Et ils défilent les guignols


10 : Jellal


- De la sole donc, viens, assieds-toi en face de moi, dit Jellal.

Les deux hommes commencèrent à manger en silence. Le maître de la guilde s'amusait à regarder son conseillé verser abondamment une tonne de citron sur son poisson et ajouter qu'il n'aimait pas quand « cela sentait la mer ». Peu après, Lob entra – après avoir frappé cette fois-ci – et apporta deux parts d'un petit gâteau recouvert d'un fin glaçage blanc. Jellal huma les doux parfums qui s'en échappaient et leva son verre de vin à Hugues pour qu'ils puissent trinquer :

- Portons un toast, mon cher Hugues…

- Je veux bien, mais à quoi alors ?

- A… A nous deux.

Hugues pâlit quelques instants, avant de trinquer vivement son verre contre celui de Jellal – les deux verres faillèrent se briser d'ailleurs, sous la soudaine force du conseillé.

- Du calme mon grand haha !

- Pardon, je suis assez maladroit en ce moment…

- Tu ne l'étais pas avant ?

- Cela dépend… Je crois que, c'est une sorte de réaction à des situations… gênantes, Hugues but avec plaisir le vin et sembla aimer son âpreté.

- Ça m'aurait étonné en même temps, avoua Jellal. Tout à l'heure avec les animaux tu semblais si à l'aise et vif d'un seul coup ? On aurait dît un ange qui volait, sérieusement !

- Hahaha, non, vraiment ? Hugues riait avec un sourire très charmeur.

- Tu as donc du mal à être à l'aise quand je suis là ? Il regardait plein de désir le jeune homme en face de lui.

- Non, pas vraiment…

- Alors ? Qu'est-ce qui te gêne ?

- C'est plutôt tout ce qui m'arrive en ce moment, j'ai l'impression de changer tellement rapidement depuis que je suis là.

- Tu as une nouvelle vie, j'imagine que ça doit être très différent de ce que tu as vécu là-bas, non ?

- En effet, très différent.

- Tiens… Je me demande… Parce que je ne te l'ai jamais demandé finalement… Tu… tu vis seul à présent ?

- Oui… enfin… Je suppose. Ici oui.

- Et avant d'arriver à la guilde, où étais-tu ?

- Je viens d'Onibus, il me semble vous l'avoir dit, non ?

- Ah oui, j'avais oublié… Donc tu as vécu dans cette belle ville…

- Oui, longtemps, et seul… Mais je travaillais dans les fermes voisines.

- Qu'es-ce qui t'as amené à vouloir venir à Crime Sorcière au juste ? Et comment tu as connu la guilde d'ailleurs ?

- … Je… J'ai travaillé pour une guilde voisine de la ville et… Ils devaient étaient impliqués dans des histoires de meurtres, je ne sais plus très bien.

- De meurtres ? Jellal s'était arrêté de manger depuis un moment.

- Oui, et apparemment votre guilde les a délogés et punis. C'est comme ça que je vous ai rencontré. Enfin, que j'ai rencontré vos messagers. Un peu plus tard, en passant dans le coin, une dame qui tenait une auberge tout près d'ici m'a dit que c'était un homme assez jeune qui contrôlait la guilde, cela m'avait intrigué. Et puis, en m'approchant de vos terres, j'ai vu que vous aviez un parc, des fermes, des animaux, je crois que tout cela m'a plut assez rapidement et j'ai voulu vous rencontrer.

- Donc c'est un grand hasard…

- Oui, et j'ai bien fait de venir tenter ma chance ici au final, mon travail ici est tellement mieux que celui à Onibus.

- Tant que tu ne regrettes rien, soupira Jellal, moi non plus, je ne regrette rien.


Ils continuèrent de manger en silence, s'échangeant des petits regards complices, quand ils finirent par remarquer des voix étouffées derrière la porte qui semblaient se battre l'une contre l'autre. Des froissements de tissus et des coups contre la porte.

Et bientôt, avec un grand bruit étrange, la porte du bureau s'ouvrit avec fracas et Meldy suivit de Vivaldus tombèrent sur le sol – la pauvre jeune fille, écrasée par l'ex star du rock (bien qu'assez léger au final) cria de douleur.

