On le sait : le repos des amants est de courte durée...


Chapitre 10 : Le second Adieu

Albafica ouvrit lentement les yeux, cligna puis tourna la tête en direction du Griffon argenté allongé à ses côtés, dormant encore. Il prit grand soin de le regarder, gravant chaque trait endormi du visage apaisé, comme si c'était la dernière fois que le jour les trouverait dans cette proximité.

Puis le Poisson s'assit tandis que le Griffon émergeait.

Albafica était saisi d'un étrange pressentiment. Aujourd'hui, il en était certain, il allait se passer quelque chose.

Les griffes de l'amant éveillé vinrent retenir un pan de sa tenue de nuit.

"Encore..."

Albafica sourit.

"N'en as-tu pas eu assez, Minos ?"

"Jamais assez. Encore..."

Le Poisson se défit de l'emprise sur un geste doux.

"Laisse-en un peu pour ce soir..."

Un grognement du fond du lit lui fit écho.

Albafica s'installa devant la coiffeuse et observa sa mine, se coiffant les cheveux.

"Et après ça, tu viens me dire que ton apparence ne compte pas !..."

La voix aux tons sarcastiques de Minos fendait les airs.

"Je... ah, tu vas être en retard !..."

Le Griffon était à présent assis, oreiller plaqué contre lui, regard sur le Poisson.

"Aujourd'hui, je sens qu'il va se passer des choses intéressantes au Tribunal."

Ainsi donc, ils avaient le même pressentiment ?...


Quelle ne fut pas la surprise de Minos de voir arriver ce cher Rhadamanthys, mine renfrognée.

"Eh bien, eh bien..."

"Oh, épargne-moi tes sarcasmes, Minos !" aboya la Wyvern.

"Qui a pu bien te mettre ainsi à mal, hmm ?"

"Tu verras. Je l'attends justement. Mais pas pour m'acoquiner avec lui comme tu as pu le faire avec ton Gold !..."

Minos consulta le registre.

"Kardia, Gold du Scorpion."

La Wyvern lâcha un grognement sourd.

"The bastard..."

"A ta guise. Il me tarde de connaître ses crimes. Ou plutôt de les entendre de sa bouche."

"Il n'aura pas le temps de te les exposer car je le pulvériserai tel un insecte avant !..."

"T-t-t-t-t ! je te rappelle que tu es sur mon territoire. Par conséquent..."

La Wyvern fixa le Juge.

"Je te dirai à quelle prison je le destine. Ainsi tu auras tout le loisir de l'y torturer à ta guise, mon cher Rhadamanthys." ajouta Minos pour calmer le jeu.


Pendant ce temps, au Sanctuaire :

Le poing de Manigoldo fracassa le mur opposé avec un grognement de rage.

L'annonce de la mort simultanée de Dégel et de Kardia en cours de mission à Bluegrad avait eu le mérite de mettre le Cancer hors de lui.

"Assez ! je vais aller de ce pas réclamer ces âmes dans le Royaume des Morts !" en serrant le poing.


"KARDIIIIA !"

L'âme de Kardia se retourna, souriant en voyant arriver son ami de toujours.

"Manigoldo ?"

Arrivé à sa hauteur, essoufflé par la prouesse que lui demandait pareil exercice, le Cancer posa chacune de ses mains sur les épaulettes à pointes du Gold dont une avait été sauvagement massacrée.

"Reste dans le monde des vivants !... je suis venu te chercher."

Kardia eut un sourire exceptionnellement doux sur son visage écorché.

"Non, Manigoldo. J'ai vécu ma vie. Elle s'est terminée en apothéose. J'ai eu ce que je voulais. Maintenant je souhaite le repos."

"Te fiche pas de moi ! t'es aux Enfers, ici, vieux ! tu crois vraiment que le premier Juge va se montrer clément ? ça se saurait si c'était un lieu de vacances ! et laisse-moi te dire que la torture des âmes, c'est quelque chose ! et..."

Kardia posa une main sur l'avant-bras du Cancer dont le débit de paroles était en mode vitesse accélérée.

"Ca ira, Manigoldo. Merci."

"Kardia... la vache..." en sentant la main du Scorpion encore brûlante.

Kardia eut un sourire un peu plus carnassier. Il n'avait pas l'intention de se laisser prendre le repos auquel il avait droit.

Manigoldo lui rendit son sourire.

