CHAPITRE IX . Le Miroir


La nuit fut courte, mais remplie de tourments.

Et lorsque les premiers rayons du jour illuminaient la cime des grands arbres, Aragorn revint sur leur Talan, les yeux gonflés et cernés de noir, les bras ballants. Mais malgré la fatigue apparente sur son visage, il y avait quelque chose de Royal chez lui, une démarche, une attitude, Dùen ne sut pas dire avec précision.

Il s'arrêta finalement devant la Communauté qui émergeait lentement, le silence avait été lourd, pesant et tous regardèrent le nouveau dirigeant du groupe avec un mélange d'attente et d'appréhension.

- Nous pouvons passer à travers Lòrien, puis il se tourna vers Legolas et hocha la tête, l'accès à Caras Galadhon nous a également était autorisé.

Une vague de soulagement traversa Dùen, si bien que ses jambes flageolantes lâchèrent sous son poids alors qu'elle soufflait d'apaisement. Une poigne sous son épaule la souleva avant même que ses genoux n'aient touché le sol, elle leva les yeux, surprise de trouver Rùmil, frère du Capitaine des Gardes des frontières. Ses yeux étaient à la fois étrangement doux et inquiets, et dans un souffle il prononça :

- Sìdhil—...

Elle ne comprenait ce qu'il venait de lui dire, mais lui-même parut surpris de ce qu'il avait articulé, comme si les mots lui avaient échappés. Son visage garda cette même expression d'étonnement pendant quelques secondes, pétrifié. Puis, il finit par la lâcher lentement et s'inclina presque avec précipitation.

Rùmil avait fait un pas en arrière, mais il continuait tout de même de la fixer pendant un long moment, engendrant chez Dùen un soudain malaise ; qu'avait-elle bien fait pour qu'il la fixe ainsi ? Elle n'eut pas le temps de réfléchir à la question, puisqu'elle se dépêcha d'aider Aragorn à soulever Legolas. Son visage était pâle, le contour de ses yeux gris, et son front perlait de sueur. Il ne disait rien, mais il ne faisait aucun doute que le Poison s'était répandu et commençait à drastiquement l'affecter. La Semi-elfe souleva son épaule et encadra son tronc avec son autre main, le maintenant tant bien que mal sur pieds. Haldir arriva à son tour et observa l'elfe de la Forêt Noire avec attention avant de prononcer froidement :

- Nous n'avons pas de temps à perdre, rejoignons Caras Galadhon.

Gimli fut le premier à s'avancer, en bougonnant. Pourtant, le bras du Capitaine de la Garde le stoppa sèchement, et il le toisait avec méprise et dégoût.

- L'accès à Caras Galadhon vous a été autorisé, Nain, sous une condition...

D'un geste à la fois fluide et sévère, il sortit de sa manche un épais bandeau de tissus noir. Devant le regard interrogateur du Nain, il continua d'un ton glacial :

- Je serai contraint de vous bander les yeux afin de procéder à la Capitale.

Un ange passa dans la Communauté alors que le visage de Gimli se décomposa, pour enfin prendre une allure outrée.

- Je ne suis pas un voleur ! S'exclama-t-il en agitant les bras dans tous les sens.

Boromir s'avança à son tour, ne cachant pas son mécontentement :

- Gimli est un membre de la Communauté, comme nous tous.

Le Rôdeur intervint également, les lèvres pincées :

- Le Capitaine Haldir fait de son mieux pour nous laisser passer en Lorìen...

Il jeta un regard furtif en direction de son ami, Legolas, qui n'avait rien dit depuis l'aube. Gimli sembla avoir suivi son regard puisqu'il pointa l'elfe de la Forêt Noire du doigt :

- Je traverserai cette Maudite Forêt les yeux bandés, seulement s'il fait de même !

Dùen ne manqua pas les airs agacés de Haldir et Aragorn à ces paroles, mais surtout le regard noir que Legolas lança au Nain. D'une voix rauque et sombre il articula :

- Je suis chez moi ici, chez les miens, parmi les arbres, de leurs racines jusqu'aux branches ; et vous voulez que j'ai également les yeux bandés ?

