Et voila la suite ;)

Encore désolée de mon irrégularité, j'ai beaucoup de travail et mes examens blancs n'arrangent rien bien évidemment.
Bonne lecture !

XxX

La première chose qu'il perçut fut un mélange étrange entre des bribes de conversation -on était presque au niveau de l'agression sonore tant il se sentait mal- et des relents d'odeur d'hôpital. Alors qu'il émergeait encore, il reconnut la silhouette penchée et fatiguée de John, comme s'il portait toute la tristesse du monde sur ses frêles épaules. Cependant, lorsqu'il le vit commencer à s'agiter, l'ancien médecin militaire prit tout doucement la parole en croisant les bras :

« Hey.

-…Hey, murmura alors Sherlock après quelques secondes de silence.

-Comment te sens-tu ?

-J'ai…connu mieux. »

Il rit doucement en croisant légèrement ses bras contre son torse.

« Ne t'en fais pas. Tu es complètement hors de danger maintenant. »

Sherlock reconnut la voix de John, qui semblait calme et, surtout, qui l'apaisait. Il essaya de le regarder -il le devinait assis à côté de son lit d'hôpital-, mais il était si faible qu'il en fut pratiquement incapable. John l'empêcha même de bouger en déposant une main timide mais néanmoins ferme sur son épaule.

« Non, ne bouge pas. Tu es certes en sécurité, mais tu es encore faible. Cela faisait deux jours que tu étais inconscient. Il faut dire qu'ils ne sont pas allés de main morte avec toi. D'ailleurs, tu ne ressens rien, non ?

-…Effectivement. Mais, je…Je connais cette sensation. Je crois bien que je…

-Tu es sous morphine. En plus, les doses qu'ils t'ont administrées sont dantesques alors évite vraiment de bouger ou parler. Je sais que tu es habitué à avoir des choses étranges dans le sang et, d'ailleurs, ça m'étonne de voir que tu arrives à rester en vie malgré ce que tu consommes et ton mode de vie, mais…Il faut que l'on reste raisonnable.

-Tu…as raison. J'ai l'impression que tu sais toujours quel est le meilleur pour moi.

-C'est…très philosophique, mais…Il me semble que ta destructivité personnelle, tes pulsions de mort et d'autodestruction sont particulièrement exacerbées. J'ai peur que l'homme le plus dangereux pour toi soit toi-même. Alors, je ne peux pas vraiment te dire de te méfier de toi, parce que ce serait complètement stupide et même paradoxal. Cependant, j'ai l'impression que tu te détruis à cause de tes enquêtes, de ton rythme de vie, de ta névrose latente et de tout un tas d'autres choses qui font tant la richesse de ta personnalité que son côté inquiétant et mauvais pour toi. Ce que fait de toi cet homme aussi…fascinant, c'est aussi ce qui semble te conduire à ta perte. Je trouve cela extrêmement anxiogène. Ça m'inquiète. Ça m'effraie même. J'ai cru que tu étais mort pendant des mois, alors…Dès que tu te mets dans des situations impossibles, mon cœur bat la chamade, je suis incapable de réfléchir et j'ai réellement peur pour toi. Je…Je ne sais pas comment de telles réactions doivent être comprises, et j'ignore si moi-même je pourrai y arriver. Tout ce que je souhaite, c'est que tu sois hors de danger. Mais, je crois que nous en avons fini. Je n'ai plus grand-chose à te dire et je vois bien que ton état, même s'il s'est stabilisé, n'est pas encore optimal. Je reviendrai te voir plus tard. »

Il se leva lentement et se dirigea alors vers la porte de la chambre, mais Sherlock commença à parler d'une voix légèrement éraillée à cause de la faiblesse de sa condition :

« Non, reste. Reste même si cela me coûte de te demander une telle chose vu la teneur de mon ego. »

Sa demande ressemblait presque à une complainte. Et, John sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Alors, il se rapprocha du lit, puis se rassit avant de murmurer :

« Je l'imagine parfaitement bien Sherlock. Alors, c'est d'accord. Je vais rester un peu plus longtemps avec toi. »

Il y eut un petit moment de silence, mais le détective finit par soupirer et reprendre d'une voix tout de même plus assurée que précédemment :

« J'ai besoin de morphine. De plus de morphine.

