- LA BESTIA -

CHAPITRE 8

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Portland - 25 octobre 2014

06:56

Le soleil ne s'était pas encore levé, mais le commissariat de Portland fourmillait déjà d'activité.

Depuis une petite heure, les inspecteurs aidés par les agents fédéraux détachés à l'enquête toujours présents par video-conférence, investiguaient sur le meurtre de la station service, épluchaient les dossiers du FBI, les fichiers de la police d'état, les rapports de la police municipale, essayant de trouver ce qui reliait leur suspect numéro un à tous les meurtres répertoriés de cet inconnu que la presse et les média aimaient déjà surnommer l'Eventreur de Portland. Titre garant de la bonne vente d'un bon nombre de tirages à sensation.

Abreuvés par des litres et des litres de café, les officiers affichaient tous les stigmates d'une journée longue, un début de barbe s'affichait sur le visage de certains, les chemises défraîchies semblaient être la dernière tendance dans le commissariat et un début de migraine pointait le bout de son nez. Certains préféraient carburer aux boissons énergisantes tandis que l'Agent Piersons, plus prudente (ou plus habituée) jetait deux comprimés effervescents de paracétamol dans un grand verre d'eau.

Sur l'ordinateur mis à leur disposition, Hank était loggué à la base de données de la police pour lancer une recherche sur le nom de J. Hornet. Nick en profita pour aller prévenir le capitaine Renard qu'ils étaient peut être sur quelque chose de sérieux.

Il fallait reprendre l'enquête à zéro puisque la carte Wesen n'avait rien apporté de concret. Peut-être avaient-ils laissé passer un détail, quelque chose qui n'avait pas sauté aux yeux de prime abord.

"Alors, reprenons !" s'écria Hank d'un air fatigué mais déterminé. "Jack Hornet. 38 ans, né le 6 mars 1976, à Framingham, Massachussets. Célibataire, jamais marié. Il est à Portland depuis six mois maintenant, et travaille en tant que fonctionnaire au bureau des permis de conduire. Jusque là, rien de nouveau. On sait qu'il était dans les villes au moment où chaque meurtre a eu lieu. Et il est lié de par son métier à chacune des victimes ou presque. "

"En effet, ça fait beaucoup de coïncidences pour un seul homme." admit le capitaine. "Mais rien ne le rattache aux meurtres en temps que tel. Le fait qu'il ait été en contact avec les victimes, à cause de sa profession, ce n'est pas inhabituel. Son avocat pourra très facilement balayer cet argument d'un revers de la main. Non, il nous faut quelque chose de plus direct. D'indiscutable ! L'arme du crime, des témoins qui confirment sa présence sur les lieux du crime. Des enregistrements sur vidéo-surveillance ? Quelque chose de ce genre-là ?"

Dans l'écran d'ordinateur, l'agent Morales posa ses mains sur sa ceinture, embêté.

"Les séquences enregistrées des caméras de vidéo-surveillance ont déjà été analysées par les différents services mais n'ont rien donné de probant jusqu'à maintenant."

"Vous aviez déjà Hornet dans votre liste de suspects potentiels ?" demanda le capitaine. "Peut être pourrions-nous lancer une reconnaissance faciale ? Wu ? Vous pouvez mettre nos analystes dessus ?"

"A vos ordres chef !" répondit le philippin avant de disparaître hors de la pièce.

"A vrai dire, Hornet est le premier suspect à avoir été plus ou moins présent dans chacune des villes des meurtres. Mais vu son métier et ses mutations professionnelles, ça n'a pas fait tilt pour les algorithmes de VICAP."

"Il a un dossier judiciaire ?" rajouta le Grimm.

Après quelques pianotages sur son clavier, Hank répliqua : "Non, rien. Même pas une amende de stationnement. Le gars est un modèle de civisme!"

"Et sinon dans la vie ? Sa famille ? Ses impôts ? Ses voyages ?" rajouta Renard.

"Je regarde. Seul fils d'une fratrie de quatre. Ses parents sont décédés et ses soeurs… sur la côte Est du pays…Hmm, étonnant ! Il n'a pas de véhicule à son nom, c'est un comble pour un employé du service des immatriculations ! Hmm… apparemment il a fait plusieurs allers retours entre des familles d'accueil et ses parents pendant son enfance. Il paye ses taxes avec la régularité d'une horloge suisse… Tiens, il a fait plusieurs voyages hors des Etats-Unis mais uniquement en Afrique."

"Il doit aimer les safaris…" suggéra Piersons

"Mouais. Rien qui ne sorte du lot." Conclut Griffin en reculant sur sa chaise.

"Espérons que nos analystes auront plus de résultats. Si nous savons qui chercher, ça peut faire la différence !" Encouragea le capitaine.

Tous espéraient qu'il avait raison et que leurs collègues allaient réussir à le dénicher dans une vidéo qui le relierait à l'un des meurtres de Portland. Mais pour être honnête, ils avaient peu d'espoir. Hornet ou qui que soit, l'Unsub avait l'air bien trop malin pour laisser des traces. Ils avaient affaire à quelqu'un d'assez expérimenté pour commettre une demi-douzaine de meurtres sans qu'aucun indice ne soit laissé aux policiers. Il s'agissait de quelqu'un extrêmement violent, organisé, un prédateur sûr de lui qui suivait ses proies jusqu'au moment opportun où ses victimes n'avaient plus aucune chance de lui échapper et là où aucun témoin ne pouvait le gêner dans ses actions.

