SIENNA
J'ai toujours refusé de penser à ce qu'aurait pu être ma vie si je n'avais pas croisé Adonis.
Mais cette vision de moi, entourée d'enfants, vieillissant aux côtés de Giovanni, s'imposait parfois dans mon esprit. J'avais réellement cru être amoureuse de lui mais j'étais jeune, encore innocente, voire naïve. Giovanni était séduisant, attirant et très amoureux de moi : j'avais été flatté qu'un homme comme lui, que tout le village admirait, me fasse la cour, me choisisse moi.
Avec le temps, les souvenirs de ma vie d'humaine avaient fini par ne devenir que des ombres, des moments flous dont je ne me rappelais que les contours. Le visage de Giovanni était comme un portrait que la pluie avait effacé : ne restait que les couleurs.
Et pourtant, je gardais un souvenir plus que clair de mes désirs d'humaine.
J'avais tout juste 19 ans quand j'avais rencontré Adonis, et pourtant, depuis quelques années déjà, j'avais ce désir d'enfant, fort et profond.
Lorsque je l'avais vu pour la première fois, j'avais même essayé d'imaginer à quoi nos enfants pourraient ressembler. Voilà jusqu'où allait mon envie...
Mais à cause de ce que je suis aujourd'hui, je ne porterais jamais un enfant qui me donnera le nom de Maman. Parce que je suis tombé amoureuse, voilà ce dont je suis privée. La vie est cruelle : il fallait que ma plus grande douleur vienne du seul homme que je n'ai jamais aimé ? Voilà pourquoi j'avais nié, crié que non, que je le faisais souffrir, que je lui refusais ne serait-ce qu'un baiser.
Je suis amoureuse d'Adonis depuis près d'un siècle. Mais peut-on aimer un homme quand on se hait, quand on hait ce qu'il a fait de nous ?
Ma cruauté à son égard n'a en vérité d'égal que l'amour que j'ai ressenti pour lui dès la toute première seconde. Mais à ce jeu, plus d'une fois, il s'est montré aussi talentueux que moi. Combien de fois est-il revenu après de longues heures d'absence avec sur sa peau, l'odeur d'autres femmes ? Je les aurais toutes tués s'il ne le faisait pas lui-même.
L'amour qui nous lie depuis un siècle est le plus dangereux qui soit : une passion folle et totalement destructrice. J'ai besoin de lui, besoin de voir ce sourire malicieux qu'il a la majorité du temps sur le visage, besoin de voir la confiance qu'il a en lui, besoin de ses regards qu'il n'adresse qu'à moi. J'aime sa voix, ses regards perdus au loin, sa démarche, son amour pour moi et sa jalousie qui plus d'une fois l'a poussé au meurtre. Mais une partie de moi continue de le haïr d'avoir fait de moi un monstre, d'être lui-même un vampire qui ne se nourrit qu'en tuant des humains. Alors tout ce que je peux faire, c'est le faire souffrir chaque jour autant que je souffre depuis un siècle, sans parvenir à l'aimer comme il le mériterait.
S'est-il éloigné parce qu'il sent, tout comme moi, que nous sommes arrivés à un point ou cet amour nous détruit ? Il suffit de voir l'état dans lequel me plonge son absence. Une douleur me transperce le cœur, plus insoutenable que toutes les fois où il a cherché à me blesser…
J'avais couru jusqu'à me perdre dans le défilé des paysages, mais le cerveau des vampires ne laisse aucune place au repos. Depuis un siècle, le visage de Sienna occupait mes pensées, réapparaissant chaque fois que je tentais vaguement de l'oublier.
Je ne connaissais qu'une seule technique pour ne plus la voir, au moins quelques instants…
J'étais assez loin de Volterra pour avoir enfin la possibilité de me nourrir et la forêt toute proche était un vivier plus que satisfaisant pour ma soif. La première promeneuse que je rencontrais était seule, proie idéale, presque offerte. Je m'en donnais donc à cœur joie. Je laissais la sauvagerie bien connue des vampires me submerger, occultant chacune de mes pensées, même le visage de Sienna.
J'avais envie de sang, plus que vraiment besoin.
La promeneuse se débattit à peine, n'eut pas le temps de crier que je l'avais déjà tué.
Je ne saurais dire combien de temps je restais à laisser ma sauvagerie s'exprimer mais je finis par reprendre conscience et je m'écroulais.
De ma victime, il ne restait qu'un corps asséché, déchiqueté par ma propre violence, ma frustration. Je m'éloignais d'elle, comme un fou, ne pouvant cependant la quitter des yeux. Les siens me contemplaient. Ses grands yeux verts. Semblables à ceux de Sienna avant que je la transforme. Je tremblais.
La preuve était là, je ne pouvais vivre sans elle. Je devenais fou.
