Chapitre 10
...
— C'est une promesse, d'accord ?
Ils étaient jeunes encore. Hayner fêtait son seizième anniversaire ; ils s'étaient réunis après les cours. Il leur avait annoncé sa décision de rejoindre l'armée et ils en avaient discuté jusque tard dans la nuit. Roxas avait parlé le premier : évidemment il se joindrait à lui. Il ne s'imaginait pas faire autre chose de sa vie. Lui et Hayner faisaient partie des meilleurs combattants de leur âge, et bien que Roxas n'ait pas d'ambition particulière de devenir soldat, ce n'était pas comme s'il pouvait se vanter d'avoir beaucoup d'autres talents.
La véritable surprise avait été la décision de Pence et Olette. Olette allait suivre une formation pour devenir infirmière à l'armée. Elle n'avait jamais montré d'aptitude pour la magie mais peu de gens du Royaume avaient ce talent, et les soigneurs de l'armée étaient recrutés en grand nombre parmi les gens ordinaires. Elle n'aurait aucun mal à s'intégrer. Quant à Pence, que tout le monde pensait voir reprendre la boulangerie familiale, il avait lui aussi décidé de s'engager. La plus grande partie de la soirée avait été passée à tenter de l'en dissuader — non pas qu'ils doutent qu'il en soit capable, mais quiconque connaissait le jeune homme savait qu'il avait le cœur sur la main et qu'il n'aurait pas fait de mal à une mouche — mais si Pence avait une qualité, c'était bien la force de sa détermination. Personne ne savait quand la guerre viendrait jusqu'à la Cité du Crépuscule. Si la ville dans laquelle il avait grandi venait à être attaquée, Pence voulait être capable de la défendre.
C'est ainsi qu'ils avaient formulé leur promesse. La promesse de tous les quatre devenir des soldats respectables et de toujours veiller les uns sur les autres, jusqu'au jour où ils pourraient admirer un coucher de soleil en sachant que leur monde était en paix. Ils étaient encore des enfants, pleins de rêves et d'espoir.
Cette année-là, ils s'étaient promis aussi d'aller tous les quatre à la plage une dernière fois avant de rejoindre les rangs. Cette promesse-là, pour des raisons et d'autres, n'avait finalement jamais été réalisée.
Les deux années d'entraînement de l'armée n'avaient pas été de tout repos. Ils avaient quitté leur ville natale pour la toute première fois. Seifer, leur rival durant l'enfance, avait également rejoint l'armée et lui, Hayner et Roxas étaient sans conteste les trois recrues les plus prometteuses de leur promotion, regroupant les nouvelles recrues de toute la zone ouest du continent. Pence également avait redoublé d'efforts et, bien que les tâches physiques n'aient jamais été son fort, il avait de bons réflexes et une robustesse à toute épreuve. Ils ne voyaient pas Olette aussi souvent qu'ils le voulaient mais s'échangeaient régulièrement des lettres.
Le soir de leur dernier jour d'entraînement, Seifer et sa bande avaient attiré Roxas, Hayner et Pence en dehors du camp pour régler leurs comptes. Durant des années ils avaient été rivaux, se disputant la coupe du tournoi organisé chaque année dans leur ville, cherchant sans cesse à battre le record de l'autre une fois à l'armée. Une rumeur racontait que Rai, un type impulsif et musclé qui trainait toujours avec Seifer, était amoureux d'Olette en secret. Roxas n'avait jamais découvert si c'était vrai ou non, mais dès lors qu'il l'avait appris, il n'avait pu s'empêcher d'y repenser à chaque fois que le jeune homme venait leur chercher des noises.
Ils s'étaient affrontés avec de vraies épées jusqu'à ce qu'une autre recrue, alertée par le bruit, prévienne leurs supérieurs. Ils avaient réussi à échapper à une intervention qui aurait bien pu leur coûter leur carrière et s'en étaient sortis avec quelques côtes cassées. Seul Seifer, à la fin du combat, avait récolté une sale cicatrice à l'œil faite par Roxas. Bien sûr, par la suite, il avait attribué cette blessure à une altercation avec une bête sauvage (ce n'était pas comme si Roxas pouvait, après tout, avouer qu'ils s'étaient battus en dehors du campement) mais après ça, le groupe de Seifer ne les avait plus jamais embêtés.
...
Roxas s'éveilla d'un long sommeil réparateur et passa un long moment allongé dans son lit à méditer sur les souvenirs qui lui étaient revenus durant la nuit. Lui et ses amis étaient donc des soldats. Il s'était attendu à quelque chose du genre, qui expliquerait ses aptitudes au combat. Il sentait pourtant que ses souvenirs ne s'arrêtaient pas là. Il n'avait pas souvenir d'avoir obtenu une Keyblade ou appris la magie, et évidemment il ne se rappelait pas non plus le jour de sa mort.
