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Plus noir que la nuit


2 Mars 2014, arrondissement de Minami-ku, Sakai, préfecture d'Osaka

On fait souvent l'erreur de croire que l'amour et l'affection sont des sentiments innés. Que l'on née avec et que, dans le cas où nous n'en sommes pas pourvus, nous sommes littéralement des psychopathes ou des défaillants sentimental. Et pourtant, l'amour comme on le voit à chaque coin de rue, exposé à la télévision, ou tout simplement disposé autour d'une table lors de repas de famille, n'est bien souvent rien de plus qu'un vulgaire mensonge, une comédie tout ce qui a de plus superficielle. Mais avouer ne pas ressentir d'attachement envers les personnes qui nous entourent n'est pas quelque chose d'acceptable. Selon la plupart des gens, mieux vaut alors vivre malheureux dans le mensonge que se libérer de liens faussement affectifs. Mais est-ce vraiment une mauvaise chose ?

L'amour, ce n'est pas un sentiment, c'est bien plus que ça. C'est un état d'âme, il prend position de vous et dirige vos moindres pensées, vos moindres gestes. Ce n'est pas quelque chose de superficiel, ce n'est pas quelque chose de facile à vivre, car bien souvent on en souffre. Ainsi, même si beaucoup prétendent le vivre, il y a en réalité très peu de personnes pouvant vraiment affirmer connaître ses effets, et très peu d'entre elles s'en vantent. C'est une situation qui laisse une marque dans votre entité, qui jamais ne s'efface complètement. Telle une marque indélébile gravé sur votre âme, il faut alors apprendre à vivre avec et à accepter le poids de la souffrance qui l'accompagne. C'est pourquoi, bien des atteints de cet état tentent d'y échapper en le niant, en l'ignorant. Mais sa présence pesante est toujours là tapis dans les ténèbres, attendant le meilleur moment pour vous faire souffrir et se rappeler à vous.

Assise dans le salon d'une grande maison vide, une jeune femme écoute distraitement la télévision. Plongée dans ses pensées et dans de douloureux souvenirs comme souvent, elle l'avait laissé allumé afin d'imiter une présence, qui lui ferait presque oublier qu'elle est seule. Si seule. Dans cet endroit froid et immobile, cet objet et sa seule porte donnant sur le monde extérieur. Et pourtant, régulièrement son portable se rappelle à elle, vibrant par intermittence dans la poche de son survêtement. Elle ne prend pas la peine de lire les messages qui s'y affichent sans cesse, connaissant déjà leur contenu. Tous les mêmes, venant des mêmes personnes. La mettant en garde, la sommant de se ressaisir. Mais jamais elle ne les écoute. Comme s'ils savaient mieux qu'elle ce qui peut lui être bénéfique ou pas ! Elle a toujours eu le don de se mettre les gens qu'elle aime à dos. À commencer par sa mère. Elle se rappelle nettement cette étrange relation qui les liaient, autrefois. Une relation destructrice, mélange d'amour et de haine, qui avait semble-t-il toujours existé, mais c'était développé plus en avant au fil des années. Ce n'est pas elle qui l'a élevé, soit-disant qu'elle était trop jeune, trop peu expérimenté pour prendre soin de son propre enfant. C'était surtout son père qui ne l'avait pas permis. Après tout, elle était la future élite de son pays, et même si son destin n'était pas de diriger les foules du fait de son genre, il fallait qu'elle fasse honneur à son nom. Quelle ineptie. Finalement, c'était sûrement à cause de cet éloignement forcé, de cette froideur de façade, qu'aucun lien ne c'était jamais créé entre elles. Aujourd'hui, elle le ressent comme un manque qui ne sera jamais comblé. Peut-être est-ce pour cela qu'elle n'a jamais souhaité fonder sa propre famille. Ou peut-être que les événements, plus récents, étaient trop durs à oublier.

