Une semaine plus tard.

Repue et endormie, la petite Alice ne bronche pas, bien calée qu'elle est dans les bras puissants du prince qui l'a faite quérir pour quelques heures, ayant profité de la fin des relevailles* pour prendre l'excuse officielle et légitime de la présenter à sa mère.

Et dans une autre mesure, l'aider à percer cette carapace dont elle s'est entourée depuis certainement bien avant leur rencontre.

Ses précédentes recherches ayant porté ses fruits, Jesse avait fini par trouver une famille d'adoption en la personne de Violette, jeune et douce épouse de boulanger, à qui elle a déjà donné deux fils, et dont la jeune sœur a elle aussi eut récemment un bébé.

Les deux enfants avaient d'ailleurs été baptisés ensemble sept jours plus tôt, et par là-même nourris au même sein.

Se dirigeant vers les appartements de Gaius, tout en sachant y trouver la concernée quand le propriétaire des lieux est en compagnie de son père pour une raison qu'il a écoutée d'une oreille distraite, Arthur esquisse un sourire à la vue d'une menotte qui s'agite contre son torse, espérant de tout son cœur que la démarche entreprise aboutira au mieux.

Il inspire une dernière fois, et frappe à la porte avant de l'ouvrir quand il en a été invité. Assis près de la table où Jesse épluche des légumes, Merlin polit les boutons dorés d'une de ses vestes, tous deux levant la tête à son arrivée.

Si son amant esquisse un sourire à son approche, la jeune femme en revanche, se tend d'un seul mouvement, adoptant sans vraiment s'en rendre compte une position de défense.

« Il serait peut-être bon que tu rencontre Alice une première et dernière fois, objecte gentiment le blond en posant le nourrisson au creux du lit entreposé non loin.

- J'aurais pu aller voir Violette pour cela. » Réplique la châtaine sans cesser son travail.

Sentant comme toujours une barrière se dresser autour d'elle, le sorcier suspend ses gestes, comprenant la manœuvre d'Arthur mais pas certain d'approuver.

« Rien ne t'empêche de le faire maintenant, reprend le fils d'Uther en se rapprochant de la table.

- Et pourquoi en aurais-je envie ?

- Elle reste ta fille Jesse. »

Sursautant malgré elle, l'interpellée lève ses yeux verts pour rencontrer le bleus des siens, quelque chose dans le ton du prince la faisant tiquer et affirmer en retour :

« Quoi que vous puissiez en penser Sire, abandonner son enfant dans de bonnes conditions n'est pas un crime.

- Mais le viol en revanche, en est un. »

Bien que persuadé d'avoir tapé dans le mille, il ne s'était pas attendu à ça.

Au pire, un déni dans toute sa splendeur. Ou un silence parlant de lui-même. Oui, ce genre-là, il s'y attendait.

Mais certainement pas que Jesse se plante le bout de la lame du couteau dans la chair tendre de sa paume gauche à l'entente du mot honni. La pensée qu'il aurait dû le lui retirer lui traverse stupidement l'esprit, alors que la jeune femme se tient maintenant debout, sa chaise renversée, et le couvert tranchant jeté à terre.

Elle a plaqué sa main blessée contre son flanc, indifférente au sang chaud qui tache peu à peu le tissu bleu pâle de sa robe, ses yeux brillant alors de rage, de haine et de douleur mêlées tandis que tout dans son attitude les met au défi de faire un seul geste.

C'est sans l'avoir décidé que les deux hommes s'avancent d'un seul mouvement; un premier pas dans sa direction et la châtaine tourne aussitôt les talons, atteignant rapidement l'escalier menant à la chambre de Merlin pour ensuite en grimper les marches quatre à quatre.

« Jesse ! Reviens ici ! »

Crier n'était pas non plus prémédité mais ça été plus fort que lui. Le brun avec lui, le prince arrive à rattraper la courte distance qui les sépare de la jeune femme.

« Allez au Diable ! » Lui balance-t-elle en même temps que la porte qu'elle parvient néanmoins à lui claquer au nez avec force.

Retenant un juron et sachant le battant ouvert malgré la manière dont il a failli le prendre, Arthur le rouvre à la volée, parlant encore une fois sans réfléchir :

« Sais-tu que d'autres ont été envoyés au cachot pour moins que ça ?

- Mais je vous en prie Sire ! Réplique de suite la jeune mère qui recule quand même jusqu'à la fenêtre. Ne vous gênez surtout pas pour moi ! »

Le prince rouvre la bouche quand il prend soudainement conscience que la braquer davantage n'est pas la meilleure des idées. A l'origine, il veut aider cette tête de mule et non l'enfoncer. Aussi se gifle-t-il mentalement avant de reprendre, d'une voix bien plus calme :

« Jesse, nous ne sommes pas tes ennemis. »

La concernée ferme un instant les yeux, le barrage commençant à céder.