Lorsqu'il finit par descendre pour déjeuner, Riku était en bas. Roxas lui raconta ce dont il s'était souvenu dans les grandes lignes.
— Ça fait bizarre, avoua-t-il. Je me souviens avoir appris à combattre à l'épée, mais je n'avais pas de Keyblade dans mes souvenirs.
— Ce n'est pas si étonnant, lui dit Riku. La plupart des manieurs de Keyblade ne développent leurs pouvoirs qu'après un choc ou une émotion forte.
— Ah oui ?
— C'est dans ces moments-là que le cœur est le plus stimulé.
— Ça s'est passé comment pour toi ?
Riku leva les yeux de sa tasse de café et Roxas soutint son regard un instant, s'attendant déjà à ce que sa question soit évitée ou ignorée. Mais étonnamment, Riku lui répondit.
— Quelques années après que j'aie rejoint l'armée royale, j'ai… perdu de vue qui j'étais pendant un temps. À cause de ça, mes amis se sont retrouvés en danger. C'est grâce à Sora que j'ai pu revenir dans la lumière.
Il marqua une pause, terminant sa tasse avant de la poser sur le comptoir.
— C'est là que j'ai obtenu le pouvoir de manier la Keyblade. Pour protéger Sora qui avait toujours cru en moi.
Roxas resta silencieux. C'était la première fois que Riku parlait de son passé de manière aussi personnelle et Roxas se sentait étrangement ému. Et aussi un peu triste.
— Mais ma Keyblade est celle de Sora. Comment deux personnes pourraient avoir la même Keyblade ?
La porte d'entrée s'ouvrit en grand et ils virent Axel entrer à l'intérieur en vitesse, retirant son manteau trempé pour l'accrocher.
— Il pleut des cordes, un truc de fou !
— Deux personnes ne peuvent déjà pas posséder la même Keyblade, poursuivit Riku, alors imaginer qu'ils pourraient le faire simultanément est encore plus improbable. Et Sora avait la sienne jusqu'à la fin.
— Donc la seule possibilité c'est que je l'ai obtenue après. Ça voudrait dire que j'étais encore en vie après la fin de la guerre, que j'ai d'une manière ou d'une autre obtenu la Keyblade de Sora, et que je sois mort après ça.
— Ça n'a pas de sens. Il s'est à peine écoulé six mois depuis la fin de la guerre. Ce n'est pas suffisant pour maîtriser totalement la Keyblade comme tu le fais.
Roxas allait répondre quand Axel vint se planter entre eux deux pour attirer leur attention.
— Hé, les gars ? Vous m'écoutez ou quoi ? Il pleut !
Ils le fixèrent sans comprendre.
— À Illusiopolis ! insista Axel.
C'est alors que Roxas percuta. Depuis plus d'un mois qu'il s'était éveillé dans le monde des morts, pas une seule fois il avait vu de la pluie. Lui et Riku échangèrent un regard avant de se précipiter dehors.
Dans les rues sombres éclairées de néons bleus d'Illusiopolis, la pluie tombait à torrent, et ils n'eurent qu'à faire quelques pas dehors pour se retrouver trempés. En levant la tête, Roxas vit que le ciel était couvert d'épais nuages gris qui s'étendaient à l'infini. Curieusement, l'étrange cœur lumineux apparu dans le ciel la vielle était le seul épargné, les nuages formant un cercle autour, comme repoussés par un champ de force invisible.
Riku était vite retourné près de l'entrée pour s'abriter mais Roxas s'avança jusqu'au centre de la rue, tendant les mains et levant son visage pour sentir l'eau couler sur sa peau. Il avait l'impression de sentir la pluie pour la toute première fois. Lorsqu'il tourna la tête vers Riku et Axel, tous deux le fixaient comme s'il avait totalement perdu la raison, et il ne put s'empêcher d'éclater de rire.
...
Après avoir passé un bon moment à se sécher à l'intérieur et à enfiler des vêtements secs, Roxas rejoint les autres au salon pour discuter des étranges phénomènes qui se produisaient en ville. Axel était sorti ce matin-là visiter d'autres lieux afin de s'assurer qu'il n'y avait rien d'étrange, mais rien ne semblait sortir de l'ordinaire. C'est en revenant à Illusiopolis ensuite qu'il avait découvert qu'il pleuvait.
— C'est forcément lié à cette lune bizarre, dit Axel.
— Comment tu sais que c'est une lune ?
