Défaillances 2

Sam descendit à la verticale pendant de longues secondes et parvint enfin à rejoindre un coude qui semblait remonter de l'autre côté d'une masse rocheuse qu'elle avait longé en descendant. A la lumière de sa lampe bracelet, elle chercha autour d'elle, les traces d'un autre piège. Elle ne remarqua rien et prit appui sur le sol pour remonter. Mais au moment de donner son impulsion, la vase remua doucement et une masse s'éleva à ses côtés. Elle sentit son sang ne faire qu'un tour lorsqu'elle braqua sa lampe vers ce qui restait d'une tête d'homme. Une partie de son visage partait en lambeau et son cou retenait encore le reste d'un corps rongé, presque dissous. Elle remonta en donnant une forte impulsion et regagna rapidement la surface où elle prit un grand bol d'air.
- Encore une seule initiative sans demander l'avis du groupe, lui lança Frensus, et je t'élimine, Aran, c'est compris ?!
Elle s'appuya au bord et reprit son souffle en sentant son cœur battre la chamade.
- Tu faisais quoi ? demanda Cortinus.
- Je voulais savoir la profondeur... et j'ai trouvé une équipe adverse.
Le groupe se raidit à ses mots et elle sentit la vase remonter lentement. Elle prit appui sur la roche et bondit hors de l'eau.
- Quoi ? Ils sont dans l'eau ? Tu les as affrontés ?
Du menton, elle indiqua les bulles qui remontaient encore à la surface. Ils mirent tous la main à leur arme et le crâne du cadavre sortit de l'eau, avant de rouler sur le côté. Puis un second leur apparut, et plusieurs autres à sa suite. Les cadets reculèrent sur leur bout de rocher et les observèrent un long moment.

Adam parcourait les allées de la cité à toute allure, son engin vrombissant dans les allées piétonnes désertes. Le début d'alerte avait dû raisonner jusque dans les moindres rues et la population de SR220 s'était prostrée dans les habitations. Ce plan de secours ne marcherait pas, il en était conscient. Des intrus assez futés pour parvenir au centre même du terminal du concours, assez renseignés pour faire cesser aussi rapidement un ordre d'évacuation, devaient connaître les moindres rouages de sa mécanique. Cette baisse d'énergie ne les surprendrait pas. On avait dû les renseigner plus haut, mais qui ? Ce n'était pas la préoccupation d'Adam. Une seule chose lui trottait dans la tête alors qu'il abordait la Grand rue qui faisait face au bâtiment aussi gigantesque que solennel du Ministère : sans aucune aide extérieure, il se demandait ce que sa protégée pourrait bien faire... ?
Il posa son regard sur la rue dans laquelle il venait de tourner et fila à grande vitesse au-dessus des quelques rares véhicules en se rapprochant rapidement de l'aile du ministère où les conseillers avaient leurs appartements.
Et si c'était son destin, comme le pensait Altriark ? Et si tout avait déjà – réellement – été écrit ? Sa présence ici... Si près d'un but qu'elle ne soupçonnait pas. Cette ville... Toutes ces tours construites au cœur d'un gigantesque cratère éteint, vestige d'une activité sismique que la nature de ce sol ne laissait pas soupçonner. Cette vie implantée sur un astéroïde géant. Un bout de pierre froid, qui avait trouvé une étoile et qui s'y était accroché, ne quittant plus son orbite... presque plus...
Et si tout ceci n'avait qu'un seul but ?
Elle.