-N'oublie pas que la morphine reste une drogue, même si ton taux de tolérance à cette substance dépasse l'entendement, rit doucement John.

-J'en ai vraiment besoin, pesta-t-il en jetant un œil sur tous les côtés du lit et en commençant à s'agiter, certainement à la recherche d'une quelconque télécommande qui lui permettrait de régler le taux de morphine qui passerait dans son sang. Peux -tu aller chercher une infirmière que j'aie enfin une quantité raisonnable de morphine dans mes veines ?

-Hors de question. Tu es en convalescence et ça n'est pas le moment de te shooter avec un alcaloïde de l'opium, rétorqua John en croisant les bras, avec une certaine fermeté dans le ton.

-J'en ai presque besoin, John…Je me sens si faible, si diminué…Et le pire, c'est que je le suis réellement. Je m'en rends bien compte, tu sais. Je ne dors presque pas, je mange encore moins que d'habitude et je passe mes journées dans le flou au sens littéral du terme à cause de ce foutu mélanome qui me tue de l'intérieur. J'ai des migraines de plus en plus fortes, mes forces s'amenuisent. Je puise dans le peu de forces qu'il me reste pour au moins…essayer de boucler cette sordide affaire. Je veux…définitivement coffrer le Rôdeur, même si je dois m'épuiser jusqu'à la mort pour y arriver. Je ne peux pas le laisser courir dans la nature.

-Sherlock, je t'en prie, tu n'as pas à dire cela. Je refuse que tu envisages ta propre mort de façon aussi dure et cynique, même si j'ai conscience de ta douleur physique et de ta souffrance.

-Sauf que je crèverai un jour, ricana alors le détective en souriant, la gravité de sa voix trahissant clairement le sentiment de fatalisme qu'il ressentait ainsi que son amère condescendance. Et vu mon état, je me vois plus de ceux qui bouffent les pissenlits par la racine avant leurs cinquante ans. Je ne serai ni centenaire, ni même vieillissant. Moi, j'ai accepté cette idée et je pense que tu te dois de le faire également.

-Comment peux-tu te montrer aussi égoïste enfin ?!, s'emporta alors son ami. Tu ne songes donc pas à tes amis, à ta famille, à moi ?!

-Tu t'exclues donc de mes amis maintenant ? Que suis-je alors pour toi dans ce cas de situation ?

-Je…Je l'ignore, Sherlock !, répondit-il en se levant à nouveau, étonnamment troublé par la tournure que prenait la conversation. La seule et unique chose que je suis sûr de savoir, c'est que nous avons tous besoin de toi dans ton entourage, que ce soit en tant que fils, que frère, qu'ami, que détective également, ou peut-être mêmes en tant que…qu'autre chose. Et puis, je…je suis sûr que tu as fini par arrêter d'ignorer les sentiments de Molly.

-Sentiments qui ont également fini par disparaître, j'en suis sûr. Alors, ce sont les tiens qui m'intéressent et non pas les siens. Que ressens-tu alors ?

-Je…Je crois bien que je ne sais pas vraiment. Et, je ne suis pas sûr de vouloir me focaliser sur ce problème pour le moment.

-Voila. Tu l'as enfin dit, murmura Sherlock, effroyablement sec.

-Quoi donc ?

-Problème. L'ambiguïté dans notre relation te dérange. Tu ne sais pas sur quel pied danser avec moi.

-Oui, je le reconnais. Je ne sais pas quel comportement adopter avec toi parce que je n'arrive pas à clairement mettre des mots sur tes sentiments, et sur les miens également. Alors, j'essaye vraiment de te ménager. Nos sentiments respectifs ne sont aucunement la priorité pour l'instant.

-Ils le sont. Je serais beaucoup plus efficace si je savais à quoi m'en tenir avec toi.

-Écoute, je…Je t'apprécie beaucoup, et je suis sûr que tu en as conscience. Mes sentiments…Ils changent. Ils évoluent. Je le sens. T'être déclaré à moi de manière aussi abrupte et sans détour m'a naturellement conduit à réfléchir sur ma propre vision de notre relation. Je…Je t'admire, Sherlock. Vraiment. Et je ne suis pas le seul à être aussi fasciné par ton aura si particulière. Irene Adler l'était, elle aussi.