C'était sans doute le tueur en série le plus dangereux que la ville ait connu jusqu'à maintenant.

Ce que Nick ne comprenait pas c'était que Hornet n'avait pas wögé. Il aurait dû. Ils le font tous à la vue d'un Grimm menaçant.

Mais lui non.

Pourquoi.

Et si Hornet n'était pas un Wesen, comment expliquer les blessures alors que tout portait à croire que c'est lui l'auteur ?

L'équation semblait porter de nombreuses inconnues que Nick n'arrivait pas à dénouer. Ils n'avaient sans doute pas toutes les cartes en main. Mais pendant ce temps, l'horloge tournait, et une jeune fille était peut être déjà dans la ligne de mire de ce monstre.

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Portland - 27 octobre 2014

15h15

Deux jours.

Deux jours avaient passé sans aucune avancée du côté de la police. Les reconnaissances faciales n'avaient rien donné sur les enregistrements pour les meurtres de Portland et sur ordre des agents fédéraux, l'on était en train d'analyser le reste des autres vidéos dans les locaux du FBI, avec leurs nombreux analystes maison. Ils espéraient pouvoir trouver un indice, une silhouette identifiable qui les conduiraient vers leur suspect numéro un, l'homme aux lunettes en écailles.

Ils avaient décidé de changer de tactique et avaient opté pour repartir sur le terrain. Hank avait suggéré d'aller interroger les amies proches des victimes de Portland afin de savoir si celles-ci avaient repéré un homme bizarre qui les auraient suivies, un stalker, ou plus précisément, si elles pouvaient identifier formellement Hornet. Il allait falloir redynamiser l'enquête.

Toute la journée l'équipe fut dispatchée dans les différentes écoles que fréquentaient les victimes. Piersons et Morales, accompagnés de Wu étaient allés au Lincoln High School que fréquentait Mel Anderson dont elle avait obtenu le diplôme de fin d'études peu de temps avant sa tragique disparition. Griffin et Burckhardt avaient rendu visite aux proches de Julie Callahan à la Roosevelt High School.

Les interrogatoires ne donnèrent pas grand chose, autant l'équipe enseignante que les élèves qui fréquentaient ces écoles. Les inspecteurs de police restèrent plusieurs heures mais ils repartirent bredouille en informations, les amis des deux victimes n'ayant rien repéré de suspect dans leurs activités de groupe et aucun ne reconnut Hornet sur les photos qu'avaient présentées les policiers.

En début d'après midi, il ne restait plus que St Mary Academy, l'école privée où Jenny Perkins se rendait. Peut-être auraient-ils plus de chance puisque la jeune fille avait dit se sentir suivie l'été précédent, elle avait sans doute dû en parler à l'une de ses amies.

Lorsque les deux inspecteurs arrivèrent devant le portail du lycée huppé de St Mary Academy, ils furent accueillis par Wu qui les attendait avant de pénétrer dans l'établissement. De nombreux élèves en uniformes bien repassés, les bras chargés de livres et aux souliers en cuir vernis traversaient les pelouses tondues au millimètre près en observant ces intrus qui pénétraient dans leur enclos doré. Les immeubles immaculés étaient à la hauteur de la réputation de l'établissement.

Les policiers se dirigèrent tout d'abord vers les bureaux de la direction afin d'avoir une entrevue avec le directeur de l'établissement et la professeur principale de Jenny Perkins.

Le directeur, un colossal homme noir à la fine moustache et à la carrure de footballeur américain les reçut avec amabilité dans son bureau qui ressemblait à n'importe quel office de principal d'école huppée : Des récompenses réhaussées de cachets de cire et de fils d'or ornaient les murs, des statuettes de sportifs en bronze immortalisés en pleine action habillaient les étagères derrière l'énorme bureau en acajou lustré du proviseur. Ils ne s'étaient pas attendus à cet accueil chaleureux, habitués qu'ils étaient au contact glacial des écoles privées à plus de 50 000 $ l'année. Ce genre d'établissement ne voyait jamais l'arrivée de policiers dans leurs locaux d'un très bon oeil.

"Que puis-je faire pour vous, messieurs !" retentit la voix de ténor de Phileas Clay qui tendit une main que Hank s'empressa de serrer.

"Monsieur Clay, je suis l'inspecteur Griffin, voici l'inspecteur Burkhardt et le Sergent Wu. Nous venons dans votre établissement pour poser quelques questions au professeur principal et aux camarades de classe de Jenny Perkins. Peut-être ont-ils des informations concernant l'auteur des faits. Serait-il possible de les voir ? Ça ne prendra que quelques minutes. Nous savons que le temps de vos étudiants et de vos enseignants est précieux."

"Oui, sa tragique disparition a mis tout l'établissement en émoi. Nous avons mis en place une cellule psychologique pour les élèves et professeurs qui en font la demande."

L'homme chaussa ses lunettes et empoigna un énorme classeur et le parcourut jusqu'à trouver l'emploi du temps de la classe en question.

"Jenny Perkins était dans la classe de Miss Beauchamp. Ils sont d'ailleurs en plein cours de français. Venez, je vous accompagne."

