Le voyage jusqu'à Winnipeg avait été long et éprouvant pour la jeune femme. Elle avait rapidement bouclé ses affaires, laissé une note à ses supérieurs et elle avait quitté Toronto le jour même, prenant un billet de train allé pour cette ville où se trouvait l'homme qu'elle aimait. A présent qu'elle savait où il vivait, il lui était inconcevable de ne pas aller le retrouver. Elle sentait au plus profond d'elle-même qu'elle se devait de le rejoindre, qu'il était en danger et qu'il avait besoin d'elle au plus vite. Ainsi, à peine assise dans le train, elle mourrait déjà d'envie d'en descendre. Elle fut la première à le quitter une fois en gare de Winnipeg. Elle demanda un fiacre et ne prit pas la peine de se rendre à l'hôtel pour y déposer ses affaires. Le temps était compté. Ainsi, elle prit le chemin des bureaux du télégraphe. De là ou provenait celui envoyé par William trois jours plus tôt.
-Je suis désolée Madame Ogden mais nous n'avons plus revu ce jeune homme depuis lundi déjà.
-Mais n'attendait-il pas de réponse à son télégramme?
-Il l'a eu.
La jeune femme fouilla dans son bureau et sortit deux papiers qu'elle lui tendit.
-Il en a même eu deux. Le premier est celui-ci et le second, il semblerait qu'il ne soit pas venu le chercher. Nous avions contacté son hôtel mais nous n'avons eu aucune réponse.
Julia prit doucement les papiers dans la main et lut rapidement les mots écris à l'encore noire.
« Docteur Ogden introuvable depuis trois jours »
Suivit du second
« Ne vous faites pas de bile, le Docteur va bien et elle est sous surveillance permanente. »
-Vous dites qu'il n'est plus revenu après avoir eu le premier message?
-C'est bien ça.
-Oh mon Dieu, soupira Julia pour elle-même, avez-vous l'adresse de cet homme?
-Je ne sais pas si…
-Je vous en prie, supplia la jeune femme, c'est très important. Il est peut être en danger et je dois le retrouver.
Elles échangèrent encore un regard et la jeune femme acquiesça timidement avant de lui tendre un autre morceau de papier.
-Il nous a demandé de le contacter à cette adresse si d'autres télégrammes arrivaient dans les prochains jours.
-Merci, merci infiniment, murmura Julia en souriant avant de prendre sa valise et de quitter le bâtiment au pas de course.
Elle prit un autre fiacre pour arriver à l'hôtel où logeait William. D'apparence miteuse, elle se demanda ce qu'avaient pu être ses jours en tant que fugitif, si il avait eu assez d'argent pour s'acheter de quoi manger et des vêtements propres. Avec un billet discrètement glissé dans la main de l'hôtelier, elle eut la clé de la chambre où il avait logé.
-Ma petite dame, il doit avoir de gros ennuis avec vous, ce billet c'est plus qu'il ne m'ait payé depuis qu'il est ici, lui avait lancé le vieil homme rabougri derrière son comptoir alors qu'elle montait déjà les marches vers les étages.
Elle emprunta un long couloir à peine éclairé par la lumière du jour avant de glisser la clé dans la serrure et d'ouvrir la porte.
Julia se figea sur place en voyant le capharnaüm qui régnait dans la pièce. Jamais le William qu'elle connaissait n'aurait vécu dans une chambre pareille. Des notes trainaient tout autour de la pièce, des plans, des esquisses, des listes, du papier journal. Elle déposa son sac sur une chaise sur laquelle séchait une chemise blanche. Ses doigts glissèrent dessus et sans s'en rendre compte, elle la porta à son visage pour en savourer l'odeur, une odeur de savon, mélangée à celle de l'homme qu'elle aimait. Elle ferma les yeux et s'imprégna de ce parfum, sentant presque les bras de William venir s'enrouler autour d'elle pour une tendre étreinte.
Se retrouver dans un endroit où il avait vécu lui réchauffait le cœur et lui laissait un sourire immense sur les lèvres. Puis, elle se souvint pourquoi il était parti et elle retomba brutalement dans la réalité.
Elle reposa délicatement la chemise sur la chaise et marcha doucement entre les papiers qui se trouvaient au sol. Elle s'y mise à genoux, dans le seul espace où elle pouvait voir le plancher. Ses doigts caressèrent de nombreuses feuilles, ses yeux glissèrent sur de nombreux méandres d'encre noire. Elle sourit timidement une fois encore en prenant une feuille sur laquelle avait été dessiné un visage de femme dont les boucles indisciplinés tombaient en cascade sur ses joues et sur ses épaules. Ce n'était qu'un croquis aux traits grossiers, mais Julia n'avait pas de doute sur l'identité de celle qui se trouvait représenté de la main de William; elle.
