Chapitre 10 :

Gin et Tousen attendaient côte à côte, sans pour autant échanger un traître mot. Le métisse conservait un visage impassible qui tranchait bien avec le perpétuel sourire de Gin. La vue fit sourire Nnoitra, alors qu'il s'appuyait sur son arme et balayait le hall de son unique œil. Szayel sifflotait un air importé du monde humain. Autour de lui, s'étaient rassemblés Ulquiorra, Zomarie, Yammy et Hallibel. Le numéro 10 devait raconter une de ses histoires aussi stupides qu'absurdes. Seul Ulquiorra, par pure politesse, lui prêtait attention. Barragan semblait s'ennuyer à en mourir. Quant à Stark, il ne se déplacerait sans doute pas avant qu'Aizen lui-même ne soit là. Au moins, son pouvoir de déplacement instantané lui servait régulièrement. Et dans un coin, à l'écart, Grimmjow et Renji semblaient engagés dans une grande conversation à voix basse.

Nnoitra poussa un soupir de profonde exaspération. Comme ça, le shinigami deviendrait officiellement des leurs aujourd'hui ? Nnoitra avait pris énormément sur lui pour ne pas exploser de rage à la nouvelle. A la place, il avait acquiescé, d'un air pincé. Il laissa errer son regard sur eux, tout en imaginant ce qu'ils pouvaient bien comploter. Renji avait sur le visage une expression lasse et désabusée, mais, quand il regarda Grimmjow, un sourire discret la dissipa. Ils n'échangeaient pas de geste ambigu en public, mais la façon seulement dont la main du bleuté effleura l'avant-bras du shinigami en disait long. Nnoitra enfonça ses doigts crispés dans la fabrique de son pantalon. Ils avaient l'air détendus et heureux. Nnoitra se figea. Grimmjow... Heureux ? Oui, peut-être bien. Probablement. La simple pensée le fit grincer des dents. Lui, n'avait pas cette chance. Il pensait ne pas être doté de la simple capacité de goûter au bonheur. Tant de haine pour si peu de chose. Il ne s'en rendait même pas compte qu'il les enviait ; heureusement d'ailleurs, car il ne l'aurait pas supporté. Il était si concentré qu'il ne le réalisa pas quand ils le surprirent. Renji se pencha vers Grimmjow et lui glissa quelques mots à l'oreille. La seconde suivante, ils s'avançaient vers lui.

- T'as un problème ? Attaqua Grimmjow, sans plus de cérémonie.

Il ne lui laissa pas le temps de répondre.

- Déjà, tu rentres chez moi et maintenant tu nous espionnes ? Je te conseille d'arrêter ça, tout de suite.

Nnoitra émit un ricanement sourd.

- Alors comme ça tu lui as parlé de notre petite « entrevue » ? dit-il à Renji, sans prendre la peine de le regarder.

- Bien obligé... riposta le shinigami, sur un ton plus cynique que rancunier. T'as laissé des traces.

- Ooh je suis tellement désolé...

Nnoitra prit bien le temps de regarder la plaie sur sa tempe droite, puis se redressa et esquissa un pas vers lui. Aussitôt, Grimmjow vint s'interposer.

- Touche-le encore et je te bute.

- Remballe ta panoplie de prince charmant Jaggerjack... elle te va pas du tout.

Il se prépara à esquiver un coup de poing, voire un cero, mais Renji stoppa Jaggerjack.

- Grimmjow, laisse... Ce minable n'en vaut tellement pas la peine.

En cet instant, Nnoitra en vint à se demander lequel il haïssait à présent le plus. Maintenant que Grimmjow le protégeait, Renji ne se salissait pas les mains et il avait cette langue de vipère... La plupart du temps, Grimmjow était cru, violent, sans retenue. Sa voix se montrait parfois plus nuancée, insidieuse et cruelle, mais jamais doucereuse comme celle de Renji. Cette voix qui aurait dit « Je t'aime » alors que la pensée cachée derrière était « Je te tuerai dès que je le pourrai ».

- Il s'est vite adapté... songea Nnoitra.

Il allait répliquer quand Aizen fit enfin son apparition. Le brun sembla un peu étonné de trouver Renji, mais personne ne put déceler sa surprise.

- Comme ça, Jaggerjack ne mentait pas...

