Chapitre dix
Dans le silence nocturne, Léda entrouvrit sa porte en prenant garde à ne pas la faire grincer sur ses gonds. Elle se glissa pieds nus dans le couloir, et parcourut la faible distance qui la séparait de la chambre de son frère, se mêlant à l'obscurité tel un fantôme. L'oreille collée contre la porte, elle ferma les yeux et se concentra sur la respiration lente et régulière qu'elle percevait faiblement à travers l'épaisseur du bois. Ephraim dormait profondément ; il ne se réveillerait pas lorsqu'elle pénètrerait dans la pièce.
Sa main se posa sur la poignée de la porte et la tourna avec moult précautions. Elle retint son souffle, entra sur la pointe des pieds, repoussa la porte derrière elle sans pour autant la refermer complètement. Le disque de la lune transperçait la pièce de rayons argentés, qui éclairaient doucement la forme paisible enroulée sous les couvertures. Léda s'approcha, puis s'agenouilla près de lui. Elle le considéra longuement, aussi immobile qu'une statue. Comme elle l'avait prévu, Ephraim n'avait pas réagi. Le coin de ses lèvres se souleva en un rictus amer. Elle lui avait toujours reproché son sommeil de pierre, indigne d'un chevalier qui se devait d'être toujours sur le qui-vive, prêt à se battre au moindre signal d'attaque. Mais jamais il ne l'avait écoutée, jamais il n'avait tenté de changer ; il se contentait de lui rire au nez, et de critiquer à son tour sa propension à distribuer des conseils qui n'étaient pas les bienvenus.
Son esprit dériva vers le passé tandis que son regard s'attardait sur le profil de son jumeau endormi. Si semblables physiquement : même chevelure de jais, mêmes yeux verts, même nez aquilin, trop prépondérant à son goût pour leur visage aux traits anguleux. Mêmes mains aux doigts longs et nerveux, des mains de musicien qui n'avaient jamais touché le bois d'un instrument mais qui avaient frappé, sans relâche, jusqu'à devenir aussi mortelles que la lame la plus parfaite.
Mon pauvre frère, soupira-t-elle en son for intérieur. Pauvre, pauvre Ephraim, trop confiant, trop orgueilleux, trop ingrat. Oh elle l'avait aimé, adoré même, ce jumeau qui ne l'avait jamais quittée, du plus loin que remontât sa mémoire. Enfants, ils s'étaient forgé leur propre univers dans lequel chacun constituait le centre de l'autre, un soleil aimant et chaleureux qui les protégeait de la lâche cruauté du monde extérieur. Puis un jour, un homme les avait tirés de la misère où ils croupissaient pour semer l'espoir dans leur existence. Shion, seigneur du Domaine sacré, les avait conduits au Sanctuaire, un lieu si extraordinaire qu'il y était donné à chacun la possibilité de s'élever au-dessus des basses contingences humaines. Un monde de miracles et de magie, rythmé par des entraînements brutaux et interminables, mais qui éveillèrent chez Léda la grisante perception de sa puissance. Elle était rapidement devenue plus forte que son frère, moins acharné à l'effort, plus insouciant et dilettante. Ses capacités avaient fini par lui faire caresser le rêve de revêtir une armure d'or. La désillusion fut insupportable lorsque leur maître la prit à part, et brisa ses aspirations en quelques mots lâchés avec condescendance. Impossible qu'une femme soit admise dans le plus haut cercle de la chevalerie ; elle devait freiner ses progrès, mettre un terme à ses ambitions et céder la place à son jumeau.
Ainsi Ephraim était devenu le chevalier des Gémeaux. Et ainsi, ses espoirs à elle s'étaient réduits comme une peau de chagrin, jusqu'à la priver de la plus maigre des consolations, celle de l'espérance. Sa vue se brouilla tandis que des larmes se formaient au coin de ses yeux, des larmes de rage et de fureur, tout entières dirigées contre le paisible dormeur. Elle se leva doucement, tendit les bras vers Ephraim et le tourna lentement vers elle. Il ouvrit brusquement les yeux, saisit l'un de ses poignets.
« Léda...? marmonna-t-il, encore pris dans les filets d'un lourd sommeil.