Elle mit de nombreuses minutes à rassembler ses idées, à tenter de comprendre le cheminement de William à travers toutes ses recherches qui jonchaient le sol de sa chambre. Eh puis, lorsque la lumière se fit, lorsqu'elle lut le plan du cadastre d'une ferme abandonnée depuis huit ans à la sortie de la ville, tout s'éclaira. Elle lut les noms des propriétaires et son cœur se serra dans sa poitrine. En un bond, elle se leva et quitta les lieux. Elle déboucha dans la rue, trouva un fiacre et demanda au cocher d'aller le plus vite possible à l'adresse indiquée. Elle sentait son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. A chaque foulée faite par le cheval, elle manquait de retenir sa respiration. Elle avait peur. Peur d'être arrivée trop tard, peur de ce qu'elle allait trouver là-bas, peur de l'avoir déjà perdu.
Il se réveillait difficilement. Sa tête lui cognait, son esprit était embrumé, son corps était endolori. Il sentait un gout de sang dans sa bouche, une chaleur moite sur sa tempe, sur sa lèvre, sur son nez. Il avait froid. Il ne sentait plus ses jambes comme si elles étaient ballottées de gauche à droite. Il tenta de bouger mais son corps était resté immobile trop longtemps. La peau de ses poignets le brulait, ses muscles étaient étirés et il comprit qu'il avait les mains attachées au-dessus de sa tête. Il ouvrit les yeux avec difficulté dans un soupir de douleur.
William était couvert de coupures et de brulures, simplement vêtu d'un pantalon, le torse nu marqué d'hématomes, les mains attachées au bout d'une longue corde au plafond de la cabane où il se trouvait, ses pieds touchant à peine le sol. Son regard se posa sur le corps de la jeune femme qui se trouvait non loin de lui. L'espace d'une seconde, il repensa à celle à qui elle ressemblait tant. Son cœur se serra dans sa poitrine. Une fois encore il n'avait pas pu la sauver. Il sentit une larme lui bruler la joue. Dans un dernier effort, il tenta de se détacher de ce crochet qui se trouvait au-dessus de sa tête, mais il n'y parvint pas.
-Pardonne-moi mon amour, murmura-t-il doucement en se mordant les lèvres, j'aurai voulu que tu sois heureuse. J'aurai voulu l'être avec toi.
La fatigue, les blessures, son absence, tout cela avait eu raison de son courage et de sa détermination. Il ne pouvait plus lutter. Il savait que tout était terminé et les pas qu'il entendait derrière la porte lui annonçait sa mort prochaine. Il ne voulait pas lui donner le plaisir de le tuer, il voulait se laisser mourir simplement. Ne plus se battre contre ce foutu destin. Il ferma les yeux, égarant ses pensées vers celle qui était tout pour lui, celle qui lui manquait déjà, celle qu'il aurait voulu prendre dans ses bras et couvrir de baisers. Celle qu'il avait tenté de protéger contre les dangers de la vie, contre le chagrin. Ce jour là, dans cette cabane, l'Inspecteur Murdoch n'était plus lui-même, il perdait toute sa foi, il abandonnait, comme il l'avait rarement fait dans le passé. Il renonçait à être heureux, espérant que sa mort permettrait à la femme qu'il aimait d'aller de l'avant, d'être libérée. Elle était forte et courageuse, il savait qu'elle en serait capable. Elle était capable d'abattre des montagnes et de traverser des océans si elle le voulait. Bien malgré lui, un timide sourire se dessina sur ses lèvres. Il l'imaginait nager dans le lac Ontario. Il se souvenait de cette après-midi d'été qu'ils avaient passés ensembles sur la plage. Il se souvenait de son rire, de la douceur de ses baisers, de ses jambes qu'elle osait exposer à la vue de tous. Ses jambes. Bientôt il imagina bien plus que cela. Il revit chaque courbe de son corps, chaque petite trace rouge qu'il avait laissé sur sa peau blanche. Il se souvenait de ses soupirs, du parfum de ses cheveux, de la tendresse de ses caresses. Il s'était abandonné pour la toute première fois dans ses bras. Il lui avait prouvé à quel point il l'aimait, dans les moindres détails, jusque dans les endroits les plus intimes d'elle. Et cette image, William voulait l'emmener au paradis avec lui, l'image de son sourire, celui de l'éclat qui brillait au fond de ses yeux, le son de sa voix qui résonnait encore et encore dans sa tête lorsqu'elle prononçait son nom du bout des lèvres.
-William.
à suivre...