- Vous ne m'avez pas vraiment laissé le choix, rétorqua Abaraï.

Il lui sourit en retour et pencha sensiblement sa tête sur le côté, pour apercevoir la blessure sur son visage.

- Grimmjow non plus apparemment...

Renji ne le contredit pas. Après tout, qu'il sache que c'était l'œuvre de Nnoitra plutôt que celle de Grimmjow ne changeait pas grand chose. Peut-être valait-il même mieux qu'il pense que Grimmjow le traitait aussi mal qu'avant.

- Je veux vivre, dit-il simplement et il essaya de prendre l'air le plus coupable possible.

- Nous avons tous plus ou moins peur de mourir, ricana Sozuke, à mi-voix. Il n'y a aucune honte à le reconnaître.

Renji attendit encore une seconde après qu'il se fût tu. Il ne voulait surtout pas le couper. Trop d'arrogance aurait été malvenue, surtout avec ce qu'il s'apprêtait à déclarer. Il hésita un moment encore, puis se lança :

- Mais je ne prêterai aucun serment. Disons juste que tout recommence comme au « bon » vieux temps...

Sozuke conserva son visage serein. Il promena ses yeux calmes sur lui et, au terme d'un nouveau silence, il acquiesça finalement. Il s'était préparé à faire face à ce genre d'attitude. Il se rappelait de Renji comme d'un brave petit soldat obéissant, mais, à cette époque, le rouge le considérait comme le modèle à suivre pour devenir capitaine de division. Aizen véhiculait l'image du héros tranquille, intelligent, mais redoutablement efficace, et surtout loyal et entièrement dévoué au Goteï. Cette image s'était quelque peu ternie. Brisez les rêves d'un enfant, décevez-le, et il vous en tenait rancœur éternellement ; Aizen rit intérieurement.

- Je saurai m'en accommoder... Renji.

Grimmjow n'eut pas l'air d'apprécier la façon dont il prononça son nom. Ses mâchoires se contractèrent et il se déplaça près de Renji par réflexe. Cette attitude un peu protectrice passa inaperçue, sauf à Aizen. Le brun ne releva pas et reprit :

- ça tombe bien... J'avais du travail pour quelques-uns d'entre vous...

- Voilà pourquoi j'avais jusqu'à aujourd'hui... fit Renji.

- Tu me connais, Renji, répondit-il, d'une voix mielleuse atrocement désagréable. Je ne laisse jamais rien au hasard.


Renji laissa tomber sa tête en arrière. Les abdominaux de Grimmjow arrêtèrent sa chute, alors que ses mains reposaient, jointes, sur le torse du shinigami. Cette mission s'avérait d'un ennui mortel, pour l'instant en tout cas, mais Renji ne s'en plaignait pas vraiment. Il profitait du calme avant la tempête. Aizen les avait dépêchés auprès d'un relais construit sur la route conduisant au Goteï et ils étaient censés attendre jusqu'à ce qu'un groupe de nouveaux disciples s'arrêtent pour y dormir. Là, tout se compliquerait ; Aizen avait été on ne peut plus clair : aucun survivant. Personne ne devait s'échapper.

- Vous me rendez malades, maugréa Nnoitra, qui affichait une mine dégoûtée.

Renji défit l'étreinte de Grimmjow et se releva du rocher sur lequel il était assis, avec un soupir déchirant. Nnoitra n'avait cessé de se plaindre depuis leur arrivée à leur poste d'observation, il y avait déjà une bonne heure de cela. Avec lui, il avait amené un membre de sa fraccion, un certain Tesra. Ce blondinet l'idolâtrait et approuvait tout ce qu'il pouvait dire ou faire. Renji jeta un coup d'œil sur la route en contrebas. Toujours pas la moindre trace du convoi humain.

- Pourquoi t'es venu avec nous alors, si tu supportes même pas notre présence ?

Nnoitra leva les yeux, mais ils ne rencontrèrent que le dos d'Abarai.

- Je vais m'assurer que tu épargneras pas un de tes anciens « petits copains » le moment venu.

- T'as changé d'avis ? Je suis redevenu « innocent » maintenant ?

- Je n'ai pas dit ça... murmura-t-il en plissant les paupières.