-Ne me parle pas d'elle, s'il-te-plaît. »

John soupira, puis se leva doucement et croisa les bras. Ensuite, il se dirigea à pas lents vers la porte de la chambre, avant de se retourner vers son ami et de reprendre la parole :

« Je vais vraiment te laisser maintenant. Je dois rentrer à Baker Street prévenir Mrs Hudson que tu es hors de danger. Ah, aussi, j'ai vu Mycroft dans le couloir. Je pense qu'il va venir te voir. »

Sherlock soupira et grommela dans sa barbe : il était encore mal en point et son frère était bien la dernière personne qu'il avait envie de voir débarquer dans sa chambre d'hôpital au monde. John quitta alors la pièce, et Mycroft y entra alors presque immédiatement à sa suite. Il ignora totalement le médecin, puis referma la porte lorsqu'il fut seul avec son petit frère. Celui-ci, en le voyant s'approcher, grogna d'agacement, en se disant par là-même qu'il avait franchement besoin de morphine.

« Que veux-tu, Mycroft ?

-Je viens voir comment tu te portes. J'ai été le premier informé de ton état dès que tu as été transféré au St Barts. Je suis désolé, mais je n'ai pas pu venir plus tôt, malheureusement : à dire vrai, Downing Street, les services secrets et même Buckingham Palace sont en complète effervescence.

-C'est le Rôdeur, n'est-ce pas ? »

Mycroft acquiesça silencieusement. Sherlock, en réponse, ne put s'empêcher de soupirer bruyamment avant de se pincer l'arête du nez, agacé.

« Bien évidemment, murmura alors le détective.

-Il a réussi à s'échapper de ce bar sordide de l'East End lorsque tu étais inconscient. Le MI-5 a perdu sa trace il y a vingt-deux heures maintenant. C'est comme s'il avait réussi à…s'évaporer. Il n'empêche que cette affaire est un véritable sac de nœuds maintenant, et que nous craignons que le MI-6 ne doive reprendre le dossier.

-Cela voudrait dire qu'il aurait réussi à quitter le Royaume-Uni. Pour aller où, dis-moi ?

-Je n'en ai aucune idée. Le dossier de Sherrinford le concernant est particulièrement mince. Cet homme est un fantôme pour nos services. Je crois bien que tu es la personne qui le connait le mieux.

-Et je ne sais pas grand-chose de lui. Rien, même. »

Mycroft ne répondit pas, pensif. Il y eut un petit moment de silence, puis l'aîné des Holmes reprit, d'une voix ferme et autoritaire, celle d'un homme inquiet pour la sécurité de son petit frère :

« Tant que nous serons incapables de localiser la position précise du Rôdeur, tu n'es nulle part en sécurité.

-Je ne suis pas le seul concerné, répondit alors le détective. J'ai sans doute omis de t'en parler vu à quel point j'adore que tu t'immisces dans mes affaires, mais John a reçu cinq pépins d'orange. Nous en connaissons tous les deux la signification.

-Très...bien, alors. Vous n'êtes pas en sécurité. Tous les deux. Olffstein...Olffstein est une véritable anguille. Il est capable de nous échapper alors qu'il est la cible numéro un d'Interpol et de nos services. J'ignore s'il s'agit de génie ou de folie à ce niveau-là tant il aime se jouer de nous.

-Je pencherais plutôt pour du génie.

-Oh, je t'en prie ! Ce n'est pas le moment de débattre de ce genre de choses. Nous n'avons pas le temps.

-Il n'empêche que la seule chose qui semble surpasser son extraordinaire prudence est son intelligence. Je suis surpris de voir chez un homme aussi sordide de telles facilités.

-Je le suis également. Cependant, tu ne peux pas rester à Londres, tu t'en doutes.

-Où veux-tu donc que j'aille ?

-Mallaig, dans les Highlands. J'en ai personnellement débattu avec les autorités de nos services et c'est la destination idéale pour te faire oublier quelques temps. »

Bizarrement, Sherlock rit presque bruyamment, croisa les bras sur son torse, et rétorqua avec une verve insoupçonnée :

« Tu me vois vraiment aller m'enterrer dans un trou perdu au fond de l'Écosse ?