- C'est bien ce que je craignais, murmura Jellal, se levant doucement.

- Bouge-toi de là, sac à l'ail ! J'étouffe !

- Oups, pardon, dit Vivaldus, se relevant.

Meldy s'énerva un instant contre Vivaldus avant de prendre une mine toute gênée devant Jellal, toujours levé à son bureau :

- Ah… eu, je peux tout t'expliquer Jellal, nous… nous…

- Nous vérifions juste la poignée de la porte ! Après tout ce qui s'est passé dans le bureau…

- Les animaux ont du casser beaucoup de choses, alors on a voulu vérifié… tu vois ? Oh, regarde cher Vivaldus, ici, tu ne penses pas que la poignée est un peu cassée là ? Hein ? Et Meldy pointait du doigt un morceau de la poignée de porte qu'ils venaient de casser à l'instant en entrant.

- Oh…, je crois bien que tu as raison poupée…

Vivaldus se pencha pour regarder de plus près – ils avaient l'air fin - et Meldy, se vengeant du surnom que ce dernier lui avait donné, lui écrasa vivement le pied, avant de s'éloigner de lui pour gagner le bureau :

- Vous êtes remarquablement mauvais en mensonges vous-deux, déclara Jellal.

- Oh, qu'est-ce que tu insinues maintenant, nous n'avons rien à faire de vos histoires à tous les deux. Je pense seulement que si cela te concerne, alors cela concerne également la guilde…

- Ne t'inquiète pas, il s'agit juste de choses entre Hugues et moi. La guilde n'a rien à voir là-dedans…

- Si tu le dis, lança avec peine Meldy qui regardait Hugues depuis un petit moment.

- Meldy, dit celui-ci, je te remercie.

La jeune femme pâlit.

- Pou… pourquoi ?

- Pour l'aide que tu nous a apporté pendant le nettoyage, et Hugues se leva et fit une révérence.

- Oh… Ne t'inquiète pas Hugues, c'est mon travail après tout. J'y serais surement allé plus vite avec plus de monde… et de meilleurs aides (et elle fixa avec mépris Vivaldus qui se dépoussiérait les cheveux). Nous n'avons pas été géniaux sur ce coup là…

- Non, vous avez été merveilleux. Je crois que ce genre d'aventure est un peu exceptionnelle, n'est-ce pas ?

- Oui, répondit Jellal, en effet.

- Alors nous avons réussi, malgré la surprise, a rendre le bureau convenable pour Gicleras.

- En effet.

- Bien, et Meldy repartit vers a porte, nous nous retirons, Jellal, tu as un rendez-vous qui arrive bientôt.

- Entendu, nous avons bientôt finis de manger.

Vivaldus lança un regard un peu perdu sur les deux hommes qui finissaient leur gâteau avant de fermer la porte derrière lui et Meldy. On entendit depuis l'intérieur de la pièce une nouvelle dispute entre les deux mages :

- Mais pourquoi il faut qu'il mange avec ce gars ? S'écria Meldy, certaine de ne pas pouvoir être entendue.

- Oh, arrête de parler tout le temps d'Hugues, tu ne pourrais pas changer de disque des fois ?

- Non ! Jamais ! Et toi, tu penses pas que j'en ai assez de voir tous ses cheveux qui traînent au sol ? Coupe-les tout de suite ! J'en ai marre ! Ils font peur aux enfants…

- Si tu crois que…

Mais il s'éloignèrent et on ne les entendit plus.


Hugues sourit un peu :

- On dirait que Meldy est jalouse de moi…

- Oui, je l'avais senti depuis ton arrivée, elle n'aime pas vraiment les gens qui me tournent autour comme ça.

- C'est plutôt le contraire pour l'instant, remarqua Hugues, c'est vous qui me tournez autour…

- Haha, oui, sans doute, je n'y fais pas vraiment attention.

- Je crois que c'est ça le plus grand changement, dit Hugues calmement.

- Ah ? De quoi parles-tu ?

- De vous.

Jellal sourit et prit la main d'Hugues dans la sienne.

