Coucou ! Je vous aime ! Bises fois mille et merci pour les reviews !
Peneloo, merci !
Sweet and high at the break of dawn,
Simple tune that you can hum along too...
Une agrafeuse, des punaises, des punaises et des agrafes dans un curieux assemblage où je fus convaincu d'apercevoir la caricature du Christ... Bref, j'avais atteint le paroxysme de l'ennui. Je veux dire, j'en était venu à traîner ma carcasse mal fagotée dans un poste de police surchauffé où les gens se figuraient qu'une conversation devait immanquablement atteindre le niveau sonore d'un concert de Metallica, à mitrailler des agrafes sacro-saintes en désespoir de cause.
Le voisin conversait toujours dans son coin avec le père Greg et leurs visages avaient quelque chose de similaire dans leur expression commune d'indifférence cadavérique mêlée à une pointe de sérieux psychotique. En gros, leurs faces étaient la personnification des délires hitchcockiens les plus inavoués. Je dressai mon reflex devant moi et capturai les deux protagonistes dans un cliquetis mécanique généralement peu bruyant mais qui parvint toutefois à attirer leur attention sur moi. Ce n'était pas le but de ma démarche et je ne sus réagir devant la chorégraphie parfaitement synchronisée de leurs sourcils s'élevant de circonspection. C'était super bizarre à regarder. Je veux dire, on aurait dit qu'ils étaient parents mais plus dans le style Batman et Robin. En outre, je vais pas vous cacher qu'il était difficile de déterminer qui jouait Robin...
« Vous vous ennuyez ? » S'enquit poliment mon correspondant, l'air de se faire autant, si ce n'est plus, chier que moi mais avec lui fallait presque jamais se fier au manque d'expression faciale.
« J'ai dépassé le stade de l'ennui il y a quinze minutes quand le type là-bas [Je me tournai pour indiquer le coupable du doigt] s'est mis à fredonner la bande son du flic de Beverly Hills. C'était juste le summum du naze. »
Sherlock eut l'ombre d'un sourire tandis que son regard coulait un bref instant sur Greg avant qu'il ne déclare, comme pour me rassurer (si l'Antarctique avait quelque chose de chaud, cette chaleur se retranscrivit dans ses intonations traînantes) :
« C'est bientôt fini, ne vous inquiétez pas. »
« Mais je ne veux pas que ça finisse ! » Me plaignis-je d'une moue contrite. « Je veux mettre des gens en prison et tout ça ! Aussi, vous m'aviez promis de montrer au monde le génie de son unique et meilleur détective consultant ! »
« Meilleur détective consultant hein ? » Reprit le père Gregory, railleur.
« Eh bien vous préféreriez peut-être ''plus grand génie vivant que la terre ait connue'' ? » Nargua le brun d'un regard torve.
« Non merci. » Refusa l'inspecteur avec détachement.
Ne voulant pas perdre l'attention de mes interlocuteurs, je repris :
« Les gars, va falloir emprisonner quelqu'un là. Un intello est mort et je voudrais pas la ramener mais avec le taux de stupidité qu'il y a sur terre, le meurtre d'un intellectuel équivaut à un crime contre l'humanité. Plus, voudriez pas me montrer son cadavre ? A la fac ils nous en montrent jamais sous prétexte qu'on fait pas médecine légale ou quoi. »
Les deux hommes me couvèrent d'un regard perplexe avant que le Greg ne lâche à l'attention du voisin :
« Ce qui est sûr, c'est que vous l'avez, votre héritier. »
« Pour l'amour du ciel, épargnez-moi vos simagrées. » Siffla Sherlock, balayant sa remarque d'un geste de la main. « Et vous avez tout à fait raison, John. Il est temps d'aller faire miroiter mon génie dans les ténèbres de la bêtise environnante. »
« Ce qui signifie ? » Demandai-je, égaré.
« On va à la morgue. » Concéda le scientifique, empoignant mon bras droit avec sa galanterie d'antan.
« Elle est grande la morgue de chez vous ? » Questionnai-je derechef, heureux d'être enfin entraîné dans les rouages de leur quotidien.
« Sans fin. » Répondit le père Greg à ma gauche.
Ainsi encadré par mes aînés, je me laissai d'abord guider avec un ravissement insoupçonné. Nous traversâmes le bâtiment sous les saluts respectueux qu'adressaient les instances inférieures à l'inspecteur Greg, leurs yeux avides ne manquant pas de glisser sur Sherlock avec une curiosité frisant la fascination et moi, au milieu de ce beau monde, je pénétrai une dimension parallèle dont seuls les fantômes et les introvertis connaissaient l'existence. Passant du ravissement à l'hébétude, je constatai que loin d'être leur ombre, j'étais le fantôme vivant leurs existences par procuration. A travers eux, je découvris l'ampleur d'un monde bâti sur le professionnalisme, le respect et la valeur d'autrui. Je veux dire, si certains étaient tremblants de stress, d'autres à tapoter nerveusement sur leurs claviers ou occupés à faire comprendre leurs points de vue sur quelques sombres affaires avec plus d'énergie qu'il n'en faut, tous le faisaient avec une simplicité troublante, un léger étourdissant et un naturel empli d'une normalité incandescente. Une normalité toute en couleur, belle comme un cœur. Une normalité que même mes rêves n'auraient su concevoir. Ainsi était-elle, celle que je n'avais jamais eu la chance de rencontrer auparavant, celle qui préférait offrir ses charmes à d'autres plutôt qu'à moi. Seigneur que c'est beau la normalité ! Aussi, toutes ces choses qui m'étaient jusqu'alors inconnues, à moi qui avais pourtant presque tout vu, m'apparurent avec une clarté douloureuse. C'était cela la ''norme''. J'appris que vingt-deux ans durant, j'avais vécu enfermé dans un seul univers, celui formé par mon père, Harriet, Mike, Anbu et la bande à Poppy. Un univers à mille lieux de cette norme et dont l'absurdité toute entière me frappait à l'instant même. Un univers face auquel je tentais farouchement de ne pas avoir honte.
