Candice disposait les assiettes sur la table du séjour. Il était 19h15, la journée était passée à une vitesse phénoménale.

- Jules. Tu me passeras ton père après, s'il te plait ?

Le plus âgé de ses fils était au téléphone avec Laurent depuis plus d'une heure. Il était rentré du lycée avec une énergie, qui, il fallait bien le dire, lui était d'ordinaire assez rare. Un garçon de sa classe qui jouait habituellement les caïds et intimidait la majeure partie de ses camarades s'était enfin fait renvoyer de l'établissement à deux semaines de la fin des cours. Candice se félicitait du fait que son fils, et plus généralement ses enfants, aient maintenu chacun à sa façon une bonne relation avec leur père, une réelle complicité. Elle se demandait même si le divorce n'avait pas aidé car à bien y réfléchir Laurent était de plus en plus investi. Avant, lorsque Candice était à la maison, il travaillait énormément et se reposait entièrement sur sa femme pour gérer l'éducation des enfants. Candice fut stoppée dans ses pensées, on sonnait à la porte.

- Les enfants ! Les pizzas sont là ! A table ! S'écria Candice avant d'ouvrir la porte.

- Tu ne m'avais pas dit que j'apportais le diner ?

Candice tomba nez à nez avec un Antoine tout sourire la tête légèrement penchée sur le côté ce qui renforçait son air juvénile.

- Entre, répondit Candice déstabilisée, j'ai commandé des, euh, des pizzas, je, je pensais que c'était le livreur.

Quand Antoine s'avança il aperçu Jules de dos qui riait au téléphone. Il se tourna vers Candice. Ils échangèrent un long regard, face à face, à juste quelques centimètres l'un de l'autre. Candice posa sa main à plat sur sa veste comme pour lui signifier qu'elle était contente qu'il soit là. Puis, elle baissa les yeux.

- Je te prends ta veste ?

Antoine lui tendit sa veste et se remit en route vers le salon alors que Candice plaçait le vêtement sur le porte manteau de l'entrée. Jules se retourna et prit soudainement conscience de la présence d'Antoine. Il lui jeta un regard noir. Toujours au téléphone avec son père son ton changea radicalement.

- Bon, Papa, Maman veut t'parler.

- Non, Jules, c'est bon, dit à ton père que je le rappelle demain, déclara Candice d'une voie très douce.

Aussitôt le téléphone raccroché Jules questionna Antoine d'un ton réprobateur.

- Qu'est-ce que tu fais là ?

Mais alors qu'Antoine cherchait la meilleure explication à fournir à l'adolescent, il fut interrompu dans ses réflexions par Emma et les jumeaux qui descendaient les escaliers.

- Salut Antoine, s'exclama Emma avec enthousiasme.

Antoine et Candice échangèrent un regard furtif. Emma avait visiblement décidé de passer sous silence la petite visite impromptue de ce midi. Une bonne chose pensa Candice. Ils avaient eut leur quota de drame ces temps-ci, pas la peine d'inquiéter ces fils avec une histoire de meurtre, en plus une camarade de classe de leur grande sœur. Emma poursuivit :

- Tous les soirs c'est l'invité mystère ici ? Hier Aline, aujourd'hui Antoine…

- Ah oui, coupa Martin, c'est comme dans cette émission ou le mec débarque chez les gens parce qu'il a pas assez d'argent pour se payer l'hôtel.

Puis Martin et Leo s'exclamèrent en coeur "LOSER !".

- Mais non, vous n'avez rien compris, s'agaça Emma, c'est le concept même de l'émission de tester les valeurs d'hospitalité et de convivialité en supprimant tout rapport monétaire entre les différents protagonistes.

- Tu es prête pour l'épreuve de philo ma chérie !

On n'entendit pas la fin de la phrase, la sonnette avait retenti à nouveau.

- Cette fois-ci, ce sont les pizzas, à table !

Ils s'étaient tous placés autour de la grande table de la salle à manger pour le diner. La chaleur d'Emma à l'encontre d'Antoine eût pour effet d'adoucir Jules qui se contenta tout le repas d'observer la scène inédite qui se déroulait devant ses yeux. Antoine n'était pas un habitué de la maison. Et surtout jusqu'ici il n'était jamais venu seul pour se joindre au diner familial. Les jumeaux étaient infatigables sur les pronostiques de l'Euro de football qui commencerait bientôt. Antoine dont le sport de prédilection était le rugby avait marqué des points en soulevant l'inexpérience de l'équipe nationale qui comportait de bons joueurs mais qui n'avaient eût que peu d'occasions de pratiquer leur jeu ensemble avant cette compétition. A la fin du repas, les jumeaux proposèrent même à Antoine une partie de leur jeu préféré du moment « FIFA ».

- C'est gentil les garçons, mais pas cette fois, je vais rester discuter un peu avec votre mère.

- D'ailleurs j'aimerai que vous ne vous couchiez pas trop tard, n'est-ce pas les garçons?

Les jumeaux avaient rejoins leur chambre à l'étage non sans une petite moue, alors que Jules et Emma avaient disparu sans que personne ne s'en aperçoive.

Candice prit ce qu'il restait sur la table, deux verres et un bol de salade à moitié plein pour les ramener à la cuisine. Quand elle eût les mains débarrassées, elle sentit deux bras la prendre délicatement par la taille. Elle ferma les yeux et se laissa aller à cette étreinte. Antoine après un moment lui murmura à l'oreille « tu me manques ». A elle aussi il lui manquait. Elle finit par se retourner pour lui faire face, les yeux dans les yeux, à elle il ne pouvait pas cacher cette tristesse infinie qui l'habitait. Candice sur la pointe des pieds déposa un baiser chaste sur les lèvres de son second, un geste maternel, protecteur.

- Je vais rompre avec Jennifer, Candice, je ne peux pas, confessa Antoine. J'ai cru que ce serait capable pour le bébé, de reprendre ma relation avec Jennifer. Mais ce n'est pas possible Candice ! Antoine avait haussé un peu la voix et ajouta calmement, c'est une imposture.

Il fit une longue pause. Candice écoutait attentivement sans bouger.

- Je t'aime Candice, et ca, je n'arrive pas à vivre en faisant mine de l'oublier.

Candice l'embrassa mais avec plus de fougue cette fois-ci. Elle l'emmena dans sa chambre traversant le séjour et le salon discrètement pour ne pas éveiller les soupçons des enfants. Rapidement, les vêtements s'étaient empilés sur le sol dans une gracieuse dance silencieuse. A chaque caresse, chaque baiser, chaque mot d'amour glissé à son oreille, Candice pouvait sentir sa flamme de vie se raviver. Depuis cette fin d'après-midi quelques semaines auparavant sur le sentier des douaniers, quand Antoine avait admit qu'il choisissait son enfant plutôt que leur relation, cette flamme semblait se consumer au ralenti. Candice n'en avait pas voulu à Antoine. Peut-être même que s'il n'avait pas fait ce choix là, à ce moment là, elle aurait été déçue. Elle avait quatre enfants, et pas un jour elle ne l'avait regretté. Même quand il avait fallu revenir en France en catastrophe, reprend le travail et accepter l'idée que dorénavant, elle serait seule au quotidien à élever ses enfants. Mais aujourd'hui, elle devait admettre qu'ils avaient essayé de mettre fin à leur histoire, sans succès. L'attraction qu'ils ressentaient l'un pour l'autre était bien plus fort qu'une amourette ou un petit coup de cœur. Alors, dans la chaleur de cette nuit de mai, la lune pour témoin, ils consommaient leur passion, oubliant pour un temps les implications et les troubles qui se profilaient au devant d'eux.