-Il en va de ta propre sécurité et de celle de tes proches. »

Son visage s'assombrit d'un seul coup, et il se redressa sur son lit, les sourcils froncés, concentré :

« Tu n'es pas sérieux, Mycroft ? Mallaig ? Mallaig ?! Je veux bien quitter Londres, même si ça me coûte vu que toute ma vie est là-bas, mais le pire, c'est que je vais devoir quitter la ville où je vis depuis des années pour un patelin paumé du fin fond des Highlands écossaises ?! »

Son agacement perlait jusque dans le ton qu'il employait en s'adressant à son aîné.

« Sherlock, s'il-te-plaît ! Sois réellement raisonnable ! Il en va de ta propre sécurité, de ta vie !

-Trouve un autre patelin, gronda-t-il. Je n'irai pas en Écosse. Pourquoi ne pas m'envoyer à l'étranger ?! Dans un autre pays, je pourrai plus facilement éviter le Rôdeur. Surtout s'il n'arrive pas à me localiser de son côté.

-D'un, il trouvera toujours le moyen de t'atteindre, par le biais de tes amis, de moi, ou même de John. Et nous savons tous les deux que s'il lui fait du mal, tu rappliqueras immédiatement.

-C'est…faux.

-C'est complètement vrai et tu le sais. John Watson est et restera ta faiblesse, que tu le veuilles ou non. Et de deux, t'envoyer à l'étranger ne changera pas grand-chose, d'autant plus que les services te protègeront mieux si tu restes sur le territoire britannique. De plus, nous avons pris contact avec les chercheurs de Rhode Island ayant développé le DFT afin que tu puisses obtenir une dose le plus rapidement possible. Ton cancer continue inexorablement à avancer malgré tout et cela m'inquiète grandement, tout comme nos parents. Ah, et tant que j'y pense…Tu quittes l'hôpital ce soir, j'ai tout réglé avec le personnel médical. Une dernière nuit à Baker Street, et tu prends le premier avion pour Inverness. Tu auras à peine une heure d'avion d'ailleurs. Ensuite, tu quittes Inverness dans l'heure qui suit maximum pour Mallaig. Trois heures de route. En cinq heures maximum, tu dois avoir fait le trajet Londres-Mallaig. Nous avons un contact, la veuve d'un ancien employé du MI-5, qui t'attendra sur place. Elle t'hébergera aussi longtemps qu'il le faudra moyennant finance. A Mallaig, elle sera la seule au courant des raisons de ta venue. Pour les autres habitants de la ville, tu seras uniquement M. Holmes, et c'est tout. S'ils se montrent méfiants, préviens ta logeuse. Elle fera remonter l'information et nous agirons en conséquence. Surtout, il faut que tu te montres le plus discret possible une fois là-bas. Même si le meurtre le plus sordide de tout l'histoire de l'Angleterre se déroule à moins d'un mile de là, tu n'interviens pas. Si tu fais parler de toi, le Rôdeur pourrait être susceptible de te localiser. Pendant que tu seras en « villégiature » dans les Highlands, je superviserai sa traque. Une fois qu'il sera coffré, tu pourras rentrer sur Londres. Ah oui, de plus…Pas un mot à John.

-Que…Quoi ?!

-Ce plan est top-secret, Sherlock. Tellement secret que j'ai dû m'assurer que nous n'étions ni vidéo-surveillés ni sur écoute avant d'entrer dans ta chambre. Je suis désolé, mais tu ne peux pas mettre John dans la confidence. Cela risque de compromettre le bon déroulement de ce plan.

-Non, je…Je ne peux décemment pas faire cela. Il a beaucoup trop souffert à cause de moi. J'ai simulé ma mort pendant presque deux ans, et puis…Non, je ne peux pas quitter Baker Street comme un voleur. Ça ne serait aucunement correct.

-Ce n'est pas totalement vrai, n'est-ce pas ?

-Je te demande pardon ?

-Tu as une peur beaucoup plus triviale qui te fouille les entrailles. Tu sais que John s'est rapproché de cette Mary Morstan, et tu ressens cette frayeur maladive qu'il entame une histoire plus sérieuse avec elle.

-Il connait la teneur de mes sentiments. Jamais il ne pourrait me faire une chose pareille.

-Et pourquoi ? Qu'est-ce qui l'en empêcherait, dis-moi ? Toute sa vie ne tourne pas autour de toi. Tu es égocentrique et un jour cela te perdra. Nous le savons tous les deux. Alors, pour une fois, fais un effort et fais ce que je te dis, pour l'amour de Dieu...