Le colosse se redressa et les invita à le suivre. Ils s'engouffrèrent dans des couloirs immaculés recouverts de lambris, qui fleuraient bon l'été en Toscane. Des messages d'encouragements et des citations inspirantes couvraient les panneaux d'affichage, les casiers semblaient comme neufs. Un cadre idéal pour une scolarité réussie, pour un petit nombre d'élus triés sur le volet. Après quelques escaliers et d'autres couloirs, ils débouchèrent sur la classe de français de Miss Beauchamp.

Le principal frappa à la porte et entra dans la salle. Tous les élèves se levèrent comme un seul homme. La politesse et le respect de l'autorité étaient les pièces maîtresses de la St Mary Academy, semblait-il.

"Désolé de vous interrompre, Miss Beauchamp mais je suis accompagnée des inspecteurs de police et des agents du FBI qui aimeraient vous poser des questions à vous et aux camarades de miss Perkins."

"Oh, euh… oui, bien entendu !" répondit la professeur de français, avec un petit accent qui trahissait son appartenance au pays des fromages.

Nick et Hank s'occupèrent tout d'abord d'interroger Miss Beauchamp, tandis que Wu posait des questions à Travis McCormack, le petit ami de la victime. Après la professeur qui visiblement ne savait rien, les deux policiers prirent à part Lucia Scalzi et Raven Rhodes, les deux amies les plus proches de Jenny.

"Nous sommes désolés pour la perte de votre amie. Nous allons vous poser quelques questions et vous pourrez retourner en cours. Ça vous va ?" Les deux jeunes filles hochèrent de la tête en guise d'approbation.

"Est-ce que cet homme vous dit quelque chose ?" demanda Nick en sortant une photo de Hornet.

Les deux adolescentes de seize ans observèrent la photo et secouèrent la tête.

"Prenez votre temps.", rajouta le policier.

"Hmm… Je ne suis pas sûre." Fit Lucia.

"Oui ?"

"Je… il me semble l'avoir croisé une fois sur le chemin de la piscine." S'exclama la jeune fille aux cheveux blonds bouclés tirés en arrière. "Jenny et moi on était en retard pour notre entraînement, on avait été surprises par une averse soudaine et on essayait de s'abriter sous nos blazers. Et au détour d'une rue, à deux pas de la piscine, on lui est rentrées dedans. Je m'en souviens encore, je me suis écorché le genou et avec l'eau de la piscine, ça m'a piqué pendant des jours."

"Et c'est cet homme que vous avez bousculées, Jenny et toi ?", s'enquit Hank.

"Oui", conforma-t-elle une deuxième fois. "Enfin il me semble. J'avais le genou en sang. Mais oui. Il s'est même agenouillé et m'a donné l'un de ses mouchoirs brodés pour m'essuyer la blessure. J'avais trouvé ça idiot. Un mouchoir brodé avec ses initiales. C'est ringard !"

"C'est arrivé quand ?" Demanda Nick.

"Hmm… en juin dernier. Oui à la fin de l'année scolaire. On avait les exams à préparer et on passait notre temps entre le lycée et la piscine pour nos entraînements."

"Et tu aurais conservé ce mouchoir ?" demanda Nick.

"Non, je l'ai jeté. Je suis désolée. Je ne pensais pas que ce serait important." Fit Lucia en se tordant les mains.

"Ce n'est pas grave. Et cet homme t'a paru comment ? Est-ce qu'il a dit quelque chose d'étrange ?"

"Hmm.. Non. Il avait l'air d'avoir de bonnes manières, c'est tout."

"Et est-ce qu'elle vous a parlé de quelqu'un qui la suivait cet été ? D'un homme qui l'aurait importunée ?"

"Elle nous avait parlé de la plainte qu'elle avait posé à la police cet été." Répondit Raven Rhodes, l'autre amie de Jenny. "Mais elle n'est jamais rentrée dans les détails. Elle avait l'air sacrément chamboulée par cette histoire. Je me souviens qu'elle tremblait dès qu'elle en parlait."

"Ouais c'est vrai, je m'en souviens." Appuya Lucia.

"Merci les filles. Vous allez pouvoir retourner en classe" s'exclama Burkhardt.

"Inspecteurs ?"

"Oui ?"

"On ne nous a pas laissées la voir pour l'enterrement… On nous a dit qu'il l'avait horriblement défigurée."

Les deux policiers ne surent quoi répondre. Il n'y avait évidemment pas de réponse juste à ce genre d'affirmation. Ça n'aurait fait que les traumatiser encore plus.

"On espère que vous allez l'attraper ce fils de pute."

Et c'est sur ces grossièretés qu'ils n'auraient jamais pensé entendre de la bouche de jeunes filles de bonne famille devant des figures de l'autorité, que les deux élèves se levèrent du banc dans le couloir et regagnèrent leur classe.

Nick et Hank échangèrent un regard.

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Wu n'eut pas beaucoup plus d'informations du petit ami de Jenny Perkins. C'était une élève parfaite et discrète. Rien de notable.

Ils étaient en route pour retourner au commissariat lorsque le portable du Grimm retentit.

"Nick Burkhardt !"

"Nick ?" résonna une voix féminine. "C'est moi Rosalee !"

"Salut Rosalee. Dis-moi que tu as quelque chose, je t'en supplie."

