LE CRÉPUSCULE DES IDOLES

- IX -

Linos leva les yeux vers le ciel, pour autant qu'on y voyait au delà de la galerie de mine dans laquelle ils étaient engagés. Il ne vit pas Rekka qui rampait devant lui s'arrêter sur son aire, si bien que la tête du blond heurta le postérieur du brun, manquant de les faire s'écrouler l'un sur l'autre dans la terre meuble et les racines. Linos pesta en a parte ; maudites armures ! Il s'était écorché l'arête du nez sur les attaches de la jupe de l'autre Chevalier.

— « Qu'est-ce qu'il y a encore ? », lança-t-il en se dégageant du bas du dos de son amant, autant que faire se pouvait sans se cogner la tête au sommet du tunnel.

— « Le même bruit qu'à l'intersection », lui fut-il répondu ; la voix grave et puissante de Rekka arborait à nouveau la coloration lointaine que Linos avait fini par associer aux visions. « Je suis certain que quelqu'un d'autre en a après le temple... Quelqu'un qui progresse directement dans le sol. Il faut nous hâter! »

Sans crier gare, le colosse était reparti. La poignée de secondes que Linos mit avant de se remettre en train sur ses talons suffit à Rekka pour prendre plusieurs mètres d'avance. Une espèce de rage désespérée s'attachait à la manière dont il progressait le long de la galerie. Son compagnon pestait de plus belle comme il se hâtait afin de revenir sur lui ; grands Dieux, si lui, avec sa carrure moyenne, accrochait son armure à la moindre radicelle dont il ne se gardait pas et se heurtait des coudes ou de l'échine aux parois sitôt qu'il relâchait son attention, comment diable les presque deux mètres et cent kilos de Rekka pouvaient-il soutenir cette allure ? Linos finit par renoncer à comprendre, se focalisant sur l'arrière-train de son amant dont l'avance avait crû dans la dernière minute. Dès qu'il l'aurait rattrapé, le Japonais s'entendrait chanter un air de sa façon, jura le blond. Une fois chose faite, ce dernier était cependant assez contrarié, essoufflé et perclus de courbatures pour que la perspective de dire son mot à l'homme de sa vie cède le pas à l'expression, claire mais feutrée, de sa réprobation.

— « Je te rappelle qu'on n'a plus besoin de nous... Le Dieu nous a rendu notre liberté. Rek', quoi que ce soit, cela ne nous concerne pas. Allez, repartons ; tu sais combien les lieux clos me fichent la frousse... »

Rekka s'arrêta net. Linos, qui avait longue pratique de ses manières, sut que ses paroles n'avaient fait aucune différence. Toute l'attention du brun paraissait dirigée vers les profondeurs de la terre, dans la direction que suivait la galerie. Aussi le cadet des deux Saints de la Lumière fut-il sincèrement étonné que l'autre prenne la parole.

— « Je suis navré de t'imposer cette expédition, mais c'est crucial pour l'avenir. Comment te faire partager ce que je ressens ? Me trouver dans le corps de cette créature a laissé une sorte de lien avec Celle qui la contrôlait. Innombrables sont les noms sous lesquels Elle est adorée depuis qu'il y a un monde, comme sont incalculables les facettes de Sa puissance. Autrefois, Elle ne visait qu'à demeurer en marge du monde physique, mais ceci a changé. Ses pensées tournent à présent autour d'une relique, si fortes que je ne peux pas les chasser ou les occulter. Un objet dont Elle escompte un profit significatif à l'encontre du Dieu. Car la fin des temps est proche. Elle entend que Sire Hélios la combatte, car, qu'elle qu'en soit l'issue, toute Lumière ou toutes Ténèbres, l'Univers disparaîtra. Anéanti par le choc de leurs Cosmos. Comment laisser faire ? »

Linos allait répondre, non encore convaincu mais certes pas insensible aux propos de Rekka, lorsqu'une sensation inhabituelle remonta de sa Cloth. Les plaques en étaient subitement devenues... bouillantes ! Tièdes la journée et chaudes pendant la nuit, les Armures de la Lumière se situaient désormais dans la fourchette haute sur l'échelle thermique à laquelle elles avaient accoutumé leur propriétaire. Le blond détourna la tête vers son amant, pour découvrir ce qui lui avait échappé dans son propre cas : l'une et l'autre panoplies exsudaient une lueur diaphane insuffisante à dissiper tant soit peu la pénombre du tunnel, mais qui baignait leurs membres d'un halo à la résonance mystique. Un phénomène semblable s'était produit en surface, quand leur Cosmo avait emporté les deux Saints depuis leur village japonais jusqu'aux restes d'un temple ruiné sur l'île de Théra, en mer Égée, après que Rekka eût persuadé à Linos que le mieux à faire, compte tenu de ses visions, était de suivre l'appel que le grand brun percevait en ses tripes. Leurs efforts pour se projeter dans le complexe souterrain à la verticale duquel Rekka était convaincu qu'ils se trouvaient, une fois qu'ils eussent arpenté à la convenance du Japonais le dédale de colonnes affaissées, de murailles retournées à la poussière, et de parterres plus riches d'herbes folles et de ronces que de dalles, avaient été infructueux ; la faute à une barrière inconnue s'opposant à leurs pouvoirs. Celle-ci assez forte pour faire flamboyer leur armure. Le degré supérieur avec lequel cela venait d'être le cas à l'instant présent démontrait l'exactitude des pressentiments de Rekka ; ils devaient se situer dans la proximité immédiate du sanctuaire. Au stade où en étaient les deux jeunes hommes, cela ne coûtait plus à Linos de l'admettre.

Autrement difficile à avaler lui apparaissait la tournure pour le moins surprenante prise par les épreuves de la Lumière ; le jour cru projeté par les événements de la veille sur Hélios, ses émissaires et ses ennemis avait douché l'enthousiasme du blond envers la carrière de Chevalier. Autant dire que sa défiance envers les conséquences de la bouffée de mysticisme qui, à son avis, voilait toute logique aux yeux de Rekka, atteignait des sommets, dorénavant que preuve était faite que le Japonais n'avait pas inventé de A jusqu'à Z cette histoire de déesse obscure et de relique susceptible de modifier le destin de la planète.