"Vas-y et dégomme-les tous."


Albafica était assis à la fenêtre, terminant ses écrits sur les poisons. Il venait de clore un long chapitre dédié à la digitaline. Il releva machinalement la tête et vit une silhouette familière - qui n'était ni celle de Minos ni celle des autres Juges car dépourvue d'ailes.

La silhouette oscillait dans la pointe du couchant.

Albafica eut un hoquet de terreur en mettant un nom sur la silhouette. Il renversa ce qu'il tenait sur les genoux et sortit précipitamment du palais de Minos.

"KARDIA !"

Le Scorpion se retourna, une nouvelle fois interpelé, amusé.

"Décidément... c'est l'endroit où je m'attendais le moins à croiser autant de Golds, moi... Je me demande bien quelle peut être cette farce..."

Albafica s'arrêta à quelques mètres du Scorpion.

"Kardia... alors... toi aussi ?..."

"Tu aurais vu ce combat, Poisson... tu n'en serais pas revenu."

La voix de Kardia rayonnait.

"Kardia... qui ?... comment ?..."

"Un Juge, Albafica ! un Juge... presque un dieu, quoi !" avec cette attitude bravache dont il ne se départissait pas.

"Un... Juge ?..."

"Ouais. Oh, tu aurais dû voir ça, Albafica !... c'était... grandiose !... ils en ont vraiment dans le buffet, ces Juges, 'tain !..."

Albafica rougit violemment. Il était très au fait du répondant des Juges vu qu'il fréquentait assidûment l'un d'entre eux. Mais quel pouvait bien être le Juge à l'origine de la mort du Scorpion ?...

La question demeurait en suspens lorsque Kardia franchit les dernières marches pour entrer dans la salle et se présenter à Minos.

Albafica s'installa sur un des bancs qui bordait le triste parc, regard fixé sur les lourdes portes derrière lesquelles le Scorpion se faisait juger.

"Minos... je t'en supplie... sois clément pour une fois..."

"PAR ATHENA, ALBAFICA !"

Le Poisson sursauta à la voix grave qui venait de l'interpeler - jurant par Athéna en ce lieu maudit, de surcroît. Le timbre de voix lui rappela quelque chose...

"Mani..."

"Toi aussi ? la vache, mais vous avez quoi, tous, à traîner dans le secteur ?!"

Albafica fut soudain saisi d'une crainte terrible, à savoir l'effet que produirait la révélation de sa relation avec Minos au sein de son propre clan...

Manigoldo était occupé à observer son bras qui prenait une teinte translucide à mesure.

"Ah merde !... j'peux pas rester dans le secteur. Bon... tu viens avec moi ou tu veux aussi en mettre sur la tronche d'un Juge ?"

Albafica cligna.

"Un instant... tu veux dire que Kardia a l'intention de..."

"Ben ouais. T'sais, la guerre sainte se poursuit au-delà même de nos existences. T'es pas resté pour ça, toi ?"

Albafica se sentait de plus en plus mal face à son immense trahison... il ne manquait vraiment plus à présent que Minos choisisse d'apparaître et révèle toute la vérité !...

Albafica connaissait Kardia de réputation - bien qu'il ne l'eut jamais côtoyé de près au Sanctuaire. Le Scorpion était d'un tempéramment irascible, terriblement bagarreur. Jamais on aurait pu croire qu'il s'agissait d'un signe d'eau !...

"Allez, rapplique !... que j'revienne pas à vide au Sanctuaire." s'impatientait Manigoldo.

Dans l'esprit du Poisson - joliment corrompu par le Juge, il fallait bien l'avouer - se livrait un étrange duel : Albafica était à présent persuadé qu'il pourrait jouer le rôle de médiateur entre les forces d'Athéna et ceux de Hadès ; qu'il y avait d'autres façons de gérer les conflits qu'une guerre incessante. Fort de ce principe, le Poisson accepta de suivre Manigoldo afin d'exposer sa théorie au Pope.

C'est sous les yeux effarés d'Ingrid que le Poisson et son ami Cancer disparurent des lieux dans une longue méchée bleue.

Durant le court trajet de retour, Albafica s'en voulut de n'avoir pas laissé au Juge la moindre explication quant à sa disparition soudaine, priant un dieu étranger pour que Kardia et Minos ne s'entretuent pas.