Ma figure chercha son point d'encrage, son seul pilier dans cet afflux massif de nouveautés et se dirigea incontestablement vers celui de mon voisin qui d'un calme indifférent, parcourait le dédale de couloirs se présentant à nous. J'aurais pas su dire ce que cet assemblage de courbes et aplats avait de si reposant pour moi. D'ailleurs, quitte à être sincère, je ne le sus jamais.
« Nous y sommes. » Déclara l'homme en question, ses yeux d'aveugle venant rencontrer les miens.
« Super ! » Me réjouis-je et ma voix avait soudainement des accents peu naturels.
Le regard d'abord neutre du détective vira à l'interrogation et je me détachai de lui pour poursuivre, le regard fuyant :
« Qu'est-ce qu'on attend ? Allons-y ! »
« Sherlock, je vais réserver les deux salles d'interrogatoire et escorterai moi-même monsieur Cook à son arrivée. N'oubliez pas que madame Baert est tout juste veuve, tâchez de la ménager et... »
« Si elle voulait qu'on la ménage, elle n'aurait pas assassiné son mari. » Coupa mon correspondant avec désinvolture.
« Ne vous emballez pas. Nous n'avons aucune preuve qu'elle l'ait véritablement tué. »
« Depuis quand doutez-vous de moi ? » Répliqua le scientifique avec dureté.
« Ma confiance en vous n'a aucune valeur devant un tribunal alors tâchez de vous tenir à carreau et ça vaut aussi pour toi John. » Clôtura sobrement le père Greg, son regard d'avertissement jonglant une dernière fois entre le voisin et moi-même avant qu'il ne se retire dans une autre enfilade de couloirs, s'éloignant de sa démarche fatiguée.
Je suivis la courbe lasse de ses larges épaules, surplombée par sa tignasse clairsemée de gris jusqu'à ce qu'elle ne disparaisse au détour d'un couloir. Le silence reprit ses droits, à peine perturbé par les bribes de vies s'agitant derrière les portes closes s'alignant le long des murs bétonnés. Ouah, pour le coup, j'avais plus la forme. J'savais pas trop ce qui me prenait mais tout m'apparaissait comme dans un film. Plus dans le genre de film où je n'étais pas censé figurer, voyez ? Z'allez peut-être me prendre pour un dingue (plus qu'avant j'entends) mais je me sentais réellement comme un ectoplasme sans consistance. Tous ces trucs de gens normaux et de monstruosités ambulantes me plaisaient pas des masses. Aussi, je me faisais l'effet d'être mort et il y avait comme un voile à peine perceptible entre moi et la réalité. C'est que cette vie-là ne semblait pas réelle. Elle ne se rapprochait en rien de ce que j'avais connu. C'était comme si toutes les douleurs que j'avais rencontrées, mes vêtements souillés et troués, la méchanceté des gens, cette faculté de cruauté inégalable baignant dans chaque homme et dont on ne pouvait décemment contester l'existence, étaient dédaignés par cet univers nouveau. Cette norme inconcevable. Mon univers ne pouvait décemment avoir coexisté avec le leur depuis tout ce temps. La conclusion étant : Soit ils jouaient tous parfaitement la comédie, soit mon passé n'avait jamais existé. Ce qui m'avait forgé n'était que brouillard et donc ipso facto, je n'existais pas. Le Sherlock se racla la gorge et je me retournai. Lui aussi, plus que tout le reste, semblait appartenir à un autre monde. Je me le figurais comme étant le personnage principal du film. Un film que je comprenais de moins en moins.
Ses yeux d'aveugle m'observaient avec une intensité étourdissante et derrière mon voile spectral, je m'étonnais qu'il puisse me voir. Mon correspondant ouvrit la porte de la morgue et patienta. Je m'y engouffrai. Les murs étaient blancs, le sol également et aux plafonds des lumières crues tentaient de me rendre aveugle. En face de nous brillait une paroi en métal d'où jaillissait une myriade de poignées. Un lourd parfum de détergents m'emplissait les narines. Je l'avalai et ce fut comme gober de la graisse.
« Cellule 105. » Indiqua le brun, son souffle chaud venant atterrir sur ma nuque.
Je longeai les cellules miniatures, mes doigts courant sur leurs petites portes dont la froideur finit de me glacer les doigts et face à l'élue, je me stoppai. Le voisin ouvrit le réfrigérateur mortuaire, son haleine polaire nous léchant momentanément le visage avant que n'apparaisse sous mes yeux fantomatiques, les orteils violacés de feu Baert, ses fines cuisses dont la teinte grisâtre laissait deviner la rudesse, ses testicules congestionnées, son sexe bleui abandonné au cœur d'une toison pubienne gelée, son torse délicat scarifié d'un Y boursouflé, suturé avec un professionnalisme qui ne rendait pas sa vue plus agréable à l'œil et enfin son visage figé d'horreur. Non pas que le père Baert semblait horrifié. Non. Il était comme endormi cependant ses traits étaient vraisemblablement paralysés pour toujours. Ils ne suscitaient rien d'autre qu'une gêne épouvantable. La ligne malsaine de sa bouche noirâtre, l'aspect à la fois sirupeux et desséché de sa peau, ses yeux clos étrangement creusés vers l'intérieur. Cette figure n'avait plus rien d'humain et pourtant. Mes doigts allèrent d'eux-mêmes rencontrer le marbre de la joue du mort, longeant sa mâchoire d'où fleurissait une barbe d'un jour sans vie pour s'arrêter sur son menton.