« Je sais, assure-t-elle alors que des sillons transparents dévalent ses joues. Gaius, Gwen, Merlin et vous. Ce que vous avez fait pour moi... Il y a bien longtemps que personne ne s'est occupé de moi comme vous l'avez fait. »

Fronçant légèrement les sourcils, Arthur s'apprête à éclaircir un point quand le brun le devance, comme lisant dans ses pensées :

« Ta famille t'a rejetée. »

Ça n'est pas une question mais Jesse acquiesce quand même :

« C'est normal.

- Non Jesse, affirme le blond.

- Si Sire, le contredit-elle en enroulant son bras droit autour d'elle comme si elle avait froid. J'ai toujours été orgueilleuse. Déjà petite fille, je mettais un point d'honneur à imiter mes grands frères dans l'espoir de les surpasser. »

Elle déglutit lentement et esquisse un sourire triste.

« Nous n'avions pas beaucoup d'écart, alors ils m'apprenaient plein de choses comme le calcul, la pêche ou la chasse. Ils m'ont aussi apprit à me servir d'un collet et d'un arbalète, et à suivre le gibier. Mais plus on grandissait, et plus Père m'interdisait de les suivre, prétextant que la place d'une femme est à la maison. »

Laissant passer une courte pause, de manière à reprendre son souffle, Jesse reprend doucement :

« Ce jour là, je devais laver et repriser du linge, tandis que Mère confectionnait des tourtes. Mais j'ai laissé mon travail et prit l'arbalète de Père, ainsi que ses carreaux. Puis je suis partie en forêt, plus loin que je n'aurais dû pour éviter qu'ils ne remarquent mon absence et me rejoignent trop vite. »

Sa blessure à la main la brûle toujours, et le sang imbibe maintenant une bonne partie de son vêtement mais la châtaine n'en a cure, se retournant pour regarder un point imaginaire à travers les carreaux de l'unique fenêtre de la pièce.

« J'avais attrapé deux lapins quand je les entendus arrivés. Ils étaient trois. Je... Ne me suis pas méfié tout de suite. Je n'ai pas compris leurs sous-entendus, quand ils m'ont demandé ce que je faisais perdue en plein bois. »

Elle se mord un instant la lèvre, reniflant doucement avant de conclure:

« Quand j'ai finalement saisis le sens de leurs paroles, c'était trop tard. Je n'ai pas vu l'un d'eux passer derrière moi, j'ai juste senti ses mains se refermer sur mes bras et entendu sa voix rocailleuse : ''Amusez-vous Messires, je préviens les autres que l'ont ne vous dérangent pas.'' Il m'a ensuite poussé vers l'avant, contre eux... Et... Une semaine après, Père me mariais à Eric, le fils du forgeron... Gentil mais distant. Comme s'il l'avait toujours su. Ou senti... »

Parce que la jeune femme garde le dos tourné et que le sorcier ne peut en détacher le regard, ils manquent tous deux la soudaine pâleur d'Arthur. Il se rappelle alors un détail sur lequel il a tiqué sans en connaitre l'exacte raison. Pourquoi Jesse, enceinte et fiévreuse a préféré prendre la route du royaume voisin au sien ? Elle aurait pu tout aussi bien trouver ce qu'elle cherchait ici.

À savoir un travail et une famille pour le bébé à venir.

« Parce que tu aurais pu les croiser en ville. »

Il ne prend conscience d'avoir pensé tout haut, que quand la jeune femme se retourne pour lui faire face et que Merlin se tourne vers lui.

« Tes agresseurs, indique Arthur qui comprend maintenant la véritable raison de son malaise, la première fois qu'il était venu la saluer. Tu aurais pu les croiser dans la ville de Cendred.

- Surtout si je parvenais à trouver du travail au château, confirme la concernée.

- Ça n'est pas normal... Les chevaliers sont censés protéger la populace et non...

- Coucher dans les bois avec les filles désobéissantes ? Crache-t-elle soudainement, un sourire cynique aux lèvres.

- Violer Jesse ! S'emporte-t-il à son tour bien malgré lui. Tu as été violée bon Dieu !

- Mais qu'est-ce que ça peut bien changer ?! D'une, je n'aurais jamais dû me trouver dans la forêt ! Et de deux, vous pensez sérieusement que je sois la seule ? Puisque ça à l'air de tellement vous préoccuper, pourquoi ne pas chercher après tous les autres ? Après tous ceux qui n'ont d'autres choix que de courber l'échine quand leurs maîtres commandent ? Il y a en a dans tous les royaumes, celui-ci n'en faisant pas exception ! Parce que oui Sire, il y en a sûrement entre ces murs ! »

Et aussi brutalement que la colère qui bouillait en elle depuis trop longtemps a éclatée, quelque chose de plus vicieux prend le relai. D'une revers de manche rageur, Jesse s'essuie les joues et le nez, se fichant comme d'une guigne de l'élégance de son geste. Elle est juste fatiguée.

Si fatiguée.