Ingrid courait vers les portes closes du Tribunal - oh, elle savait bien que faire intrusion dans ce lieu et crier pouvait lui coûter cher mais il fallait qu'elle voit Minos d'urgence !...

Alors qu'elle approchait des portes, ces dernières s'ouvrirent et le Gold du Scorpion fut projeté sur les marches par un souffle puissant. Minos apparut, plein de suffisance, le sourire narquois et le regard mauvais.

"Désolé. Je n'ai vraiment pas goût aux êtres brutaux. Mon plaisir se tourne plutôt vers le poison des Fleurs ces temps-ci."

Kardia secoua la tête et n'était évidemment pas du genre à saisir la moindre rhétorique.

"Par ailleurs... tu te trouves sur le territoire des Spectres. Avec quelle force penses-tu pouvoir t'opposer à moi ?"

Ingrid, une fois sa stupeur passée, s'avança vers Minos dont les ailes du surplis étaient déployées de manière agressive.

Minos la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle ne se risquerait pas jusqu'à lui sans raison valable.

Alors que Kardia se relevait péniblement - son corps semblait peser des tonnes ! - Minos fit avancer l'enfant.

"Un monsieur... est venu chercher Albafica..."

Kardia avait également entendu. Il se mit à ricaner sauvagement.

"Vas-tu te taire, importun ?!" grogna Minos.

"Tu comprends pas, Juge ? mes amis sont partis chercher des renforts !..."


Albafica clignait des yeux. La lumière crue du jour, accentuée par l'effet du soleil de Grèce en cette saison, lui brûlait les yeux.

"Ben dis donc, t'es resté sacrément longtemps là-bas pour souffrir comme ça..." nota Manigoldo, surpris.

La vue du Poisson se rétablit assez rapidement.

Il allait se consacrer entièrement à sa tâche mais une inquiétude vint rapidement habiter son coeur : comment allait-il s'y prendre pour rejoindre Minos une fois sa requête présentée au Pope ?... Alors qu'il pensait que sa nouvelle mission allait relever de la promenade plutôt que du parcours de santé, Albafica réalisait enfin le côté ardu de sa tâche !...

La première chose qu'il fit pour se donner du courage, fut de se rendre sur la tombe de son maître. Mains jointes dans une attitude recueillie, le Poisson exposait sa situation dans des mots simples : "Maître... je sais que... je suis dans une situation délicate... pire que cela, j'ai trahi jusqu'à vos principes... par... égoïsme pur... Minos a su... lire dans mon coeur sans détour alors que personne jusqu'à présent n'était parvenu à le faire... si la guerre pouvait cesser par mon entremise... si la paix pouvait régner..."

Puis Albafica alla visiter son jardin. Beaucoup de roses avaient fané mais certaines, coriaces, avaient résisté au manque d'eau et de soins.

Albafica se sentit revivre au sein de ses fleurs, retrouvant là un cocon protecteur duquel il avait été privé. Il semblait au Poisson que sa peau exhalait à nouveau la douce fragrance alors qu'aux Enfers il avait eu l'impression de dégager une odeur particulièrement soufrée.

Il demeura là longuement, apportant quantité de soins à son jardin délaissé, entrant à nouveau en symbiose totale avec le poison de ses roses.

Soudain, alors qu'il s'occupait de quelques plans malmenés, une boucle métallique gisant de terre attira son attention. S'en saisissant, il tira sur l'arceau et déterra un coffre scellé.

Installant sa découverte sur ses genoux, il en défit le cadenas sans effort et découvrit un manuscrit ancien, aux pages jaunies. Il l'ouvrit et le feuilleta avec précaution jusqu'à tomber sur les lignes d'une page marquée de sang pourpre, une rose séchée servant de marque-page :

"Je descendis ainsi du premier cercle dans le second, qui enclôt moins d'espace, mais douleur plus poignante, et plus de cris.

Minos s'y tient, horriblement, et grogne : il examine les fautes, à l'arrivée, juge et bannit suivant les tours.

J'entends que quand l'âme mal née vient devant lui, elle se confesse toute : et ce connaisseur de péchés voit quel lieu lui convient dans l'enfer ; de sa queue il s'entoure autant de fois qu'il veut que de degrés l'âme descende.

Elles se pressent en foules devant lui, et vont l'une après l'autre au jugement : elles parlent, entendent et tombent."

L'Enfer - Chant IV - Comédie Divine de Dante Alghieri