Il ne réussit guère à celer le ton de blessante ironie au fond de sa voix lorsque, toujours suivant Rekka qui avançait de plus belle, il comprit qu'il ne s'en tirerait pas par le silence. Car voici que le brun, sans ralentir le train, lui jetait des coups d'œil par dessus son épaule.

— « Tu as raison ; et alors ? Notre place n'est pas ici... Je n'ai aucune explication à l'attitude de notre Dieu, lorsque le guerrier des ténèbres a attaqué le sanctuaire ; ce que je sais est que ni Lui ni son Saint n'ont levé le petit doigt pour s'opposer au massacre des moines et de la foule. Le même Saint qui, d'ailleurs, tirait les ficelles afin que tu te jettes du haut de la montagne. Je veux dire que tout ceci est jeu de Dieux ; quelles sont nos chances d'en ressortir vivants une fois que nous aurons déboulé au milieu de la partie ?! »

— « J'ai confiance en la miséricorde d'Hélios », fit Rekka derechef. « Son Chevalier Sacré ne m'a-t-il pas, oui ou non, tiré de l'étreinte de la Lunule ? Tous nos compagnons sont vivants, de retour dans leur patrie, et des Saints de la Lumière. Je persiste à penser que ce qui s'est produit obéit à des fins plus hautes... Ces hommes que ce Phaéthon a fait surgir en terrassant la Lunule, ils doivent justifier, d'une façon ou d'une autre, le sang qu'a versé ce démon. Il ne m'en faut pas davantage... Et je sais, en toute certitude, que la relique est destinée à notre Sire. »

Comme pour lui donner raison, les armures vibrèrent fortement avant d'émettre des flots ininterrompus de lumière blanc doré. La chaleur, qui s'était jusqu'alors maintenue dans la limite du supportable, minorée qu'elle était au contact de la peau des deux Saints par les propriétés isolantes des Clothes, augmenta à une allure telle que les parois du tunnel, terre, solives, racines, veines minérales et même affleurements de roches, prenaient feu et se flétrissaient à vue d'œil. Une fumée grasse et pestilentielle montait de la bouillie noirâtre en laquelle ils se consumaient ; cela, plutôt que la fournaise dont le métal des armures affalait aisément les assauts, convainquit Linos et Rekka que l'optimisme de tantôt prêché par ce dernier n'était guère de mise. Se remettre en chemin aussi vite que leurs genoux pourraient les porter, tout en priant afin que la chaleur projetée par les cuirasses exerce son œuvre sur leurs talons davantage que sous leurs corps, parce que sinon, le risque était palpable de voir la base même de la galerie s'affaisser et les engloutir — la solution n'avait rien de réjouissant. Mais ils avaient autre chose en tête désormais que la stricte logique.

Au milieu de leur progression affolée, le sol qui les supportait flancha, puis s'éboula dans un dégagement de lumière où se mêlaient les flammes brun noir de la terre en combustion et les gerbes verticales, rouge rubis, des gaz incandescents. Ils avaient dû passer sur une couche renfermant du méthane ! La géothermie les souffleta, les chassant tout à tour l'un vers l'autre à grand renfort de langues de feu, puis dans des directions inverses qui ne les étourdissaient pas moins. La conscience les abandonna brièvement par suite d'un dégagement gazeux plus intense. Lorsqu'ils eurent recouvré leurs sens, l'incendie avait décru aux proportions d'une cohorte de flammèches au contact des plaques de leurs armures que bousculait un sol meuble et spongieux. De mal en pis... Les voici qui étaient aspirés à travers les couches souterraines ! Leurs armures s'étaient tellement chargées de lumière que leur densité les entraînait dans l'écorce terrestre — à moins que cette dernière, se fracturant sous eux, ne se fût avérée incapable de les supporter.

La chute ne dura pas longtemps, quoique la distance parcourue, même en essayant de dénombrer les strates cédant sous eux, dût se compter en centaines de mètres. Quelque chose de résistant, veine ou corps géologique quelconque, s'opposa à ce qu'ils s'enfonçassent plus avant, et ce fut la douleur. Brutale. Conquérante. Leur corps, soudain trop étroit à l'intérieur de la Cloth aux parois vibrantes ainsi qu'une dent en voie d'être arrachée, était brossé de-ci de-là dans un mouvement latéral qui ne semblait pas désireux de s'arrêter. Rekka, qui avait basculé le premier, sentit des arêtes vives et régulières contre la plaque dorsale de l'armure tandis que le poids de Linos lui portait sur le thorax avec l'intensité d'un coup de marteau-pilon. Il n'eut bientôt plus aucun doute. Cette surface dont le quadrillage labourait le peu de chair exposée, sur sa nuque ou le creux poplité, était trop régulière pour appartenir à une couche souterraine.

Un mur de pierre. Et solide, avec cela, sans quoi la chaleur qui persistait à émaner des armures en eût dissous l'appareillage, à supposer ce dernier en état après la collision avec leurs formes inertes. Ils avaient atteint le temple.

Les yeux de Linos étaient vitreux. Ouverts et gonflés, mais vides, vierges d'expression. Un filet de sang vermeil, bifide et avivé par la pâleur diaphane de l'incarnat du blond, balafrait son menton à partir du coin gauche de la lèvre supérieure. Du Cosmo néanmoins s'attachait à ses membres. De fait, le Grec ne tarda pas à remuer, et son regard, à recouvrer une part de lucidité. Rekka trouva la force de parler dans l'euphorie que l'adrénaline et le soulagement déversaient en ses veines. Ses lèvres craquelées émirent un croassement, un autre ensuite, puis un troisième. Il lui sembla être quasi prêt à émettre des mots intelligibles quand, avec un bruit de succion, les joints de mortier maintenant jointives les pierres de la muraille cédèrent.

La prochaine sensation qu'ils éprouvèrent fut d'une réception sans douceur sur un sol glacial et impeccablement équarri. Des mottes de terre dense, escortées d'une odeur de brûlé, basculaient par la brèche du plafond. Leurs yeux n'y voyaient plus, et pour cause — l'intérieur de la structure de maçonnerie était imprégné d'une obscurité sans commune mesure avec celle des profondeurs de la terre. Ces ténèbres étaient davantage que l'absence de toute lumière. Une épreuve, devinèrent les deux garçons synchrones.