-Tsss…

-Tu sais que j'ai raison. Alors, dès que tu es en meilleur état et hors de cette chambre d'hôpital, tu prépares tes valises et tu quittes Londres, si possible dans la nuit afin de te montrer le plus discret possible. Est-ce clair ?

-Ça…Ça l'est, enfin je crois.

-Bien, soupira-t-il. Enfin, tu te montres raisonnable. Je sais que je te demande beaucoup, mais il le faut. J'ignore si tu parviens à comprendre la portée de cette demande, mais…

-Pas la peine d'user ta salive en palabres inutiles et qui expriment un vague sentiment de culpabilité. C que tu es actuellement en train de ressentir n'est absolument pas ma priorité. Même si je n'en ai pas envie, je n'ai pas le choix, alors j'irai à Mallaig.

-Mer…Merci. »

Mycroft tourna alors les talons et quitta la pièce, laissant son frère seul avec lui-même pour la première fois depuis très longtemps. Sherlock s'emmitoufla presque dans ses couvertures, et fronça le nez en constatant qu'elles sentaient légèrement la naphtaline et le désinfectant. Le mélange rance de ces deux odeurs agressait fortement ses narines, et eut ce formidable effet de l'agacer un peu plus.

Bien sûr que Mycroft avait réussi à appuyer sur ses cordes sensibles, et ce sur tous les points qu'ils avaient évoqué dans leur conversation. Tant sur son côté le plus professionnel -le fait qu'il doive aller s'enterrer en Ecosse pour sa sécurité- que sur celui purement personnel -cette frayeur sourde qu'il ressentait lorsqu'il imaginait John définitivement faire sa vie sans lui. Il savait pertinemment que lorsqu'on lui disait que leur duo fonctionnait particulièrement bien, il ressentait toujours cette pointe de fierté arrogante perler. Il aimait vraiment travailler avec John. Il était certes moins brillant que lui, mais il avait fait des études de médecine, avait servi en Afghanistan et possédait de solides connaissances qui s'étaient un bon nombre de fois rendues bien utiles lors de leurs enquêtes diverses et variées. Alors, le quitter lui faisait mal. Partir lui faisait mal. Partir le faisait souffrir. Mais, il semblait bien qu'il s'agissait d'un mal nécessaire, même s'il lui déchirait le cœur. Il soupira, puis son esprit finit par doucement sombrer dans son palais mental. C'était le seul moyen qu'il avait de s'apaiser à ce moment-ci.

XxX

La nuit était déjà bien entamée, mais Sherlock ne parvenait pas à dormir malgré tout. Il était tout à fait conscient que Mycroft avait pris cette décision afin de le protéger, lui, ainsi que ses amis, mais il n'arrivait pas à faire abstraction de tous les sentiments contradictoires qu'il ressentait. Il était rentré à Baker Street une petite journée auparavant, encore dans les vapes, et avait passé la plus grande partie de cette journée à comater dans le salon, incapable de se motiver à quitter ce lieu qu'il avait passé des années à construire, cette tanière, cette bulle d'oxygène dont il avait tant besoin en situation de crise. Mais, il devait partir. La perspective de laisser Londres derrière lui le minait réellement. Il vivait là depuis des années : Londres était sa ville, son domaine, son territoire. La quitter revenait presque à se déraciner à ses yeux. D'autant plus qu'un ennui mortel -mortel n'était sans doute qu'un euphémisme d'ailleurs- le guettait dans les plaines arides et mornes des Highlands. Qu'allait-il bien pouvoir faire, seul, au fin fond d'un patelin complètement perdu ? Et combien de temps allait-il devoir se faire oublier ? Il ressentait cette horrible impression qu'il se préparait à entrer dans un funeste cauchemar. Un songe grimaçant où l'ennui, l'inactivité et l'oisiveté le dessècheraient certainement jusqu'à l'os. Il soupira, puis finit par quitter son lit, où il s'était allongé mollement. Encore complètement habillé, il sortit sans faire le moindre bruit une valise de taille moyenne de sa penderie, la posa sur le lit, et l'ouvrit d'un seul geste habile. Ensuite, il fit une pile de vêtements et de divers objets qu'il lui fallait prendre, vérifia s'il avait assez, puis rajouta alors quelques vêtements et quelques autres choses -des livres notamment. Ensuite, il fit sa valise, puis la referma. Une petite demi-heure avait suffi pour la boucler. L'étape la plus délicate désormais était de réussir à descendre les dix-sept marches qui séparaient le salon de la porte, en étant le plus discret possible. Il soupira, puis rejoignit la cuisine, la valise à la main. Il s'avança dans la pièce, toutes lumières éteintes, mais s'arrêta d'un coup, mû par une étrange sensation.