"J'espère oui ! J'ai réussi à mettre la main sur la deuxième partie des lettres. Nous les avons reçues il y a une heure par courrier express ! On a pu en lire déjà quelques unes avec Monroe et je pense que vous devriez venir tout de suite !"

"On vous rejoint où ? Chez Monroe ?"

"Non non, à la caravane."

"OK. On est en route." Conclut le Grimm en faisant un signe de tête entendu à Hank.

Nick raccrocha alors que le gros 4x4 de Hank filait à toute allure vers les quartiers ouvriers où se situait l'aire de stationnement dans laquelle la caravane de Tante Marie se trouvait.

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Portland - 27 octobre 2014

17:50

Le soleil était en train de se coucher entre les bâtiments de Portland, jetant des lumières orangées et des ombres bleutées sur les tours de verre et d'acier. L'atmosphère s'était encore rafraîchie et les manteaux et pulls aux cols roulés étaient désormais les bienvenus.

À la demande de Monroe et Rosalee, Juliette avait déposé Trubel au Spice Shop avant de repartir pour une urgence à son cabinet de vétérinaire. Une jument avait décidé de mettre bas un poulain qui se présentait de travers, ce qui nécessitait la présence de la véto. Trubel se sentait mieux de jour en jour mais conservait son bandage autour de la tête qu'elle changeait quotidiennement. Elle avait d'ailleurs rendez-vous à l'hôpital dans les jours suivants pour un dernier examen de routine, afin de vérifier que sa convalescence se déroulait au mieux.

Josh et Trubel siégeaient difficilement à l'arrière de la petite coccinelle jaune de Monroe tandis que la voiture filait vers l'aire de stationnement de la caravane, constant lieu de rendez-vous du gang.

Arrivés enfin à proximité de la roulotte argentée, la coccinelle ralentit et se gara à côté du SUV noir qui trônait déjà à l'avant. Les fenêtres éclairées de l'intérieur, produisaient une lumière bienveillante à travers les rideaux de dentelle de la caravane.

Les occupants de la coccinelle descendirent du véhicule avec soulagement. L'arrière de la petite allemande était plus conçu pour des enfants ou des adolescents que deux adultes en pleine force de l'âge.

Monroe frappa à la porte selon un rythme convenu et ouvrit la porte. La caravane était un lieu sensible et vulnérable, regorgeant d'informations irremplaçables, de raretés et d'artefacts on ne peut plus extraordinaires et inestimables, rassemblés au fil des siècles par tous les ancêtres Grimm des Burkhardt. A côté de toutes les armes éclectiques, les épées, les masses, les fioles tout droit sorties d'un cabinet de curiosité, les vélins, manuscrits, décrivant tous les types de wesen qu'ils avaient rencontrés étaient sans doute la pièce maîtresse de cette caravane qui ne payait pas de mine de l'extérieur. Ces dessins et annotations maintes fois traduites, lues, corrigées par des générations de Grimm les avaient plus d'une fois guidées dans leurs recherches.

Monroe, Rosalee, Josh et Trubel rejoignirent Hank, Nick et Wu qui les attendaient déjà à l'intérieur et se saluèrent.

"Alors tu nous as dit que tu avais quelque chose ?"

Rosalee portait avec elle le petit coffret de bois qui renfermait les fameuses lettres de son aïeule Goupil.

"Oui, je pense qu'on tient une piste." Fit-elle en posant l'écrin sur la table au centre de la roulotte. "Comme je te disais, j'ai réussi à récupérer la suite des lettres de mon arrière arrière arrière arrière - je ne sais plus combien il en faut - arrière grande tante. Ça n'a pas été facile de trouver la bonne personne mais certains aux archives ont un bon souvenir de Freddy et il semblerait qu'ils lui devaient encore un service. Je pense que de là où il est, mon frère ne m'en voudra pas de les avoir demandées.

Je tiens à vous dire que ça a été assez compliqué à décrypter, mes notions de français sont assez anciennes, heureusement que Monroe était là ! Et ses dictionnaires de vieux françois !"

"Oui, ce n'était pas évident !" acquiesça le Blutbad. "J'espère ne pas avoir fait de contre sens. Mais non je ne pense pas."

"Les nouvelles lettres se situent après son retour en Gévaudan en 1767. Elle s'est adressée secrètement alors à l'un de ses collègues agents du Conseil, Monsieur de Lépine, un Tenerecquepic, une sorte de wesen hérisson ou porc-épic, d'après ce que j'ai compris. C'est d'ailleurs sa petite petite petite fillotte qui détenait ces lettres.

Pour en revenir au Gévaudan, le pays avait été abandonné par les autorités qui estimaient que la Bête avait été tuée par François Antoine de Beauterne en 1765. Mais pendant près de deux ans, la Bête ne s'était pas arrêtée là et a redoublé d'ardeur après le départ des soldats et chasseurs d'élite. Les paysans et les locaux ont été livrés à eux même et n'ont fait qu'enterrer leurs victimes, soigner les blessés et trembler jusqu'à sa nouvelle attaque."

"Dans celle-ci", fit-elle en dépliant l'une des lettres, "elle fait enfin la rencontre de la Bête alors qu'elle était en train d'attaquer une jeune vachère. C'est la première fois qu'elle l'a affrontée et qu'elle a vu ce que c'était."

"Alors c'était quoi ? Un Wesen ?" demanda Nick, impatient.