Grimmjow l'interrompit :

- De toute façon, je le surveille déjà. Tu vois, Jiruga, on aurait vraiment pu se passer de toi...

Nnoitra eut un ricanement ironique.

- J'ai tendance à douter de ton efficacité... Tu le couvrirais, quelle que soit la faute qu'il puisse commettre.

- Tu me traites de traître ? Rugit Grimmjow. T'imagines que je vais aider ces saloperies de shinigamis à s'en tirer, juste parce que je baise l'un d'entre eux ?!

Renji serra les dents et se détourna. Il aurait aimé ne pas entendre ça. Grimmjow avait très bien pu jouer un rôle, mais ce n'était sûrement pas le cas. Les mots sonnaient trop vrais et ils collaient parfaitement à l'idée que Renji se faisait de la pensée de l'espada. Il le traitait comme un cas à part, mais leur relation ne changeait strictement rien à son aversion pour sa « race ». Abarai fit abstraction du petit rire mesquin de Tesra et tenta de recommencer quand il sentit l'unique œil de Nnoitra braqué sur lui, lui jetant un regard qui lui brûlait la peau.

- Taisez-vous. On ne peut rien changer maintenant, dit-il d'une voix atone.

- En effet, ricana Nnoitra. Les shinigamis ne sont plus très loin... ajouta-t-il et il approcha du bord de la falaise.

Renji se décala à l'instant où il arriva à sa hauteur. Il cogna doucement contre Grimmjow ; lui s'était glissé dans son dos sans même qu'il l'ait senti arriver.

- Red...

Rien qu'à la façon dont il prononça son nom, Renji comprit qu'il avait vu juste. Grimmjow pensait chacun des mots qu'il avait prononcés. Il s'enferma dans le mutisme, sans détacher son regard de la route, toujours aussi désespérément vide. Grimmjow n'insista pas. Sa main glissa sur son katana. Il ne pouvait pas le cacher ; il avait hâte que la chasse commence.

- Je peux les sentir.

- Moi aussi, renchérit Nnoitra. Comment on procède ?

- Chacun de son côté, répondit Renji du tac-au-tac.

- Je me doutais que tu dirais ça...

- Le problème sera plus vite réglé et puis... si tu ne nous fais pas du tout confiance, tu n'auras qu'à passer derrière pour compter les cadavres... termina le rouge, avec une moue agacée.

Il écarta les mèches de cheveux que le vent plaquait sur son visage, sortit son bandeau et le noua autour de son front, avant de rejeter sa chevelure en arrière. Tesra fit enfin entendre sa voix.

- Les voilà.

Renji parcourut aussitôt le flot humain qui se pressait autour du relais. En général, Rukia ne se chargeait pas d'escorter les nouveaux arrivants et elle ne quittait quasiment pas le Goteï. Pourtant, si Byakuya l'en avait chargée, elle n'aurait pas refusé. Elle n'était pas du genre à rechigner à la tâche. Renji n'aperçut pas celle qu'il cherchait, mais, à cette distance, il préférait ne pas se fier à sa vue. Il fut un peu choqué par la jeunesse de la plupart des disciples, de ces gens qui allaient mourir, presque gratuitement, juste parce qu'ils avaient accepté de rejoindre une cause à laquelle ils ne comprenaient encore pas grand chose et qui les dépassaient totalement. Il éprouvait des remords, avant même le fait accompli.

- Ce sera un jeu d'enfant, murmura Nnoitra, en se léchant les babines.

- Il n'y a aucun mérite à les tuer. Certains ne savent même pas tenir une arme, répliqua Renji, d'une voix aussi froide que le regard qu'il lui jeta.

Grimmjow était plutôt de l'avis de Nnoitra, mais, au moins, il eut la décence de garder ses réflexions pour lui-même. Renji l'apprécia, dans une certaine mesure. Après tout, c'était tout ce qu'il pouvait obtenir. Il suivit des yeux la foule des disciples. Un petit groupe, qui entra dans le bâtiment parmi les derniers, lui rappela sa propre bande d'amis d'antan. Il se secoua intérieurement. Non. Il devait les dépersonnaliser, en faire de simples cibles à abattre, sinon il n'arriverait jamais à les tuer. Il respira à fond.

- Histoire d'être sûrs que le ménage sera bien fait, commença Nnoitra, avec un sourire en coin, on va bloquer toutes les issues et les piéger à l'intérieur.