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Tous les Saints rassemblés dans les thermes nettoyaient de leur corps la souillure des ténèbres. Cela peut-être était la dernière chose à laquelle ils eussent pensé, au vu de l'imminence de la bataille et de leur état d'impréparation, seulement Hélios n'avait rien voulu entendre. Qu'ils se lavent d'abord, le reste attendrait. De fait, ce lièvre soulevé, les plus sensibles des Chevaliers n'avaient pas été longs avant de percevoir la ternissure de leur Cloth. La démonstration de leur Cosmo amoindri faite par Shaka et Aphrodite avait emporté la conviction des ultimes réticents, Ikki, à l'idée duquel le problème était tout esthétique, Seya pour qui un peu de poussière noire ne signifiait nullement la fin du monde, et Mû. Le réparateur attitré des Armures s'était montré le plus rétif ; la faute à la confiance absolue dont il investissait ses talents psychiques. Trompé par l'aura subtile de la noirceur, il n'avait rien remarqué, ni ensuite, rien voulu entendre. Une franche empoignade les mit aux prises, Saga et lui, et il avait fallu l'intervention de Kanon. Sur ce, Shiryu le pratique s'était ouvert d'un problème requérant l'attention des présents : ils étaient trop nombreux pour les salles d'eau du Sanctuaire ! Le Temple du Capricorne toujours en voie de reconstruction et celui de la Vierge inutilisable après le recours à l'Athena Exclamation, même en partageant les douches et les baignoires restantes — ce à quoi d'aucuns avaient jeté les hauts cris —, la place allait manquer. Shaka, la voix de la raison, avait suggéré de recourir aux thermes des serviteurs, derrière le palais du Pope. En déshérence depuis la chute du faux Aries, comme le Sanctuaire dans son ensemble.

Le temps d'arriver à ce consensus, les Dieux, augmentés de Shun et des Asgardiennes, s'étaient esquivés sur les talons d'Hélios. L'irruption du groupe mené par Tatsumi, enthousiaste, bruyant et bourdonnant de questions, à sa tête une Shina que sa mémoire n'allant pas au delà de la correction à elle administrée par le géant venu trancher le fil des jours de Seiya, rendait aussi impatiente d'obtenir des réponses que le Japonais pouvait être désireux de ne lui en fournir point, sachant pertinemment qu'elle s'inquiéterait et voudrait obtenir de lui le serment de ne surtout pas mettre sa vie davantage en balance — la vue donc de la troupe des femmes chevaliers, des Bronzes de bas aloi et du majordome en tenue de kendo, enragé que Saori lui ait eu battu froid quand il s'était prosterné à ses pieds, avait tôt fait de chasser Bronzes, Golds et Marinas vers le bâtiment que sa situation auprès de l'aqueduc identifiait avec les Eaux du Sanctuaire.

L'ordre dans lequel les jeunes guerriers avaient abordé les trois vastes piscines bordées de stalles occupées chacune par une baignoire sabot d'une crasse repoussante, à quoi se bornait l'appareillage des thermes, avait fait long feu, balayé par la joyeuse bousculade initiée par Pégase et consorts sitôt arrivés à hauteur des bassins. En moins de temps que les Chevaliers d'Or n'en avaient eu besoin pour se déterminer, les quatre Bronzes barbotaient, nus comme au premier jour de leur vie, dans la piscine de gauche, au fond de laquelle leurs armures, abandonnées pêle-mêle, jouaient les décorations. Comme de juste, Seiya riait à gorge déployée en tentant de faire perdre leur sérieux à Ikki et Shiryu ; à part dans le coin opposé, des regards mouillés pleins sa frimousse blonde, Hyoga se languissait de l'étreinte d'Issac un rien trop coquettement pour quelqu'un d'ingénu. Un coup d'œil à Io, le leader des Marinas en l'absence de Sorrento resté avec Julian — le Général de Scylla avait fait sa réapparition au cours de la matinée ; Marine l'avait trouvé au pied du Mont Étoilé au hasard d'une ronde, et Hélios de s'excuser sur les ratés de son sortilège de résurrection, bien trop puissant pour des Marinas tués de fraîche date —, et le guerrier de l'Arctique rejoignait son amant sans même prendre le temps de dépouiller son Écaille.

Les Golds prirent l'eau avec le sens du décorum qui convenait à leur rang. Deux groupes s'étaient formés avant même que quiconque eût touché le parterre des piscines. Dans le premier, ceux des Saints qui avaient mené l'offensive au début de la Guerre Sainte d'Hadès : Camus, Aphrodite et Saga, en sus de Kanon l'inévitable, que ne réussirent à dissuader ni les oeillades circonspectes du Suédois ni les lèvres pincées en une moue réprobatrice du Français. De façon surprenante, Ayoros était venu se joindre à eux, ou plus exactement à Saga attendu qu'il n'eut pas un regard pour les trois autres, Aiolia dans son sillage. Il s'ensuivit que la dernière piscine libre, celle de droite, accueillit les Chevaliers qui s'étaient trouvés, sans en avoir conscience, en travers de la justice durant cette bataille : Milo, Mû et Shaka. Les Armures, retournées à l'état de socle, prenaient l'eau là où chacune d'elles avait jugé bon de se poser, une fois reconstituées. Leur or noirci diffractait en bizarres stroboscopes la clarté extérieure que des fentes dans le toit laissaient sourdre, abondante à la périphérie de la salle, intime et tamisée par dessus les bassins. L'atmosphère du lieu reflétait l'état d'esprit des occupants : surréaliste.

Fausse note supplémentaire, Io avait jugé bon de ne voisiner avec personne ; avant longtemps, son choix s'était fixé sur une baignoire propre, où il se frictionnait le corps en rythme avec les chansons de corps de garde qu'il écorchait de sa voix nasillarde. Par une bonne fortune insigne, aucun des présents, Bronzes et Golds, n'entendait rien à sa langue maternelle. Les gestes dont il ponctuait ses refrains étaient assez éloquents...

