L'ombre de Dol Guldur
Chapitre 10 : Des soldats au cachot
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L'aube se leva au-dessus des arbres de la forêt d'Imladris. Elrohir remua. Son corps était lourd et douloureux, ses articulations étaient en feu. Il cligna des yeux, les referma, les ouvrit pour de bon. Des chênes et des hêtres étaient penchés sur lui. Le soleil caressait une partie de son visage. Des oiseaux sifflaient et chantaient. Il gémit, et passa la main devant ses yeux. Ses doigts étaient couverts de sang noir. Il se redressa sur ses coudes : il était entouré des cadavres d'une douzaine d'orcs, qui dégageaient une odeur nauséabonde. Il n'y avait aucune trace de son frère. Ni de Legolas. Il se releva avec précaution, car ses jambes tremblaient : il était faible, désorienté. Il fit quelques pas, trébucha sur une épée, et constata qu'il était réellement seul. Son front le lançait, il le toucha du bout des doigts et se rendit compte qu'il saignait encore sous une croûte qui avait durci pendant la nuit. Pendant la nuit... ou pendant plusieurs nuits ? Combien de temps était-il resté allongé là ?
Il examina plus attentivement le sol autour de lui : le sang qu'on voyait à certains endroits était sec. Il voyait du sang d'orc, noir et puant, et le sang rouge d'Elfes. Il grimaça et essaya de s'étirer avant de se rendre compte que ses membres étaient bien trop raides et douloureux pour lui permettre ce genre de mouvements.
Elrohir continua à tourner en rond autour des cadavres pour reprendre totalement conscience, et ce faisant, il réfléchit. L'attaque des orcs avait été rapide. Elladan, Legolas et lui étaient faibles, fatigués : ils avaient vite déclaré forfait. Mais Elrohir ne savait pas s'ils étaient encore vivants... Ou alors, ils avaient été torturé, par pur plaisir, et avaient été pendus un peu plus loin. Elrohir avait déjà retrouvé des elfes ayant subi ce traitement. Son coeur s'emballa et il tenta désespérément de chasser ces sombres pensées de son esprit.
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Elladan ouvrit les yeux d'un seul coup. Il se trouvait dans un lieu sombre et frais. Une odeur de terre humide flottait dans l'air. Il était allongé sur le coté, ses mains était liées dans son dos et ses chevilles entravées par une épaisse corde. Il cligna des paupières et attendit quelques instant que ses yeux s'habituent à la noirceur qui l'entourait. Une tache claire attira son regard : à quelques mètres de lui, un corps replié reposait à terre ; des cheveux emmêlés tombaient sur le sol malpropre. Il se tordit le cou pour voir si c'était bien Legolas ; c'était effectivement lui, mais il paraissait mal en point. Elladan appela doucement :- Legolas...
Le corps remua très légèrement.
- Legolas !
Sa voix lui parut bien ténue, et l'elfe ne réagit pas. Elladan remua, se tortilla pour se déplacer, et tomba sur le ventre avec un bruit sourd ; il resta là dans cette position, incapable de bouger.
- Crétin, grogna-t-il pour lui-même, sa joue reposant sur le sol de terre. Saleté de cordes.
- Ca, tu peux le dire…
Elladan sursauta : ce n'était pas la voix de Legolas, mais celui qui avait parlé s'exprimait en sindarin. Elfe, ou Humain ? Il fit un effort pour tourner la tête vers le haut, raclant son menton contre la terre. Une silhouette était adossée contre le mur, jambes repliées contre la poitrine.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis Rùmil, de Lòrien. Je ne te vois pas, mais à ta voix, tu es aussi elfe que moi.
- Elladan… de Fondcombe...
Sa voix était étouffée, sa position l'empêchait de respirer convenablement. Des points de lumière l'aveuglèrent un instant et il n'entendit pas ce que Rùmil lui disait.
- … patrouille près de la forêt, les orcs nous sont tombé dessus. Haldir a réussi à partir.
- Pardon ?
- Haldir est parti prévenir nos Seigneurs que les Orcs attaquent les Elfes qui se déplacent en trop petits groupes.
- Ah…
- Es-tu blessé ? J'ai l'impression que tu as du mal à parler...