Il avait l'impression de ne pas être seul. Quelqu'un était là, de l'autre côté de la cloison. Il le sentait. Pile le soir où il ne voulait tomber sur personne, quelqu'un restait dans le salon. Il était pratiquement sûr qu'il s'agissait de John -qui d'autre à une telle heure de la nuit ? Il poussa très légèrement la porte coulissante qui séparait la cuisine de la pièce de vie, y jeta un petit œil, et soupira de soulagement en constatant que son intuition avait été fausse, bizarrement : personne n'était là. Il allait quitter la pièce à pas de loup lorsqu'il entendit des pas, à l'étage. Il leva la tête, puis soupira, conscient que John allait débarquer d'un instant à l'autre. Il semblait bien qu'il l'avait réveillé malgré la discrétion dont il avait essayé de faire preuve cette nuit. Mais, il lâcha la valise, passa son écharpe bleue autour de son cou en la nouant comme il en avait l'habitude, puis son lourd manteau noir. Il devait se préparer à rester suffisamment fort pour que John ne s'inquiète pas outre mesure de la situation, de ce départ précipité et aucunement voulu. Il ne put s'empêcher de le regarder lorsqu'il finit par descendre l'escalier, vaguement ensommeillé, emmitouflé dans des vêtements vaguement pâles dont l'obscurité ne permettait pas la distinction claire de leur forme. Il atteignit le palier, puis se frotta les yeux :

« Qu'est-ce que tu fais, Sherlock ? Il est…quatre heures trente du matin, murmura-t-il après avoir regardé sa montre. Ce n'est pas vraiment une heure pour sortir…Et puis, qu'est-ce que fait cette valise ici ?

-J'ai…des choses à te dire. Il vaut mieux que nous discutions ailleurs que sur le palier. Viens. »

Il laissa sa valise en place, puis s'effaça pour que John passe dans le salon. Celui-ci s'exécuta, ayant bien du mal à saisir la tournure des événements, puis fit face à son ami, qui resta un peu plus près de la porte, en croisant les bras contre son torse, à mi-chemin entre les brouillards du sommeil et la suspicion inquiète.

« Je t'écoute.

-Je dois…, soupira-t-il. Je dois quitter Baker Street pour un temps, et seul. J'ignore pour combien exactement, mais je dois réellement m'en aller. Il en va de ma propre sécurité et de la tienne également. Malheureusement, je…Je ne peux rien te dire de plus, même si j'en meurs d'envie.

-Tu…n'es pas sérieux ?, répondit alors le médecin d'une voix effroyablement blanche qui résonna sur les murs froids et sombres de la pièce.

-Je le suis, même si cela me coûte de partir. Je n'ai pas le choix.

-Tu…Tu m'as déjà fait le coup, Sherlock. Tu m'as fait croire pendant plus d'un an que tu étais mort avant de revenir comme une fleur dans ma vie. Je ne le supporterai pas une seconde fois. Je ne peux juste pas tolérer que tu t'en ailles. Alors, même si tu y es obligé et que je me dois de respecter tes décisions, ce n'est pas pour autant que je les cautionne. Même si ça me fait mal, tu es majeur et vacciné, alors tu es bien libre de faire ce que tu veux. C'est juste que…que si tu me refais un coup pareil, je ne te le pardonnerai certainement pas cette fois-ci.

-Je…Je n'ai pas le choix. Je suis vraiment désolé et… »

Un seul geste de John, qui tendit la paume de sa main vers lui, suffit à le faire taire. Désormais, sa colère était visible dans la lumière blafarde des lampadaires de Londres et de la lune.

« Ça ne sert pas à grand-chose de te complaire dans des excuses stériles. Je te connais, après tout. Je sais que tu es de ce genre de personnes, de ce qui ont toujours un coup d'avance sur tous les autres tant ils sont intellectuellement et parfois physiquement supérieurs. Ces gens qui montrent par leur comportement aux gens ordinaires à quel point ils le sont définitivement.