Ses sourcils se froncèrent alors que le Nain croisa les bras sur sa large poitrine avant de se laisser tomber lourdement sur les planches de la Talan. Il demeura assis là quelques minutes, dans un silence de mort, avant de décréter fermement :

- Je n'avancerai pas tant que l'elfe n'aura pas les yeux bandés lui aussi !

Aragorn se pinça l'arête du nez avec agacement, tandis que les lèvres de Haldir tremblèrent légèrement en une amère grimace. Tous les regards se tournèrent vers Legolas, dont les yeux noirs contrastaient drastiquement avec la pâleur de son visage.

- Il n'en est pas question, finit par rétorquer l'elfe en s'écartant de Dùen.

Il avait repoussé son bras si vite, qu'elle faillit basculer en arrière. Elle le toisa un instant, presque surprise qu'il puisse tenir tout seul. Le Nain souffla avant de détourner la tête.

- Laissez-moi ici, alors, nous nous rejoindrons de l'autre côté de cette Maudite Forêt.

- Non, intervint sèchement Aragorn, nous demeurons ensemble, jusqu'au bout, telle avait été la volonté du Conseil.

- Grand-Pas a raison.

Tous se tournèrent vers Frodon, et furent surpris de trouver un air sévère peint sur son visage, d'habitude doux et enfantin. Il fixait Haldir avec rigidité.

- Maître Gimli a été, comme nous autres, sélectionnés par le Seigneur Elrond, à Fondcombe. La Communauté ne peut être séparée ; vous nous laisserez passer tous ensemble, ou nous ne passerons pas.

Il maintenant son regard autoritaire vers Haldir, et Dùen fut encore une fois impressionnée par le courage du Hobbit. Le Capitaine de la Garde soupira avec exaspération.

- J'ai reçu des ordres, rappela-t-il froidement, le Nain ne peut entrer qu'avec les yeux bandés.

- Tout cela est ridicule ! Grommela Gimli en levant les bras au ciel.

- Acceptez le bandeau, ne nous retardez pas, gronda Legolas.

Sa voix était rauque et dure, et la Semi-elfe fut surprise de l'entendre parler ainsi ; ses poings étaient clos et ses muscles tendus. Un silence de malaise s'installa et Gimli le provoqua de nouveau :

- Vous l'acceptez, et je l'accepterai.

- Il est blessé, Gimli ! Intervint Dùen en brandissant son bras dans la direction de l'elfe.

Elle ne manqua pas l'expression agacée naissante sur le visage de Legolas, mais avant qu'il ne puisse ajouter quoique ce soit, elle déclara :

- J'aurai les yeux bandés.

Tous les regards se tournèrent vers elle, et pendant un instant, le Nain parut à la fois confus et empli de regrets. Il se mit à secouer la tête dans tous les sens, les yeux écarquillés.

- Mais, l'amie—...

- Je suis une elfe également, n'est-ce pas ? Le coupa-t-elle.

Mais en voyant son air partagé, elle ajouta vivement, comme soudainement piquée au vif :

- À moins que mon sang dilué ne me rende inéligible ? Avait-elle craché avec dégoût.

- Ne rentrez pas dans son jeu, Dùen, interjeta Legolas avec mécontentement, il n'en est pas question !

- Cessez !

Dùen sursauta malgré elle, derrière eux, Aragorn était plus qu'agacé, ses yeux cernés et sévères oscillèrent rapidement entre elle, Legolas et le Nain, toujours assis contre l'épais plancher de la Talan.

- Gimli, Dùen, vous prendrez donc le bandeau, ordonna-t-il un ton plus bas.

La Semi-elfe s'avança pour se faire bander les yeux, sans discuter, mais on la retint sèchement par le bras. Legolas lui lança un regard noir avant de fixer de nouveau le Dunedain :

- Aragorn—...

Le Rôdeur le coupa d'un vif geste de la main et implora presque :

- Nous avons assez perdu de temps.

Il ne faisait aucun qu'il mentionnait là l'état aggravé de l'elfe ; chaque minute était devenue, pour ainsi dire, précieuse. Et ça, Dùen l'avait bien compris.