— Bah en tout cas ça y ressemble, non ?
— Quoi que ce soit, dit Riku, c'est apparu quand on a vaincu ce Sans-cœur. Ça ne peut pas être une coïncidence.
— Peut-être…
En voyant Axel et Riku se tourner vers lui, Roxas réalisa qu'il avait parlé à voix haute. Il n'avait plus d'autre choix que d'aller jusqu'au fond de sa pensée à présent.
— C'est juste un truc que j'ai remarqué avec les Sans-cœur géants. Au moment de disparaître, il y a comme… un truc brillant qui sort de leur corps pour s'envoler dans le ciel. Ça ressemblait un peu au truc dans le ciel alors ça m'y a fait penser.
— Tu es sûr ? demanda Riku, sourcils froncés. Pour chacun d'entre eux ?
— Je… je saurais pas dire. Il m'avait semblé voir un truc avec les autres aussi… Mais au Pays des Merveilles je suis certain de l'avoir vu.
Riku prit un air pensif.
— Il faudrait faire des tests avec des Sans-cœur ordinaires pour voir. Si ce que tu dis est vrai, c'est plus que probable que ça ait un lien. En tout cas pour l'instant c'est notre seule piste.
— On devrait pas commencer à chercher le prochain Sans-cœur ? osa Roxas.
— On le fera, mais découvrir ce qu'est cette lumière dans le ciel vient en priorité. Si c'est effectivement lié aux Sans-cœur, il vaut mieux en savoir plus avant de continuer à vaincre d'autres Sans-cœur géants.
Roxas hocha la tête, à moitié convaincu. Même si ça venait à provoquer d'autres phénomènes, ce n'était pas comme s'ils avaient d'autre alternative que de continuer de les vaincre.
— Il faudrait aussi déménager, poursuivit Riku. On est restés au même endroit beaucoup trop longtemps. Si on s'attarde trop, les Sans-cœur finiront par sentir notre présence.
— Dans ce cas, dit Axel, je peux m'occuper d'aller chercher un nouvel endroit où vivre cet après-midi, pendant que toi et Roxas vous vérifiez votre truc avec les Sans-cœur. Ça les tiendra éloignés pour que je cherche tranquillement, comme ça.
Tous approuvèrent cette idée et ils se séparèrent dès le début de l'après-midi.
...
Roxas et Riku s'étaient dirigés vers une grande place éclairée par de nombreux lampadaires, en indiquant bien à Axel à l'avance dans quelle zone ils iraient afin qu'il ne s'y rende pas par mégarde. Riku avait dessiné une carte assez détaillée de la ville durant les premiers mois avant que Roxas ne les rejoigne, qu'il continuait à mettre à jour régulièrement. Il restait plusieurs zones d'ombre et Riku, malgré ses nombreuses explorations en solitaire, n'avait pas encore complètement fait le tour de la ville. De plus, lorsque Roxas l'avait questionné sur ce qui se trouvait en dehors, Riku lui avait dit qu'il n'existait pas de bordure. La ville ne s'étendait pas à l'infini mais il était impossible d'en sortir en suivant les rues. La périphérie était encerclée par d'immenses immeubles sans porte ni fenêtres. Il avait une fois essayé de se rendre au sommet de l'un d'eux pour tenter de voir au-delà, mais de cette hauteur il était impossible d'y voir quoi que ce soit en bas. Riku pensait qu'il n'y avait que du néant.
Une fois arrivés sur place, Riku et Roxas firent apparaître leurs Keyblades et attendirent que des Sans-cœur se manifestent. Au bout de quelques secondes à peine une dizaine de petites créatures sortirent du sol — des Ombres ; de ce qu'il en avait retenu à force de les combattre, c'étaient des adversaire de petite taille et étaient globalement peu dangereux seuls, mais leur nombre avait tendance à grandir rapidement.
Roxas et Riku se répartirent les Sans-cœur et les éliminèrent chacun de leur côté avant de se rejoindre au centre de la place. Roxas prit soin de bien observer le moment où les monstres disparaissaient ; c'était difficile à percevoir mais il y avait bien une forme lumineuse qui s'échappait de leur corps au moment où ils se désintégraient. Il donna aussitôt l'information à Riku.
— Oui, je l'ai vu aussi. Laisse-moi juste essayer autre chose.
Il fit disparaître sa Keyblade et invoqua à la place l'épée à la lame dentée qu'il utilisait lorsque Roxas l'avait rencontré. Deux autres Ombres apparurent et il s'élança aussitôt pour les vaincre l'un après l'autre, après quoi il se tourna vers Roxas.