- Je ne sais pas trop… mais… je crois que oui… Je suis épuisé…
- Je ne peux pas t'aider, désolé : je suis attaché, et je ne vois pas où tu es.
- Tu… ne me vois… pas ?
- Non. J'ai juste entendu ta voix tout à l'heure, tu appelais le maître assassin de Mirkwood.
- Qui ça ?
- Legolas, le fils du Roi, tu l'as appelé plusieurs fois : j'ai cru que tu avais de la fièvre et qu'elle te faisait délirer. Maître assassin, c'est le nom qui lui est donné chez les soldats de Lòrien.
Elladan peinait à comprendre ce que Rùmil lui disait. Celui-ci s'en rendit compte, et devant le silence de son compagnon, continua :
- Pardonne-moi, je te fais parler alors que tu es à bout de force. Dors, essaye de te reposer. Il faut que tes blessures se cicatrisent, alors ferme un peu les yeux.
- Et Legolas… Il est là, juste à coté de nous… Il ne se réveille pas !
- Ah ? Tu es sûr qu'il est ici ?
- Oui, je le vois !
- Pas moi…
La voix de Rùmil était triste et basse… Elladan fronça les sourcils :
- Tu ne vois rien ? C'est étrange !
- Ils m'ont crevé les yeux.
Elladan eut soudain très froid.
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Elrohir marchait sous les arbres, tantôt chancelant, tantôt pris d'une soudaine panique qui le faisait se mettre à courir comme un damné sans savoir où aller, heurtant les branches de plein fouet, déchirant ses vêtements et sa peau dans les ronces. Aveuglé par la peur, il cherchait désespérément un chemin tracé sur le sol qui lui aurait permis de sortir de la forêt... Ou de s'y enfoncer encore plus loin, dans l'ombre naissante de la nuit qui tombait. Il avait perdu ses armes. Il avait perdu son frère et Legolas. Il s'était perdu lui-même.Il trébucha encore une fois et, par réflexe, se mit en boule pour tomber : il atterrit sur l'épaule et roula sur le dos avant de s'immobiliser. Le nez dans les fougères, il se mit à pleurer sans bruit.
Le silence de la forêt s'alourdissait tandis que le ciel devenait noir et que les nuages grossissaient : la pluie se mit à tomber, violente et froide, semblable à des milliers d'épingles de glace qui piquaient la peau de l'elfe sans relâche. Il frissonna, s'étonnant malgré lui de ressentir le froid de façon si cruelle. Ses vêtements déchirés pendaient lamentablement sur ses bras. Il regarda ses mains, les faisant tourner devant son visage : elles étaient plus blanches qu'à l'habitude, couvertes de sang et de boue.
Il se redressa et s'assit pour examiner ses pieds qui le faisaient souffrir : sans ses bottes, laissées sur la falaise de Bruinen, sa peau était déchiquetée et il saignait abondamment. Il regrettait de ne pas avoir sur lui de cette drogue qu'utilisent les chasseurs de Mirkwood, qui coagule le sang des blessures et cicatrise la peau plus vite que tout autre remède. Legolas en avait probablement sur lui. Mais il n'était pas là. Peut-être même était il mort... Et Elladan... Elladan avait sûrement encore un peu de miruvor dans son petit flacon de verre... Mais lui non plus, il n'était plus à ses côtés.
Elrohir réfléchit un instant... Non, Legolas ne devait pas avoir de drogue, car il l'aurait utilisée depuis longtemps ! Et Elladan avait peut-être perdu sa petite fiole de liquide ambré et odorant...
Elrohir ne se sentait plus capable de tenir un raisonnement correct, et se laissa retomber dans les fougères. Il grogna quand son épaule heurta le sol et roula sur le dos : écartant un pan déchiré de son habit, il découvrit un horion énorme, d'un bleu foncé tirant sur le vert, lacéré de griffures dont le sang s'écoulait à petites gouttes tièdes. Soupirant, il s'allongea sur le dos, et laissa son esprit s'évader loin de son corps douloureux. La pluie froide tambourinait sur les feuilles des arbres au-dessus de lui et traversait les frondaisons pour s'écraser sans pitié sur ses joues pâles. Ses yeux se fermèrent et il parut cesser de respirer...