Elle s'avança alors que la main de Legolas glissait le long de son avant-bras, pour la quitter totalement. Haldir avait un bandeau noir dans la main et l'observait étrangement, et ce n'était pas le première fois. Alors qu'elle tournait la tête, elle voyait que la plupart des gardes avaient cette même lueur dans les yeux, quelque chose que Dùen ne put décrire avec précision. Il y avait cette familiarité dans leurs regards, et elle ne sut d'où un tel sentiment pouvait provenir.

Mais le regard de Rùmil, lui, était totalement différent. Si intense que cela la mettait mal à l'aise. Qu'avait-il à la toiser ainsi ?

On se racla la gorge à côté d'elle, Gimli la regardait presque honteusement et balbutia avec maladresse :

- Je suis désolé, l'amie...

Elle secoua la tête, et lui sourit presque. Avant que le bandeau noir ne soit collés à ses yeux, elle s'autorisa un dernier regard en arrière. Il n'était toujours pas là. Gandalf.

Et alors que le bandeau la plongeait dans l'obscurité totale, elle se mordilla la lèvre inférieure. Il fallait se faire à l'idée qu'il ne reviendrait pas.

- Je souhaite que l'on me bande les yeux également.

Elle se tourna instinctivement vers l'origine de la voix ; il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait là de Frodon. Un court silence s'installa durant lequel Dùen entendit du mouvement, des pas légers sur le plancher.

- Nous devrions tous avoir les yeux bandés, continua Frodon, si un ou deux membres de la Communauté est désavantagé, nous devrions tous l'être également.

- Frodon a raison, s'éleva la voix fatiguée de Boromir, que l'on m'apporte un bandeau !

Un soudain tumulte se fit entendre sur la Talan, et il semblait alors que tous portaient alors un bandeau sur leurs yeux.

Dùen sursauta alors qu'on la saisit par l'épaule ; ce n'avait pas été un geste brusque ou sec, mais elle ne s'attendait pas à un tel contact, trop occupée à écouter ce qu'il se passait autour d'elle. Lorsqu'elle eut frémit, la poigne dans le haut de son bras s'allégea instantanément. La voix froide de Haldir résonna près de son oreille :

- Je vais vous confier à mon frère, Orophin.

Dùen n'eut pas le temps de dire quoique ce soit, puisqu'il ajouta :

- N'ayez crainte, il vous guidera avec aisance parmi la forêt jusque la Capitale.

Elle hocha la tête, et une autre paire de mains saisit son bras gauche avec attention et douceur.

- Je suis Orophin, ma Dame, énonça une voix grave mais douce.

Sur ces mots, il l'a tira légèrement en avant, et ils commencèrent à marcher. Derrière elle, Dùen pouvait entendre les Hobbits murmurer nerveusement, et Aragorn et Legolas échanger une énième fois des mots inintelligibles et chantants. Ils marchaient lentement et elle remarqua que Haldir avait raison ; Orophin la guidait confortablement sur les Talan et larges branches.

- Vous parlez Westron, Orophin ?

- Un peu, ma Dame, mais seul Haldir sait très bien communiquer dans ce langage.

- Vous me paraissez pourtant doué, commenta Dùen.

Il la maintint en place alors qu'elle trébucha en avant. Il ne dit rien, mais elle sentit le rouge lui monter aux joues, et la honte l'envahit soudain.

- Vous devez être fatiguée, se contenta-t-il de dire et l'embarras de Dùen ne fit qu'augmenter.

Et alors qu'elle ne dit rien, il ajouta à voix basse :

- La Dame nous a avertis de votre venue, Dùen.

- La Dame ? Répéta-t-elle.

- Dame Galadriel, Maîtresse de la Lòrien, expliqua-t-il, elle vous a vue dans son Miroir.

Un silence s'installa alors que l'information montait jusqu'au cerveau de la Semi-elfe, elle se tourna vers son interlocuteur, même si ses yeux gris demeuraient bandés.

- Un... Miroir ?

Elle repensa à sa discussion avec Legolas la veille, et elle continua presque dans un chuchotement :

- On m'a parlé d'un... Anneau de pouvoir, mais pas d'un Miroir.