— Tu as vu quelque chose ?
Roxas secoua la tête.
— Bon, allons-nous-en d'ici.
Ils ignorèrent les quelques Sans-cœur qui recommençaient déjà à apparaître et s'éloignèrent de la place, rabaissant leur capuche sur leur tête et faisant disparaître leurs armes pour masquer le plus possible leur présence. Une fois à bonne distance, ils découvrirent leur visage à nouveau.
— Tu as compris quelque chose ? demanda Roxas.
— C'est seulement une hypothèse, mais je suppose qu'on peut faire un lien avec ce que Vanitas avait dit, et que cette lumière est celle des cœurs capturés par les Sans-cœur. Il avait dit que la Keyblade avait le pouvoir de libérer les cœurs, ce qui expliquerait que rien ne se passe quand on les bats avec une arme ordinaire.
— Donc les cœurs libérés avec une Keyblade seraient la cause de ce cœur géant dans le ciel, tu crois ?
— C'est l'explication la plus plausible.
— Mais ça ne nous explique pas ce que c'est.
Riku croisa les bras.
— De toute façon, vaincre les Sans-cœur géants est la seule solution qu'on ait pour que tu recouvres la mémoire pour l'instant. Je vais essayer de me renseigner sur ce phénomène de mon côté.
Roxas fronça les sourcils. Auprès de qui est-ce que Riku espérait pouvoir se renseigner dans ce monde sans personne ? Il préféra ne pas poser la question. Même si c'était uniquement pour obtenir des informations sur Sora, au moins Riku l'aidait à récupérer ses souvenirs perdus. Il commençait seulement à s'ouvrir un peu à lui ; Roxas n'avait pas envie de revenir en arrière en se montrant trop curieux ou trop insistant.
Ils partirent retrouver Axel, qui les attendait devant l'entrée de leur immeuble. Il avait rapidement trouvé un nouvel endroit convenable. Ce n'étaient pas les appartements vides qui manquaient après tout.
...
Le déménagement n'allait pas être bien compliqué en soi. Ils n'avaient aucune réelle possession hormis leurs manteaux noirs et les logements d'Illusiopolis possédaient tous des meubles basiques. Riku avait seulement sorti un sac de voyage de son ancienne chambre ; d'après Axel il le possédait déjà quand il l'avait rencontré, bien qu'il ignore où il l'avait trouvé ou ce qu'il contenait. Roxas se fit la réflexion que c'était peut-être lié aux manteaux noirs que Riku leur avait donné, la seule chose immuable dans ce monde étant donné que tout le reste apparaissait et disparaissait sur demande.
Axel avait trouvé un appartement au rez-de-chaussée d'un grand immeuble visible de loin, avec un ascenseur permettant l'accès au toit, ce qui serait pratique pour les séances d'entraînement de Roxas. L'entrée donnait sur un grand salon avec un coin cuisine intégré séparé du reste par un bar, tandis qu'au milieu de la pièce se trouvait une table basse entourée par deux fauteuils et un canapé. Au fond, un couloir donnait sur trois petites chambres et une salle de bain assez spacieuse.
— Vous en pensez quoi ? demanda Axel après leur avoir fait visiter.
— Ça fera l'affaire, dit Riku.
Roxas n'avait pas non plus d'objection. Il lui faudrait sans doute du temps pour s'habituer au changement, mais ce nouveau logement disposait de plus d'espace que l'ancien, ce qui ne serait pas désagréable.
Ils se répartirent les chambres puis Axel et Roxas se rendirent au salon pour inaugurer le canapé autour d'une bonne tasse de café. Riku les avait quittés peu après la visite pour aller enquêter sur le cœur dans le ciel. Puisqu'ils n'avaient rien à faire et qu'il pleuvait toujours dehors, Roxas décida d'en profiter pour poser quelques questions à Axel.
— Dis, tu m'as jamais raconté comment c'était quand vous étiez encore que toi et Riku. Comment vous avez trouvé cette ville ?
Axel esquissa un petit sourire hésitant.
— Ça risque de faire long comme histoire à raconter, faudrait que je revienne au tout début.
— Bah on a le temps, non ? J'aimerais bien savoir.
— Eh bien… Comme je t'ai dit, je me suis réveillé dans ma ville natale, au Jardin Radieux. Ça fait quoi, quatre mois maintenant ? Enfin bref, pour le coup, ça m'a fait un sacré choc de me retrouver là-bas tout à coup. Surtout que la ville avait bien changé depuis… Enfin, tu sais, je t'avais raconté qu'il s'était passé pas mal de trucs là-bas pendant la guerre.