— Chut, souffla-t-elle. Oui, ce n'est que moi. »
Il inspira profondément, sembla chercher tout au fond de lui-même le courage de recouvrer complètement ses esprits.
« Qu'est-ce qui se passe ? Ce n'est pas encore le matin...
— Nous sommes au milieu de la nuit, répondit-elle.
— Bon sang, Léda... J'espère que tu as une bonne raison de me réveiller. »
Il voulut se redresser, mais elle augmenta la pression de ses mains qui entouraient son visage. Ephraim leva les yeux vers elle, chercha à distinguer ses traits dans la pénombre.
« Léda ? appela-t-il d'une voix incertaine. Que t'arrive-t-il ? Quelque chose ne va pas ?
— Il n'y a rien qui va, murmura-t-elle. Mais je vais y remédier, ne t'en fais pas.
— De quoi parles-tu...
— Ephraim, je suis venue reprendre ce qui me revient de droit.
— Léda, tu...
— Je veux l'armure », asséna-t-elle avant de le repousser brutalement contre le matelas.
Ephraim rejeta ses draps, se leva vivement et tenta d'attraper sa sœur, mais celle-ci avait anticipé son mouvement et reculé hors de sa portée. Ils se firent face dans le silence tendu de la chambre, et il sembla à Léda que le mur qui les séparait ne faisait que grandir, les éloignant irrémédiablement l'un de l'autre. Elle eut un bref instant d'hésitation. L'acte qu'elle s'apprêtait à commettre lui serait difficilement pardonnable. Elle savait cependant qu'il n'existait pas d'autre solution. Et même si les hommes la condamnaient, l'armure, quant à elle, saurait qu'il n'y avait pas eu d'autre choix possible, et que tout serait enfin pour le mieux.
Son cosmos s'enflamma brusquement, rayonnant d'une puissance froide et sombre qui envahit la pièce et déborda des murs pour s'insinuer dans l'espace clos du temple. D'abord surpris, Ephraim finit par l'imiter ; son visage exprimait une sourde inquiétude, alimentée par le comportement qu'avait adopté sa sœur depuis un certain temps déjà.
« J'ignore ce que tu as l'intention de faire, Léda, cependant je te conseille d'abandonner immédiatement cette attitude menaçante à mon encontre.
— Tu veux connaître mes intentions ? rétorqua-t-elle d'un ton fielleux. Mais je te l'ai dit très clairement. Je veux l'armure des Gémeaux.
— Tu as perdu la tête ! s'exclama-t-il, incrédule, et il baissa la garde. L'armure est mienne !
— Plus pour longtemps. »
Profitant de l'étonnement d'Ephraim, elle lança son attaque. La Galaxian Explosion le frappa de plein fouet ; à peine eut-il le temps de lui opposer son cosmos en guise de bouclier. Toutefois il ne put éviter l'onde de déflagration et fut projeté contre le mur opposé. Léda éprouva une pointe de satisfaction en entendant ses vertèbres craquer et la pierre se fissurer sous le choc. Elle ne lui laissa pas le temps de se remettre et prépara aussitôt son coup suivant.
« Another Dimension ! » s'écria-t-elle.
Le vortex s'ouvrit au-dessus d'eux et gagna rapidement en puissance. Léda agrippa fermement le devant de la chemise de son frère encore étourdi, et le traîna jusqu'au passage qui tourbillonnait à présent là où aurait dû se trouver le plafond. Alors qu'elle luttait une dernière fois contre la force magnétique qui tentait de les aspirer, elle approcha son visage de celui d'Ephraim, plongea ses yeux d'une pâleur glaciale dans ceux de son jumeau.
« Je vais tout te reprendre, Ephraim, lui dit-elle. Absolument tout. »
oOoOo
« Vous avez tué votre propre frère ! »
L'exclamation horrifiée de Saga rompit le flot des souvenirs et les ramena dans le silence sépulcral du troisième temple. Léda baissa les paupières, l'air d'être perdue dans ses pensées et, peut-être, dans la dernière vision qu'elle gardait de son frère défunt.
« Je n'avais pas d'autre choix, murmura-t-elle.