Elle sursauta et émit un son de surprise alors que deux bras forts la soulevèrent par les aisselles ; on la reposa un mètre plus loin, sans doute devait-il y avoir un passage démuni de passerelle. Elle reprit un souffle tremblant alors qu'Orophin saisit son bras de nouveau.

- Je suis navré, j'aurais dû prévenir.

De son autre main, Dùen balaya ses excuses et secoua la tête.

- Vous allez la revoir.

Ses mots avaient été si bas, que Dùen ne l'avait presque pas entendu ; elle tourna vivement la tête dans sa direction, les sourcils tellement relevés qu'ils devaient dépasser du bandeau noir.

C'était ce que la voix, ce que Dame Galadriel lui avait dit quand elle était entrée en Lòrien, quelques heures auparavant. « l'heure des retrouvailles approche... l'heure des retrouvailles approche... », les paroles résonnaient sans cesse et lui donnaient la nausée. Etait-ce alors dans ces conditions qu'elle allait revoir sa mère ? Sa mère qu'elle n'avait jamais vue ? Mais avait-elle réellement envie de la revoir ? Après tout, ne l'avait-elle pas abandonnée avec son Père, presque un siècle auparavant ?

Elle déglutit difficilement, sentant une vague d'angoisse la traverser.

- Elle vous attend depuis longtemps, continua Orophin d'une voix douce.

Dùen ne fut pas en capacité de dire si cela était une bonne ou une mauvaise nouvelle.

- Bien que, je ne vous cacherai pas qu'elle est très...

La Semi-elfe l'entendit chercher ses mots, sans doute que le vocabulaire lui manquait.

- ... nerveuse, finit-il avec une pointe d'amusement dans la voix.

Cet amusement n'atteint pas Dùen, la mortification avait envahi son corps épuisé, et elle trébucha une nouvelle fois contre une épaisse branche. Elle cogna, la tête la première contre une personne devant elle. Dùen ne sut comment l'expliquer, mais même sans sa vue, elle devina qu'il s'agissait du Capitaine de la Garde. Il s'était arrêté presque abruptement.

Il articula des ordres en langue Elfique et bientôt, Dùen retrouva la vue. L'éblouissement lui rappela le choc visuel qu'elle avait rencontré en sortant de la mine, pas si longtemps auparavant. Elle mit une dizaine de minutes à stabiliser sa vue, et le paysage devant elle la fascinait et l'apeurait. Impressionnant, majestueux, lumineux, pur... Rien à voir avec Bree, ni avec le monde des Hommes - du moins, ce qu'elle en avait vu - loin de là. Son coeur se déchira. Elle se sentait à la fois chez elle, et complètement étrangère ; presque une intruse.

Ils se tenaient tous sur une large branche parallèle à la frontière de la ville ; la Semi-elfe fut surprise de trouver que les arbres étaient immenses, resplendissants et étrangement brillants.

- Ce sont des Mallyrn, expliqua Haldir qui avait aperçu du coin de l'oeil son air émerveillé, ils sont d'origine de Valinor, il n'y a qu'en Lòrien qu'ils n'ont survécu sur la Terre du Milieu.

- Valinor, articula-t-elle avec hésitation.

Elle avait déjà entendu ce Nom, mais était incapable d'n comprendre la véritable signification. Le visage de Haldir prit un air surpris, presque atterré, alors qu'il vit l'air perplexe de la Semi-elfe. Cet air étonné fut rapidement remplacé par un froncement de sourcils.

- Valinor, les Terres Immortelles à l'Ouest, compléta Haldir, la Demeure des Elfes.

Son air incrédule et sévère la dégoûta ; et ce dégoût la mit mal à l'aise. Intruse. Elle avait vécut dans un autre monde jusqu'à présent ; le Monde des Hommes ; et le Monde des Elfes paraissait si lointain, si inaccessible, si complexe et étranger. C'était comme si elle vivait de l'autre côté d'un miroir, et qu'elle avait l'impression que jamais elle n'arriverait à passer outre la frontière de verre. C'était frustrant, écoeurant.

- Vous n'avez aucune notion de la Culture Elfique, Dame Dùen ? Avait curieusement demandé Orophin, tout aussi surpris que son frère.