« Pourquoi l'a-t-elle tué ? » Demandai-je, ma main reprenant son chemin sur les sutures râpeuses couvrant le torse de celui qui fut un jour un scientifique.
«Cette solution était une mine d'or et il s'apprêtait, dit-on, à la répandre gratuitement. » Répondit succinctement mon correspondant, son corps ainsi que son intérêt tout entier semblant tourné vers moi.
« Elle l'a tué juste parce qu'il voulait faire un truc bien ? » Gémis-je.
Une plainte gutturale s'éleva de ma gorge tandis que le sang coagulé se brisait sous mes doigts.
« On va chercher l'amour partout et lorsqu'on l'a trouvé, il nous descend pour du fric. Pouvez imaginer ça ? A croire que le secret d'un couple soudé, c'est la dèche. Et encore, j'ai dit soudé, pas heureux. »
Je laissai le silence s'étirer, mes poumons se gonfler et le feu dans ma gorge s'éteindre. La chaleur de mes doigts avait réanimé le sang encroûté et v'là-t'y pas qu'à présent, j'en avais la main pleine. J'observai longuement la pâte gluante, d'un rouge boueux recouvrant ma paume dont la blancheur accentuait l'horreur du fluide vital avant de lever un regard stupéfait sur le brun comme je balbutiai :
« Elle avait pas à tuer ce type. Je dis pas que c'était un gars sensas', je le connaissais pas mais regardez-le. Il a pas l'air misérable ? J'l'aurais pas tué moi. Si c'était une histoire de pognon, ben j'aurais braqué une banque. Mais j'l'aurais pas tué. Pouvez le croire ? Même moi j'l'aurais pas fait ! Et j'étais pas marié avec ! Je dormais pas dans son plumard ni rien ! Ouah, je peux pas comprendre qu'elle ait tué ce pauvre intello ! Z'avez remarqué qu'on voit encore la trace de ses lunettes sur son nez ? »
Holmes me dardait toujours de ses iris glaciales lorsqu'il avança jusqu'à me faire face, s'emparant de ma main souillée pour entreprendre de la nettoyer à l'aide d'un mouchoir en papier. J'étais effaré. Des gens mouraient pour des broutilles et dans tout cela, je n'étais rien. Absolument que dalle. Les autres se permettaient d'avoir des univers bercés par le frais et envoûtant parfum d'une normalité rassurante, tous propres et biens rangés et où fort heureusement, les crimes faisaient figure d'abomination tandis qu'en revanche, pour ceux de mon acabit, ils n'étaient que l'extension d'un monde chaque jour un peu plus crevé. C'était totalement psychotique ce que je pensais là mais cela demeurait néanmoins vrai, n'est-ce pas ?
« C'est normal. » Déclara mon voisin, les yeux toujours rivés à ma main.
« Normal ? Vous déconnez ? »
« Chez nous autres peut-être que la normalité est une fable mais pour le reste du monde, la mort, le crime et la pauvreté sont des faits parfaitement normaux et inévitables. »
« Mais ils ont pas le droit Sherlock ! J'ai... Petit, j'ai toujours pensé que quelqu'un viendrait me chercher. Que parmi ces sept milliards de personnes, il y en avait au moins un qui ne pouvait pas faire semblant. Mais c'était pas vrai. Personne ne voulait jamais remarquer que la voisine arrivait à peine à nourrir ses quatre gamins, que son collègue de travail portait toujours le même costume relavé à outrance. Quand des types comme le père Baert décidaient d'ouvrir les yeux et de nous venir en aide, ça plaisait jamais à quelqu'un de l'autre côté. Pour une raison ou une autre, ils leur tombaient dessus. A croire que... » L'air me manqua, les yeux du brun avalaient les miens et je dus me faire violence pour poursuivre. Il me comprenait... je voulais qu'il me comprenne. Aussi avalai-je une goulée d'air bruyante et fébrile avant de poursuivre, les mots que j'avais tant voulu partager buttant sur mes lèvres dans un bruit humide :
« Ils ont essayé de me faire croire que c'était ''normal'' qu'il y en ait des qui souffrent toute leur vie sans avoir rien fait pour le mériter et d'autres qui souffrent moins. Qu'avec un peu de chance, si j'obtenais les bons diplômes, j'en ferais partie et j'aurais moi aussi le loisir d'ignorer cette bande de malheureux au destin dramatique. Et vous savez le pire Sherlock ? C'est que j'ai voulu devenir comme eux ! Fuir mon soi-disant destin, ignorer ma mère, mon père, ma sœur et tous mes proches ! Sauf que j'en suis incapable, j'en ai pas envie parce que c'est dégueulasse de refuser de voir les vrais problèmes d'une société et de mettre la faute sur le destin ou je ne sais quoi pour mieux dormir. »
« Et qu'allez-vous faire à présent ? » Demanda-t-il d'une voix si claire, si nette, qu'elle me traversa de toute part.
«J'sais pas. Je... Je crois que je voudrais… que je voudrais faire comme vous ou le père Baert. » Avouai-je. « Vous, vous seriez venu me chercher. Je sais que vous seriez venu. »
« Mais ? » Encouragea le voisin.