Il se resservit une tasse de café et partit fouiller dans un des placards du coin cuisine pour revenir avec une boite de biscuits. Son histoire s'annonçait longue.
Axel n'avait pas trainé longtemps sur place après son réveil, car comme pour Roxas, les Sans-cœur étaient aussitôt apparus devant lui. À l'époque bien sûr il n'avait pas encore de nom pour eux, mais il n'avait eu aucun doute sur leur animosité. Il s'était réfugié à l'intérieur d'une maison et s'y était enfermé une journée et une nuit entière, le temps de tenter de comprendre quelque chose à la situation. Une fois au calme il s'était rapidement souvenu de sa mort et des évènements la précédant et avait passé un bon moment à déprimer.
— Comment t'es mort, d'abord ? demanda Roxas.
— Hé, une seule histoire à la fois, tu veux ?
Roxas haussa les épaules et Axel poursuivit son récit.
Il était resté seul deux semaines durant, allant d'une maison à l'autre et cherchant à en apprendre plus sur l'endroit où il se trouvait. Les Sans-cœur n'apparaissaient pas à l'intérieur des bâtiments ; en revanche, ils se montraient immanquablement s'il restait plus d'une dizaine de minutes à l'extérieur — un peu moins s'il restait immobile au même endroit. Il avait vite compris comment faire apparaitre de la nourriture et d'autres choses, ainsi que ses chakrams. Une fois qu'il avait compris que les monstres pouvaient être vaincus facilement tant que leur nombre restait maigre, il put commencer à se déplacer plus aisément en ville.
Sa préoccupation principale à ce moment-là était de chercher d'autres personnes qui auraient pu s'éveiller en même temps que lui dans ce monde, ce pourquoi il occupait une partie de ses journées à laisser des signes de sa présence aux lieux les plus visibles de la capitale. Il fallait qu'il repasse régulièrement aux mêmes endroits, le temps finissant toujours par restaurer tout ce qu'il dégradait ou modifiait en ville, effaçant toute trace de son passage s'il ne faisait pas attention.
Ses efforts finissent heureusement par payer le jour où Riku apparut au Jardin Radieux. Il avait apparemment aperçu un des messages laissés par Axel alors qu'il passait en ville et avait passé plusieurs heures à attendre sur place, se disant que la personne à l'origine des messages finirait certainement par revenir au même endroit.
D'où venait Riku, comment avait-il appris à voyager entre les lieux en utilisant les couloirs ténébreux et où avait-il trouvé le manteau noir qu'il portait déjà et qui le camouflait presque totalement aux yeux des Sans-cœur, Axel l'ignorait et ne chercha pas à le savoir. Riku en revanche l'interrogea longuement et avec une méfiance non dissimulée. Finalement il le quitta et lui donna rendez-vous trois jours plus tard au même endroit. Axel avait eu peur que Riku ne revienne pas mais n'avait pas eu d'autre choix que le croire et l'attendre.
Riku avait néanmoins tenu parole et était revenu, portant avec lui un manteau noir identique au sien qu'il remit à Axel. Riku lui confia être à la recherche de quelqu'un, ce pourquoi il voyageait de ville en ville. Axel était la première et la seule personne qu'il avait croisée jusqu'alors.
— Et il a accepté que tu voyages avec lui ? demanda Roxas, incrédule.
— J'imagine qu'il devait se sentir seul lui aussi. Je veux dire, je suis resté à peine quinze jours tout seul et j'ai cru que j'allais devenir dingue. Et puis il a dû se dire que je serais utile.
— Moi j'ai plutôt l'impression qu'il a envie de rester seul, vu qu'à chaque occasion il se tire de son côté.
Axel croisa ses bras derrière son dos, s'appuyant confortablement contre le dossier du canapé avec un sourire.
— Personne n'a envie de rester seul, Roxas.
— Mouais… Et sinon, ensuite, vous avez fait quoi ?
— On s'est baladé un peu partout, mais c'était quand même galère d'éviter les Sans-cœur. Au bout d'un moment ils finissent par percevoir ton odeur même en portant ces manteaux, alors on devait bouger souvent. Et puis un jour on a trouvé cet endroit un peu par hasard. On traversait un couloir des Ténèbres et au lieu d'arriver là où on espérait, on s'est retrouvés dans cette ville. Riku l'a appelée Illusiopolis et on s'est installés ici pour de bon. C'est pas pratique parce qu'il fait toujours nuit, mais au moins tout n'est pas flou et terne ici.
Roxas approuva, pensant qu'il finirait probablement par perdre la tête s'il devait vivre à la Cité du Crépuscule tout en sachant la ville complètement vide et morte. Axel avait beau en parler sur un ton léger, se retrouver seul aussi longtemps dans sa ville natale n'avait pas dû être facile.