Dùen retint une expression de dégoût ; mais le sarcastique prit le dessus :

- Votre Dame Galadriel ne l'a pas vu dans son Miroir ?

Elle regretta ses mots dès sortirent de sa bouche, comme si son cerveau s'était momentanément absenté, puis revenu tout aussi vite. Le regard noir que lui adressa Haldir confirma son sentiment de regret. Il fit un pas vers elle, puis deux ; et aussitôt, elle fit deux pas en arrière, impressionnée par ses yeux graves et son allure rigide.

Il se pencha vers elle, toujours avec cet attitude austère et la réprimanda d'une voix basse :

- Ne parlez plus de Dame Galadriel sur ce ton, Dùen, car une simple invitée vous êtes sur ces Terres, et ce, grâce à sa générosité.

Un frisson la parcourut et Dùen resta paralysée quelques secondes, les yeux plongés dans les siens. Il se redressa, sans quitter son regard.

- Haldir, intervint une voix derrière elle.

C'était Rùmil, son regard inquiet oscilla entre elle et son frère pendant quelques instants, puis il demanda quelque chose dans son Langage au Capitaine de la Garde ; ce dernier rétorqua sévèrement de courtes et sèches paroles avant de se retirer vers le reste de la Communauté, vers le tronc du Mallorn.

Dùen resta figée, le cerveau en ébullition. Confusion et Répugnance. « Juste une invitée ». Intruse. Une intruse. Ses poings se resserrèrent presque automatiquement, si fort, que l'on pouvait apercevoir ses articulations, blanchies par la tension. Les deux frères en face d'elle durent sentir sa soudaine rigidité car Rùmil s'approcha, toujours avec ce regard indescriptible et dérangeant.

- Sìdhil ?

Il se recula presque aussitôt ; ce n'était pas la première fois qu'il prononçait ce mot, et Dùen n'en connaissait la traduction. Ce qui était sûr, c'est que son expression mortifiée traduisait un soudain malaise, le mot lui avait encore une fois échappé. La Semi-elfe ne manqua pas le regard insistant qu'Orophin porta à son frère, et ce, pendant quelques longues secondes. C'était un avertissement, un regard de mise en garde, bien que Dùen ne sut dire quelle en était la raison.

Elle était au centre de quelque chose qu'elle ignorait. On aurait dit un Complot secret... et elle en était l'épicentre. La voix fière de Haldir la sortie de sa paralysie :

- Voici Caras Galadhon, déclara-t-il avec un élégant mouvement de bras, le coeur du Royaume des Elfes.

Dùen n'était pas la seule ébahie devant la beauté de la Cité ; ses grands arbres, les feuilles dorées et argentées, étincelantes et légères, les Talan, les verrières et les passerelles décorées. Tout était resplendissant, tout était parfait. Tout était pur. Le sentiment de partage qu'elle avait ressenti quelques minutes plus tôt disparut totalement, laissant place à du vide. Un vide devant un paysage étranger, différent, inconnu. Elle ne ressentait plus de la curiosité, mais du dégoût. Dégoût d'avoir été ainsi exclue, rejetée, élevée dans un autre univers, de ne rien connaître. Dégoût d'elle-même. C'était terrible, et cela lui laissant un goût amer. De la jalousie.

Un soudain raffut la secoua.

- Legolas Thranduillion, avait appelé Haldir.

Legolas était faiblement appuyé contre un garde, son visage était presque méconnaissable ; si pâle qu'il était presque transparent, le contour de ses yeux était devenu noir comme la nuit, et ses yeux étaient légèrement creusées ; et la lumière de la Capitale donnait une étrange profondeur à son visage.

Il avait faiblement hoché la tête à l'attention du Capitaine, mais aucun mot ne sortit de ses lèvres closes. L'expression sombre d'Aragorn n'annonçait rien de bon et Dùen ferma les yeux, si fermement, que son visage devint grimace. « C'est un cauchemar ». Elle avait beau s'être répétée cette phrase depuis leur sortie des Mines, elle ne s'était pas réveillée ; était-ce une cruelle plaisanterie des Valars ? S'amusaient-ils tant à la torturer ainsi ?