L'un des hommes recula en observant le badge que Frensus et Cortinus collectaient sur la dizaine de cadavres qui avait suivi le premier. Un autre le rattrapa et passa un bras autour de ses épaules alors qu'il s'était mis à sangloter en silence.
- Gaelius, nota Cortinus. C'était son frère, soupira-t-il en jetant un regard triste par-dessus son épaule.
- Attends, l'arrêta Sam. Ca veut dire que ce sont des cadets de notre promotion ?!
Cortinus acquiesça en silence en repoussant le dernier corps dans l'eau. Leur peau avait été rongé et la chaire mise à vif semblait déchiquetée, tailladée assez finement, comme si la peau s'était consumée, brûlant, se craquelant et découvrant les muscles alors rongés à leur tour.
- C'est pas chimique, remarqua Cortinus. Sinon, tu serais morte, toi aussi, Sam.
- Bon, et alors ? lança Frensus. On continue, non ? dit-il en tendant les badges à un des hommes qui se taisait.
Samus le prit par le col et d'un geste vif le plaqua contre la paroi minérale suintante. Il la dévisagea sans broncher et elle sentit la hargne lui tordre l'estomac.
- Ces hommes, nous aurions sûrement pu les croiser dans les couloirs tout à l'heure...
- Eh bien quoi ? Nous les croisons maintenant, sourit-il cyniquement.
Elle le lâcha lentement, abasourdie, le tissu de la tunique glissant entre ses doigts encore crispés.
- Bon, lança-t-il. On repart.
Elle bouillait de l'intérieur et son poing se referma de nouveau sur la combinaison, le maintenant brutalement contre le mur d'un coup de genou qu'elle figea sur son abdomen. Il toussa de douleur et voulut bouger, mais elle resserra son étreinte pour le maintenait face à elle.
- Qui es-tu ? cracha-t-elle. J'ai entendu dire que Dreshter avait été jugé dans une histoire de meurtre ou je ne sais quoi... Tout les cadets ont été marqués. Et tu voudrais me faire croire que voir une équipe entière exterminée, c'est pas grave ?!!
- Pas entière... articula-t-il, à la limite de l'étouffement.
- Sam, calme-toi, lança un autre homme, alors soutenu par les autres. Frensus n'y est pour rien.
- Je demande à voir... siffla-t-elle. Je me trompe rarement sur les gens que je côtoie...
- Si t'était plus méfiante... lui lança-t-il au bout de son bras. Tu aurais vu que... celui qui manque... c'est justement Dreshter... dans cette équipe.
- Dreshter, répéta Sam en le lâchant d'un coup. C'était l'équipe de Dreshter ?
- Il n'y a que onze badges, lui indiqua celui qui les avait rangés sur lui.
- Ce type est net, j'y crois pas un instant...
Frensus la poussa brutalement sur le côté et elle se heurta à Cortinus qui la rattrapa.
- La prochaine fois que tu me fais une crise comme ça, c'est moi qui mettrait fin à notre partenariat, lui hurla-t-il, une main sur sa gorge endolorie. Si tu crois que je n'ai rien remarqué depuis tout à l'heure, il se passe des trucs bizarres et je fais tout pour nous protéger ! Alors, tu sais où tu peux te la foutre ton intuition féminine ?!
Elle fronça les sourcils en songeant au type qu'elle avait rencontré dans les couloirs. Ses traits, sa peau brune et ses conseils, l'expression de son visage, tout en lui respirait l'honnêteté. « Cette année, je ne me ferai pas avoir » avait-il bien dit. Non... Maximus... ne pouvait pas être un traître !
- Intuition féminine, grommela Frensus en s'approchant de l'eau où les cadavres flottaient encore. Tu parles ! C'est pas en restant ici et en nous bassinant avec ta paranoïa, petite, qu'on va savoir ce qui leur est arrivé... C'était comment au fond ?
Elle revint à elle et secoua la tête pour faire fuir les questions qui l'avait envahie.
- Au fond... De la vase et je crois que ça remonte aussitôt.
- Un siphon encore... Bien, alors on plonge ! indiqua-t-il aux hommes qui se glissèrent entre les cadavres.
Samus resta un peu en arrière en attendant son tour. Quand elle fut finalement seule avec Frensus, ce dernier tourna la tête vers elle en éclatant de rire.
- Tu fais la fière... mais t'as encore rien vu, murmura-t-il avant de se laisser glisser dans l'eau.
Elle fixa la surface qui ondulait après son passage sans comprendre cette dernière phrase. Est-ce qu'il connaissait le chemin mieux qu'il ne le disait ? Elle s'accroupit près des corps et passa deux doigts sur la chaire meurtrie.
- Des morsures... Ce sont des micro-morsures ? Mais alors, au fond...
Elle rechargea son arme et sauta entre les corps.