- Ce sera d'autant plus amusant qu'ils paniqueront ensuite... renchérit Tesra.

Renji ne trouva rien à dire d'autre que "ok". Sa voix était tranquille, presque sereine, à l'opposé total de ce qu'il ressentait. Au-dedans, c'était tout simplement le chaos. Jusqu'au dernier moment, un peu naïvement, il avait gardé l'espoir de pouvoir éviter le massacre, mais ses espoirs étaient désormais réduits à néant. Grimmjow le percevait et il se sentait d'autant plus mal qu'il ne pouvait rien y changer. Le mieux restait encore d'en finir le plus vite possible avec cette histoire.

- On attend quoi ? grogna-t-il.

Nnoitra se tourna vers Renji, avec un grand sourire, comme s'il s'apprêtait à lui accorder une faveur. En réalité, il s'agissait plus d'un cadeau empoisonné.

- C'est ton baptême du feu, shinigami. A toi l'honneur de donner le signal pour qu'on débute le carnage...

Il lui demandait en quelque sorte d'approuver les crimes qu'ils commettraient. Renji le ressentit de cette manière. Il baissa les yeux pour voiler un regard meurtri.

- Très bien... dit-il dans un souffle. Allons-y.

Ils se rapprochèrent discrètement des bâtiments. Les troupes devaient être éreintées et les lumières des dizaines de pièces s'éteignaient les unes après les autres. Renji se demanda comment ces gamins auraient tenu le coup s'ils avaient connu les entraînements et la discipline terrible du Goteï. Il regretta aussitôt cette pensée. La voix de Grimmjow le ramena à la réalité. Les trois arrancars étaient en train de se répartir les tâches.

- Renji et moi, on passe par l'entrée de derrière et on s'occupe des derniers étages en premier.

Nnoitra les considéra tour à tour avec suspicion. Finalement, il céda.

- Très bien... De toute façon, je vérifierai que le boulot a pas été bâclé...

Puis le groupe se sépara. Renji eut l'impression de se libérer d'un poids à la seconde où Nnoitra et Tesra disparurent de son champ de vision. Il offrit un petit sourire à Grimmjow.

- Merci.

- Je me suis rappelé que t'avais dit que les chefs dormaient aux étages supérieurs.

Ils contournèrent la bâtisse et parvinrent devant une large porte, qui se révéla plus difficile à fracturer que prévu. Pour n'alerter personne, ils décidèrent de passer plutôt par les fenêtres. Renji dénouait son bandeau pour en envelopper son poing, quand Grimmjow le stoppa.

- Tch ! Voyons, Red...

Et il passa son poing nu à travers la vitre, qu'il ouvrit de l'intérieur.

- Après toi...

Il essuya sa main ensanglantée sur son hakama. Renji s'empressa de se glisser à l'intérieur. Dès que Grimmjow le rejoignit, il attrapa sa main et noua son bandeau par-dessus les plaies. Grimmjow se moqua de lui gentiment, mais il apprécia cette marque d'affection.

- Alors tu vas m'aider à la retrouver... chuchota Renji.

Ses yeux brillaient, sans doute parce qu'il croyait vraiment la revoir. Grimmjow acquiesça et le devança dans le couloir vide et sombre. Ils se dirigèrent sur-le-champ vers le troisième et dernier étage.


Il ouvrit les yeux au son de cris en provenance du rez-de-chaussé les hurlements de terreur se multiplièrent si vite qu'il fût bientôt incapable de les distinguer. Ichigo se redressa brutalement et bondit hors de son lit. Dehors, la nuit semblait paisible, alors que dans la maison, le plancher et les murs paraissaient trembler. Des gens courraient en criant de détresse. Quelqu'un dévala des escaliers, sa chute s'achevant par un choc aussi sonore que violent. Kurosaki enfila ses vêtements en toute hâte, se saisit de son arme et sortit dans le corridor. Il buta contre un corps mou, mort. Le pauvre gosse avait eu la gorge tranchée net. Sa dépouille ne présentait pas d'autres blessures, comme si son meurtrier avait cherché à lui épargner autant de souffrance que possible. Ichigo progressa encore sur quelques mètres, jusqu'à ce qu'il entende des bruits de pas venant dans sa direction. Les hurlements lancés des étages inférieurs brouillaient leur son. Ichigo ne courut pas le risque de se retrouver nez-à-nez avec trop d'agresseurs. Aizen lui-même était peut-être présent. Il jugea plus raisonnable d'observer avant d'agir. Il remarqua un placard collé à la paroi du couloir et s'y tapit.