Elle s'approcha vers le Prince, mais il était déjà pris en charge par Haldir et quelques gardes, elle se mordilla la lèvre avec nervosité. Elle aurait voulu aider, bien qu'elle ne sut comment. Si seulement elle avait eu des dons de Guérisseur, alors peut être aurait-elle pu être utile à ce moment ? Peut-être que si sa mère l'avait élevée parmi les elfes, alors peut-être aurait-elle pu apprendre ? Son sentiment de culpabilité et d'inutilité se transforma une nouvelle fois en amertume ; ô terrible amertume. Ça la rongeait.

Elle croisa le regard épuisé de Legolas. Il avait ouvert la bouche pour lui dire quelque chose, mais elle s'était refermée presque aussitôt. La voix de Haldir retentit une nouvelle fois ; plus ferme cependant :

- Ne tardons plus, hâta-t-il.

La Communauté agitée et les Gardes se pressèrent vers la Cité, dévalant rapidement des élégants escaliers de bois précieux pour finalement atteindre la terre ferme. Dùen marchait aux côtés d'Aragorn, dont le ton austère trahissait son épuisement et son inquiétude. La marche était silencieuse mais nerveuse.

- Aragorn, appela-t-elle avec discrétion.

Lorsqu'il tourna ses yeux fatigués vers elle, elle continua :

- Je suis consciente que cela n'est pas le moment idéal mais...

Elle releva les yeux vers lui :

- ... que signifie Sìdhil ?

Il la toisa curieusement un instant, puis souleva un sourcil avant de secouer lentement la tête.

- Cela ne signifie rien.

Ce fut au tour de Dùen d'arquer les sourcils avec étonnement.

- Vraiment ? Questionna-t-elle avec confusion.

- Oui, confirma le Rôdeur, c'est un prénom.

La Semi-elfe faillit se stopper net avec surprise ; toutes ces fois Rùmil l'avait appelée par un autre prénom ? Un prénom. Celui de sa mère ?

Un tourbillon de pensées tourmentées emporta son esprit dans une valse terrible et angoissée.

« l'heure des retrouvailles approche... l'heure des retrouvailles approche... »

« Vous êtes bannie »

« Elle vous attend depuis longtemps »

« Juste une invitée »

« Vous allez la revoir »

« Intruse »

« Il faut les séparer »

« Vous n'étiez pas censée être ici »

Sa propre voix résonnait en échos interminables : « C'est un cauchemar ».

- Dùen ?

Elle sursauta.

Frodon, ce n'est que Frodon.

Sa petite main avait saisi la sienne avec douceur, et il la tira vers un autre escalier bordé de fines colonnes boisées et fleuries. Le soleil se couchait, donnant aux feuilles et à la Capitale d'étranges et fascinants reflets dorés et orangés, parfois presque rouges passion. Elle n'avait pas remarqué que le temps était passé si vite. Elle laissa Frodon la guider, même une fois dans les escaliers. Elle ne dit rien, lui non plus ; mais il y avait ce regard, ces yeux complices et emplis de sympathie, elle ignorait comment cela était possible, mais elle avait l'impression que le Hobbit comprenait sans qu'elle eut à lui expliquer. Elle-même ne savait pas, ne comprenait pas.

Les marches semblaient interminables, comme si les minutes se répétaient, encore et encore ; comme si le Soleil refusait de se coucher, comme si le temps tournait en boucle, à l'infini. Cela lui donnait le tournis.

Et quand vint enfin la dernière marche délicatement gravée, Frodon lui lâcha la main et lui adressa un faible sourire avant de rejoindre Sam, Merry et Pippin, dont les visages étaient exceptionnellement ternes, sans vie, sans joie. Si bien qu'elle ne les reconnaissait presque pas.

Legolas atteint la terrasse lui aussi, soutenu par Orophin. Dùen lui adressa un regard inquiet. Ce Maudit poison ; et cela avait été sa faute. Elle essaya de s'arracher cette pensée de sa tête, en vain.