« Mais je peux pas. Je... je peux plus. »
Mon univers, notre monde, celui de Sherlock, mon père, Harriet, Mike, Anbu, la bande à Poppy et tous les autres déchus, avait depuis toujours coexisté avec celui des braves gens éclatant les frontières de la normalité, les citoyens honnêtes dont le salaire faisait office de mégaphone portant leurs voix jusqu'aux hauteurs de la pyramide sociale. L'atrocité d'une telle découverte m'avait été si douloureuse que j'en étais arrivé à douter de ma propre existence ainsi que de celle de tous mes proches pour la seule raison que je voulais croire en l'homme. Il ne pouvait avoir atteint pareil degré d'inhumanité. Il devait forcément y avoir une explication. Celle-ci étant que nous n'existions simplement pas. Ils ne nous ignoraient pas car il n'y avait rien. Nous fabulions ! Pourtant, c'était là que j'avais tort. Cette dualité existait et les gens dans la norme, bourrés de stabilité comme une dinde à Thanksgiving, s'en branlaient. C'était pas leur faute à eux et de toute façon, qu'est-ce qu'ils pouvaient faire ? Eux aussi ils devaient gagner leur croûte ! Et dans tout çela, ça leur effleurait même pas l'esprit que ben justement il y en avait des, qui la gagnait pas c'te croûte ! Cependant, aussi atroce cela soit-il : A l'impossible nul n'est tenu ! Nous étions anormaux, tant pis pour nous.
«Vous n'êtes plus un enfant, John. Nous savons tous deux de quoi ce monde est en partie fait alors trouvez une solution. Sinon, vous ne vaudrez pas mieux qu'eux. »
Sauf que justement, je valais pas mieux qu'eux. Moi, j'avais l'image de l'enfant au vomi imprimé sur les rétines et la pensée qu'il y en avait plein d'autres comme lui me rendait dingue. Je pouvais pas jouer au super-héros, jongler entre deux univers en totale opposition comme le père Holmes. C'était un génie et je n'étais personne.
« Je l'ai déjà trouvée. » Répondis-je en récupérant ma main, mon regard se détournant de celui de mon interlocuteur comme je m'éloignai du cadavre et du scientifique pour m'en aller rôder près des ustensiles de dissection.
L'alcool et la drogue. C'était tout ce dont j'avais besoin. L'unique solution à portée de mes forces restantes.
« La médecine. » Dit simplement mon correspondant.
Je me retournai pour l'observer, étonné. La médecine, pouvez croire ça ? Une fois ma surprise passée, je souris de toutes mes dents avant de mentir d'une voix rauque comme je m'en retournais à mes ustensiles :
« Oui, c'est ça. La médecine. »
Mes yeux s'arrêtèrent sur un scalpel d'une taille impressionnante et je m'en emparai pour le porter sous la lumière céleste du plafonnier. Ça me bottait pas mal. On avait besoin ni de couteau, ni de hache avec un truc pareil. Le type dans ''Shining'' aurait pas foiré son coup avec ça. C'était l'équivalence en arme blanche d'un coup de poing de Mike Tyson ou de lui, vous arrachant l'oreille.
« Ffuu.. ! Sûr que c'est pas avec ça qu'on tartine le beurre ! » Sifflai-je, admiratif comme je pivotai sur mon axe afin de faire face à mon interlocuteur. « Imaginez manger un steak avec cet engin ! A tous les coups, la table y passe ! »
« Ne pointez pas ce truc vers moi. » Recommanda froidement le voisin, les yeux rivés au scalpel.
« Z'allez pas me dire que vous avez les jetons ? » Rigolai-je tout en avançant d'un pas, celui-ci ayant pour effet de faire reculer mon correspondant.
« En tant que prince, je vous ordonne de déposer ce scalpel. »
« Rébellion ! » Tonnai-je en avançant d'un pas, Sherlock reculant d'un autre.
« John. »
« Môme Holmes. » Déclarai-je calmement tout en effectuant une troisième avancée.
«On ne vous a jamais appris qu'on ne tend pas ce genre d'ustensile vers un être vivant ? » Siffla-t-il, reculant d'avantage.
« Non, jamais. » Souris-je tandis que le dos du correspondant rencontrait le corps de feu Baert, celui-ci lui barrant ainsi le passage.
« Z'êtes dans la merde ! » Lançai-je, euphorique comme je plongeai sur le brun.
« John ! »
« En garde ! »
Le voisin bondit sur la droite et pris dans mon élan, j'enfourchai le tibia du mort, ce qui eut pour effet de m'arrêter net dans ma course. Le silence s'étendit quelques secondes durant avant que je ne lève des yeux ébahis sur le détective. La poitrine du père Homes gonfla tandis qu'il inspirait violemment, ses yeux d'aveugle virant à l'orage comme il rugissait :
« Vous êtes malade ! Vous auriez pu me tuer avec vos conneries ! »
« Mais j'allais pas le faire ! » Me défendis-je pauvrement.
« Bien sûr que si, espèce de dégénéré ! »
« Je vous jure que j'allais m'arrêter ! J'ai juste été pris dans mon élan ! »
« C'est ça mon épitaphe ? ''Il a juste été pris dans son élan'' ! » Gronda rageusement mon correspondant.
« Je suis désolé ! Je vous assure ! Pardon ! » Geignis-je, lâchant vivement le scalpel sans pour autant oser l'ôter du tibia qu'il traversait de part en part.
« Vous faites bien ! Parce que je vous jure que si vous aviez osé me tuer... »
Trois coups à la porte interrompirent le génie dans sa phrase et nous nous observâmes, pris de panique.
« Le père Greg va nous trucider... » Murmurai-je, aux rives de l'apoplexie.
« Il n'aurait jamais toqué. Cela doit être la veuve. » Répondit le brun sur le même ton.
« Encore pire ! »
« Taisez-vous ! »
« Mais vous avez vu ce qu'on a fait ? » Éclatai-je, la peur faisant dangereusement augmenter mon rythme cardiaque alors que j'indiquais le cadavre embroché des deux mains.