La situation n'agréait guère au Scorpion ; il appréciait modérément d'être coupé de ses amis du Poisson et du Verseau, or la présence quasi mutique de Shaka, isolé dans sa méditation et bientôt parti en direction d'un coin moins fréquenté du bassin où il consentit à se dépouiller de son sari, laissait le Grec avec le Chevalier du Bélier, homme de peu de mots devant l'Éternel. Milo découvrit également que le Tibétain était pudique. Une fois aspergé d'abondance, il s'était redressé et incliné vers l'avant de façon à rincer son abondance chevelure. Ses épaisses mèches bleues interposaient devant ses yeux un rideau qui aveuglait peu ou prou le Scorpion ; de l'eau plein ses oreilles, il n'entendit pas Mû qui disait quelque chose à son adresse. Ce dernier dut s'y reprendre à une seconde reprise pour que son vis-à-vis l'entende, et encore sa propre attitude fit-elle davantage que ses paroles. Le Tibétain avait reculé jusqu'à ce que la profondeur du bassin lui permette de dérober à la vue son corps finement ciselé, mais pâle et maigrelet par rapport à Milo. Celui-ci se tenait debout dans quarante centimètres d'eau, tournant le dos à Saga et aux autres quoique légèrement de profil, et offrant sans vergogne au Saint du Bélier le spectacle de sa nudité polie par le soleil et les travaux de l'amphithéâtre. Le visage de Mû avait viré pivoine, mais cela échappa au Scorpion trop occupé à déloger de son dos une mèche qui avait trouvé moyen d'adhérer à son tatouage — un Scorpion mauve, pinces étalées, qui se prélassait depuis ses épaules jusqu'à la chute de ses reins, où le renflement de la queue accusait le rebond de ses fesses. Avec un haussement d'épaules, le Saint à la piqûre meurtrière interrompit le massage de son cuir chevelu ; Seiya était le seul, dans la salle, qui se tînt hors de l'eau... et la vue n'en était pas exactement enchanteresse, tant le brun était tout muscles secs, tendons et veines proéminentes. Les autres sans exception apparaissaient immergés jusqu'au torse, voire au cou. Manifestement à regret, Milo gagna une hauteur d'eau suffisante pour s'y allonger, dans la même position que le Bélier, à cinq mètres de lui. Ce faisant, peut-être ce dernier allait-il consentir à soutenir son regard au lieu de l'esquiver ou de se donner des mines de faux indifférent. Voire se résoudre à entamer la conversation. Dans le cas contraire, le Scorpion allait périr d'ennui.

La piscine adjacente était le théâtre d'une compétition de regards mauvais entre Kanon et Aiolia. Percevant l'intérêt que le Sagittaire ne visait guère à celer envers son frère, le cadet des Gémeaux avait manoeuvré de sorte à se placer entre les deux anciens amis, bousculant au passage le Chevalier du Lion et ne se trouvant pas plus mal du coup d'épaule que celui-ci lui avait rendu pendant que les quatre hommes s'asseyaient en tailleur sur le dallage du bassin, de l'eau jusqu'à mi ventre. La proposition de Saga qu'Aphrodite les rejoigne avait été déclinée par l'intéressé, absorbé comme il l'était par le lustrage de sa Cloth, dans la partie la moins profonde du bassin. Le Suédois portait encore ses habits ; tout juste avait-il retroussé au dessus du mollet le bas de son justaucorps pour ne pas le tremper. Le spectacle ne laissait pas d'être soporifique ; les deux paires fraternelles s'en désintéressèrent tantôt, au profit d'un silence confortable. Du moins paraissait-il ainsi à Saga, peut-être également à Aioros. Car leur moitié respective, elles, se cherchaient des yeux avec haine jalouse. Le bras droit d'Aiolia stationnait plus souvent qu'à son tour autour des fortes épaules ou des attaches de la nuque du Sagittaire, en une caresse qui, pour être affectueuse, n'en proclamait pas moins un droit de propriété. Or Kanon n'était pas en reste ; collé contre le flanc de son jumeau, ses cheveux balayaient un côté du visage de Saga à chaque mouvement de la tête qu'articulait le Saint des Gémeaux. Sans compter les figures et les agaceries que ses doigts dessinaient sur la peau des côtes ou de l'abdomen de Saga, selon leur inspiration oisive. De temps à autre, l'intéressé se dégageait de quelques centimètres.

Car les deux cadets en faisaient trop ; à force de frottements, une partie de l'anatomie des aînés tendait à s'animer. Situation gênante vu la clarté de l'onde et la proximité physique ; cela. d'autant que pas davantage Aiolia que Kanon ne réalisaient que leurs marques d'affection, à se reproduire insistantes, généraient une réaction à laquelle le frère de chacun ne pouvait que se dire qu'ils glapiraient d'horreur — ou partiraient d'un rire humiliant — s'ils l'apercevaient. D'où le maintien fort raide adopté par Saga, dont le plus infime clapotement de l'eau, en délogeant la partie de sa toison qui ondulait par dessus son pubis, risquait de montrer la semi érection, et la gêne croissante d'Ayoros à maintenir ses mains interposées devant son bas-ventre sans se donner l'apparence de le dissimuler. Une chance que les deux autres semblaient absents... Il y avait assez d'une paire d'exhibitionnistes en la personne de Issac et Hyoga. Compte non tenu de Milo, dont le comportement face à Mu avait valu une remarque acerbe d'Aiolia sur la 'parade amoureuse du Scorpion', exagérée certes mais non imméritée. Le Grec ne paraissait pas s'apercevoir que ses mines donnaient l'illusion de s'inscrire dans une cour peu discrète, ou du moins qu'il désirait se faire bien venir de l'autre Saint en étalant ses atours : physique avantageux, tatouage sensuel et regard de braise. Son manège avait provoqué la sortie de Camus quelques moments plus tôt.