-Tu…Tu n'as rien d'ordinaire, John. Tu sais ce que je pense de toi. Tu comptes beaucoup pour moi et l'estime que je te porte ne me semble même pas estimable. Tu m'es réellement important.

-Ne…Ne dis rien, s'il-te-plaît. Je ne veux pas en entendre plus. »

John se dirigea alors vers la porte avec empressement, aucunement désireux de continuer à discuter avec son ami, mais Sherlock l'attrapa au bras et le ramena face à lui. Il déposa ensuite ses mains de part et d'autre de ses épaules, et le regarda alors dans les yeux, grave :

« Je t'en prie, John. Ne sois pas en colère ainsi. Cela me fait effroyablement mal au cœur.

-Et le mien, alors ? Tu crois que je reste insensible aux coups durs que tu subis, à tes confrontations avec le Rôdeur, aux dangers que tu cours ? C'est faux. J'ai peur à chaque fois. Et, même si…Même si j'essaye de passer outre et de faire abstraction, je n'y parviens pas. L'idée fixe que tu es peut-être en danger quand je ne sais pas où tu es reste dans un coin de ma tête et me terrifie grandement. C'est tout. Laisse-moi aller me coucher maintenant, et fais ce que tu veux. Je ne peux pas t'empêcher de partir après tout, même si j'en ai diablement envie. »

Il hoqueta, comme si ses émotions reprenaient définitivement le dessus après ses confessions. Alors, Sherlock, sans même vraiment s'en rendre compte, laissa dériver sa main contre sa joue, n'osant presque pas la toucher tant il était peu familier de ce genre de contacts.

« Non, s'il-te-plaît, John…Calme-toi, je t'en prie. Je déteste te voir ainsi, surtout que…Que c'est moi qui te met dans cet état.

-Je…Je ne veux plus en parler. Laisse-moi partir s'il-te-plaît.

-Je reviendrai le plus vite possible. Je te le promets. Tout ira bien. Il n'y a aucune raison que les choses se passent mal.

-J'espère que...tu as raison. J'en doute, j'en doute vraiment, mais...Mais je te fais confiance, malgré tout, et tu le sais. Je ne peux pas m'en empêcher. Alors, même si tu dois t'en aller, fais tout pour ne pas t'attirer de problèmes. »

Instinctivement, sans même réfléchir à ce qu'il faisait, Sherlock passa ses deux mains de part et d'autre des joues de John, sentant sa chair doucement se réchauffer au contact de sa peau.

« Je sais que je vais me montrer particulièrement agaçant, mais c'est la vérité. Je suis sincèrement désolé de m'en aller comme ça, juste avec une petite valise et une promesse dont je doute moi-même.

-Laquelle ? »

Sherlock soupira, puis laissa très doucement sa main dériver contre sa nuque. Lorsqu'il plongea les yeux dans ceux de John, il vit dans son regard qu'il avait parfaitement compris ce qu'il s'apprêtait à faire. Son cœur rata un battement lorsqu'il s'en rendit compte, alors que le doute se mêlait à la tristesse de son départ. Oui, John avait compris. Alors, pourquoi ne le repoussait-il pas ? Ils en avaient déjà parlé, et de nombreuses fois : il ne l'aimait que comme un ami et n'avait pas envie que leur relation évolue d'une autre manière. Alors, que faisait-il ? Pourquoi le laissait-il faire ? John, de son côté, refusait toute pensée consciente qui essayait de parvenir jusqu'à son cerveau : il se contentait de purement ressentir la situation, et toutes les sensations et les émotions qu'il y associait. Les mains de Sherlock contre sa peau ne le dérangeaient pas : elles se réchauffaient, tout doucement, sans se presser. Les yeux couleur d'azurite délavée du détective reflétaient parfaitement tout le chagrin qu'il éprouvait. Ses prunelles bleues qui étaient toujours brillantes face à de sordides affaires, n'avaient jamais semblé aussi translucides à John, tranchantes dans la pâleur de la lumière de la lune, de celle de sa peau et de la clarté fantomatique de ses larmes. Il retint sa respiration pendant quelques millisecondes, nerveux et presque estomaqué par son absence totale de réaction négative. Son cerveau n'était pas capable de travailler de manière précise et efficace : au final, Sherlock se contentait lui aussi de seulement sentir la chose, sans tenter de se l'expliquer de manière rationnelle.