- La seule chose qui me perturbe, reprit Hugues, c'est le regard des autres.

- Mais, ils ne sont pas obligés de le savoir, tu sais…

- Je n'aime pas mentir. C'est peut-être dans vos habitudes à la guide, en tant que maître, de jouer un rôle, mais ça ne me plaît pas. J'ai pas été élevé pour mentir aux gens avec qui je travaille.

- … Je n'ai pas pour habitude de mentir, rassure-toi. Même si tout ce monde est parfois très hypocrite.

- C'est ça qui me dérange parfois ici, les gens font semblant de vous apprécier. Ils vous voient, vous font des beaux discours, et quand je les entends dans les couloirs plus bas, ils racontent n'importe quoi sur vous… Faux-culs…

- Hahah, mais tout le monde fait ça Hugues, il n'y a rien d'extraordinaire je sais bien que peu de gens ici m'aiment bien.

- Mais ils ne vous connaissent pas pour la plupart !

- En effet… Mais il faut dire que je ne fais pas beaucoup d'efforts de mon côté : je reste ici à longueur de journée pour régler des affaires dans l'ombre. Je les comprends tout à fait.

- Pas moi, remarqua Hugues, fronçant les sourcils.

- Mais toi, et Jellal serra la main de son partenaire dans la sienne, toi tu es particulier. Tu es plus qu'un serviteur, et tu le sais très bien…


Hugues ne dit rien, serrant à son tour la main de Jellal, un peu gêné. Puis on entendit une sorte de bruit de feuilles, de craquement, des pas sur un sol boueux et un souffle de femme. Aussitôt, Hugues s'attendit à voir une femme genre amazone rentrer en trombe dans la pièce, mais il n'en fut rien : une voix sortit depuis les hauteurs et les deux hommes regardèrent en l'air, la grande fresque où le visage d'Ultear apparaissait :

- Bonjour Jellal, bonjour… Hugues.

- Bonjour, firent les deux autres.

- Je suis désolée, mais il fallait que je vous prévienne au plus vite.

- Que se passe-t-il ? Où es-tu Ultear ?

- Je suis près d'une cabane, non loin de la guilde, j'ai trouvé des choses assez intéressantes ici…

- Comment ça intéressantes ? Jellal était perdu.

- Il s'agit de ton histoire d'yeux noirs, j'ai déniché des preuves pour pouvoir trouver votre fameux ennemi.

- Comment… Comment tu peux être au courant ? Jellal fronçait les sourcils.

- C'est moi qui lui ait dit Jellal, moi, fit Hugues, presque triste. Je me suis dit qu'Ultear pourrait nous aider, puisqu'elle peut utiliser mieux sa magie...

- Ne t'en fais pas Jellal, Hugues m'a raconté ce qu'il fallait. Et j'ai pu ainsi mener ma petite enquête dans le coin.

- Ah ? Jellal était un peu étonné de tout ça.

- Je voulais t'en parler, dit Hugues.

- Non, tout va bien, je trouve juste cela intriguant que tu prennes de telles initiatives.

- C'est que… cette histoire me fait un peu peur… Avoua Hugues.

- Alors ? demanda Jellal, revenant à Ultear, qu'est-ce que tu nous a trouvé ?

- Je pense être tombée sur leur quartier général… Enfin, c'est assez misérable. On dirait une sorte d'antichambre de guilde avec des insignes un peu partout…

- A quoi ressemble l'insigne ?

- Ah… ce n'est pas très bien dessiné...

- C'est une forme ronde ? Ovale ? Demande Jellal.

- … Ovale, c'est un œil on dirait bien.

- Oui, c'est bien le même insigne que sur le bras du jeune homme qui est venu ici, annonça Jellal, satisfait. Comment as-tu trouvé cet endroit Ultear ?

- En fait, j'ai suivi les traces qu'il avait laissées dans la forêt avec l'aide de mon arc du temps… Si tu veux, j'ai pu remonter jusqu'à lui en voyant quels arbres il avait endommagé sur son passage. C'est un grand enragé on dirait.

Hugues avait une mine perplexe.