Peut-être s'est elle, elle-même, condamné à cette solitude, ou peut-être que son père, insensible et calculateur, l'y a conditionné dès son plus jeune âge. Est-ce vraiment important, de toute façon ? Tous les rêves qu'elle a un jour pu avoir et qui l'ont menés vers sa folle traversée de l'Asie, tout l'espoir qu'elle a nourri d'une vie simple mais épanouissante, tout a été vain, il a suffi de très peu de temps pour qu'elle ouvre enfin les yeux et comprenne qu'elle n'aurait jamais tout ça. Comme si son destin tragique la poursuivrait, où qu'elle aille. Cela fait près de dix ans maintenant, qu'elle a renoncé au bonheur. Mais un jour cependant, elle s'est enfin réveillé de l'état catatonique dans lequel elle s'était elle-même plongé. Elle s'est découverte adulte, amputé d'une partie de sa vie, à présent perdue à jamais. Elle a pris conscience qu'il était temps, désormais. Temps d'aller de l'avant, temps de reprendre sa vie d'entre les mains d'un destin qui, semblant vouloir la briser, l'a en réalité rendue bien plus forte. Il lui a fallu beaucoup de temps pour décider de réagir, de se libérer de l'emprise du passé, et elle ne remercierait jamais assez toutes ces personnes qui jamais ne l'ont oublié, qui étaient là quand elle avait le plus besoin d'aide. Et à présent qu'elle a décidé d'arrêter sa chute dans les âbimes, qu'elle se bat pour refaire surface, voilà qu'ils se mettent à lui replonger la tête sous l'eau. Comme s'ils voulaient la garder dans cet état de stase qu'elle fuie, comme s'ils ne la voyaient plus que comme une personne sans pouvoir de décision et sans réflexion sensé. Elle ne les comprend plus.

Une sonnerie répétitive et irritante retenti et la jeune femme, à présent recroquevillé sur le large canapé, émergea de ses mornes pensées. Elle repoussa le plaid crème qui recouvrait son corps fatigué et passe une main dans ses longs cheveux châtains, y remettant un semblant d'ordre en frottant vigoureusement son visage crispé. La sonnerie s'arrêta un instant, mais le bruit agaçant se fit de nouveau entendre quelques secondes plus tard. Saisissant le portable vibrant, elle le lança rageusement sur l'écran plat qui diffusait un bulletin d'information. La télévision grésilla un instant, et une large fissure apparue au centre de l'écran. Elle regretta son geste immédiatement, et enfouie sa tête entre ses genoux, se massant le crâne pour tenter de se détendre. Cependant, le portable sonna une nouvelle fois, et c'est avec colère et en trainant les pieds qu'elle alla le ramasser, contrainte. Elle avisa le nom du contact qui la harcelé depuis plusieurs jours, et hésita avant de décrocher. Elle en vint à la conclusion évidente qu'il n'arrêterait pas d'appeler tant qu'elle n'aurait pas répondu, alors c'est las qu'elle accepta finalement la communication.

« Si tu continues ce manège, je vais te mettre sur liste noire, tu es prévenu.

De mauvaise grâce, elle retomba sur le canapé, sentant une migraine lui ravager l'intérieur du crâne.

- Ça peut plus continuer comme ça, tu comprends ?

Elle entendit le souffle rapide et empressé de son interlocuteur, mais il mit du temps à prendre enfin la parole.

- Je ne veux pas que tu sois blessée, d'accord ? C'est encore bien trop tôt pour t'engager dans un tel projet... Je t'en prie Tenten, revient à la raison. Tu peux encore renoncer à ta démarche insensée. Appelle juste Iruka, dis-lui que tu as changé d'avis, que tu ne te sens pas prête à assumer...

- C'est pas vrai Lee ! Bon sang, arrête de ressasser le passé, c'est loin tout ça, ça fait déjà plusieurs années que c'est derrière moi maintenant. Pourquoi tu t'obstines à me considérer comme une incapable à chaque fois que j'essaie d'aller de l'avant ? !

Cette fois, Tenten ne pût retenir le flot de colère qui la submergea. Elle reportait cette conversation depuis trop longtemps, il était temps qu'elle mette les choses au clair. Elle coupa la parole à l'homme à l'appareil et reprit, sa voix plus mesurée mais débordant de mise en garde.

- Écoute-moi bien. Je ne peux pas t'obliger à être d'accord avec mes décisions. Mais j'exige de toi qu'au moins, tu les acceptes et que tu cesses de me sous-estimer. Toute ma vie j'ai été considérée comme un objet dont on se sert pour arriver à ses fins. Je n'avais aucun droit de parole, je n'étais même pas autorisée faire mes propres choix. Et ça ne recommencera pas, maintenant que j'ai fuis tout ça, tu peux me croire. J'ai été passive bien trop longtemps. J'aimerais qu'à présent on me fasse assez confiance pour prendre les meilleures décisions lorsqu'il en va de MA vie !

Elle s'apprêta à raccrocher net au nez de son interlocuteur, mais une voix peinée se mit à parler de façon presque inaudible. Elle pouvait clairement entendre des sanglots retenus dans la voix masculine d'habitude enjouée, voir même surexcitée, et cela la fit se calmer instantanément. Sa poitrine la serra. Elle n'avait pas voulu être aussi agressive avec lui, tout ce qu'elle voulait, c'était qu'il croit un peu en elle. Que pour une fois, on la traite en tant qu'adulte, en tant qu'être humain doué de réflexion, qu'on prenne ses envies et ses besoins en considération.