— C'était votre frère, votre jumeau... Comment pouviez-vous le détester à ce point ?
— Ma haine était à la mesure de l'amour que je lui vouais ! s'écria-t-elle. Tu comprendras un jour combien ces deux sentiments sont semblables, et qu'il peut être parfois difficile, voire impossible de les différencier.
— Jamais... souffla Saga en reculant d'un pas, comme pour se détacher de cette femme qui lui faisait horreur. Jamais je ne ferai de mal à Kanon, tout comme il ne s'attaquera jamais à moi. Nous ne sommes pas comme vous... et je suis tout pour lui ! »
Ses derniers mots arrachèrent un minuscule sourire à Léda. Ce garçon était si imbu de sa puissance et de son bon droit. Si sûr de sa vertu, si confiant en son intégrité... Il n'en fallait pas plus pour qu'à ses oreilles résonne la voix d'Ephraim, tel un écho lointain aux paroles de l'actuel chevalier des Gémeaux. Quant au cadet, le frère caché, elle imaginait sans peine les sombres tourments qui devaient être les siens, ainsi que le chemin sur lequel ses décisions l'engageraient.
L'Histoire n'était rien d'autre que la répétition sans fin des mêmes actions, des mêmes péchés. La quête de ce que l'on ne pouvait posséder : la liberté, le pouvoir, l'amour... Mais tout cela n'était que vaine chimère et désir éphémère. Dieu ou mortel, personne n'était capable de tirer la leçon des erreurs du passé. Sa lucidité l'empêchait de croire qu'elle pouvait échapper à cette règle immuable. Et l'enchaînement des événements qui s'étaient déroulés vingt ans plus tôt n'avait fait que conforter sa croyance en un destin à l'implacable cruauté.
oOoOo
Elle réapparut au milieu de la chambre dans un tourbillon d'énergie cosmique qui se délita presque aussitôt. Le désordre qui régnait dans la pièce ne laissait aucun doute quant aux faits qui avaient pu s'y dérouler : le lit défait n'était guère plus qu'un souvenir, de même que la vieille armoire sous laquelle ils s'étaient amusés à cacher leurs trésors d'enfants, il y avait si longtemps de cela... Le mur du fond disparaissait derrière l'impact en forme d'étoile, juste là où s'était écrasé le corps d'Ephraim.
Le nom de son frère se répercuta comme un écho contre les parois de son crâne. Léda porta une main à sa gorge, se sentant tout à coup incapable de respirer. Elle ouvrit la bouche, avala désespérément de longues goulées d'air. Un sentiment de panique l'envahit, la conduisant au bord de l'évanouissement. Elle fit quelques pas, puis tomba à genoux parmi les gravats. Ses yeux étaient aveuglés par des larmes qui refusaient de couler.
« Par les dieux... hoqueta-t-elle. Qu'ai-je fait ? »
Les poings serrés sur ses genoux, elle se força à retrouver un semblant de calme, respira par le nez, de plus en plus lentement. Sa poitrine se souleva, s'abaissa, une fois, deux fois. La brutale tension qui paralysait ses muscles s'effaça progressivement, bien qu'une douleur terrible sillonnât toujours les méandres de son cerveau.
Elle finit par se relever. Une partie de son masque s'était brisée, et laissait apercevoir l'expression hagarde qui altérait son visage. Le tissu de sa robe déchirée était poisseux de sang ; celui d'Ephraim certainement, mais aussi le sien. Elle constata avec indifférence la longue blessure qui courait sur son flanc, l'empêchant de se mouvoir correctement. Sans doute aurait-il fallu qu'elle s'en occupe immédiatement, mais que faire ? Où trouver de l'aide ? Vers qui se tourner ? Elle leva ses mains devant elle, fixa d'un regard halluciné les traînées rouges qui assombrissaient sa peau meurtrie.