— Depuis combien de temps Riku est dans ce monde, à ton avis ?
— Aucune idée. Il a dû se réveiller un peu en même temps que moi, j'imagine.
— Mais tu t'es réveillé il y a quatre mois, et la guerre n'était pas finie au moment où tu es mort, pas vrai ? Riku a dit que ça faisait six mois depuis qu'elle s'est terminée.
Axel haussa les épaules.
— J'imagine que le moment où on se réveille ne correspond pas forcément au moment où on est mort.
— Donc je pourrais très bien être mort bien avant que la guerre se termine, moi aussi. Ou au contraire, longtemps après. Si ça se trouve la guerre est déjà finie depuis un bail, comment on peut savoir combien de temps il s'est passé depuis dans le monde réel ?
— Hm… oui, maintenant que tu le dis…
— J'avais dix-huit ans quand j'ai fini mon entraînement de soldat, et je sais qu'à ce moment-là la guerre n'avait pas encore totalement atteint le Royaume Central.
— À partir du moment où la capitale — le Jardin Radieux donc — est tombée, il s'est écoulé environ deux ans jusqu'à la fin de la guerre. Si tu y as survécu, ça veut dire que tu as au moins vingt ans maintenant.
Roxas n'avait même pas réfléchi à ça. La question de son âge lui semblait totalement insignifiante comparée au reste de ses interrogations. Devant son air sceptique, Axel lui donna une tape amicale sur l'épaule.
— Ce que je veux dire, c'est que vu que t'as pas l'air d'avoir non plus beaucoup plus que ça, t'es probablement pas mort des années après la fin de la guerre non plus.
— Oh, t'as raison. C'est logique.
Axel lui sourit et Roxas hocha la tête. Il aurait aimé pouvoir discuter de tout ça avec Riku également. Le jeune homme avait l'air d'en savoir beaucoup plus que ce qu'il leur avait dit, il aurait certainement pu l'aider à démêler tout ça. Et puis maintenant qu'il avait établi que le moment de leur mort ne correspondait pas au moment où ils se réveillaient ici, la théorie de Riku selon laquelle Roxas n'aurait pas eu le temps d'apprendre à maîtriser la Keyblade après la guerre tombait à l'eau. C'était même étonnant que Riku n'ait pas fait cette déduction lui-même. Il savait pourtant bien qu'Axel était mort avant la fin de la guerre.
— Je sais pas comment tu fais pour pas te soucier de tout ça, dit-il à Axel. Ça te préoccupe pas ?
— Bof, je vois pas l'intérêt d'y réfléchir. Enfin, te méprends pas, je comprends que tu aies envie de savoir. Mais moi ? J'ai rien laissé derrière moi en mourant.
— T'as aucun regret ?
— Bah bien sûr, c'est pas non plus comme si j'avais eu envie de mourir ! Mais bon, maintenant que je suis là, je suis pas trop mal non plus. On a à manger et un toit sur la tête, j'ai pas toujours eu ce luxe.
Roxas regarda ses mains, silencieux. Il ne pouvait pas croire qu'Axel était satisfait de la situation. Lui en tout cas ne pourrait jamais s'habituer à vivre ici. Sans jamais pouvoir revoir la vraie lumière du jour, ou admirer un coucher de soleil qui ne serait pas complètement gris et terne. Sans pouvoir faire de nouvelles rencontres, et en passant sa vie à fuir les Sans-cœur qui l'attaquaient où qu'il aille.
Il finit par se lever. Il avait besoin de prendre un peu l'air.
— Merci de m'avoir raconté, dit-il avec un sourire. Je vais voir si je peux trouver Riku, j'ai des questions à lui poser à lui aussi.
Axel lui répondit d'un hochement de tête, peu enclin à se lever, visiblement. Roxas enfila son manteau noir et sortit dehors. La pluie avait cessé, mais les rues étaient encore mouillées et les nuages toujours présents dans le ciel laissaient prévoir qu'elle reprendrait probablement plus tard. Il ne savait pas trop où trouver Riku mais se dit qu'il aurait peut-être une chance de le croiser en se dirigeant vers le cœur lumineux. Il observa bien les environs, imprimant dans sa tête autant de repères qu'il pouvait afin de retrouver l'emplacement de leur nouvel appartement sans trop de soucis par la suite.
