Pour une année encore, ils étaient tous réunis. Ils ignoraient encore la durée de cette éphémère bonheur. Qui serait le prochain à porter le deuil ? Quel nom ornerait la prochaine tombe ? N'étais-ce pas particulièrement horrible que de devoir penser à la mort, le jour où nous célébrions la vie ? Harry n'arrivait cependant à le voir autrement, à ne pas profiter des rires de son parrain, des farces des jumeaux, des embrassades de Molly comme si demain n'aurait lieu. Trop de paramètres lui étaient incontrôlables dans l'équation que constituait sa vie. Secouant la tête, il passa l'assiette de purée que réclamait Ron depuis une demi-heure. Il lui jeta un regard torve, auquel il répondit par un sourire d'excuse avant de revenir à leur réalité. Cette réalité où ils étaient saufs, heureux. Aussi illusoire soit-elle.

-Il est vrai que je n'ai pas mis les pieds dans votre antre depuis un moment, mea culpa s'exclama Sirius, faussement attristé.

-Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Répliqua Bill avant que Fleur ne passe un doigt attendri sur le coin de ses lèvres, là où demeurait une goutte de sauce de canne-berge.

-Si nous te le révélions cher frère...commença Georges

-Cela nous obligerait à te tuer...poursuivit Fred

-Ce qui déplairait à une jeune française terminèrent-ils en choeur, provoquant les sourires de la tablée et les rougissements de l'intéressée.

Bill se contenta de lever les yeux au ciel avant de passer un bras sur les épaules de sa dulcinée. Cette vision réchauffa le cœur de Molly, bien que regrettant l'attitude légèrement froide de la jeune femme, se trouvait enhardi par l'ostensible amour qu'elle portait à son fils. Ginny, quant à elle, avait dû mal à contempler cette simple marque d'amour car cela lui pesait sur le cœur. En réalité, elle les jalousait. Elle jalousait le fait qu'ils aient le droit d'avoir ce qui lui était interdit. Bien que le bonheur de son frère soit inestimable à ses yeux, elle n'arrivait pas à omettre ce sentiment d'injustice qui pointait le long de ses entrailles. Pour se redonner une contenance, elle tendit sa main pour se saisir du pichet de jus de citrouille au moment où Harry empoignait l'objet. Leurs doigts entrèrent en contact et ils les retirèrent vivement, leur regard se croisant un instant. Elle faillit se perdre dans ce regard émeraude et ce ne fut que sa voix qui la ramena à lui, à eux, aux autres.

-Je t'en prie déclara-t-il, presque à mi-voix.

Elle tenta un sourire qu'elle imaginait plus un rictus et se saisit de l'objet, le remerciant au passage. L'échange n'aura pu durer que quelques secondes mais il lui avait sembler éternel. Et elle continua à percevoir du coin de l'oeil, son regard sur elle, la déstabilisant totalement, la perturbant grandement. Il aurait voulu tendre sa main et du bout des doigts relevant son menton pour que son regard rencontre le sien. Il voulait juste se complaire dans son regard et qu'il le fasse exister. Il se savait ne pas avoir le droit. Il savait qu'il était parfaitement indigne d'elle de se jouer de ses sentiments de la sorte mais il avait tant de mal à comprendre ce qu'il était censé faire. Il aurait juste souhaiter que tout soit plus simple, qu'ils puissent être ensemble tout simplement.

-Mon filleul reste une tombe, peut-être sauras-tu m'éclairer Ron ?

A sa mention, le jeune homme tourna son regard vers son parrain qui, les yeux pétillants de malice, contemplait le jeune rouquin, mal à l'aise.

-En quoi serais-je une tombe, Sirius ?

-Deux semaines que j'enquête pour trouver celle qui aurait volé ton cœur. Tu ne peux pas le nier ! Déclara-t-il, tout sourire.

Se réajustant sur sa chaise, il se contenta d'occuper sa bouche et ses mains plutôt que de discourir davantage et de donner une occasion supplémentaire à son parrain de le torturer.

-Tu vois ? Tu restes stoïque ! Ron, Hermione, Ginny, un indice ?

N'étais-ce pas un comble ? Demander à la principale intéressée si elle avait connaissance du béguin qu'il lui portait. Sirius Black ne savait pas un quart de l'ironie qui se jouait. Cela aurait presque été tordant.

-Harry n'est pas très bavard Sirius, tu en as conscience s'enquit Remus, en adressant un regard appuyé à ce dernier, lui intimant silencieusement de cesser d'embarrasser le jeune homme.

-Je ne t'ai jamais rien caché, Lunard reprit ce dernier, au grand damne de son filleul.

Il sentait sur lui l'attention de Ron et Hermione, et celle plus discrète et moins visible de Ginny, mais il se contenta de planter ses prunelles émeraudes sur celles grises du meilleur ami de son père.

-Penses-tu Patmol que je me confierais devant une si grande tablée ?

-Nous sommes ta famille s'insurgea Fred, faussement vexé.

-Ce n'est pas un « non » ça, vous êtes tous d'accord ? J'ai donc bien raison, mon filleul a bien quelqu'un en vue.