Ils s'étaient battus longtemps. Une éternité, à ce qu'il lui avait semblé. Se pouvait-il que mille jours se fussent écoulés dans cette autre dimension où elle les avait envoyés ? Elle l'ignorait, n'avait calculé ni les heures ni les semaines. Ils s'étaient d'abord contentés d'enchaîner les questions et les reproches pour lui, les insultes et les coups pour elle. Ephraim avait essayé de la raisonner, de cerner cette folie qui avait corrompu l'esprit de sa sœur. Cette dernière l'avait détrompé ; non, elle n'était pas folle, bien au contraire. Elle venait de trouver la force de secouer le joug que le destin avait placé sur ses épaules, elle se révoltait enfin contre la servitude abjecte dans laquelle tous l'avaient placée. Oui, même lui, surtout lui, son propre frère, son jumeau ! L'avait-il traitée d'esprit malade, dérangé ? Elle ne se souvenait plus vraiment. La voix d'Ephraim bourdonnait encore à ses oreilles, mais elle ne proférait aucun mot compréhensible. C'était juste un son persistant, qui bientôt finirait par s'éteindre tout à fait...
L'une de ses mains, la moins abîmée, s'approcha de son visage et arracha les restes du masque censé le protéger. Les morceaux tombèrent un à un sur le sol, un claquement sec contre le dallage de marbre. Elle drapa ses pensées d'un voile d'illusion, passa le seuil de la chambre en chancelant sous la douleur, et sortit du temple.
Bientôt, les autres gardiens seraient avisés de la situation. Il lui fallait agir au plus vite, et prendre les devants de manière à ne pas leur laisser le temps de formuler leurs propres hypothèses. La vérité devait être camouflée, puis détournée à son avantage. Léda possédait un atout, un arcane qu'elle avait déniché dans les archives, une technique aussi efficace que dangereuse qui était l'apanage exclusif du Grand Pope et de certains représentants des Gémeaux. Jamais elle n'en avait parlé à son frère ni à leur maître. Le temps était venu de mettre à profit cette connaissance secrète qui allait lui permettre de manipuler les esprits.
À mesure qu'elle avançait dans la nuit sombre, ses pensées se faisaient plus claires et sa réflexion s'affinait. Un plan se dessinait dans sa tête, et lorsqu'elle parvint sur le seuil du quatrième temple, elle ne pensait pratiquement plus au corps sans vie d'Ephraim, flottant misérablement dans une dimension perdue, appelée à devenir son tombeau jusqu'à la fin des temps.
Sa seule crainte avait été que Pietro fût resté dans ses pénates, mais un heureux concours de circonstances avait amené celui-ci à passer la nuit dans la maison du Bélier, occupée par son jeune disciple. Léda ne put réprimer un sourire de mépris. L'inexpérience et l'immaturité du nouveau Bélier en ferait un piètre adversaire ; quant à Pietro, il ne serait sans doute pas bien compliqué d'en venir à bout.
Les Saints des Poissons, du Verseau, du Scorpion et du Taureau étaient absents, envoyés en mission à l'extérieur du Domaine sacré ; le temps qu'ils mettraient à rentrer en Grèce jouerait en sa faveur. Il lui restait donc à affronter six chevaliers d'or. Sans compter le Pope. Et Solveig... En tant que prêtresse d'Athéna, Léda la soupçonnait douée d'un cosmos dont elle devrait se méfier, ainsi que d'une empathie propre à son signe.
Mais je suis plus forte qu'eux tous réunis, songea-t-elle. Bien plus forte, bien plus puissante... Aucun d'entre eux ne m'arrêtera. Peut-être même que l'un d'eux m'apportera son soutien... Oui, quelle excellente idée !
Elle poursuivit son chemin et arriva sur le seuil de la cinquième maison. Les grands lions de pierre qui encadraient l'entrée du bâtiment semblaient l'attendre. Presque joyeuse, elle leur adressa un signe de tête, puis pénétra dans le naos. À présent, il était temps de jouer la comédie.
Ses pas se firent alors précipités, sa respiration devint haletante, et son regard terrifié balaya les alentours à la recherche de celui qui vivait dans le temple.
« À... À l'aide ! hurla-t-elle. Chevalier du Lion ! »
Son cri se répercuta contre les colonnes de marbre. L'écho n'avait pas eu le temps de mourir qu'une haute silhouette émergeait des appartements personnels. Léda fit mine de ne pas le voir, et poussa un hurlement aigu lorsque de larges mains se refermèrent sur ses bras ensanglantés.