Les ennemis se rapprochaient. Ils courraient, l'un d'eux en tout cas et il ne tarda pas à s'arrêter devant lui. Ichigo écarquilla les yeux, incapable de croire qui se tenait là. D'abord, il eut envie d'exulter. Renji était bien vivant ; Rukia retrouverait enfin le sourire. Puis sa joie retomba d'un coup. Qu'est-ce que Renji faisait ici ? Le rouge semblait paniqué. Ses mains, ses vêtements, sa lame, jusqu'à son visage, étaient souillés de sang. Ichigo le détailla des pieds à la tête. Il fronça les sourcils à la vue de la tenue que portait son ami, une pâle, qui n'était pas sans lui rappeler celle des arrancars.

Renji se prit la tête dans les mains. Ses traits étaient tirés ; ses mains se mirent à trembler. Ichigo crut même qu'il se mettrait à pleurer d'une seconde à l'autre. Des pas résonnaient toujours. Le plancher craqua légèrement, alors qu'une autre silhouette approchait. L'homme passa une seconde sous la lumière d'une lampe qui pendait au mur et Ichigo put entrevoir un regard et une chevelure bleu électrique qu'il ne connaissait que trop bien.

- Jaggerjack...

Il crut enfin comprendre ce qui s'est passé. Grimmjow devait pourchasser son ami. Alors qu'il allait intervenir, Renji, au lieu de s'enfuir loin de Grimmjow, courut droit sur lui. Il l'agrippa.

- C'est de ta faute tout ça !

Il le lâcha soudain et leva le poing. Grimmjow le bloqua avec aisance. Il l'empoigna par les épaules et le plaqua contre la cloison. Ichigo retint son souffle. Il pensa qu'une bagarre ne tarderait pas à s'engager et plaça sa main sur le manche de son katana, prêt à intervenir. Le Renji qu'il connaissait ne tolérerait jamais qu'on le traite de cette manière. A coup sûr, il allait réagir et pas de la façon la plus pacifique qui soit. Ichigo attendit un peu. Le silence était retombé et, contrairement à ses attentes, le rouge ne se débattait pas. Il n'éleva même pas la voix quand Jaggerjack commença à l'engueuler comme un môme.

- Faut que tu te calmes ! Y a rien de grave, ok ?

Renji déglutit difficilement et promena sur lui un regard presque craintif, même s'il apparaissait tout de suite évident que ce n'était pas l'espada qui causait cette peur.

- Je les ai tués... gémit-il d'une voix plaintive. Bordel... Je les ai tués ! Des shinigamis !

Il voulut se défaire de la poigne de Grimmjow, qui l'en empêcha et le ramena en place. Ichigo, toujours plongé dans l'obscurité de sa cachette, voyait ses craintes se concrétiser. Il ne pourrait jamais avouer ce qu'il venait d'apprendre à Rukia. Mais la laisser croire que Renji était mort, alors qu'il n'en était rien, lui semblait tout aussi impossible.

- T'avais pas le choix. Tu sais qu'il nous fera pas de cadeau ! Tu préfères que ce soit ta tête ou la mienne qui tombe ?

Renji baissa les yeux.

- Non, non... Bien sûr...

Grimmjow eut un petit sourire et essuya rapidement les taches de sang qui maculaient le visage d'Abarai. Ichigo fronça les sourcils. Le geste était pour le moins étrange. Il réalisa que tout en fait l'était, leur proximité, leur regard. Ils semblaient accoutumés l'un à l'autre. Mais cette impression ne l'avait pas préparé à ce qui suivit. Il vit avec horreur Grimmjow embrasser son ami. Il en eut le souffle coupé. Renji répondit d'abord au baiser, jusqu'à ce que ses neurones se reconnectent enfin. Il repoussa alors l'espada, mais sûrement pas par dégoût.

- Merde Grimmjow ! Pas ici ! S'écria-t-il.