"Oui… et non."

" Que veux-tu dire par oui et non ?" fit Hank, l'air interdit.

Elle continua son récit.

"Elle parle d'une correspondance avec un conseiller animalier qui travaille aussi pour le conseil, qui lui aussi travaillait pour le conseil, un certain monsieur… Desvilles. Un Reinigen semblerait-il. Celui-ci lui aurait parlé d'une petite tribu de Wesen Zoulou dans le sud de l'Afrique, les Impisi dont les guerriers étaient redoutés dans toute la région. Malheureusement ceux-ci ont été presque réduits à néant par les centaines d'années d'esclavage qui ont eu raison de cette race de Wesen. C'est pour cela que l'on n'en entend plus parler contrairement aux Abartige Aasfresser qui ont prospéré de leur côté. Les Impisi, eux, ont disparu.

Ces Impisi, selon Monsieur Desvilles qui était aussi anthropologue apparemment, avaient une tradition, un rituel qui honore leurs meilleurs guerriers en les honorant d'une parure martiale élaborée par le sorcier du village, des colifichets censés décupler les capacités de celui qui les porte. Il est dit même que ces bijoux renferment l'esprit du guerrier zoulou."

"Je ne te suis pas. Ce serait un Impisi qu'on pensait disparu depuis des siècles ? Un guerrier noir en pleine campagne de France, ça se serait vu, non ?"

"Non, c'est plus compliqué que cela. Selon Antonine ce serait plutôt un humain "parasité" par un ornement envoûté et hanté par l'Impisi lié à ce bracelet."

"Un bracelet ?" s'écria Wu qui fronça les sourcils.

"Oui. Tiens, d'ailleurs, l'une des lettres de Desvilles était accompagnée de dessins. Monroe, tu peux me la trouver s'il te plait ?"

L'horloger fouina quelques instants dans le coffret en bois et en sortit une enveloppe plus épaisse que les autres. Dépliant les lettres, il en posa les derniers feuillets sur la table, découvrant une série d'éléments de parures zoulou faits de nacre et de plumes, d'os, d'ivoire et de bois. Ainsi qu'une illustration d'un guerrier zoulou complètement recouvert de la parure rituelle. Des colliers d'une précision de dentelière, à la conception inspirée par les croyances zoulou de ce peuple désormais disparu. Des coiffes, des bracelets de bras et de chevilles lui donnait un air suranné mais également le sentiment d'une puissance et de croyances à jamais éteintes. Le dessin était net, plein de détails et de finesse. La main expérimentée d'un artiste de l'époque et d'un fin connaisseur.

Wu tendit la main et désigna l'un des dessins.

"J'y crois pas. Ce bracelet-là…" s'exclama-t-il. "Je l'ai vu sur la cheville d'Hornet. Sans les plumes, mais c'était bien celui-là."

"Tu es sûr de toi, Drew ?" demanda Hank.

"Je l'ai vu comme je vous vois. À sa cheville droite. Quand il est reparti du commissariat."

"Alors du coup, ça change la donne." S'écria Nick en mettant les mains sur ses hanches. Posture qu'il prenait souvent sans s'en rendre compte pour faire des déclarations ou des réflexions. "Ça expliquerait qu'il n'ait pas Wögé pendant son interrogatoire, si c'est un humain hanté par un esprit Wesen. C'est possible ça ?" demanda-t-il à Monroe.

"Oui sans doute, ça ne m'étonnerait pas. Je n'en ai jamais entendu parlé mais le monde des Wesen contient bien d'inconnues, même aux Wesen eux même."

"Bon, au moins on a quelque chose qui nous relie indiscutablement à Hornet.", Observa Hank.

"On n'a pas encore de quoi le coffrer." Tempéra le Grimm. "Mais au moins, on aura de quoi avoir une conversation entre quatre yeux."

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Bibliothèque municipale de Portland - 30 octobre 2014

La bibliothèque de Hillsdale, sur le Sunset Boulevard n'avait rien du petit et obscur bâtiment officiel multi centenaire, gris et poussiéreux auquel on pouvait s'attendre, mais elle affichait sa silhouette élégante et élancée, ses longues et grandes baies vitrées sur les deux coins de sa façade. Un édifice résolument moderne, tourné vers l'extérieur, une ode au savoir et à la connaissance tout en restant accueillant et chaleureux. Un lieu privilégié pour les badauds en quête de calme et de fraîcheur, les personnes âgés cherchant le dernier polar à la mode, les étudiants qui planchaient sur leurs essais la veille du rendu de leur papier, ou les jeunes parents qui tentaient d'inculquer le goût de la curiosité et de l'imagination à leur progéniture en culottes courtes.

La clochette avait retenti à dix-sept heures, annonçant la fermeture de la bibliothèque et invitant les derniers récalcitrants à rentrer chez eux. La nuit avait déjà commencé à tomber dessinant des ombres à chaque élément qui composait la rue, et les employés de la Hillsdale Public Library s'impatientaient à l'idée de rentrer chez eux après une longue journée de travail.

Lily Giles passa les portes vitrées de la bibliothèque et pressa le pas en rejetant son sac sur son épaule. La jeune ballerine avait profité jusqu'au bout de pouvoir rester dans ces lieux pour finir son devoir qu'elle devait rendre le lendemain.