« Qui êtes-vous ? Que faites-vous dans mon temple... et dans cet état ! s'exclama le chevalier. Allons, calmez-vous et répondez-moi. »
Il se pencha vers elle et scruta son visage dépouillé du masque. Évidemment qu'il ne la reconnaissait pas ! Personne à part son frère n'avait jamais eu la possibilité de savoir à quoi ressemblaient ses traits. Maudit masque, jura-t-elle en son for intérieur.
Le chevalier finit par la secouer plus énergiquement, sans doute à bout de patience. Il allait lever la main pour la gifler, ultime ressort d'un homme désemparé face à ce qu'il croyait être une crise d'hystérie typiquement féminine, lorsqu'elle redressa la tête et croisa son regard.
« Marko, aide-moi... » souffla-t-elle, comme à bout de forces.
L'autre suspendit son geste, puis elle sentit la chaleur de sa paume entourer sa mâchoire endolorie. Il se courba un peu plus vers elle. Une étincelle de triomphe jaillit en elle lorsqu'il la reconnut enfin.
« Léda ? »
Elle acquiesça frénétiquement.
« Par les dieux, Léda... que t'est-il arrivé ? »
Sa bouche s'ouvrit mais ne laissa échapper rien d'autre qu'un hululement terrifié.
Les bras du chevalier serrèrent la jeune femme plus étroitement. L'une de ses mains glissa sur ses longs cheveux noirs. D'une pression douce et ferme à la fois, il ramena la tête de Léda contre son torse, avant de poser son menton sur le haut de son crâne. Voulait-il, par ce geste, lui offrir réconfort et protection ? Elle pinça les lèvres, dissimula plus encore son visage dans les plis de la chemise qu'il portait. Son rire silencieux, qu'il prit sans doute pour des sanglots étouffés, salua l'incurable naïveté de Marko du Lion.
Il l'aida à se remettre debout, enroula un bras prévenant sous ses épaules. Lorsqu'il se baissa et fit mine de la soulever, c'en fut plus que sa fierté ne pouvait supporter. Ses traits se durcirent imperceptiblement, et elle le repoussa avec une sauvagerie qu'elle eut du mal à maîtriser.
« Je ne voulais pas te faire mal », s'excusa Marko, se méprenant sur sa réaction.
Elle secoua la tête, tant pour recouvrer ses esprits que pour répondre au ton empreint d'inquiétude du Finlandais. Le visage de celui-ci était penché vers elle, et chacun de ses traits exprimait des sentiments si multiples, si changeants que Léda eut quelque difficulté à les décrypter. Il y avait l'angoisse bien sûr, teintée d'une immense sollicitude. Mais aussi une affection qui la mit vaguement mal à l'aise. Car mêlée à cette dernière persistait l'ombre d'un désir terriblement malvenu dans ces circonstances dramatiques. Elle sentit ses larges mains autour de son corps mince, sa chaleur et son odeur masculines qui semblaient l'emprisonner toujours plus sûrement... Il lui fallut lutter contre un frémissement de dégoût, inspiré par la proximité de cet homme qu'elle avait toujours méprisé pour son manque de raffinement et ses origines nordiques. Marko était l'étranger, le Viking, trop grand, trop blond, trop rude, un mâle dominant prêt à la dompter et la brimer pour mieux l'assujettir à ses plus vils instincts.
Le sang coulait toujours le long de sa jambe, et ses pieds nus barbouillaient de taches glissantes le marbre immaculé du temple. Une indicible faiblesse la saisit. Une brume opaque envahit son esprit, entrava ses pensées et commença à l'emporter loin de là. Ses genoux se dérobèrent sous son poids. Elle se sentit tomber, et ne dut son salut qu'à la vigilance angoissée du cinquième gardien. Cette fois, elle ne put protester lorsqu'il la souleva dans ses bras.
« Il faut que tu t'allonges, déclara-t-il. Tu es blessée, Léda. On va d'abord te soigner, ensuite tu me raconteras ce qui s'est passé.
— Mon frère... eut-elle la force de murmurer.
— Ephraim ? C'est lui qui...
— Non.
— Est-il blessé, dans ce cas ?