L'amour est le pire sentiment qui soit : confier son bonheur à quelqu'un alors qu'il ne dépendait jusqu'à alors que de nous, offrir son cœur à une femme quand nous en étions si longtemps le seul maître.
J'ai toujours été un homme passionné, aussi bien à l'amour qu'à la guerre. Comment pourrais-je l'aimer autrement qu'avec passion ? De toute façon, je ne voulais pas qu'il en soit autrement, je voulais avoir mal au cœur de l'aimer. Mais c'est douloureux
Alors bien sûr, à ses côtés, j'avais découvert la jalousie, moi qui la déclenchais si souvent sans bien comprendre ce sentiment. J'avais appris à aimer chacun de ses gestes, sa façon de replacer ses cheveux, de passer ses mains sur ses bras, de poser sa tête sur ses mains…J'aimais en elle ce que je haïssais chez les autres : ses crises de colère, son goût pour le silence et la solitude, son indépendance…
J'avais plus de désir pour elle que je n'en avais jamais eu pour une femme avant et pourtant j'avais connu beaucoup de femmes.
Souvent, j'avais essayé de me dire que je confondais amour et désir, je me trouvais des excuses pour aller voir d'autres femmes. Mais au bout de 20 siècles d'existence, je pouvais bien me mentir à moi-même, je savais encore faire la différence entre les deux.
Une fois de plus, la sonnerie de mon téléphone portable résonna dans la forêt déserte, je me décidais à décrocher en voyant le nom d'Antoine s'afficher :
-« Antoine, je ne rentrer… »
-« Adonis, s'il te plaît, dis-moi que Sienna est avec toi ou que tu la sens arrivé ? »
L'inquiétude perçait dans sa voix, je humais l'air mais ne sentais rien d'autres que l'odeur des arbres, de la terre et du cadavre encore frais qui reposait à quelques pas de moi.
-« Non. Antoine, qu'est ce qui se passe ? »
-« Nous n'avons pas vu Sienna depuis que tu es parti. »
-« Pourquoi tu t'inquiètes, elle est sûrement partie manger. »
-« Elle était bouleversée par ton départ. »
-« Sienna sait manipuler les gens. »
-« Et pourquoi le ferait-elle ? Reviens Adonis, s'il te plaît. Tu nous aideras à la retrouver et vous pourrez discuter, dans le calme. »
-« J'ai besoin d'être loin d'elle, au moins pour quelques temps. »
-« Que crois-tu que cela va changer ? Tu es amoureux d'elle, la distance ne change rien à tout cela. »
-« Je suis fatigué, Antoine. »
-« Si tu la laisses partir maintenant, tu le regretteras. »
Je baissais la tête : la laisser partir ? Je n'en avais jamais été capable.
-« Dis-moi, Lucrèce t'a-t-elle déjà fait souffrir ? »
-« Sûrement pas autant que vous vous faites souffrir, toi et Sienna, mais oui, elle m'a déjà blessé. Mais elle m'est destiné, tout comme Sienna t'es destiné même si elle a du mal à l'admettre. »
Destinée. Un mot qui faisait rire Hector. Il riait de tout.
-« Je viens. »
Je sais, je suis un homme faible mais quand un homme est amoureux, il a le droit de l'être sans que l'on lui reproche. De toute façon, j'avais déjà essayé, cette tentative n'était qu'un échec de plus : je n'arrivais pas à vivre sans elle malgré la douleur qu'elle me causait.
En courant jusqu'à Volterra, j'entendais sa voix qui me disais « Je t'aime encore », je voyais ses yeux verts quand elle était encore humaine, ses yeux rougis la première fois où elle les avait ouvert après sa transformation, je sentais son parfum doux et fruité…
Son parfum. J'étais à moins de cent kilomètres de Volterra quand je sentis son odeur, elle n'était pas loin.
Je m'enfonçais dans l'obscurité de la forêt ou chaque bruit, chaque craquement me faisait réagir. J'étais tendu mais certain de la direction à prendre, son odeur était reconnaissable entre mille.
Après plusieurs minutes passés à guetter le moindre mouvement, le moindre bruit qui indiquerait sa présence, j'arrivais dans une petite clairière.
Elle était là.
Mais dans quel état ! Elle s'était assise contre un arbre mais ses cheveux et ses vêtements étaient souillés de boue et de feuilles. Et elle tremblait. Si fort que j'avais l'impression que le sol tremblait avec elle.
Je me précipitais à ses genoux :
-« Sienna ? »
Elle releva la tête, enfin consciente de ma présence, et je croisais ses yeux. Elle l'avait fait.
Elle ne put me regarder qu'une seconde puis détourna les yeux derrière moi. Je suivis son regard et découvris alors un homme, d'une vingtaine d'années, entièrement vidé de son sang.
Je n'avais pas besoin de lui demander, ses yeux d'un rouge brillant était des témoins suffisants ce qu'elle venait de faire.