Mr Murray, son prof d'histoire avait distribué à ses élèves en binômes des événements marquants qui avaient jalonné l'histoire des Etats-Unis et Lily et Iztel étaient tombés sur le "Trail of Tears". Elles avaient eu deux semaines pour composer un essai de quatre pages minimum sur cet épisode sanglant de leur pays. Mais comme tout bon lycéen qui se respecte, les deux filles s'étaient réveillées juste quelques jours avant de rendre leurs papiers, d'où la fréquentation assidue de ce genre d'établissement.

Sautillant avec grâce et agilité par dessus les marches, Lily se dirigeait vers l'arrêt de bus le plus proche, celui qui la mènerait jusqu'au centre ville puis vers l'autre bus qui la conduirait chez elle. Mis à part les quelques rares occupants de la bibliothèque, les rues étaient désertes en cette veille d'Halloween. Elle resserra autour de son cou le châle qu'elle avait pris en plus de son perfecto bleu. Il avait commencé à pleuviner, pas assez pour nécessiter un parapluie mais juste assez pour énerver un passant qui n'en avait pas. Elle en profita qu'il ne pleuve encore pas trop pour dégainer son téléphone et prévenir son amie de l'avancée de leur travail en commun.

"Allo, Itzel ? Oui c'est Lily ! Je sors d'Hillsdale à l'instant…

Oui, j'ai trouvé ce qu'on cherchait, et j'en ai écrit une tonne ! Et toi ? Tu as pu t'occuper des biographies ?

Ok ça marche ! On se retrouve ce soir après manger pour mettre tout ça au propre. Ça va être le meilleur devoir que Murray aura vu de sa vie !"

Tu as ton costume pour la fête de demain soir chez Trixie ?

Ouais moi je serai en pirate. Malcolm ne pourra pas résister !

Allez oui, j'me dépêche ! A tout à l'heure !"

Elle raccrocha. Une conversation d'une minute à peine. Ce fut la dernière fois qu'on la vit vivante avant sa disparition. Lily Giles n'atteignit jamais l'arrêt de bus qui devait la mener à Downtown. Et dans un petit buisson, gisait le sac qu'elle emportait partout avec elle, qu'elle avait décoré et floqué elle même avec ses groupes favoris, ses feuilles noircies éparpillées sur le trottoir, dont l'encre délavée s'effaçait à mesure que la pluie se renforçait, faisant disparaître ce travail de toute une après-midi.

"La Piste des Larmes" n'avait jamais aussi bien porté son nom.

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Bibliothèque municipale de Portland - 30 octobre 2014

19h

Nick et Hank arrivèrent en soirée, appelés en urgence sur les lieux par le dispatch de la police. Wu était déjà sur place, comme à son habitude avec une autre patrouille de flics, ainsi qu'une équipe de police scientifique. Il était déjà en compagnie du père de la disparue, éploré, l'air totalement paniqué.

"Alors ? Qu'est ce qu'on a ?" demanda Nick, inquiet à l'idée de retrouver encore une cadavre déchiqueté.

"Une jeune fille de 16 ans, Lily Giles a disparu après être allée travailler à la bibliothèque d'Hillsdale. Son père ici présent a reporté sa disparition il y a une heure."

Nick se dirigea vers le père Arthur Giles dont les yeux bouffis et hagards trahissaient son angoisse.

"Monsieur Giles ? Je suis l'inspecteur Burkhardt, et voici l'inspecteur Griffin. Nous avons besoin de vous poser quelques questions par rapport à votre fille."

"Oui oui bien sûr !" bredouilla-t-il.

"Votre fille donc, était censée passer la journée à la bibliothèque c'est bien ça ?"

"Oui, oui. Elle avait un devoir à rendre pour demain. Un devoir à faire à deux. Lily est venue ici pour travailler dessus tandis que son amie a été écrire de son côté. Elles devaient se rejoindre pour finir le papier chez nous, mais Itzel est arrivée et Lily n'était pas encore rentrée. Celle-ci m'a certifié l'avoir eu au téléphone au moment où elle est sortie de la bibliothèque. Et puis plus rien."

"Du coup vous avez appelé la police ?", s'enquit l'inspecteur noir.

"Non pas tout de suite. J'ai sauté dans la voiture pour venir jusqu'ici. Je me suis dit que peut-être elle avait eu un problème ou autre. Fit-il en fondant en larmes. "Quand je suis arrivé ici et que je n'ai rien trouvé, j'ai appelé la police de suite. Itzel est à la maison avec ma femme. Qu'est ce que je vais leur dire ?!"

"Que nous allons tout faire pour la retrouver." Répondit Hank qui se voulait rassurant.

Ils laissèrent le père à la cellule psychologique qui allait prendre en charge le malheureux. Les deux inspecteurs s'isolèrent avec Wu pour faire le point de la situation. Il fallait bien le reconnaître, ça se présentait plutôt mal. Aucune trace, une disparition violente. Mais une chose était plutôt encourageante dans ce malheur :

"Pas de corps alors."

"Non, pas de cadavre. Pour l'instant." Répondit le sergent.

"Ça ne peut pas être une simple fugue ?" demanda Hank.

