10.

Le second du Pharaon se pencha légèrement vers son commandant.

- C'est qui cette momie ambulante ?

- Le demi-frère du général Hurmonde. C'est le colonel Pesgold. Il est là pour me superviser…

- Non, c'était ma tâche, à ta première affectation, Alguérande ! protesta Gander Oxymonth. Et mes rapports ont toujours été positifs, élogieux. Bien que le temps venant, il est arrivé tant de choses auxquelles je ne comprenais rien, avant de t'accepter tel que tu es.

- Merci, Gander. Je suis très touché. Je sais pourquoi tu as mon amitié entière et pleine.

- Je suis un Mécanoïde !

- Tu es mon ami !

- Merci, Algie. Mais, lui, on doit vraiment se le coltiner ? !

- Oui. Je te demande de l'accepter, de lui témoigner le respect dû à son grade, et l'obéissance à son statut de flicard ici !

- Compte sur moi.

- Merci, fit à son tour le jeune homme en passant machinalement la main dans ses mèches fauve et de suie. Pour les mois à venir, je n'ai vraiment pas besoin de plus de soucis !

- Ca va aller, commandant Algie ?

- Je dois tenir, être normal autant que possible. Sinon ce sera notre dernière mission en commun, car ensuite je n'appartiendrai même plus à la Flotte terrestre !

- Cela pourrait en arriver là ? s'étrangla le lhorois.

- Oui. Tout a été organisé, se prépare en ce but… Et je dois conserver mon poste !

Gander retint son commandant et ami par le poignet.

- Pourquoi ? fit soudain le second du Pharaon. Que veux-tu prouver, à qui ? Bien que je balancerais bien cette momie dans ta chère mer d'étoiles, via le vide ordures !

- Le colonel Rim Pesgold a droit au respect de son grade. Ne répète jamais ce que tu viens de dire, Gander, même plus à moi !

- Tu vas supporter cet espion ?

- Je n'ai pas le choix. Et cet « espion » est un haut gradé.

- Oui, je sais, et son frère est le général de notre Flotte terrestre ! Je me disais que ceux de ta lignée n'avaient pas à rendre de compte aux insignes d'une fonction… Mais je comprends que tu tiennes à une fonction où tu excelles. Je t'aiderai, commandant, mais ne me demande pas de faire le faux-cul soumis face à ce…

- Face à celui qui peut décider de votre propre destinée, boîte à conserve ? siffla Rim Pesgold en parvenant à la hauteur de Gander. Ne risquez pas vos mises à jour ou votre réactivation en usine, en vous braquant contre moi ! Je suis tout-puissant à ce bord, et pour les neuf mois à venir. Ne m'offusquez pas, mécanique !

- Le lieutenant Oxymonth est unique, efficient, et il performe à son poste ! jeta Alguérande. Vous me surveillez, colonel Pesgold, mais jusqu'à preuve du contraire, je suis le commandant du Pharaon et je suis le seul habilité à donner des ordres. Et je ne permettrai jamais qu'on insulte un ami entre les mains de qui j'ai décidé depuis très longtemps de confier ma vie.

Rim Pesgold inclina positivement la tête.

- Vos propos sont sensés et acceptables, commandant Waldenheim. Je me remets à eux. Jusqu'à preuve du contraire. Puis-je rejoindre mes appartements ?

- Kéloha, la Mécanoïde Protocole du bord qui a pris ses fonctions sur cette mission, va vous y conduire, vous installer.

- Quand nous reverrons-nous ?

- Après notre envol, bien plus tard. Car après une courbe de voyage, j'aurai à faire escale sur une petite planète qui fut végétale, avec une amie.

- J'ai été en copie de vos messages à la Flotte. Faites, commandant Waldenheim. Mais prenez note qu'un cuirassé de guerre terrestre n'a rien d'un taxi et n'a pas à transporter de passager autre que moi !

- Je ferai vite, assura Alguérande, profondément soulagé mais préférant ne rien en témoigner face à celui qu'il ne pouvait que considérer que comme un ennemi, un obstacle à sa carrière, à ses rêves, à désormais ses envies de futur ancrées au plus profond de son être.

Gander déposa un verre de limonade devant son commandant.

- Je ne crois pas que je pourrai…

- Désolé de te le rappeler, mais tu es programmé pour obéir. Et ce colonel m'est supérieur… Je me soumets à lui, fais-le aussi, je t'en prie !

- Je me remets à la seconde partie de ta phrase, commandant Waldenheim, obéit le second du Pharaon. Mais ce qui t'est imposé me fait un mal infini. Oh oui, je suis une machine, une boîte de conserve, mais je pense bien ressentir de pur sentiments, les comprendre… On te fait du mal, Alguérande !

- Et je dois payer pour mes « absences », même si toutes furent involontaires, de mes faiblesses, de mon cœur, de blessures insurmontables…

Alguérande se redressa légèrement.

- Gander, je suis un officier commandant de la Flotte terrestre, j'ai à être à mes fonctions, ma vie privée ne devrait pas entrer en ligne de compte – bien que cette vie personnelle empiète tant et tant dans mon quotidien, me le bousille même, provoquant ces effondrements physiques et psychologiques que me reproche le général Hurmonde…

- Tu es prêt à d'immondes sentences ? s'étrangla Gander.

- Je les mérite, militairement parlant, pas du point de vue humain, soupira Alguérande. Mes ennuis surnaturels parasitent mes tâches… Cela ne devrait pas… Il va me falloir composer avec tous ces éléments, plus que jamais !

- Tu vas t'en sortir, Algie ?

- Il le faudra bien ! gronda le jeune homme en rompant la discussion en quittant le salon pour regagner sa chambre.

Gander reposa le verre auquel il n'avait pas touché pour se retirer à son tour.

Revenant cependant un bref instant, il leva son verre de limonade vers la porte de la chambre où son commandant et ami avait disparu.

- A votre santé, et avec tout mon respect, commandant Waldenheim !