« Ce que VOUS avez fait ! » Corrigeait vivement Sherlock quand deux coups supplémentaires furent assénés à la porte, manquant ainsi de me faire régurgiter tripes et boyaux. « Allez lui sourire de l'autre côté de la porte. Je vais… Je vais trouver une solution. »
« J'y vais ! » M'exclamai-je alors que je me pressais vers ladite porte pour revenir brusquement sur mes pas afin de répéter : « Je suis vraiment désolé. »
« Ne refaites plus jamais ça. »
« Je vous le promets ! »
« Bien. Maintenant allez-y ! »
Je hochai la tête avant de me précipiter sur la porte. Une brève inspiration plus tard, je faisais face à madame Baert, veuve de son état.
« Bonjour ! Comment allez-vous ? » Souris-je.
« Mon mari vient de mourir. Monsieur Baert, je suis ici pour l'identification du corps. » Dit-elle pour toute réponse, son visage demeurant de marbre.
« Mes condoléances chère demoiselle ! » Répondis-je sans faire cas de son humeur qui siérait davantage à Voldemort qu'à l'émouvante veuve éplorée. « Entre nous, ne pensez-vous pas qu'il faut savoir voir le bon côté du veuvage ? C'est vrai quoi, la liberté est une chose magnifique. »
« Eh bien, j'aurais préféré que mon mari soit toujours en vie. »
« Et que la rose fut encore au rosier et que votre doux ami fut encore à vous aimer*... Je connais la chanson mais sincèrement, le couplet avec le beau jeune homme qui vous fait du rentre dedans est nettement meilleur. » Susurrai-je comme je me penchais sur son visage de glace.
Ouah j'avais le cœur qui pompait à toute berzingue et en regardant la bonne femme, ben j'arrêtais pas de voir le pied empalé de feu son mari. Pouvez croire ça ? Je veux dire, elle était quand même mignonne avec sa face d'enterrement (sans mauvais jeu de mot) et moi j'arrivais pas à me concentrer sur autre chose que le tibia d'un cadavre ! Je m'en allais poser mes mains sur sa taille quand elle m'en découragea d'un regard si dur qu'il me rappela sa douce condition de meurtrière sans remords.
« Hey yeux de braise, faut pas le prendre de cette façon. » Tentai-je, en reculant maladroitement. « Voilà ce qu'on va faire pour apaiser vos nerfs et votre conscience. Je vous invite à dîner, vous dîtes oui. Au resto, vous pleurez beaucoup et je vous tiens la main en hochant de la tête. Après quoi, on pourra tranquillement jouir des avantages de votre veuvage précoce. »
« Quels avantages ? » Siffla froidement la mère Baert.
« Horizontaux de préférence mais je n'ai rien contre la créativité. »
« Vous n'êtes pas en train de me proposer ce que je pense devant la morgue où repose le corps de mon mari ? » Questionna-t-elle en un sifflement méprisant.
Trois coups discrets furent frappés à la porte derrière mon dos et je retins de justesse un soupir de soulagement avant de reprendre sur un ton désapprobateur :
« A quoi pensez-vous que je pense, veuve indigne ? »
« Quel culot ! Vous êtes celui qui... » S'indignait la meurtrière quand je l'interrompis avec condescendance :
« Taratata ! Je ne mange pas de ce pain-là ! Vous pouvez vous estimer heureuse que je n'en touche mot à personne. »
« Mais qui êtes-vous au juste ? » Demanda-t-elle suspicieusement.
« Celui qui est chargé de vous conduire au cadavre de votre cher mari. Maintenant, si madame veut bien se donner la peine. » Répondis-je pompeusement comme j'ouvrais la porte de la morgue et lui cédais le passage.
La mère Baert claqua sèchement de la langue, son regard brillant de mépris coulant sur moi avant qu'elle ne se décide à obéir. Ah les gens ne voyaient jamais ce qu'on faisait pour eux ! Je lui emboîtai le pas, les yeux au ciel.
« Madame Baert, Sherlock Holmes. Navré de vous rencontrer en de pareilles circonstances. » Salua cordialement le scientifique, la voix chargée d'une émotion telle que j'en reportai vivement mon regard sur sa personne, désarçonné.
Je peux vous jurer sur la tête d'Harriet que je n'ai jamais menti entre ces pages (ou si peu). Aussi croyez-moi lorsque je vous dis que le père Holmes avait l'air déboussolé et même sincèrement peiné. Il s'empara de la main de la veuve pas commode avec une délicatesse frisant la vénération pour compatir, la figure froissée de chagrin :
« Je respectais énormément le travail de votre époux. Il était brillant, tout simplement brillant. Et quel grand cœur ! »
« Oui, c'était un homme bon. » Approuva la mégère avec un hochement de tête affirmatif comme elle serrait la main du voisin avec complaisance.
Du jamais vu ! Je portai mon regard sur mon correspondant pour revenir sur la veuve et enfin sur le mort recouvert d'un drap. Ahuri. Voilà le mot. J'étais ahuri.
« Pardonnez ma sottise ! Je vous accable de ma morosité alors que vous... » Se ressaisit le brun avec maladresse, comme il récupérait honteusement sa main.
« Ce n'est rien, je vous assure. Mon mari était aimé de tous et je suis heureuse d'en avoir la preuve chaque jour. » Déclara la tueuse d'une voix mielleuse.
« De tous ? Rien n'est moins sûr madame. » Releva le brun sur un ton où se mêlaient surprise et dédain, considérant la jeune veuve avec une hauteur telle que son interlocutrice en eut un sursaut désemparé.