Wu eut un sourire énigmatique comme il en a le secret et sans dire un mot, les invita à le suivre un peu plus loin. Au bout de quelques centaines de mètres, au détour d'un trottoir, il leur désigna une petite haie clôturée par des scotchs jaunes de la police. Les deux policiers se penchèrent sur le buisson et aperçurent le sac de l'adolescente, ainsi que les feuilles du devoir qui gisaient à terre. Ça et là apparaissaient quelques traces rouges que la pluie n'avait pas réussi à effacer.

"Je résume. La gamine s'appelle Lily Giles, elle a 16 ans", commença le philippin avant de continuer plus bas, pour n'être entendu que de ses collègues. "Elle est plutôt jeune, jolie, élancée, nous sommes dans sa zone de chasse, bref, elle correspond au profil de notre tueur. Et, je me suis permis de demander à son père, elle est en plein apprentissage de conduite et a fait la demande pour son permis il y a une semaine…"

"Pourtant, il n'y a pas de cadavre, contrairement à ses victimes précédentes. Elles ont toutes été découvertes sur le lieu de leur assaut. Qui nous dit qu'il s'agit du même Unsub ?" argumenta Hank, qui même s'il ne croyait pas qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre, se devait de n'écarter aucune hypothèse.

"Il aura peut-être changé de mode opératoire, surtout depuis qu'on a failli le coffrer !" répondit Nick.

"Hmm oui pas faux." Admit l'inspecteur noir.

"Mais qui dit changement brutal de modus operandi, dit plus grande chance de faire des erreurs. Il n'aura sans doute pas eu le temps de préparer son coup aussi bien qu'avant." Conclut Nick en levant la tête vers le ciel, scrutant les bâtiments des alentours. "Là, il y a des commerces. Un coiffeur, un magasin de jouets et une banque ! Ils auront sans doute des enregistrements."

Après quelques discussions avec le responsable de la banque et son chef de la sécurité, les deux inspecteurs et le sergent de police eurent facilement accès aux vidéos surveillance qui, par chance avait un angle idéal.

Bingo.

Les vidéos montraient la jeune fille passer devant la banque, le portable à la main, puis quelques instants après, Jack Hornet dont les lunettes reflétaient la lumière jaune des lampadaires.

"Je vous l'avais dit. Ils font toujours des erreurs. Maintenant il n'y a plus qu'à le cueillir, lui faire cracher le morceau et récupérer Lily le plus rapidement possible."

oOo oOo oOo

CHAPITRE 8 - Bis

12 avril 1767 - Saint Chély d'Apcher

Cher Monsieur de Lépine,

Mon cher Edouard,

Comme je vous l'avais déjà annoncé lors de notre dernière entrevue, je suis de retour en Gévaudan contre l'avis du Conseil. Bien que j'ai essayé de leur faire comprendre l'importance de ma venue une seconde fois pour cette chasse contre la Bête, les Hauts Dignitaires du Conseil ont jugé préférable que je ne m'y rende pas. Selon eux, l'affaire de la Bête est réglée et ils ne veulent rien entendre de ce qu'il se trame ici, dans les plaines escarpées de la Lozère.

Je ne pouvais me résoudre à les laisser ainsi, dans cette indigence totale, abandonnés du Roi et de Dieu. C'en était une question d'honneur personnelle, j'avais presque réussi à m'approcher de cette Bête, je sais que j'étais sur la bonne voie et que j'en étais toute proche. Vous comprendrez donc les raisons qui m'ont fait braver l'avis du Conseil et retourner dans ces terres désolées. Je compte sur votre totale discrétion en la matière mais je sais que vous me ferez honneur. Nous n'avons pas partagé autant de missions délicates pour le compte du Conseil pour ne pas savoir la valeur et la confiance que nous représentons l'un pour l'autre.

J'ai donc traversé tout le royaume de France en plein hiver, pour arriver à Marvejols après la Saint Séverin. Le pays était couvert de neige, de glace et de givre. L'on n'avait pas entendu parler de la Bête depuis le mois de Novembre précédent, à croire qu'elle s'était mise à hiberner pour éviter les frimas de la saison froide. Je suis donc restée à la traquer, revoir les derniers rescapés encore vivants, actualiser mes informations et tester la chaleur de mes pistes.

C'est au mois de mars qu'elle refit surface, s'attaquant comme à son habitude à ses proies favorites : de jeunes enfants ou des jeunes filles.

Je l'ai traquée. Je l'ai pistée. Et plusieurs fois j'ai même cru la rattraper. Les battues ne servent à rien. Tant de monde la force à se terrer et attendre que l'orage passe. Non. Il fallait la chasser. Mais je me suis rendue vite compte que je n'étais pas la seule sur ses traces. Le Grimm était toujours de la partie mais n'avait pas plus avancé que moi à en juger par ses résultats.

Mais c'est hier, le onzième jour d'avril, à la Saint Stanislas de Cracovie, que le tout a basculé.

J'étais postée à une vingtaine de lieues de Marjevols, dans le petit village de Saint Pierre de Nogaret quand la bonne fortune a enfin daigné me sourire après tant d'années de mauvais résultats. J'étais en chemin sur mon cheval vers le Villaret, un lieu-dit non loin de Saint Pierre que je vis une pauvresse arriver vers moi sur le sentier complètement déboussolée. Elle avait perdu un sabot, ses jupes en lambeaux avaient clairement subi un assaut. Son regard trahissait la terreur qu'elle avait rencontrée.