Il arpenta les rues sans trop réfléchir pendant une heure ou deux, suivant toujours la lumière dans le ciel comme un papillon attiré par la lune. Il commençait à penser qu'il lui faudrait peut-être faire demi-tour quand il lui sembla entendre des voix. Il fronça les sourcils et marcha vers leur origine, reconnaissant finalement la voix de Riku. Mais à qui pouvait-il bien parler ? Axel était resté à l'intérieur. Vanitas ?
Il se précipita, le cœur battant, jusqu'à atteindre une place surplombée par une immense tour au sommet pointu. Riku était dos à lui et face au bâtiment et semblait parler à quelqu'un. Lorsque Roxas s'approcha, Riku se retourna d'un geste en invoquant aussitôt sa Keyblade. Il n'y avait personne d'autre que lui en vue.
— Riku… ? À qui t'étais en train de parler ?
Riku le fixa en silence avant de faire disparaître sa Keyblade.
— Personne. Qu'est-ce que tu fais ici ?
Ça avait tout l'air d'un odieux mensonge, mais s'il avait été en train de parler à quelqu'un, la personne n'aurait pas pu disparaître comme ça sans que Roxas ne la voit.
— Je te cherchais. Je voulais te parler d'un truc.
— Je t'écoute.
Son ton était froid, et il semblait à Roxas qu'il n'avait pas beaucoup apprécié être dérangé. Cela eut pour effet de rendre Roxas nerveux.
— Euh… j'ai juste réfléchi à ce que tu disais plus tôt, sur le fait que j'aurais pas eu le temps d'apprendre à maîtriser la Keyblade entre le moment où la guerre s'est finie et maintenant. On a réfléchi avec Axel, et on s'est dit qu'au final on savait pas combien de temps il s'était écoulé dans le monde réel depuis, et que si ça se trouve j'étais mort bien après.
Riku le fixa longtemps sans répondre et Roxas détourna le regard. Il détestait quand Riku était comme ça. Ça le mettait mal à l'aise, à l'inverse d'Axel avec qui c'était toujours facile de discuter.
— Tu es mort combien de temps après la fin de la guerre, toi ? poursuivit Roxas. Si je savais, ça pourrait m'aider à…
— Non, le coupa Riku. Ça ne servirait à rien. Il faut que tu retrouves tes souvenirs, c'est le seul moyen de savoir.
Roxas sentit une boule se former dans sa gorge.
— Je sais, mais on pourrait au moins avoir une piste, ou découvrir quelque chose.
Riku poussa un soupir agacé. Lentement il s'avança vers Roxas jusqu'à se retrouver face à lui.
— Contente-toi de récupérer tes souvenirs.
— C'est ce que j'essaye de faire ! s'énerva Roxas. Mais c'est pas facile avec toi et Axel qui me cachez des choses ! Je te demande pas de tout me raconter, mais si tu pouvais juste…
— Ça ne t'aiderait pas. Je t'ai déjà dit tout ce que tu avais besoin de savoir.
Il passa devant Roxas et commença à avancer en direction du retour, mais Roxas le rattrapa, le saisissant par le bras pour l'arrêter. Riku se retourna avec un éclat de surprise dans le regard. Roxas n'était pas très sûr de ce qu'il voulait dire, aussi il se contenta de le fixer.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda Riku sur un ton agacé.
Il n'essaya pas de dégager son bras, mais à l'expression de son visage, il était évident qu'il avait envie qu'il le lâche.
— Je veux savoir pourquoi personne me dit jamais rien ! répondit Roxas. Je suis censé vous écouter et tout vous raconter sur moi, mais toi et Axel je sais pratiquement rien de votre vie ! Et à chaque fois que je te pose une question tu l'évites. J'ai fait tout ce que tu m'as demandé jusqu'à présent, et tu me fais pas du tout confiance.
Il lâcha le bras de Riku d'un geste sec. Il essayait de garder son calme mais l'énervement lui brûlait déjà la gorge et faisait trembler ses mains.
— Je sais que t'as juste besoin de moi pour retrouver Sora. Je comprends. Mais tu pourrais au moins… je sais pas, faire semblant d'en avoir quelque chose à faire de moi ?
Il continua de regarder le sol ; il n'avait pas envie de voir quelle expression animait le visage de Riku. Dans tous les cas, celui-ci restait totalement silencieux. Roxas eut un rictus agacé. Il ne savait même pas pourquoi il essayait, ou pourquoi cela l'affectait autant. Il n'avait pas besoin que Riku l'apprécie. Alors pourquoi est-ce que ça l'énervait autant ?
Comme Riku ne disait toujours rien, il cessa d'insister.
— Laisse tomber.
Il se dirigea dans la direction opposée à l'appartement et s'en alla sans se retourner. Riku ne fit rien pour l'arrêter.
...