« Comment cela ? » Balbutia-t-elle.
« Enfin madame, vous ne l'aimiez pas. On ne peut dès lors pas prétendre que feu monsieur votre mari était aimé de tous. » Exposa Sherlock, docte.
Reculant d'un pas, la mère Baert reconsidéra gravement le détective avant que son visage ne se recompose en un masque imperméable.
« De quel droit osez-vous ? »
« De celui qui m'est octroyé par l'état britannique, madame. En outre, vous n'avez pas nié n'avoir jamais aimé votre époux. Certes vous vous êtes indignée, mais vous n'avez en rien contredit mes dires. »
« Je ne vais pas m'abaisser à répondre à de telles inepties. »
« Alors permettez-moi de m'élever à votre niveau. » Déclara Sherlock sur le ton froid que je lui ai toujours connu, son attitude toute entière se modulant, son port altier venant éclore sur ses épaules basses et son échine quelque peu courbée. Ainsi mon voisin devint, à l'instar de Jekkyl cédant sous les assauts incessants de Hyde : le meilleur détective consultant du Royaume-Uni. Ma bouche s'assécha alors que je faisais face à un homme nouveau, un inconnu accaparant furieusement mon attention, débordant d'une aura de puissance brute.
« Vous prétendez aimer votre mari pourtant et alors même que nous devons procéder à une identification, ceci signifiant que monsieur Baert est peut-être toujours vivant, vous tenez sa mort pour acquis et parlez de lui au passé. Comme si vous étiez certaine que votre mari était tout à fait mort. En outre, à aucun moment vous n'avez posé vos yeux sur lui, ni ne vous êtes enquise de ce que j'ôte le drap recouvrant son visage. »
« Que sous-entendez-vous par là ? »
« Rien. Mes propos sont on ne peut plus explicites, madame. A présent, permettez-moi de procéder à l'identification. » Fit le scientifique tout en se penchant sur le corps leur faisant face afin de découvrir sa figure. « Est-ce bien monsieur Jacob Baert ? »
La jeune veuve jaugea durement le détective du regard, la ligne amère de sa bouche dénaturant ses traits au point que son visage ne fut plus qu'animosité et aversion. Une tension sans pareille s'abattit sur la pièce tandis que les deux protagonistes se défiaient avec une violence sourde.
« Est-ce bien votre époux ? » Répéta le brun.
« Oui. »
« Bien. » Approuva nonchalamment mon correspondant, recouvrant le cadavre avant de le glisser dans sa cellule pour finir par la refermer dans le silence le plus absolu.
Une fois cela fait, mon voisin reporta son attention sur la mère Baert, formulant de but en blanc :
« Nous savons tous deux madame, que vous avez assassiné votre mari. Cependant nous savons également que vous n'étiez pas seule. De ce fait et malgré votre acte abject, nous nous accorderons pour dire qu'il serait injuste que vous payez seule, un crime qui fut commis à deux. »
« Je souhaite voir mon avocat. »
« Je ne peux qu'approuver cette décision bien qu'elle ne vous exempte pas d'un long séjour en prison. » Approuva le génie avec une largesse ouvertement feinte.
« En prison ? Vous délirez monsieur Holmes ! » S'exclama la jeune veuve, acide.
« Il est notoire qu'un lieu renfermant en son sein des gens de votre espèce se nomme prison ou plus solennellement : établissement pénitentiaire. Toutefois et au détriment du pourquoi de notre présence ici, je serais heureux d'élargir avec vous mon vocabulaire médiocre. »
« Je n'ai pas assassiné mon mari. » Cingla froidement la veuve Baert.
« Admettons que ce soit le cas. De quel adjectif qualifieriez-vous une femme qui empoisonne son mari à petite dose durant des jours pour que le pauvre homme, à peine éloigné de la putréfaction intérieure la plus totale, s'en aille mourir dans un autre pays ? » S'enquit Sherlock avec le plus grand curieux, ses lèvres entrouvertes, ses yeux légèrement écarquillés et sa posture figée, dénonçant une attente effrontément sincère.
La mère Baert n'émit pas le moindre son.
« Soit. Je vous prie de bien vouloir me suivre, l'inspecteur Lestrade souhaiterait s'entretenir avec vous. » Clôtura le brun avec sécheresse comme il s'apprêtait à quitter la pièce.
« A quel sujet ? » Questionna la jeune femme, sa voix ayant quelque peu perdu de sa superbe.
« La confection de cocottes en papier. » Siffla sarcastiquement le scientifique. « Ne soyez pas stupide, je vous en saurais gré. »
Je fermai la marche tandis que le père Holmes et la Baert me précédaient, côte à côte, le pas mal assuré de la veuve dénonçant son tourment personnel. Pour ma part, nonobstant mon envie irrépressible d'observer le voisin comme une merveille ténébreuse, charismatique et brillante (Parce ce que c'est le mot. Son mot : brillant.) je me portais plutôt bien. Mon sang commençait à peine à s'échauffer, mon souffle à perdre toute haleine et mon cœur à tambouriner comme un tam-tam indien avant un assaut. En somme, je me détraquais lentement mais furieusement.
Au détour d'un couloir, nous rencontrâmes un homme escorté par deux agents en uniforme. Ceux-ci saluèrent promptement le brun avant de poursuivre leur chemin. Nous pénétrâmes dans une salle d'interrogatoire. Pour ceux que ça intéresse, sachez que ces machins sont exactement comme à la télé. Miroir géant tout brillant sur un fond gris miteux et pourri, non sans parler de l'odeur de sueur rance embaumant les lieux. Le père Greg se leva de la deuxième chaise que comportait la pièce pour saluer respectueusement :
« Gregory Lestrade, navré pour votre époux. »
« Ne vous donnez pas cette peine, votre collègue ici présent m'a déjà fait part de vos conclusions. D'après vous j'aurais assassiné mon mari ? » Rétorqua durement la veuve, dédaignant la main tendue du quadragénaire.