" Madame ! Je vous en prie ! La Bête ! Elle nous a attaquées Mireille et moi !" Cria-t-elle en patois local que j'avais appris à décrypter les années précédentes.

"Où est-elle ? ?" Criai-je. Je ne voulais pas laisser passer ma chance.

"Là bas, à quelques toises vers le sud !"

Je fis bondir mon cheval et cria à la paysanne de rejoindre le hameau du Besset qui n'était plus très loin.

Plus je me rapprochai, plus je pouvais entendre les hurlements de terreur de la jeune fille attaquée et les grognements de cette… chose.

Je lâchai ma monture à une distance que j'estimais assez éloignée pour ne pas qu'Elle me détecte et m'approchai de la scène en contrebas de là où je me postais. La pauvre gamine tentait d'échapper à son agresseur que je vis clairement. Un Wesen, en effet. Et pourtant, quelque chose en lui semblait… déplacé. Comme d'un autre lieu, d'un autre temps. Il y avait comme un dédoublement décalé, retardé qui me faisait voir le Wesen, son mufle rouge, ses crocs aiguisés et son regard fou, mais également l'humain qu'il était derrière ce masque. Oui j'avais vraiment l'impression qu'il s'agissait d'un masque. Mais d'un masque malheureusement bien réel. La vachère était acculée contre un rocher, les bas en sang et tentait de se protéger de ses seuls poings. Il allait n'en faire qu'une bouchée.

Je wögais à mon tour et bondit pour tenter de me dresser entre lui et elle, pour la protéger de mon corps. Je feulai, montrant mes crocs tout aussi aiguisés et redressa mes poils pour paraître encore plus impressionnante. J'en avais assez de ses agissements, il était temps qu'on en finisse, quitte à me mettre moi même en danger.

La Bête sauta sur moi mais je réussis à l'esquiver avec aisance. Il était agile certes, mais ses mouvements me paraissaient désordonnés, comme emprunts d'une grande sauvagerie incontrôlée. Nous autres Goupils sommes connus pour notre furtivité et notre adresse. Lui semblait vouloir m'imposer sa force et son poids pour me terrasser. Je sautais, me dérobais, ce qui l'énerva encore plus. Voyant que la Bête était plus occupée avec moi, la jeune paysanne en profita pour fuir autant qu'elle le pouvait, malgré ses blessures qui saignaient abondamment.

Voir sa proie s'escamoter lui fit perdre sa concentration et j'en profitai pour lui mordre l'avant-bras.

Il hurla en essayant de balancer ses griffes vers moi, tentant de m'atteindre. Mais je fus plus rapide, tournait autour de lui, cherchant la gorge.

Nous nous battâmes ainsi pendant de longues minutes. Il y eut même un moment où je crus y passer car, revigoré pour je ne sais quelle raison, il commençait à reprendre le dessus sur moi et réussit même à me blesser à la jambe et au thorax.

Mais je donnai mes dernières forces et réussis à lui faire perdre l'équilibre par ma rapidité et mes assauts qui sans cesse le harcelaient, et il finit par tomber en arrière et se cogna la tête contre une grosse pierre qui s'érigeait du sol. Je fus moi même étonnée de la facilité avec laquelle tout ceci s'était passé. Comment la Bête pouvait elle être terrassée par un vulgaire caillou ?

J'entendis un cliquetis reconnaissable derrière moi qui me fit dresser les oreilles.

"Bouge pas fille de catin !" éructa une voix pleine de hargne.

Je levais les bras en l'air, me retournais doucement en wögant doucement vers mon apparence humaine pour découvrir le Grimm Chastel qui me tenait en joue avec son fusil de chasse.

"J'te l'avais dit, la Bête est à moi." Fit-il.

Il se rapprocha à pas de loups, me tenant tout le temps à l'oeil et à bonne distance puis se pencha sur le Wesen qui était encore à terre.

"Bête, tu es enfin à moi." S'écria-t-il.

Mais la face rouge et poilue, aux crocs saillants, à la raie noire sur l'arrière du crâne et qui descendait dans le cou se changea sous l'action du Wöge. Mais pas un Wöge comme j'avais l'habitude d'en voir, où les os craquaient, où les muscles changeaient de place et de forme. Non. Là c'était… comme si une brume brouillait les traits du Wesen pour laisser apparaître ceux de l'humain en dessous. En le reconnaissant, Jean Chastel eut un pas en arrière et baissa son fusil.

"Non ! Cela ne se peut."

Car à la place du Wesen, se tenait un jeune homme à la tignasse brune, et à la barbe qui auréolait son visage. Il paraissait presque maigre, ses vêtements étaient débraillés, et je remarquai, comme une incongruité, ce bracelet rustique qui lui enserrait la cheville, en dessous de son pantalon déchiré.

Pour la première fois de ma vie, j'observai ce Grimm si vindicatif et agressif auparavant, et si démuni aujourd'hui. Et je pouvais le comprendre !

"Mon dieu ! Antoine !"

Je peux vous dire que la surprise fut de courte durée car je bondis sans demander mon reste, je ne voulais pas servir de victime expiatoire à un Grimm en colère. Au moins, je sais maintenant qui est cette Bête qui terrorise le Gévaudan. Il s'agit d'Antoine Chastel. Le propre fils du Grimm.

Maintenant reste à savoir comment cela est possible !