Le contact soudain appuyé de l'épaule de Kanon fit ricocher les yeux de son frère vers la poitrine nue du Général. Un mamelon durci, chair brun café contre les pectoraux arrondis et hâlés, le salua d'un air mutin. Le Gémeau savait que ses yeux s'attardaient plus que de raison sur le corps de son frère, depuis qu'ils s'étaient dévêtus afin de se baigner. De même qu'il avait la pleine conscience que le regard d'Ayoros et Kanon ne quittait pas sa propre nudité. Comment Saga pouvait-il réagir ? La vie avait suivi son cours, et combien cahoteux !, depuis ces moments où le Sagittaire et lui-même s'étaient découverts, avec une commune attirance, une solide amitié. Il aurait dû faire horreur au Saint à la flèche d'or, lui le deux fois traître et assassin ; mais il ne fallait pas compter là-dessus avec le brun. La Cloth d'Ayoros, quand elle avait eu réintégré son temple lors de la bataille du Sanctuaire et bandé son arc en direction du palais de l'usurpateur, ne dégageait nul esprit de vengeance ; cela, le Saga maléfique l'avait clairement ressenti, au point d'en être interloqué. Par delà le tombeau, Ayoros n'était pas dupe. Le sourire qui s'attachait aux lèvres du Sagittaire, sur sa droite, Saga le connaissait par cœur, de ses jeunes années : lui seul, et Aiolia, en avaient été les destinataires. Athéna en personne n'inspirait pas le même ravissement, entre tendresse et possessivité, au Chevalier en qui Shion s'était donné un successeur. A en juger d'après l'éclat de ses pupilles et la moue ravissante de sa bouche, le brun n'entendait pas laisser ses sentiments inexprimés. Mais Kanon...

En parlant de Kanon, le sang de Saga s'était tout à coup figé dans ses veines. Alors qu'il peinait pour ne pas baver devant les boucliers jumeaux de la poitrine de son frère, coupables de supporter des mamelons aussi appétissants, le Saint aux cheveux couleur de la Méditerranée avait relevé, de manière machinale, que le sillon interpectoral était creusé d'une cicatrice blanche ressemblant à la trace de l'impact d'une balle. Or voici qu'en contemplant le reste du poitrail de son frère, Saga s'était avisé de la présence d'autres marques similaires — assez nombreuses pour former un réseau, et toutes cicatrisées, mais profondes. La distribution évoquait irrésistiblement certain dessin que jamais l'ancien faux Pope ne se fût attendu à découvrir scarifié sur la peau de son double. La constellation du Scorpion, moins Antarès. Comment ne l'avait-il pas compris sur le champ ? Dire qu'ils avaient dormi naguère dans les bras l'un de l'autre, pis, ne s'étaient pas fait faute d'explorer, tout platoniquement, le physique de celui qu'ils avaient cru à jamais perdu ! A moins que... Cela avait frappé Saga sur le moment, que son frère, d'habitude le plus tactile des deux, ait mieux aimé le toucher, lui, que se laisser toucher. La cause venait d'en apparaître.

— « Kanon », articula-t-il d'une voix que la fureur rentrée parait de résonances sensuelles et qui fit refluer un frisson de plaisir dans le bas-ventre du cadet des Gémeaux, « quand est-ce que Milo t'a fait ça ? »

Des dizaines de mensonges point trop improbables qui lui avaient traversé l'esprit quand il s'était avisé qu'il ne pourrait dissimuler toujours les marques de la Scarlet Needle, le ci-devant Marinas se trouva incapable de s'en remémorer un seul. Le regard inquisiteur de Saga, iris bleu acier sur fond de cils qui semblaient appeler le baiser si, à cet instant, ils n'avaient été aussi drus et durs, déchirait le bagout trop habile qu'il avait sur la langue, le rendant parfaitement muet.

La colère que le Chevalier d'Or avait jusqu'à présent rentrée s'accrut d'autant. Hors de question désormais que les deux autres pussent continuer à l'ignorer. A preuve la main apaisante qu'Ayoros lui posa entre les omoplates et dont Saga se dégagea d'un étirement rageur du buste. Son extérieur calme n'était plus qu'un souvenir quand il parla de nouveau :

— « Laisse-moi deviner. Avant ou après que la grande Athéna t'ait demandé de me remettre la dague ? Dieux du Ciel, dis quelque chose !! »

— « Saga », intervint Aiolia en se levant et en faisant le tour de son frère afin d'intercepter le regard du Gémeau, « ne te mets pas dans un état pareil. Milo m'a raconté. Il s'agissait d'un test... Il ne voulait pas lui confier Athéna sans s'être au préalable assuré que Kanon était fiable. »

Si un mot fut malheureux, c'était bien celui-là. Le Cosmo de Saga explosa, vaporisant le contenu de la piscine, et ce fut un Saint sur le dos duquel son armure d'or étincelait comme si elle avait emmagasiné un fragment du soleil, qui s'élança dans le bassin de Milo.

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Rekka marqua un pas vers l'arrière, son dernier considérant qu'il était dos au mur. Linos, à ses côtés, serrait les poings, son corps interposé entre les doigts épées de la Lunule et la statue de la nymphe au cou de laquelle luisait faiblement la relique. Trois envoyés de la Nuit les tenaient en respect. Le Cosmo doré des jeune Saints contrastait avec l'absence d'aura chez leurs ennemis. Ces derniers n'avaient aucun besoin de brûler d'énergie ; le naos du temple, encadré par sa double colonnade ionienne de marbre vert et rose, était plongé dans une obscurité presque aussi oppressante que celle qui avait accueilli Linos et Rekka à leur irruption dans le vestibule. Les fresques chatoyantes courant le long des parois ; la dorure sur les chapiteaux, les fûts des colonnes, la base de l'autel et des amphores à libations, et les cannelures soutenant le buste de la statue au collier, ornement qui, pour remonter à des milliers d'années, n'en semblait pas moins étonnamment frais ; la vive harmonie des voiles de gaze qui coupaient la perspective de la trop vaste salle en s'épanchant depuis la voûte le long du tapis de pourpre semé de pétales de roses qu'il fallait emprunter pour arriver au xoanon — tout était noyé, avili sous le manteau gazeux des ténèbres. L'odeur de sucre rance planait, insupportable.

— « Comment des mortels sont parvenus à nous griller la politesse, cela me dépasse... », lança à la cantonade celle des Lunules qui se dressait à quatre-vingts centimètres de Linos.