- Je suis désolé... Tout ce que je veux c'est que tu sois heureuse. Tu es quelqu'un d'intelligent Tenten et je n'en ai jamais douté. Mais tu prends beaucoup de risques dans cette histoire et je ne veux pas que tu te précipites dans les problèmes seulement pour te prouver à toi-même que tu es capable d'en assumer la responsabilité. Tu sais bien à quel point je tiens à toi...

- J'ai déjà beaucoup trop attendu en passant dix ans de ma vie à m'apitoyer sur mon sort. J'en suis venue au point d'avoir oublié tout ce que j'ai dû endurer pour en arriver là, tout ce que j'ai fait pour être délivrée de la malédiction de ce nom de famille qui pèsera toujours sur mes épaules, et qui aurait pu me coûter ma liberté. J'ai vu ce que la passivité et l'impuissance a fait à toutes ces femmes autour de moi, les réduisant à des esclaves, à des objets.. Tu les verrais, si inexpressives, si absentes. Et j'avais fait l'erreur de l'oublier pendant toutes ces années. Mais aujourd'hui, j'ai trouvé ma place Lee. J'ai trouvé comment mettre à profit ma vie pour qu'elle ne soit pas veine. Et rien ne pourra m'enlever ça, pas même toi. »

Le silence se fit, et Tenten n'eut pas le courage d'attendre une réponse de son ami. Elle ne voulait pas l'entendre lui dire une énième fois qu'elle fonçait dans le mur. Mais elle ne voulait pas non plus l'entendre dire à nouveau qu'il tenait à elle. Alors elle raccrocha, et délaissa le portable qui tomba à ses pieds. Soupirant, elle s'allongea contre le dossier rembourré du canapé et ferma les yeux. C'était dur, à chaque fois qu'ils se parlaient. Mais ça n'avait pas toujours été comme ça, entre eux. Ils avaient eu de bons moments, très bons même. Ils se connaissaient depuis de longues années, et avaient toujours entretenu une bonne relation. Ils s'étaient très vite bien entendus, devenant immédiatement et après leur première rencontre amis. Ils avaient les mêmes centres d'intérêts, les mêmes goûts. Et puis, ce garçon si énergique, plein de vie et toujours de bonne humeur avait eu l'avantage de compenser son mauvais caractère à elle. Elle avait changé à son contact elle le savait bien, elle avait repris goût à la vie. Mais les évènements les avaient séparés, et depuis ils n'arrivaient plus à retrouver cette alchimie si naturelle qu'ils avaient, semble-t-il, pourtant toujours eu. Elle se sentit soudain triste de lui avoir si mal parlé. Il était toujours un de ses plus proches amis, amis qui étaient rares, et elle savait bien qu'au fond, il ne cherchait pas à mal. Mais à présent, il était important qu'elle se concentre sur sa nouvelle mission.

Devant elle la télé, bien qu'entaillée, tournait toujours, la chaine relayant inlassablement les mêmes informations, la voix de la présentatrice toujours aussi linéaire, l'hypnotisant presque. Et Tenten commençait à s'abandonner au sommeil, épuisée par les émotions de ces dernières semaines. Cependant, le ton de la présentatrice blonde décolorée dont elle ignorait le nom lui fit entrouvrir les yeux. Respirant la fébrilité, la femme était visiblement sous le choc.

«... on me dit à l'oreillette que nous devons interrompre votre bulletin d'information quotidien, puisqu'une information capitale vient de nous parvenir. Impossible... l'information n'a pas encore été confirmé, mais il semblerait qu'un nouvel élément ait rouvert une affaire classée comme irrésolue depuis une dizaine d'années.

Cette fois, Tenten se redressa et ouvrit des yeux fatigués sur le visage blanc de la journaliste, qui paraissait très affectée par la nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Ses lèvres étaient tremblantes et ses yeux perdus tournaient dans le vide, pendant que les régisseurs étaient sans doute en train de lui révéler les dernières nouvelles.

- Oui, on me confirme à l'instant que ce nouvel élément pourrait permettre d'enfin classer les terribles assassinats de Sakai dans les affaires résolues de la police japonaise... Nous allons établir sans plus tarder la connexion avec notre envoyé spécial à Osaka, qui se trouve en ce moment même au plus près de l'action, dans l'arrondissement de Ikuno-ku, où semble-t-il une arrestation vient d'avoir lieu.

Cette fois-ci, Tenten ouvrit de grands yeux et sentit ses membres se raidir violemment. Non, ça ne pouvait pas être ça... Cela faisait si longtemps que toutes les recherches avaient étés abandonnés. Il n'y avait rien. Aucune preuve, aucun indice. Rien sauf un enfant, perdu au milieu du chaos. L'écran passa de la journaliste bouleversée à l'image de l'envoyé, qui semblait à cran et nerveux.