— Tu dois l'aider, exhala-t-elle dans un souffle tremblant. Va... dans le troisième temple.
— Il est resté là-bas ? s'enquit Marko en fronçant les sourcils.
— Il a disparu. »
oOoOo
Les torches furent allumées une à une. Leurs flammes ponctuèrent le chemin tracé par l'escalier sacré au flanc des collines, du premier temple jusqu'au palais. Un serpent de lumière commença à se mouvoir au rythme des allées et venues de la garde. La perplexité bourdonnait dans le silence nocturne. Très vite, elle céda la place à une vive inquiétude et un sentiment d'alerte.
Le Cancer et le Bélier furent envoyés inspecter la troisième maison. Ils trouvèrent les évidentes traces de lutte dans la chambre d'Ephraim. L'atmosphère vibrait encore des deux cosmos qui s'étaient entrechoqués dans la pièce trop petite pour un combat de cette envergure. Deux énergies dont l'une appartenait au chevalier des Gémeaux ; quant à l'autre, elle lui était en apparence semblable, tout en éveillant chez les deux guerriers l'ombre d'une angoisse qui augmenta au fur et à mesure que les indices se succédèrent.
Pietro rapporta ses découvertes au Grand Pope, et ajouta qu'un passage avait été ouvert sur une autre dimension. Il jura qu'il n'était pas le fait de son frère d'armes ; les techniques d'Ephraim lui étaient bien connues, et jamais le jeune homme n'aurait créé une ouverture qui laissât des traces si incongrues. Dayaram du Bélier acquiesça, puis porta l'attention de leur seigneur sur l'étrangeté d'une telle attaque. Il était le gardien du premier temple ; à ce moment-là, Pietro et lui se trouvaient à l'intérieur. Celui qui avait attaqué le chevalier des Gémeaux n'avait pu arriver par les escaliers sacrés sous peine d'être immédiatement repéré et arrêté par les forces conjuguées du Bélier et du Cancer. L'intrus avait-il usé de l'ouverture dimensionnelle pour apparaître directement dans le troisième temple ? Dans ce dernier cas, cela signifiait que la défaillance n'était pas le fait des chevaliers d'or. Dayaram n'osa poursuivre, mais dans l'esprit des trois hommes, l'origine de la faille était claire : le Péribole n'avait pas assuré sa fonction de barrière de protection.
Pendant ce temps, Léda n'avait pas tout à fait perdu connaissance. Elle avait laissé Marko la porter jusqu'aux appartements de celui-ci, puis l'avait entendu s'éloigner pour trouver du secours. Alors qu'elle reposait, allongée sur le lit, des mains douces et expertes s'étaient occupées de panser sa blessure, puis avaient sommairement nettoyé le sang qui maculait son visage et ses bras. Solveig. La jeune Grecque avait déployé un mur d'illusion autour de ses pensées, étouffant son cosmos au point de le rendre aussi imperceptible qu'un grain de poussière flottant dans un rai de lumière. La prêtresse avait chassé Marko de sa propre chambre, car il ne cessait de s'agiter inutilement autour de la victime. Léda lui en sut presque gré.
Un moment plus tard, elle perçut la présence de Shion non loin de là. Affinant son ouïe, elle grappilla des bribes de la conversation qu'il tenait avec Solveig. Un discret sourire flotta sur ses lèvres. Son plan se mettait en branle comme elle l'avait espéré. L'incompréhension face à une situation inédite soulevait nombre de questions. Ainsi qu'elle l'avait prévu, Shion et Solveig ne cessaient de s'interroger sur l'attaque qui était survenue, aussitôt suivie de la disparition du troisième gardien. Quel ennemi invisible s'en était pris à l'un des plus puissants soldats d'Athéna ? Quelle puissance obscure avait eu l'audace de pénétrer les défenses du Sanctuaire, supposées inviolables ? Les questions semaient le doute, et le doute à son tour compromettait l'assise du pouvoir. Au-delà de la défaite d'Ephraim, c'était la puissance de Shion lui-même qui était mise à mal.