-Je pourrais avoir la salade demanda soudainement Ginny, s'exprimant pour la première fois.

Harry la fixa alors qui tentait de se défiler, de faire taire cette conversation, de les sauver tous les deux. Cependant, nulle ne répondait à sa requête.

-Ça sent même la tentative de diversion à plein nez reprit Georges, amusé.

-Je n'arrive pas à croire que le sujet de conversation de ce repas de Noël soit les amours d'Harry Potter s'exclama Ron, ébahi.

-De quoi forger davantage sa légende ajouta Bill

-La salade s'il vous plaît répéta la jeune rousse, plus fort, fortement agacée à présent.

Le saladier était à présent à la droite d'Harry après que Tonks ait enfin fait attention à Ginny mais il refusait de pourvoir à sa demande. Il lui faudra lever les yeux, fourvoyer dans les siens. Elle pouvait faire cela. Elle pouvait lui offrir ce réconfort. Il en avait soudainement besoin.

-Molly, j'ai appris que les Moldus allumaient leur feu avec des amulettes, nous pourrions essayer ce soir informa Arthur

-Allons Ron, tu pourras enfin servir l'intérêt général ironisa Fred.

-L'intérêt général ? Parce que c'est de l'intérêt général de savoir qui a sur conquérir le cœur de l'Elu tonna Hermione, désabusée.

-Arthur chéri, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. L'an dernier, tu as voulu que nous branchions une guirlande électrique sur une prise d'appoint et ça s'est mal terminée.

-Evidemment, tout ce qui se rapporte à l'Elu est de l'intérêt général rétorqua Sirius, amusée.

-Il sera alors noté d'intérêt général que l'Elu est sourd s'exclama Ginny, en fusillant ce dernier du regard.

-Il est juste atteint de surdité partielle répliqua ce dernier.

-Mais non, Molly, tout se passera bien. C'était une simple erreur de court circuit rassura le patriarche des Weasley.

-Dans tout cela, nous dévions de notre sujet principal, qui est-elle ? Reprit le vieux maraudeur.

-Quelle importance cela peut-il avoir Sirius ? Cela ne signifiera pas pour autant que je convolerais l'été prochain s'enquit le jeune Potter.

Il la provoquait, il en avait conscience mais c'était plus fort que lui. Il voulait juste capturer son attention quelques instants encore.

-Je suis certaine qu'elle n'a pas la prétention de le croire également s'écria Ginny en se redressant entièrement.

-Nulle n'a cette prétention corrigea Sirius, légèrement pris au dépourvu.

-Hermione pourras-tu me conseiller ?

-Bien sûr Mr Weasley.

-Je n'ai jamais prétendu cela. Je tenais juste à le souligner à Sirius s'enquit Harry.

-Tu l'as rendu parfaitement clair. Tu le rends parfaitement clair chaque jour, à chaque maudit instant. Tu m' as fait comprendre que je n'avais rien à espérer, que nous n'étions pas « destinés ». Alors cesses tes sous entendues, cesses tes malversations. Et pour une fois, sois foutrement honnête avec toi même. Je t'aime Harry et ça, je ne l'ai jamais nié. Et je ne t'ai jamais rien demandé. Tu es venu à moi, tu m'as avoué tes sentiments avant de les remballer dans leur splendide carquois et de, juste, disparaître...En me laissant pourtant confuse et sans réponse. Alors, oui Sirius, je suis supposément la fille qui a su conquérir le cœur d'Harry Potter bien que parfois, je doute vraiment de son existence. Oui, Fred et Georges, je suis toujours la jeune fille stupide qui attend l'Elu en espérant que l'intérêt général ne passera pas toujours avant elle. Et oui Harry, je n'ai jamais eu la prétention de croire que je serais plus à tes yeux que la sœur de ton meilleur ami, que ton amie. J'ai juste eu la prétention de croire que je pouvais être importante à tes yeux. Veuillez m'excuser à présent.

Elle repoussa doucement sa chaise et se dirigea vers la cuisine, en retenant au plus profond d'elle-même les sanglots ravageurs qui menaçaient de se déverser. Le silence qui s'abattit sur les lieux la rendait encore plus mal à l'aise. Elle redoubla ainsi le pas et disparut derrière le bois protecteur des portes de sa cuisine. Heureuse d'avoir tenu jusque là, elle s'appuya sur l'évier, projetant son regard sur l'épaisse couche blanche que laissait entrevoir la vitre sous ses yeux avant que l'ensemble ne s'obscurcisse sous l'assaut de l'ennemi. Elle ferma les yeux, espérant le retenir mais il vaincu, plus fort, plus entreprenant. Le chagrin.

Les regards convergèrent sur le jeune homme qui observa l'objet de son amour disparaître à travers les portes closes. Il eut un instant d'hésitation, un instant où il se demanda s'il devait vraiment laisser court à son instinct ou le brider au profit de sa raison. Un instant où défilèrent sous ses yeux les multitudes de possibilités que lui offraient une vie avec Ginny et une vie où elle n'y serait point. Un instant pour évaluer les conséquences de sa perte, en quoi cela impacterait sa propre vie.

-Excusez moi murmura-t-il.