- T'as peur de quoi ? Rétorqua l'espada, visiblement contrarié.

- Je tiens pas à buter quelqu'un d'autre aujourd'hui !

Grimmjow eut un sourire étrange.

- Tu parles pas de moi, huh ?

Comme Renji ne répondait pas, de toute évidence un peu gêné, il poursuivit :

- Et après t'as des remords d'avoir buté les gars qui nous ont attaqués... Alors que t'aurais pas le moindre scrupule à t'en débarrasser juste parce qu'ils t'ont vu avec moi ?

Renji se retrouva à court d'argument. Il s'était piégé tout seul ; c'était marqué sur sa figure. Il détourna les yeux et murmura d'une voix à peine audible :

- M'énerves pas, Jaggerjack.

Le sourire de Grimmjow s'étira encore. L'espada rapprocha son visage du sien.

- M'excite pas, Abarai.

Le regard de Renji passa lentement de fâché à amusé. Il essaya de retenir un sourire irrépressible, échoua et rit doucement.

- Allez, lâche-moi Grimm...

Ichigo perçut nettement le soupir dépité de l'arrancar, tandis qu'il libérait le rouge. Celui-ci quitta son champ de vision. Il devait se rendre dans les salles à l'extrémité du couloir. Ichigo pensa aussitôt qu'il cherchait quelqu'un, Rukia ou lui-même. Mais pourquoi ? Sûrement dans le but de les protéger ou de leur expliquer la raison de son silence suite à sa disparition. Cependant, après la scène à laquelle il venait d'assister, Ichigo n'était plus sûr de rien. Et si Renji les avait tout bonnement trahis ?

Grimmjow balança un coup de pied dans le placard à ce moment-là et Ichigo crut qu'il était repéré. Finalement, l'espada rejoignit Renji. Les idées se bousculaient dans la tête de Kurosaki. Des questions trouvaient enfin leur réponse, alors que des nouvelles prenaient forme. Pour l'heure, il souhaitait juste se sortir du pétrin dans lequel il s'était fourré. Il ne prit pas le risque de quitter maintenant sa cachette. Les pièces au bout du couloir formaient un cul-de-sac. Grimmjow et Renji repasseraient forcément devant lui sous peu de temps. Leurs voix, du moins celle du shinigami, le prévinrent de leur passage.

- Tu sais... Je crois que je te préfère comme ça.

Grimmjow avait pris sa forme animale d'adjucha. Renji se pencha pour caresser la panthère.

- Tu l'effraieras moins si on la trouve et surtout... tu ne parles pas.

Le félin lui renvoya un regard courroucé, qui le fit rire, et se secoua pour chasser la main qui tapotait moqueusement sa tête. Avant que Renji ait pu protester, il poussa son museau contre son bassin et mordilla la bordure de son pantalon. Les joues du shinigami rougirent instantanément.

- Attends ce soir ! Je changerai pas d'avis !

Avec un grognement, Grimmjow partit devant. Ichigo pensa qu'il était sorti d'affaire, mais Renji, pour une raison inconnue, s'attarda. Tout à coup, son regard se braqua dans sa direction. Ichigo se figea en une fraction de seconde. Son corps était comme paralysé. Le rouge fit un pas, puis deux vers le placard et s'arrêta juste devant. Là, Ichigo entendit le sifflement meurtrier d'une lame qu'on dégainait et il voulut ouvrir la bouche pour crier. Il n'en eut pas le temps. Le zanpakuto transperça la porte et vint toucher le mur à quelques centimètres de ses côtes et de son bras, sans même l'effleurer. Le roux retint à grand peine un soupir de soulagement, en même temps que sa respiration, alors que l'arme était retirée de la fente et rengainée. Quelques secondes plus tard, Renji quittait enfin le couloir.

Ichigo patienta encore un peu et sortit enfin. Il tendit l'oreille. On se disputait en bas. Il se demanda si descendre était vraiment une bonne idée. Assurément non. La plupart des marches craquaient et c'était déjà miraculeux que ni Grimmjow, ni Renji n'ait senti sa présence lorsqu'ils étaient dans le couloir. Pourtant, Ichigo ne put pas résister. Il décida de tenter le diable et entama sa très prudente descente. Quand il atteignit les dernières marches, il s'immobilisa dans l'ombre. De là, il distinguait nettement quatre hommes, Grimmjow qui avait repris forme humaine, Renji, Nnoitra et un dernier dont le nom restait pour lui un mystère. Les deux espadas se faisaient face.