« Je n'aurais jamais dû désobéir à Père, souffle-t-elle en haussant les épaules. J'aurais dû rester à la maison, et faire les tâches que Mère m'avait données. »

L'âpreté de cette certitude qu'elle ne devrait pas avoir les prend de plein fouet, les submergeant sans qu'ils s'en rendent vraiment compte. C'est quelque part dans ce brouillard cotonneux que les pleurs d'Alice oublié leur parvient d'en bas. Sans réfléchir, Arthur parvient sans qu'il sache comment à se mouvoir pour descendre calmer la petite. Quand il la prend dans ces bras et commence à la bercer avec une aisance qui le surprend lui-même, les paroles de sa si jeune mère résonnent dans sa tête avec la puissance d'une sentence. « ... Il y a en a dans tous les royaumes, celui-ci n'en faisant pas exception! Parce que oui Sire, il y en a sûrement entre ces murs ! »

Le bébé cesse peu à peu de s'agiter, se contentant de bouger paresseusement ses petits bras potelés, ses yeux bleus foncés à demi-clos.

« Tu as fais un cauchemar ma douce ? Lui demande le fils d'Uther sans cesser ses gestes lents et apaisants. Où nous as-tu simplement entendu hurler ? »

Parce qu'à bien y réfléchir, une bonne partie du château aussi.

Alors que la petiote retombe peu à peu dans un sommeil profond dont seuls les petits ont le secret, Arthur remonte à la petite chambre, poussant sans bruit le battant pour se figer sur le seuil.

Assise sur le lit, Jesse semble elle aussi plus calme alors qu'elle est blottie dans les bras du sorcier dont un des deux enserre sa taille d'une manière protectrice. Que Merlin puisse la réconforter n'est pas une mauvaise chose, et bien au contraire, c'est la meilleure. Mais quelque chose le choque tout de même.

Et plus encore parce qu'il vient d'en comprendre la raison, là, juste à l'instant.

Ayant senti sa présence, le brun relève la tête pour chercher son regard, incitant malgré lui la jeune femme à en faire de même. Si cette dernière ne se raidit pas quand le prince s'accroupit devant elle, sa fille dans les bras, elle ne peut s'empêcher de fondre en larmes.

« Pourquoi ? Murmure-t-elle simplement.

- Parce que tu ne pourras jamais te pardonner, si tu ne pardonnes pas d'abord à ta fille. »

La châtaine secoue alors la tête, reniflant dans le même temps :

« Je ne lui reproche rien. »

La main de Merlin sur sa hanche remonte pour serrer son épaule, tandis que le prince lui répond sans brusquerie :

« Tu sais aussi bien que nous que c'est faux Jesse. »

Quand il lui pose la nouvelle-née sur les genoux, l'obligeant ainsi à la prendre, il remarque que le foulard du sorcier est enroulé autour de sa paume blessée.

« Tu lui en veux d'être là.

- Non, chuchote la jeune veuve.

- Si Jesse. C'est aussi pour cette raison que tu l'as autant rejetée. »

La concernée ferme un instant les paupières, sa main droite posée inconsciemment sur le thorax de sa fille, sentant les pulsations du petit coeur sous sa paume.

« Je ne suis pas sa mère, affirme-t-elle dans un souffle. Porter et enfanter ne fait pas d'une femme une mère. Une mère vous borde le soir, et inspecte les recoins sombres de votre chambre pour vous assurer qu'aucun monstre ne s'y cache. Elle cherche à vous faire sourire quand vous êtes triste, parce qu'elle adore vous entendre rire. Elle vous console de vos cauchemars, et vous conseille dans vos choix. Mais surtout, elle vous aime quoi que vous puissiez avoir fait. »

Presque tendrement, la pulpe de son index caresse le contour du petit visage endormi.

« Vous me parlez de lui pardonner alors que la seule chose dont je la rend responsable, c'est de ne pas être capable d'être sa mère. Comment puis-je l'aimer, moi qui ne suis plus sûre de savoir ce que c'est ? »

Non sans douceur, Merlin replace une mèche de cheveux derrière son oreille, répondant de la même manière :

« En réapprenant à le faire. »


* Relevailles : Les relevailles sont une cérémonie de l'Église catholique qui consiste à purifier une jeune mère, qui était considérée comme souillée par le fait d'avoir accouché, 40 jours après la naissance de son enfant s'il s'agit d'un garçon, et 80 jours s'il s'agit d'une fille. Elle avait pour but de réintégrer l'accouchée, qui n'avait pu se rendre à l'église pendant sa période de quarantaine, dans le cercle des fidèles et auprès de Dieu. Ce rituel présentait plusieurs variantes en fonction des régions d'Europe, notamment en France où il était particulièrement répandu. Le mot "relevailles" en lui-même provient du fait que la femme se "relève" après une période de repos pour rendre grâce à Dieu.

Toutefois, alors que la quarantaine était facilement respectable par les plus riches, elle ne l'était pas pour les plus pauvres, notamment dans les milieux ruraux où il y avait grand besoin de main-d'œuvre. Cela réduisait parfois cette période à une durée de trois jours.

Aujourd'hui, il ne subsiste de cette pratique qu'une simple bénédiction de la mère donnée si cette dernière n'a pu participer au baptême du nouveau-né.

- Merci Wiki :) -