Invitant la mère Baert à s'asseoir, Gregory gratifia mon correspondant et moi-même, d'un regard lourd de sous-entendus comme il poursuivait sur un ton détaché :
« Bien, cela nous évitera de vains détours. En effet, notre second suspect ayant un alibi sans appel puisqu'il tenait une conférence devant une centaine de personnes au moment du décès de monsieur Baert, il ne nous reste donc plus que vous. Oserais-je m'enquérir de ce que vous faisiez lundi dans l'après-midi ? »
« Je travaillais. »
« Je suppose que des témoins peuvent en attester ? »
« Vous supposez bien. »
« J'en prends bonne note, madame. » Déclara-t-il de sa voix fatiguée comme il relevait effectivement les dires de la veuve dans un dossier. « Parfait. Néanmoins et croyez bien que je n'y prends aucun plaisir, je me dois de vous le demander une seconde fois : Avez-vous tué monsieur Baert ? »
« Non ! »
« Vous m'en voyez ravi, vous êtes donc en parfaite santé. » Fit nonchalamment l'aîné, refermant le dossier devant lui pour se tourner vers Sherlock : « Je vous laisse reconduire madame. »
L'inspecteur quittait son siège lorsque la mère Baert demanda, déstabilisée :
« Comment cela, je suis en parfaite santé ? »
Reportant son regard sur la jeune femme, l'homme de loi parut surpris de la voir encore assise.
« Après expertise, il semblerait que la substance utilisée pour empoisonner votre mari soit extrêmement nuisible. Il n'existe aucune manière de la manipuler sans risque, si ce n'est en laboratoire. Le tueur en a donc probablement ingéré, absorbé ou inhalé. » Expliqua le détective, ses yeux acier braqués sur la veuve.
« Je n'ai pas tué mon mari. »
« Parfait. Sortez d'ici et survivez. »
« Vous n'avez pas le droit de faire ça ! »
« Faire quoi au juste ? Rendre sa liberté à une jeune veuve innocente ? » Releva calmement le père Greg.
Mes yeux scrutèrent la mère Baert. Vrai qu'elle semblait sur le point d'exploser ou quoi. Ses poings étaient serrés sur ses cuisses, la rage tempêtant en son sein la parcourant en de subtils tremblements.
« Je n'ai pas peur. » Cracha-t-elle farouchement.
« Cela est très bien pour vous madame. Toutefois, sachez que si le complice du tueur, que vous n'êtes pas, n'avait pas eu pour but de le trahir, il aurait averti celui-ci des risques encourus lors de la manipulation du produit. Or, je doute qu'il ne l'ait fait n'est-ce pas ? » Exposa le scientifique.
« Comment voulez-vous que je le sache ? »
« Vous ne le pouvez pas. Cet entretien est clos. On vous sera reconnaissant de ne pas quitter le pays. » Conclut négligemment l'inspecteur avec un geste agacé de la main.
« Pourquoi ? »
« D'une part, pour voir si vous survivez. » Répondit simplement Sherlock.
« D'autre part, pour vous avoir sous la main lorsque nous obtiendrons les résultats d'analyse de nos confrères belges. » Ajouta Gregory, ennuyé.
« Des analyses ? »
« Celles de votre cuisine. Si, comme vous l'affirmez, vous n'avez pas empoisonné votre mari, nous n'y trouverons aucun résidu chimique. »
« Vous avez un mandat pour pénétrer chez moi ? »
« Nous non, mais ce n'est pas le cas de nos amis belges. »
La figure de la mère Baert était décomposée. J'aurais presque eu de la peine pour elle. Presque parce qu'on faisait pas plus grande mégère sur terre et aussi parce que c'était quand même une tueuse. Je n'éprouvais de pitié que pour les tueurs de série télévisée, et encore, fallait qu'ils soient canons. Non, moi ce qui m'émouvait en cet instant, c'était le duo surnaturel que formaient le voisin et Gregory. Ouah, j'en avais la gorge sèche ! La simplicité avec laquelle ils cédaient la place à l'autre pour accabler d'avantage leur proie commune, cette sorte d'entente parfaite, cette symbiose impitoyable ! Incroyable. J'avalai une goulée d'air, peu conscient d'avoir au préalable retenu ma respiration et observai l'extraordinaire ancré dans l'événement se déroulant sous mes yeux. Des super-héros avais-je dit plus haut ? Eh bien, passant outre la sorte de sarcasme imbibant ces paroles jadis sincèrement mesurées, je le pensais. Ils étaient... héroïques. Pouvez croire que ça me plaît pas plus qu'à vous de lire un truc aussi crétin ! Mais c'était ce que je pensais à l'époque et ce que je pense toujours aujourd'hui : Grégory Lestrade et Sherlock Holmes sont des putains de super-héros. M'enfin bon. La môme Baert était déboussolée. Ses yeux couraient sur le père Holmes qui semblait plus enclin à lui venir en aide qu'une poignée de porte et le père Greg qui lui, semblait s'en foutre royalement.
« D'accord. » Émit faiblement la jeune femme, ses doigts se recroquevillant d'avantage sur eux-mêmes.
« Je ne sais à quoi vous donnez votre assentiment, madame. » S'étonna le père Greg.
« Je souhaiterais rédiger ma déposition. »
« Faites seulement. Lestrade, donnez donc votre stylo bille et une feuille de papier à cette jeune femme. » Concéda négligemment le scientifique.