— « Personne n'est supposé savoir que nous cherchons le Torque », renchérit son camarade qui, planté devant Rekka, croisait et décroisait les onglets métalliques de ses doigts, du geste d'en faire voir au jeune homme la meurtrière dextérité. « Répondez, et peut-être nous octroierons-vous une mort indolore. Hélios se doute-t-il que la Reine en après le Temps ? Nous tend-il un de ces pièges dont il a le secret ? »

— « Silence », rugit le troisième personnage à mitre de fer et houppelande ouverte sur un poitrail inexistant. « Fais-les parler, au lieu de dégoiser sur les plans de sa Divine Nécrose... »

— « Toi que je reconnais pour avoir été un des nôtres », dit à Rekka la seconde Lunule, « tu sais combien experts nous sommes en l'art d'infliger des tourments. Si tu as conscience de ce qui est bon pour vous, je t'engage à parler... »

La menace implicite dans la chute de sa phrase prit forme d'un onglet de métal aigu. La pointe courbe s'en allongea dans la direction de la gorge de Linos, lente, affreusement lente, et à mesure qu'elle s'étirait, chargée d'une brillance, d'une chaleur qui la muaient en un brandon ardent. Le blond déglutit péniblement. Ceci était pire que la mort. Être marqué au fer tel une bête ou un esclave de l'ancien temps, il le supporterait peut-être, ou non. Mais que l'ongle rougi au chalumeau fouillât ses entrailles était à coup sûr au dessus de ses forces.

Il cria qu'il allait parler, dire tout et davantage encore, plutôt que ceci. Deux événements pourtant rendirent ses efforts caducs. Une présence dans son crâne l'avertit que les jeux n'étaient pas faits. Le temple se contracta sur ses fondations, puis s'illumina autant qu'une maison de verre frappée par les projecteurs d'un avion. C'est dire si, depuis le parterre aux dalles hexagonales jusqu'au plafond cintré, chaque pierre, solive et morceau de décor expulsait une clarté écrue. Le Cosmo de la Lumière, à moins que ce ne fût les armures, rendait à même Linos et son amant d'y voir clair au milieu de l'infinie blancheur qui effaçait le naos. Ce n'était pas vraiment l'éclat de leur Dieu, quoique cela s'en rapprochait ; néanmoins, l'ancienneté et la bienveillance de cette force laissaient peu de doute sur son alignement.

La voix, ou quoi que ce fût, qui avait prévenu le Grec lui ordonna de porter la main à la statue. Qu'il se hâte ; les Lunules ne resteraient pas aveugles et décontenancées longtemps ! Le flot de lumière atteignit son pinacle ; du Cosmo des trois immondes, il n'y avait plus de trace. Leurs hurlements seuls témoignaient qu'elles ne s'étaient point dissoutes dans la blancheur.

Linos fit comme il lui était intimé. Rekka s'était instantanément déplacé dans son dos, veillant sur les arrières du blond. Moi aussi, j'ai entendu le Temple... Prends le collier !, lui dit-il en un souffle.Le corps de porphyre de la femme aux seins nus, une sylphide que sa chevelure ondulée et ses traits infiniment miséricordieux assimilaient à une Madone, accrochait la peau des doigts du blond ainsi que l'aurait fait un véritable épiderme, doux, tiède et un tant soit peu spongieux. La courbe gracile de son cou était brûlante à l'endroit où le Torque, une simple virole d'or soudée de part et d'autre d'une plaque à la ressemblance des cartouches égyptiens, y avait été clippé. Le bijou dégageait une aura imposante, intimidante presque. La présence qui guidait Linos en provenait sans l'ombre d'un doute.

Elle se fit souveraine, prenant le contrôle des doigts gourds à cause de la chaleur que le blond escrimait à dégrafer le clip du Torque, tant et si bien que le collier, promptement retiré de la statue, passa plus vite encore au cou de Linos. Un son de métal rencontrant le métal — à supposer qu'un observateur extérieur eût contemplé la scène, il se fût rappelé du bruit qu'avait émis l'anneau des Nibelungen au moment de se refermer sur Hilda de Polaris —, et Rekka sut, avec une complète assurance, que l'appel qui les avait faits, à tous les deux, traverser la moitié du globe en quête de cette relique, venait de trouver sa conclusion attendue.

Une voix que sa tessiture signalait comme appartenant à Linos, mais dont les inflexions, la puissance et l'autorité annonçaient l'essence divine, tonna au milieu de la cacophonie :

— « Allez dire à votre fléau de maîtresse que le Temps n'est pas à son service ! Moi, Chronos, je choisis de confier mon pouvoir à Éther, pour l'utiliser comme il le jugera bon ! »

Les cris avaient cessé de retentir. La blancheur qui nimbait tout fluctua, puis trois formes rendues miroitantes et confuses par l'excès de lumière, se firent jour à faible distance du mortel possédé par le Dieu. Leurs contours exsudaient dorénavant des vappes d'un noir moiré. Rekka retint son souffle ; la présence écrasante à ses côtés ne paraissait plus si protectrice au regard du Cosmo des Ténèbres en train de s'intensifier alentour de ces ombres. La force obscure palpitait comme un cœur, les trois corps en son sein autant de fentes ouvrant sur un univers de rancoeur et de malignité absolues.

— « Chronos qui personnifies l'écoulement du temps, j'ai ouï ton blasphème », rugirent les milliers de décibels de la voix de Nuit. Une satisfaction mauvaise passa dans son timbre. « Or donc, souffre que je t'adresse en personne ma réponse... »

Le cœur des ténèbres se dilata brutalement, les formes en son sein avalées par les cercles que décrivait la noirceur animée d'un mouvement de maelström. Soudain, l'obscurité veloutée se constitua en galaxie, complète avec ses étoiles clignotantes, ses nébuleuses et ses traînées de gaz. Le Linos divin fit volte-face, les traits de sa face tordus par l'inquiétude ; jette-toi à terre et n'en bouge plus !, commanda-t-il à Rekka d'une voix que sa majesté toute entière avait désertée. Le Japonais ne se le fit pas dire deux fois. Bien lui en prit, car le coin de ciel en miniature fondit sur le Dieu et lui avant même qu'il n'eût atteint le sol.