« Laquelle ?, répéta alors John d'une voix faible, mais néanmoins posée. Quelle promesse ?

-Je suis actuellement incapable de te promettre que je vais revenir de là où je dois m'exiler. Et ça me fait mal. Je ne veux pas te laisser, mais j'y suis obligé. Si j'avais pu, je…J'aurais tout fait pour rester à tes côtés, que ce soit rester ici ou t'emmener avec moi. Je…Je t'aime.

-Ne dis pas ça, s'il te plaît.

-C'est la vérité, pourtant.

-Tu…Tu es trop novice en matière d'amour, Sherlock. Tu ne peux pas encore savoir si ce que tu ressens est de l'amour ou une profonde amitié.

-Je sais ce que je ressens. Je suis amoureux de toi. Tout ce que je sais, moi, c'est que toi, tu ne sembles pas réussir à cerner tes propres sentiments. Est-ce que je me trompe, dis-moi ? Même si je ne vois que peu les sentiments et les émotions des autres, j'ai eu le temps d'observer en profondeur les tiens. Ils sont flous, et confus. Tu es perdu. »

John baissa la tête, mais ne rompit pas leur contact physique : pour la toute première fois, il ne le rejetait pas. Et, son silence, aux yeux de Sherlock, eut la douce saveur d'un aveu : il avait touché la corde sensible, celle qui pouvait tout faire basculer entre eux s'il la titillait encore un peu. Malgré tout, il restait également toujours stratégique et efficace dans sa manière de réfléchir. Même s'il aimait réellement son colocataire, et malgré les heurts dans leur relation, John ne devait plus être sa faiblesse. Il lui fallait devenir plus fort à ses côtés, et non pas se retrouver diminué. Il ignorait encore si une telle chose était possible tant elle semblait surréaliste, mais il ne pouvait pas se permettre de laisser cette situation se poursuivre. C'était trop dangereux, pour tout le monde.

« Je ne sais pas. En plus, je…Je suis épuisé, on est au milieu de la nuit et j'ai vraiment envie d'aller me coucher, alors…, commença John en étouffant un bâillement. Je ne vais pas pouvoir rester debout plus longtemps. »

Sherlock resserra alors tout doucement sa prise sur son cou, caressant presque sa nuque d'une main timide, et même aucunement assurée. Le laisser seul dans cet appartement grand et froid lui faisait affreusement mal. Alors, sans même vraiment réaliser ce qu'il faisait, il se rapprocha de John, et déposa tout doucement ses lèvres entrouvertes sur les siennes, s'attendant à être rejeté comme à l'accoutumée. Mais, à sa grande surprise, il ne fut pas repoussé. John déposa ses mains contre ses bras, le serrant lui aussi un peu plus contre lui. Leur baiser était maladroit et gauche, l'embrassade timide mais pleine de promesses d'un couple presque en devenir. Le détective approfondit progressivement leur étreinte, en fermant les yeux, conscient que John faisait de même. Il sentait ses doigts se resserrer contre le tissu épais de son manteau, son souffle devenir de plus en plus court. Comment pouvait-il le laisser aller aussi loin après ce qu'ils avaient échangé concernant ce sujet si épineux ? Comment pouvait-il le laisser l'embrasser ? Toutes ses questions polluaient encore l'esprit de Sherlock lorsque John finit par rompre leur étreinte. Son regard était trouble : ce fut la première chose qu'il remarqua lorsqu'il l'avisa à nouveau. Il essaya de rester le plus impassible possible, aucunement désireux de lui montrer toute sa faiblesse lorsqu'il était face à lui, encore estomaqué parce qu'il venait de se passer. Il avait encore le goût étourdissant de ses lèvres sur les siennes. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, erratique, alors qu'il se savait incapable de le calmer -d'autant plus qu'il n'en avait pas l'envie. Sherlock allait reprendre la parole, lorsque John se détacha complètement de lui et se dirigea vers le couloir sans un mot. Le détective haussa un sourcil, surpris de ce comportement, mais les mots de l'homme qu'il aimait lui glacèrent le sang lorsqu'il finit par les entendre :

« Voilà, Sherlock. Pars maintenant, s'il te plaît. »

Et, sur ces mots, il remonta l'escalier en étouffant un nouveau bâillement, le laissant esseulé au milieu du salon.