouah, l'interrompit Sasuke, l'air enchanté. C'est moi ! Je porte l'insigne des Préfets-en-chef. Et un trophée aussi, j'ai gagné la Coupe du Monde de Quidditch ! J'ai l'air pas mal du tout… Tu crois que ça montre l'avenir ?

- Sai… ? souffla la rose piteusement.

- Je vois bien une femme, mais je pense que c'est plutôt ma mère – ou tout du moins l'idée que je m'en fais, je n'ai pas de photo d'elle. Elle est morte, comme tes parents, donc ça ne peut pas être l'avenir. »

Sakura baissa la tête, les larmes aux yeux – une illusion, rien de plus qu'un songe éveillé, rien de mieux que de la poudre aux yeux ?

« 'Je ne montre pas ton visage mais de ton cœur le désir', lut Sai. C'est ce qui est écrit au-dessus du miroir, par effet d'inversion. »


Chaque soir, pour le reste de la semaine de vacances, Sakura retournait dans cette même pièce pour s'assoir en tailleur devant la glace et échanger virtuellement avec sa famille – si belle, si gaie, si unie. Ils ne lui répondaient pas verbalement, mais ils réagissaient tout de même quand elle leur parlait. Parfois, elle les observait juste, et elle ne se lassait jamais de leurs sourires.

La dernière nuit, Hiruzen vint à sa rencontre. C'était la première fois qu'elle parlait avec le directeur seul-à-seul.

« Vous êtes encore là, Mademoiselle Haruno ? » lui demanda-t-il de sa voix apaisante.

Elle se releva en sursaut, tirée de son rêve éveillé, et se tourna vers lui.

« Comme beaucoup d'autres avant vous, je vois que vous avez découvert les délices du Miroir du Risèd, déclara le vieil homme en s'avançant vers elle, les mains croisées dans le bas du dos. Je pense que Sai a éclairé votre lanterne et que vous savez ce qu'il vous montre. (Sakura se mordilla la lèvre inférieure en serrant les poings.) Vos désirs, ma chère, rien de plus que vos désirs les plus profonds. (Elle détourna les yeux.) Vous qui n'avez jamais connu votre famille ou seulement la partie la plus exécrable, vous vous êtes vue entourée de gens qui vous chérissaient profondément. M. Uchiha, qui vit dans l'ombre de ses nombreux frères, s'est vu seul et couvert de gloire. M. Shimura, tout comme vous, a vu un être cher disparu qu'il aurait désespérément voulu connaître. Ce miroir n'est ni la connaissance, ni la vérité. (Il s'approcha pour poser une main sur son épaule.) Il est très dangereux, Sakura. C'est pourquoi demain, il sera déménagé d'ici. (Elle leva les yeux vers lui, surprise.) Mais ne partez jamais à sa recherche, je vous en conjure. Il n'est pas bon de se réfugier dans ses illusions et d'oublier de vivre dans la réalité. »

Sakura le fixa encore un instant avant de se laisser aller; elle se mit à pleurer abondamment et à gémir comme un nouveau-né. Elle se jeta dans ses bras pour assourdir ses cris et espérer trouver la chaleur qui avait miroitée juste sous ses yeux depuis le début de la semaine. Sa main ridée était lourde et chaude sur sa tête. Sa robe argentée sentait la réglisse et la poussière.