Du coin de l'œil, il assista au combat entre son cher et tendre, métamorphosé par un Cosmo blanc bleu, et l'aura des ténèbres muée en silhouette de femme armée d'une faux. Les traits de celle-ci, ressortant contre le capuchon de sa robe de bure vaporeuse et blafarde, parodiaient le visage de la statue au collier — pour autant qu'une image de la Mort était apte à contrefaire la beauté. En même temps, elle partait d'un rire haut perché dont les stridulations déchiraient un pan entier de blancheur à chaque fois que Chronos en détournait les assauts d'un rayon de son torque vers l'espace du naos. Des lances de lumière bleu ciel naissaient dans les paumes du Dieu, desquelles il parait les moulinets de la sombre Faucheuse ou qu'il abattait sur ses flancs à chaque ouverture que les mouvements de la lame faisaient entrevoir dans sa garde. Tout à coup, ils se séparèrent, le Dieu préparant un arcane et la sorcière ricanant en délitant de son rire les ultimes vestiges de lumière. Chronos libéra un pilier de force bleue aussi large que son corps... lequel buta contre les ondes soniques du cri de la Faucheuse. L'attaque de Celui qui avait investi Linos changea de direction et s'en vint déferler à son point d'origine. Elle n'avait pas sitôt explosé sur Chronos qu'une faux entourée d'une Cosmo énergie noire assez puissante, Rekka le ressentit, pour ravager une planète — le Japonais avait eu la prescience d'un séisme à l'échelon mondial dans le cas où la botte de la sorcière se répercuterait au delà du temple — vint se ficher dans la poitrine du Dieu, côté cœur.

Vengeance de la Nuit émit un cri de triomphe. Un seul. Car l'insignifiant humain à la Cloth d'Éther surgit dans la fraction de seconde qui la séparait encore de la déflagration et de sa victoire inéluctable, referma ses doigts sur le Torque et, d'un coup de poing rageur, propulsa sur la Faucheuse un arcane à la puissance décuplée par l'énergie du bijou. L'impact la vaporisa sur place. Une pluie de particules brillantes signifia, pour Rekka, la fin de son existence.

Pour Nuit elle-même, ce fut une douleur sourde à l'orée de sa psyché, entre souffrance physique, pareille à un petit vaisseau qui éclate dans l'œil d'un homme, et sensation d'ordre intellectuel, ainsi un souvenir chéri effacé tout à trac. La grande Déesse n'était pas accoutumée à éprouver l'échec en sa chair. Le verre de nectar qu'elle buvait, assise en face de sa coiffeuse, éclata entre ses phalanges, effarouchant la corneille perchée sur le miroir où elle se contemplait. Les draperies couleur de deuil, noir d'encre à parements vermillon, voletèrent autour de leurs croisées sous l'influx des sentiments violents de la Très Haute ; jamais sa chambre aux allures de salon mortuaire n'avait paru à ce point abyssale d'obscurité. Les statues de déités oubliées qui veillaient sur Son sommeil tressaillaient sur leur socle, de la poussière s'épanchait du plafond : ce Japonais avait bien osé La frustrer ! C'était inouï... Que quelqu'un qui n'avait pas une goutte de sang divin, un zélote de Son fils de surcroît, pût L'empêcher de laver Son honneur — les mots manquaient pour décrire les sentiments de la Déesse face à pareil affront.

L'Univers tout entier, qui aurait pu tenir dans sa ruelle, eût été à son aise dans un coin de la pièce à présent que la matière noire, répondant à la détresse de sa souveraine, y confluait et entreprenait de la consoler. Bientôt, son Cosmo incommensurable irradiait autour d'elle, lestant chacun de ses mots du coup de gong des arrêts du Destin.

— « Sales petits mortels... Je ne me souviens pas d'avoir jamais été autant vexée. Que les Kères vous renvoient à la soupe primitive ! »

oooOOOooo

Milo éventait sa pommette où l'effet du coup de poing de Saga tardait à s'estomper, en dépit du fluide curatif appliqué par Aiolia. Le Chevalier du Lion s'était fait prier avant d'y aller de son talent, considérant non sans quelque raison que les mots qu'avait eu le Scorpion lorsque l'aîné des jumeaux avait déboulé devant lui, prêt à tuer, justifiaient le horion auquel, finalement, ce dernier avait borné son ire. On n'avait pas idée de manquer à ce point de diplomatie... Traiter Kanon de 'repenti de fraîche date' et Athéna de 'sainte' et 'trop prompte à pardonner' ! Pendant un court moment, l'autre Gémeau, Ayoros, Aiolia, Mû et Shaka — Aphrodite étant resté interdit, comme les Bronzes — avaient eu ample motif de craindre que Milo ne finisse encastré dans un mur ou avalé par une autre dimension. En définitive, Saga s'était contenté d'un direct du gauche — son droit eût occasionné trop de dégâts —, après quoi il avait relâché son Cosmo et dépouillé la Cloth. Le seul Milo avait saisi au bond ses paroles tandis que les deux Saints étaient nez à nez : avise-toiencore de toucherà mon frère, et je t'extermine. Le ton melliflu employé par Saga évoquait trop le pope Aries en ses moments de cautèle pour que le plus infime doute planât sur le sérieux de l'avertissement. Bien sûr, son naturel hâbleur revenant au galop, Milo avait posé à l'homme nullement intimidé, devant Mû et consorts. Surtout le Tibétain, d'ailleurs. Il n'aurait su expliquer le pourquoi du comportement avantageux qui s'imposait à lui, presque à son corps défendant, aussitôt que son collègue du Bélier se trouvait dans son champ de vision.