Roxas s'installa sur le toit d'un immeuble et s'assit face au cœur lumineux. Il ne savait pas trop où il était mais il s'en fichait pour l'instant. Il se sentait comme un adolescent qui fait une fugue. Riku et Axel devaient le trouver immature, mais il en avait marre de se soucier tout le temps de ce qu'ils pensaient. Il n'avait pas envie de rentrer pour l'instant.
Il devait faire nuit à présent mais au final, à Illusiopolis, cela ne changeait pas grand-chose. Il n'y avait qu'en dehors de la ville que l'on pouvait se rendre compte de l'heure qu'il était, sous le faux soleil terne, mais ici, il pourrait bien se coucher quand il le souhaitait et décider de l'heure qu'il serait à son réveil. Il était difficile de se soucier de quoi que ce soit dans le monde des morts. Le temps n'avait pas tellement d'importance ici.
Au bout d'un moment il réalisa qu'il grelotait. Il n'avait jamais froid à Illusiopolis d'habitude mais il supposa que les choses avaient changé avec l'apparition du cœur dans le ciel, de même que pour la pluie. Le vent s'était levé et l'air s'était rafraichi. Il serra ses bras contre lui. Au final, rien ne l'obligeait à rentrer avec Axel et Riku. S'il le voulait, il pourrait entrer dans le premier immeuble venu et se coucher dans un lit d'une chambre vide. Il se demanda si Axel s'inquièterait s'il ne rentrait pas. Peut-être qu'il partirait à sa recherche au bout d'un moment. Riku… Riku le chercherait probablement aussi, puisqu'il avait besoin de lui pour retrouver son ami.
Il soupira. Il savait bien au fond qu'il ne supporterait pas de vivre seul. Pas ici, dans ce monde complètement vide. Et puis il considérait Axel comme un ami. Mais mince, il avait bien le droit d'agir comme un adolescent stupide pour une fois.
Il sentit soudain une présence irritante derrière lui et se retourna. Vanitas était arrivé sans qu'il ne l'entende monter et l'observait, assis à l'autre bout du toit de l'immeuble. Il ne portait pas son masque et ses lèvres étaient étirées en un long sourire narquois, les mèches de ses cheveux noirs s'agitant au rythme du vent.
— Ça faisait un bail, Roxas. Alors, marre de suivre les autres comme un petit toutou ?
— Je suis pas d'humeur à te parler, grogna Roxas. Si t'as pas d'infos sur le prochain Sans-cœur, fiche-moi la paix.
Vanitas se leva et marcha jusqu'à lui.
— Hé, je suis dessus, laisse-moi un peu de temps. Je veux que tu recouvres la mémoire autant que toi.
— Ouais, je me demande bien pourquoi.
— J'ai mes raisons.
Il vint s'asseoir à côté de Roxas qui grinça des dents. À quel point est-ce que ce type pouvait être agaçant, au juste ? Il lui semblait pourtant avoir été clair dans son intention de rester seul. Vanitas observait le cœur lumineux avec un sourire.
— Pourquoi j'ai le sentiment que tu sais très bien ce que c'est que ce truc ? dit Roxas.
— Tu crois que j'ai une réponse à tout parce que je suis cool et mystérieux ?
— Je crois que t'en sais beaucoup plus que ce que tu veux bien nous faire croire et que tu camoufles ça avec une blague à chaque fois qu'on te demande.
Vanitas se tourna vers lui avec l'air de vouloir dire quelque chose, mais il se contenta finalement de sourire.
— Bah, de toute façon tu ne tarderas plus trop à le savoir.
Il sembla hésiter à se relever.
— Mais puisque je suis là, je veux bien te confier un petit secret.
Roxas le fixa avec un air suspicieux et Vanitas lui fit signe de se rapprocher un peu.
— Tu vois, Roxas, pour tout t'avouer… Je dois dire que…
Son sourire s'élargit et ses pupilles jaunes étaient rivées sur lui.
— Je te hais vraiment plus que tout.
Roxas écarquilla les yeux. Vanitas avait dit ça sur un ton si naturel et enjoué qu'il n'arrivait pas à savoir s'il était sérieux ou non. Le jeune homme se releva et tapota les bords de son pantalon pour en essuyer la poussière avant de faire un petit signe de la main à Roxas et de s'en aller d'un pas nonchalant.
Roxas resta muet. Pourquoi est-ce qu'il était venu lui parler ? Il se pointait comme ça et lui sortait qu'il le détestait, sans aucune raison ? N'avait-il pas dit avant qu'ils étaient amis quand il était encore en vie ?
Il s'allongea à même le béton glacé. Il avait juste envie de dormir à présent.