L'inspecteur obtempéra en silence et nous demeurâmes parfaitement silencieux au cours de sa rédaction. Par moment, les rétines du génie venaient à s'opposer aux miennes et sans mot dire, nous nous observions. Je savais qu'il n'y avait là qu'un regard sans arrières-pensées mais tout de même. Moi, je pensais énormément. A tout, à rien, mais à lui surtout.
« J'ai terminé. » Déclara la veuve, repoussant des deux mains la feuille lui faisant face.
« Souhaiteriez-vous passer un appel avant que l'on ne vous conduise en garde à vue ? »
« Non. »
« Soit. » Souffla Gregory avec fatigue, saisissant son téléphone comme il appelait :
« Une escorte et une équipe médicale pour une entrée en garde à vue. »
Il raccrocha. Le silence s'abattit à nouveau sur la pièce alors que nous patientions de concert, Baert la tête baissée, Gregory l'esprit ailleurs, Sherlock l'esprit à ma guise [ah je connaissais pas ce sens de « à ma guise »] ndb (moi non plus haha) nda et le mien à la sienne. Lorsque l'escorte se présenta, la mère Baert se leva et les suivit sans mot dire. A peine fut-elle dehors que Sherlock se tournait vers le père Greg, suffisant :
« Je vous l'avais dit que ça marcherait. »
« Cela n'a pas été aussi simple que prévu mais vous aviez raison. » Concéda l'inspecteur, un sourire en coin.
« Attendez, qu'est-ce qui a marché ? » Questionnai-je, perdu.
« Eh bien, Sherlock était certain que la veuve et le confrère de Baert avaient conspiré pour anéantir le pauvre homme et profiter de sa trouvaille vu qu'il ne comptait pas la rentabiliser. Mais il n'avait toutefois aucune preuve pour attester ses dires et les officiers belges ne sont pas aussi serviables que nous l'aurions souhaité. On a donc tout misé sur le bluff. »
« Vous avez menti ? » M'exclamai-je, stupéfait.
« Pas vraiment. Nous nous sommes seulement avancés à dire des choses qui devaient de toute façon être faites mais qui ne sont encore qu'au stade de projet. » Se défendit mollement le détective.
« Oui, les autorités belges auraient collaboré à un moment ou un autre. Cependant, vu la longueur de ce genre de procédure, Baert et Cook, le collègue en question, seraient déjà devenus riches. » Renchérit platement Gregory.
« Vous... Vous avez bluffé comme des dingos. Ouah, un truc formidable ! » M'extasiai-je, mon enthousiasme étant tel que j'en butai sur certains mots. « Et elle qui était toute déboussolée et vous qui étiez tout... géants et impressionnants. Ouah ! Z'êtes vraiment des barjots. »
« C'est un compliment ? » Intervint le quadragénaire, amusé.
« Je le sais pas moi-même. » Ris-je. « Mais ce qui est sûr, c'est qu'il faut qu'on fête ça ! »
« Ne compte pas sur moi, je bosse. Mais Sherlock est parfaitement libre. »
« Vous ne connaissez pas mon emploi du temps, si je ne m'abuse. » Fit froidement remarquer l'intéressé.
« Vous ne vous abusez pas. Maintenant, allez vous amuser et n'en parlons plus. » Rétorqua l'inspecteur, empoignant le dossier ainsi que la déposition, sur le départ.
« Je... » Commençait le brun lorsque je l'interrompis en une imitation bancale de sa voix :
« Je suis une canaille. Les petites canailles de mon espèce ne font pas ce genre de choses. Je vais aller recompter mes chaussettes, c'est plus utile et bénéfique. »
« Ne commencez pas. » Avertit sombrement le voisin mais j'étais lancé et vous savez bien que quand je suis lancé, on peut plus m'arrêter.
« Après cette activité fort gratifiante pour mon environnement personnel, j'entreprendrai de lire un bouquin aussi gros que ma tête. Car il est notoire que les canailles comme moi adorent lire des briques super lourdes pendant des heures et des heures ! » Poursuivis-je en adoptant la gestuelle rigide du génie.
« Watson. » Siffla dangereusement mon correspondant.
« Quand j'aurai un torticolis d'avoir trop lu, je m'adonnerai à l'activité chérie des canailles depuis des millénaires : rouspéter. Il n'existe sur terre homme plus habile que moi, Sherlock Holmes, lorsqu'il s'agit de rouspéter. Je rouspète comme si ma vie en dépendait. » Discourus-je d'une voix traînante, l'air désabusé et nonchalant.
Le père Holmes était sur le point de craquer et d'accomplir un acte anonyme que mes cellules toutes entières redoutaient quand un rire rauque s'éleva. Nous nous tournâmes comme un seul homme vers l'inspecteur pris dans un fou rire redoutable. Sa figure d'ordinaire grise et fatiguée était recouverte d'un rose surprenant et ses membres n'avaient, à ma connaissance, jamais été aussi sollicités. Il tremblait de toute part, tentant en vain de se ressaisir avant de repartir dans un fou rire plus saisissant encore. Sherlock et moi-même, ayant franchis les frontières de la surprise absolue, demeurions interdit, les bras ballants. Quand notre aîné parvint à redevenir maître de lui-même, son seul commentaire fut, tandis qu'il prenait la porte :
« Vous êtes malades. »
Son rire rocailleux raisonna encore lorsque la porte se referma sur lui. Rencontrant le regard du scientifique, je lançai :
« On y va ? »
« Je vous suis. »
* A la claire fontaine hahaha
Dites-moi quelque chose ! Les reviews c'est coooool !
A plus !
A.