De son côté, Saga boudait ferme. Aphrodite s'était joint à leur groupe, et l'on ne pouvait dire qu'il manquait d'entrain ou de conversation. Kanon lui-même, qui donnait des signes de vouloir sauter à la gorge d'Aiolia lorsque les quatre hommes étaient retournés à leur piscine, une fois clos l''incident' avec Milo, discutait avec l'animation d'un enfant les préférences du Lion en matière de cuisine. Du moins tel paraissait le sujet de leur débat, si l'aîné des Gémeaux en croyait ses oreilles distraites. A ces deux-là n'avait pas été imparti le don de se bien comporter en société ; ils piaillaient, riaient, décrivaient de grands gestes : une véritable commedia dell'arte. Extrêmement pénible à suivre, sauf à posséder, à l'image d'Aphrodite, la compétence à assimiler cent mots à la minutes avant d'y répondre au tac au tac. Sur le fond, il eût pu tout aussi bien s'agir de performances au déduit que discutaient les deux cadets, pour ce que cela importait à Saga. Ce dernier n'avait d'yeux qu'envers Ayoros, les rides soucieuses qui chiffonnaient le front du brun, la crispation de sa mâchoire, l'expression distante au fond de ses pupilles. Point n'était besoin de toucher au génie, ou comme Shaka à la sérénité des Dieux, pour comprendre que le changement dans la physionomie du Sagittaire ressortissait à de la déception à son égard. Saga n'osait supputer que celui dont il avait été la cause du trépas, treize ans plus tôt, le considérait avec un regard neuf depuis sa bouffée de violence à l'endroit du Scorpion. Il ne l'osait pas, sans vraiment se bercer d'illusions sur l'existence d'une explication meilleure au trouble d'Ayoros... Par Athéna, le Ciel le poursuivait de sa vindicte ! Le pire était qu'il lui arrivait toujours de réagir autrement qu'il convenait entre frères aux touches accidentelles de Kanon...

La froideur inédite que se marquaient respectivement le Gémeau et le Sagittaire peinait Shaka. Le tiraillement intérieur de Saga émettait des vibrations que l'Indien n'aurait guère été en mesure d'ignorer, à supposer qu'il l'eût voulu. Kanon ou Ayoros, l'un et l'autre mélangeant à parts égales le passé et l'avenir ; la familiarité d'un lien de vieille date au vertige d'une passion qui signifiait un saut dans l'inconnu ; la rivalité et la complémentarité. Un peu plus, et Shaka en eût conçu de la jalousie. L'image de la joie sans mélange que projetaient, dans le bassin des Bronzes, Issac et Hyoga, collés l'un à l'autre si étroitement que vous eussiez éprouvé de la peine à glisser une feuille de papier entre eux, le Chevalier de la Vierge en faisait abstraction sans mal. Ils étaient si jeunes, malgré toutes les épreuves vécues séparément ; si ignorants des mille et une manières qu'avait la Vie de vous user un Saint... Cela ne le touchait pas au cœur. Mais Saga et son ancien meilleur ami... Voilà qui faisait vibrer une corde sensible en Shaka. Quand on pensait que le Gémeau aurait pu être sien, à leur résurrection des limbes où les avait plongé leur assaut sur le Mur des Lamentations.. Shaka s'était quasiment ouvert à lui de son attirance, un jour que le Saint de la Troisième Maison priait l'Indien d'agréer une nouvelle fois ses regrets pour l'avoir abattu au Jardin des Saules Jumeaux. Mais non ! il avait fallu que l'Olympe s'en mêlât ! Kanon les avait interrompus pour leur apprendre les nouvelles du rapt d'Athéna et de la découverte de Seiya, plongé entre la vie et la mort après son assaut sur Apollon. L'opportunité ne s'en était plus représentée. Shaka en souffrait encore, mais il ne lui était guère possible d'ignorer combien peu, comparé à Ayoros ou même Kanon, il avait à offrir à l'objet de ses voeux. Autant et mieux valait que Saga trouvât un compagnon en dehors de lui. Le cas échéant, il l'y aiderait.

Un trille de flûte le tira de sa méditation. Sorrento venait d'entrer dans la piscine. Les deux hommes se saluèrent, prunelles Terre de Sienne contre yeux bleu bébé. Le Général entreprit de se défaire de son Écaille, chaque toucher de sa flûte contre un élément de métal provoquant la dissociation de celui-ci. Quand il n'eut plus rien sur le dos hormis sa chevelure aigue-marine, Sorrento se pencha vers l'oreille de l'Indien, d'un air aimablement conspirateur :

— « Poséidon m'envoie me rendre compte si vous avez fini. Mais rien ne presse... L'ambiance est plutôt lourde, au palais. Enfin, je constate qu'il y en a au moins deux que la perspective de la guerre contre Nuit n'empêche pas de roucouler... »

— « Tu arrives un peu tard », intervint Milo que l'absence de pudeur du Marinas encourageait à cesser de se comporter à la manière d'un petit garçon fraîchement tombé en puberté. Le flûtiste et lui échangèrent une vigoureuse poignée de main. « Notre Saga national a assuré le spectacle. »

— « Ta joue en témoigne... Que lui as-tu donc fait ? », rétorqua gaiement Sorrento, sans laisser paraître à quel point il était soulagé que les Chevaliers fussent tous sains et saufs.

Le regard aigu décoché par Shaka indiquait que l'Indien y voyait clair dans son jeu. Il estima utile de s'attacher l'avatar du Boudha, aussi créa-t-il dans son esprit le compte-rendu la plus clair et détaillé possible de la discussion qui s'était tenue entre Hélios, Athéna et les autres Dieux. A un froncement de sourcil blond se borna la réaction du Chevalier de la Vierge.

Intérieurement, il bouillait.

Tout à ses efforts d'auto justification, Milo n'avait rien remarqué. En apparence. Car sa tirade, débutée sur un ton joyeux et avec un débit mitraillette, finit sur une note qui répondait à l'expression authentiquement anxieuse de ses yeux.

— « Bah ! Une vieille histoire entre Kanon et moi. Vraiment pas de quoi s'énerver... Bon, okay, j'admets que j'aurais pu m'y prendre plus subtilement, mais avec les frères terribles, je veux bien être pendu si je parviens à dire, au premier regard, si je dois leur donner l'accolade ou préparer mon venin ! Plus de doute maintenant ; jamais le mauvais Saga ne se serait tenu quitte d'un coup de poing dans la tronche... Au fait, Sirène ! Tu ne connaîtras pas une bonne histoire ? Qu'est-ce que je m'ennuie... Shaka, ça ne va pas ? Je te trouve pâlot. Je veux dire, pire que d'habitude... Tu me caches quelque chose. Ce n'est pas vrai ! pourquoi je suis toujours le dernier au parfum ?! »