- Puisqu'on te dit qu'on en a pas laissé un seul...

Grimmjow était clairement agacé.

- Tirons-nous d'ici... murmura Renji, profondément mal à l'aise.

Grimmjow le prit par le bras et l'entraîna vers la porte, lorsque Nnoitra interpella Renji. Celui-ci préféra rester ; il ne voulait pas donner l'impression de craindre Jiruga.

- Rappelle-moi "Renji", c'était quoi ta division au Goteï 13 ?

- La 6ème...

- Je vois... et vous aviez une devise ?

Renji refusa de répondre. Il soupira. Son regard tomba sur ses mains sanglantes. Il l'en détourna, mais n'aperçut que son reflet dans une large flaque de sang sous ses pieds. Nnoitra ne comptait pas le laisser s'en tirer. Il insista.

- C'était pas... quelque chose à propos de "noblesse" et de "pureté" ?

Abarai releva brusquement la tête. Sans prévenir, il se jeta sur lui.

- J'vais te buter !

Tesra dégaina illico, mais Grimmjow se montra plus rapide et pointa sa lame sur sa gorge.

- Range ça, sale merde, ordonna la panthère.

Comme le blond n'obéissait pas, Grimmjow balança un cero sur lui. Tesra, touché au bras duquel il tenait son katana, le lâcha et ramena son membre blessé contre lui. Le cero lui avait laissé une belle plaie, mais pas incurable ; Grimmjow n'y avait pas mis trop de puissance. Nnoitra se débarrassa sans problème de Renji. Il se releva en époussetant ses vêtements, tandis que le rouge s'éloignait pour se calmer. Celui-ci l'entendit s'écrier dans son dos :

- T'avais rien à faire là-bas ! "Noble et pur", mon oeil !

Et il éclata de rire. Renji trembla de rage et préféra tenir sa langue. Il avait perdu le contrôle l'espace d'une seconde ; il détestait ça.

- Red, sois au-dessus de tout ça, lâcha soudain Grimmjow. ça appartient au passé. Alors qu'est-ce que t'en as à foutre maintenant ?

Son ton désinvolte aggrava l'état du shinigami, qui fut agité d'un rire très amer.

- "Tout ça" c'est ma vie ! Enfin... c'était ma vie avant que tu...

Il s'interrompit de lui-même, avant de dire quelque chose qu'il pourrait regretter, et quitta le bâtiment sans attendre.

- On dirait que quelqu'un va passer une sale nuit, ricana Nnoitra en regardant Grimmjow du coin de l'œil.

- T'es content de toi ?

- Extrêmement.

Il se rapprocha sensiblement du bleuté et lui chuchota :

- Tu te ramollis Grimmjow, parce que... tu l'aimes.

- ça t'a pas suffi la dernière fois ? répliqua-t-il tout bas, d'une voix menaçante. Tu veux que je t'apprenne la politesse devant lui ?

Il désigna Tesra d'un rapide signe de tête, avant d'ajouter d'un air narquois :

- On dirait que je suis pas le seul à avoir une pétasse.

- Désolé, mais je suis pas aussi primaire que toi. Je ne saute pas n'importe quoi. Et... même si je baisais ça, ce resterait toujours mieux que de baiser un ennemi.

- Ce que Renji n'est plus, souligna aussitôt Grimmjow, en appuyant bien sur chaque mot.

Sur ces mots, Jaggerjack sortit, rapidement suivis par les deux restants. Ichigo n'avait rien perdu de leur conversation plutôt agitée. Il essayait de reconstituer le tableau dans sa tête. A présent, le silence régnait. Il se remit debout, jeta des regards aux alentours ; il était seul.


J'ai hésité quant à l'attitude d'Ichigo, mais j'ai essayé de me mettre à sa place (c'est peut-être mon erreur xD) et je me suis dit : Non,
définitivement non, tu fonces pas dans le tas sans savoir ce qui t'attend xD Surtout que là, il aurait eu pas mal de difficultés à s'en sortir. (quoique... le héros s'en sort toujours, dit-on)

Merci aux lecteurs,

_ Acid Kin