- Bien, très bien Ultear, Hugues va aller te rejoindre. De mon côté, j'essaierai de savoir à qui peut bien appartenir la cabane dans laquelle tu te trouves.

- Elle est tout juste à côté du petit ravin, à l'est d'ici.

- Ah… Je vois où est le ravin, très bien, merci Ultear.

- Entendu, Hugues, tu peux venir si tu veux, dit la femme, envoyant un clin d'œil au conseillé.

- … J'arrive bientôt, répondit doucement celui-ci.

Le visage d'Ultear s'effaça bientôt dans les fresques murales et le silence reprit place. Jellal semblait écumer de joie :

- Ah, notre histoire avance d'un grand bond. Nous avons donc la localisation de leur satanée guilde. S'ils vivent bien dans une simple cabane, c'est qu'ils doivent avoir assez peu de fonds… Cette affaire devrait être réglée rapidement…

- Jellal ?

- Oui ? Qu'es-ce qu'il y a ? Tu as l'air pâle d'un coup Hugues.

- Je veux bien partir aider Ultear là-bas, mais j'ai une sensation étrange quand je pense à m'y rendre… Enfin, un mauvais pressentiment.

- Tu as peur, mais Ultear sera là pour te protéger, tu n'as rien à craindre.

- Je suis assez fort pour me protéger seul ! S'écria Hugues.


Jellal avala sa salive, devant la soudaine force de caractère d'Hugues.

- Simplement, ajouta-t-il j'ai comme l'impression de partit vers quelque chose de vraiment dangereux. Et me savoir loin de vous m'ennuie…

- Ah… Hugues, tu es si beau quand tu parles ainsi, ahah… Jellal se leva et posa un bras sur l'épaule d'Hugues, avant de se blottir contre lui, mais tu n'as pas avoir peur… Tu peux me contacter via Ultear, et un jour je t'apprendrai comment communiquer avec moi, où que tu sois…

- Je veux bien partir, mais sans vous, j'ai l'impression de courir vers la mort…

- Non, ne t'inquiète pas… Nous veillons sur toi, et puis…

- Mais pourquoi tu ne peux pas m'accompagner Jellal ? Qu'est-ce qui t'en empêche ? S'exclama Hugues.

Le maître de Crime Sorcière resta sur l'épaule de son ami quelques instants, avant de soupirer :

- C'est quelque chose d'encore flou pour moi-même, mais je te garantis que je pourrais peut-être sortir d'ici bientôt… Je ne l'ai jamais dit à personne d'autre que toi, mais il y a bien une raison pour laquelle je ne peux pas quitter mon bureau depuis la construction…

- Et tu ne veux pas me dire ?

- Non, pas maintenant, pas tout de suite. Je ne peux pas... Cette histoire d'yeux noirs, il faut la régler en priorité, même si la menace a l'air faible, je ne supporte pas l'idée qu'on veuille nous déloger d'ici. Cet homme disait que nous avions une semaine pour décamper. Cela fait quatre jours...

- … Alors tu me diras un jour j'espère… J'aimerais pouvoir te voir autre part que dans ce bureau mal éclairé.

- Oui, très bientôt. Il nous faut encore du temps. Et si tu veux que tout cela s'accélère, arrête de t'inquiéter, je t'en supplie.

Hugues sourit, embrassant la main de Jellal :

- Oui, pas de soucis là-dessus. Moi qui pensais que tu avait juste la flemme, ou que tu avais peur des gens. Je suis rassuré…

- Haha, non, les gens ne me font pas peur…

- Alors, qu'est-ce qui peut de faire peur ?

Jellal retourna la chaise d'Hugues vers lui et prit son visage dans les mains. L'autre l'embrassa immédiatement, confiant, et bientôt leurs souffles saccadés emplirent le bureau.

Leurs langues se collaient et ne se lâchaient plus, tandis qu'Hugues, animé par les récents évènements, frottait le dos de son maître avec passion – celui-ci émit quelques soupirs d'aise. Et leurs bouches rosées s'entrechoquaient plus vivement, jusqu'à ce que Jellal se retire :

- … Imaginer que je te perde, Hugues.

OOO