Gimli et Boromir furent les derniers à poser les pieds sur cette majestueuse Talan, dont le plancher en bois précieux et étincelant, était minutieusement gravé. Les colonnes autour de la terrasse étaient toutes aussi délicates et puissantes, témoins d'une majesté et d'une magnificence. En face de la Communauté, deux grands sièges étaient là, délicats, fins... démontrant un éclat, une grandeur et un raffinement extrême. Les lueurs rougeâtres avaient complètement disparues, laissant place à un ciel violet et à des lueurs pourpres. Des lumières blanches étincelantes illuminèrent alors la Talan, lui donnant cet air pur et chaste, mais aussi magique et mystique.

Un couple illuminé fit son entrée. Ils miroitaient des éclats tout aussi purs que les lampions de la terrasse. Leurs pas étaient lents, mesurés, royaux. Ils étaient grands, sveltes, leurs chevelures blondes, presque argentées. Ils portaient tous deux des habits blancs scintillants ; une tunique pour l'homme et une longue et délicate robe pour la femme. Lorsque Dùen croisa le regard de cette dernière, elle ne put s'empêcher de repenser à sa vision. La femme devant la large vasque d'eau, c'était elle. Ses yeux étaient si froids que cela lui glaça le sang, mais elle rompit le contact visuel rapidement, concentrant son attention sur l'assemblée devant elle.

- L'Ennemi sait que vous êtes entrés ici, prononça la voix froide et sévère du Seigneur devant eux.

Ses yeux austères balayèrent méticuleusement la Communauté, il ajouta :

- Dix furent envoyés de Fondcombe, mais seulement neuf sont ici.

Dùen baissa les yeux vers le sol, comprenant là où le Seigneur de la Lòrien voulait en venir.

- Où est Gandalf, car je souhaiterais m'entretenir avec lui, articula-t-il.

Un murmure à la fois captivant et effrayant la fit relever les yeux vers le couple étincelant.

- Gandalf n'a pas passé les frontières ces Terres, chuchota Galadriel tout en fixant intensément Aragorn au centre de la pièce, il est tombé dans l'Ombre.

Le Seigneur se tourna vers sa femme avec surprise, son regard froid se changea peu à peu en chagrin. La voix enrouée de Legolas attira de nouveau son attention vers la Communauté :

- Il a été pris par l'Ombre et les Flammes...

Galadriel abaissa ses yeux attristés un court instant.

- ... un Balrog de Morgoth.

Les expressions du couple furent indéchiffrables à ce moment précis, mais Legolas continua malgré tout, toujours faiblement appuyé sur l'épaule d'Orophin.

- Car nous sommes allés inutilement dans la Moria, finit-il avec regret.

- Inutile n'était pas les habitudes de Gandalf le Gris, intervint Galadriel avec lenteur, nous ne connaissons encore son véritable but.

Un silence s'installa, mais il fut bref car la Dame de la Lòrien continua, les yeux rivés vers le Nain :

- Ne laissez pas le vide de Khazad-dûm remplir votre coeur, Gimli fils de Glòin... Car le monde est désormais rempli de périls, et dans toutes les Terres, l'amour est mélangée au deuil.

Il y eut un court moment de silence alors que les yeux froids et perçants de Galadriel fixaient Boromir avec intensité. À sa grande surprise, l'Homme du Gondor laissa échapper un sanglot, un cri étouffé ; ses yeux apeurés n'osaient plus rencontrer ceux de la Dame.

- Que va-t-il advenir de la Communauté ? Questionna-t-elle froidement. Sans Gandalf, tout espoir est perdu.

Dùen rencontra ses yeux. Ses terribles yeux. Et elle ne put s'empêcher de frémir alors que la voix résonna une nouvelle fois dans sa tête.

« Vous êtes venue, pourquoi je l'ignore, mais il semblerait que les Valars aient voulu changer votre destin. Vos destins.

Ses sourcils se froncèrent un instant.

L'Ombre plane sur vos tête, un Contrat. J'ignore quelle part vous aurez à accomplir dans cette Quête... mais ne laissez pas l'Amertume vous ronger. La jalousie et le regret se prolifèrent en vous, comme une maladie. »

Dùen laissa échapper un souffle tremblant alors que les yeux clairs la quittèrent. Elle ne se sentait pas bien ; pas bien du tout. Les pensées, les souvenirs, les visions, les paroles, la voix ; tout se mélangeait dans sa tête. Elle eut des hauts le coeur, et elle tenta de camoufler la nausée qui prenait de l'ampleur.