Lorsqu'elle se trouva enfin seule et que la tension autour du troisième temple se fut amenuisée, Léda quitta la maison du Lion pour rentrer chez elle. Le chemin du retour fut compliqué par sa blessure, dont elle avait sous-estimé la gravité. Elle savait cependant qu'une fois à l'abri de ses murs, elle pourrait user de son cosmos pour en atténuer les effets pernicieux et accélérer sa guérison. Quelques gardes en faction croisèrent sa route mais ne dirent rien, trop choqués par l'événement majeur qui venait d'ébranler leurs existences médiocres. Léda ne leur accorda pas un regard.
L'obscurité du naos l'accueillit enfin. Elle inspira profondément et abandonna une à une ses barrières mentales. Son cosmos s'enflamma presque aussitôt, cicatrisant son flanc, illuminant de son éclat froid les imposantes colonnes de marbre. Il lui restait une chose à faire.
D'un pas assuré, elle se dirigea vers l'adyton, la salle secrète où était conservée l'armure. Ses yeux brillèrent d'une lueur de convoitise mal contenue. Ses mains poussèrent les lourds battants ouvragés, et elle pénétra dans cet antre dont l'accès lui avait été jusque-là interdit.
Elle était toujours là, sculpture d'or et de feu reposant sur son autel sacré. L'orichalque palpitait comme une bête vivante, les deux visages qui ornaient le casque regardaient chacun dans une direction opposée. Le bien et le mal. La sagesse et la démesure. La justice et le chaos. Le passé et l'avenir. Léda s'avança d'une démarche solennelle et se sentit peu à peu englobée dans la puissante énergie qui auréolait l'armure, somme des cosmos de tous les chevaliers qui avaient endossé le rôle de troisième gardien. Un rôle ô combien difficile et dangereux, qui pouvait vous emporter vers la plus haute gloire, ou bien vous entraîner dans les tréfonds d'une amère déchéance.
Sa main voulut caresser le plastron de l'armure, à la manière d'un dompteur cherchant à amadouer une bête sauvage.
« Nous sommes à présent l'une à l'autre, ma belle », murmura-t-elle dans un souffle fébrile.
Ses doigts se crispèrent soudain. Une violente décharge tétanisa ses membres, pénétra son esprit et finit par la repousser à l'autre bout de la salle. Son dos heurta le tronc d'une colonne, et elle s'affaissa à ses pieds comme une poupée de chiffon. Le choc lui avait coupé la respiration. Le corps tremblant, elle tenta de se relever, mais se sentit écrasée par une aura à la puissance colossale... et définitivement hostile.
Son regard accrocha l'or flamboyant de l'armure, et Léda comprit subitement ce qui se passait.
Elle la rejetait.
« Non, non, non... », souffla-t-elle tout bas, son ton devenant de plus en plus frénétique.
La jeune Grecque se redressa sur ses coudes, parvint à ramper vers l'autel, s'agrippa vainement aux dorures.
« Tu ne peux pas te refuser à moi... pas maintenant, pas après tout ce que j'ai sacrifié pour toi... balbutia-t-elle. Tu es à moi, à moi ! Il n'a jamais été digne de te porter, et moi je t'ai attendue si longtemps, trop longtemps... Tu n'as pas le droit de me faire ça ! »
Son hurlement s'éleva jusqu'au plafond, emplissant l'adyton de ses terribles échos, renvoyant à ses oreilles le reflet de sa propre douleur, de son déchirement. L'armure trônait toujours sur son autel, implacable dans son immobilité, rayonnante d'une haine tout entière dirigée contre la meurtrière de celui qu'elle avait choisi depuis le début. Léda se recroquevilla contre le bas du piédestal, entourant ses genoux de ses bras. Ses longs cheveux retombèrent autour d'elle comme elle enfouissait son visage au creux de sa poitrine. Sur ses lèvres craquelées naquit bientôt le goût amer et salé de ses larmes.
Le temps s'écoula, et ses sanglots finirent par se tarir. Lorsqu'elle trouva la force de se relever et de retourner sur ses pas, l'Autre était là, tel un miroir parfait de l'armure des Gémeaux. Chaque pièce se répondait, chaque ornement était en place. En tout point identique à sa jumelle, si ce n'était sa couleur. Aussi noire que les terres maudites du royaume infernal.