- Yashiro Ottegawa, en direct d'Ikono-ku. Je me trouve actuellement devant le poste de police, où un agent affirme avoir recueilli le témoignage d'un homme, qui lui aurait avoué avoir commis les meurtres de 2006. Tous les Japonais se rappelleront longtemps de cette nuit de cauchemar, survenue plus de huit ans après le grand massacre d'Airin-chiku, qui endeuilla à nouveau Osaka dans l'incompréhension et la tristesse générale. Tout de suite, retrouvons... »

Tenten ne savait quoi penser, elle était là, plantée devant l'écran rayé et regardait les images qui défilaient devant ses yeux sans y croire réellement.

Le petit homme en surpoids qu'était Yashiro Ottegawa était en ce moment en train d'interviewer un jeune policier, complètement dépassé par la situation et par les questions pressentes du journaliste. Ils étaient entourés de caméras et des autres chaînes de télévision qui luttaient pour l'exclusivité, les mots bredouillés du policier parfois perdus dans le boucan des centaines de voitures de fonctions tout gyrophares allumés. Des barrages se mettaient en place, et dans un petit cadre en haut à droite de l'écran, des reportages de l'époque ressortaient des images sanglantes de leurs archives. Tenten frissonnait maintenant de tout son corps. On voyait sur l'une d'elle une grande et ancienne bâtisse de pierres sombres, barrée de bandeau "défense d'entrer". Des ombres à la craie blanche recouvrant un sol en bois sur une autre photographie. Du sang, beaucoup de sang, sur toutes les autres. Et tout ce cauchemar c'était déroulé dans la rue en face de celle où elle habitait toujours à présent. La nausée la prit, mais elle tint bon et continua d'écouter les journalistes qui s'époumonaient.

Soudain, les photos laissèrent place à un portrait robot en noir et blanc, plutôt baveux et très approximatif, mais qui dévoilait un jeune homme aux traits fins qui fit monter quelques larmes dans les yeux foncés de la jeune femme. Tenten le reconnut immédiatement, évidemment. Elle l'avait connu alors qu'il n'avait pas onze ans. Un enfant intelligent. Trop intelligent. Il était poli, bien éduqué. Mais il cachait pourtant un vrai meurtrier en devenir, déjà à l'époque, et elle l'avait vu à l'œuvre. Un enfant avec des yeux si noirs, sans émotion. Il avait grandi pour devenir la parfaite réplique de tous les autres membres de sa famille. Un assassin au cœur de pierre et sans foi ni loi. Tenten avait été témoin de son éducation, elle avait vu ses yeux s'assombrir, ses traits se fermer au fil des années. Et il était là, à présent adulte, pourtant elle aurait reconnu ses yeux entre milles, et ni le temps ni la mauvaise qualité du portrait n'auraient pu changer ça.

Elle tenta de concentrer son attention sur le journaliste, mais pendant une seconde, toutes les caméras se figèrent, tous les micros furent mués. Deux personnes venaient de sortir du commissariat, un homme en uniforme officiel, costaud et arborant un visage sérieux et concentré, qui poussait devant lui un jeune homme aux longs cheveux bruns, menotté et tenu en joue par des snipers sur les toits alentour, sur lesquels la caméra s'arrêta un instant. Elle fit ensuite un zoom sur le visage du jeune homme, et comme s'il avait senti la caméra braquée sur lui, il releva la tête. Son visage pâle était fermé, ses yeux noirs n'exprimaient rien. Mais il garda la tête relevée et la démarche fière jusqu'à la voiture blindé qui l'emmena au loin.

A la suite de ça, le portable de Tenten raisonna de sonneries qui se succédèrent sans interruptions, et vibra par intermittence suite aux messages qu'elle recevait. Toute la ville était en effervescence, sous le choc de la nouvelle qui se propageait bientôt au pays entier. La chaine revint vers la journaliste blonde, maintenant prise par une certaine panique audible. Tenten se prit la tête entre les mains, ne saisissant plus que des bribes des informations délivrées.

«... et il s'agirait bien selon nos sources de Itachi Uchiha. Le garçon de treize ans à l'époque avait été porté disparu, laissant pensé après des mois de recherches infructueuses que le corps avait dû être déplacé par le meurtrier. Seul son jeune frère de huit ans avait alors réchappé à l'extermination des célèbres Uchiha … »


Merci à tous pour votre fidélité ! J'espère que vous aimerez, n'hésitez pas à me donner vos avis sur l'histoire et sur la suite, quels qu'ils soient! ereagiel.