- Mais tout espoir n'est pas perdu, continua-t-elle, le destin de la Communauté ne tient plus que sur un fil...

Tous avaient baissé la tête, et Dùen ne sut pas trop s'il s'agissait là de honte, d'épuisement ou de regret.

- Ne laissez pas vos coeurs être troublés, demanda-t-elle, allez maintenant, vous reposer et vous soigner ; car vous êtes épuisés par le chagrin et le deuil.

- Legolas Thranduillion, articula le Seigneur des lieux, un Guérisseur vous attend.

Legolas s'inclina quelque peu, une main sur son coeur. Deux autres gardes le soutinrent et l'accompagnèrent vers les escaliers qui mènent en dehors de la Talan. Dùen croisa son regard épuisé avant qu'il ne tourne les talons ; il lui adressa pourtant un mince sourire et un hochement de tête. Elle le regarda descendre les marches boisées, jusqu'à ce qu'il disparut derrière un large tronc scintillant. Dùen fut soulagée de le voir pris en charge ainsi.

Mais le soulagement fut de courte durée.

Une exclamation de surprise parmi la Communauté capta son attention. Ils regardaient tous quelque chose dans son dos, et elle se tourna avec les sourcils froncés.

Ce qu'elle vit la déchira.

Une jeune femme était là. Devant elle, face à elle.

Sa longue robe était pâle et luisante, ses cheveux châtains soigneusement disposés sur son épaule. Ses yeux gris la fixaient avec intensité. La carafe argentée qui était dans ses mains lui échappa, et alla s'écraser bruyamment contre le plancher.

Son visage.

Silence.

Dùen ne put respirer. Elle ne pouvait plus respirer. Ses poumons étaient paralysés. Son coeur, était pareil, il s'était arrêté net.

Son cerveau lui, fusait dans tous les sens.

La jeune femme semblait être dans le même état qu'elle, puisque sa bouche était restée béante, ses mains tremblaient, et elle semblait incapable de formuler un quelconque mot.

La voix de Dùen ne sortit pas de sa gorge ; douloureusement coincée là.

Puis, lorsque ses poumons se mirent à fonctionner de nouveau, elle ne put empêcher une respiration haletante et accélérée. Des syllabes inintelligibles sortirent en vrac de ses lèvres tremblantes. Panique.

Elle était paniquée.

Le silence était terrible.

Elle voulait s'enfuir.

Elle voulait se réveiller.

Toujours ce silence.

Et ces questions.

Cette jeune femme avait le même visage qu'elle. Le même. Identique.

Elle était son reflet. Dùen avait l'impression de se trouver devant un Miroir ; le reflet inaccessible et inimaginable, c'était cette jeune femme.

Elle voulait s'enfuir.

Elle oublia les autres autour d'elle, elle ne pouvait apercevoir que son reflet, son identique, son double. Les pensées fusaient dans tous les sens dans son cerveau. Ce n'était pas sa mère qu'elle retrouvait là. Non.

Tout devint confus. Tout se mélangea de nouveau.

Elle entendait qu'on appelait son nom, mais cela semblait si lointain, si lointain. Les images se déformaient, se transformaient. Elle avait envie de vomir. Elle voulait que tout s'arrête. Que ce cauchemar cesse. Que cette Quête n'eut jamais lieu. Que ce Maudit Anneau n'existe pas. Que cette Pierre, ce Palantir, ne soit qu'un rêve...

Un hurlement terrible s'échappa de sa gorge, si fort qu'il lui déchira les cordes vocales ; ses poumons s'étaient éclatés, ses entrailles avaient implosé. Les images devinrent floues, bousculées, violentes, tourmentées. Son cri perdura quelques secondes encore, avant qu'il ne se fane, avant que les images ne disparaissent pour de bon.

Tout devint noir, et même son reflet disparut.

Sa dernière pensée lucide fut : « C'est un cauchemar ».


Me voilà de retour après quelques vacances !

Ca me fait très plaisir de lire vos reviews ! J'espère que ce Chapitre vous a plu...

Dùen pensait retrouver sa mère, mais... non.

A plus !

xoxo,

Netphis.