Pennsylvanie Février 1778.
La main qui se plaqua sur sa bouche la réveilla en sursaut. Root ouvrit les yeux pour découvrir Sameen, le visage à quelques centimètres du sien qui lui intimait le silence, un index posé sur ses propres lèvres. Root fit signe qu'elle avait compris et Shaw enleva sa main.
– Nous devons partir, une patrouille d'anglais se trouve à moins d'un milles et se rapproche dangereusement, dit-elle avant de se rapprocher du feu pour commencer à l'éteindre.
Root frissonna, elle ne s'était pas vraiment rendu compte de la froideur de la nuit en s'endormant.
– Ai-je dormi longtemps ?
– Non.
Sameen s'avança vers les chevaux, les détacha rapidement avant de se mettre en selle. Encore légèrement groggy, Root secoua la tête et la rejoignit. Elle monta Tír na nÓg et la suivit au trot sans rien dire. Elles longèrent un chemin qui ramena à la route principale. Au bout de quelques kilomètres, Root décida de l'interroger, elle enjoignit sa monture à accélérer, vint se placer à son niveau et demanda :
– Croyez-vous qu'ils sont après nous ?
– Qu'en pensez-vous ?
– …
– Où allons-nous ?
– Chez une connaissance…
– Mais encore ?
– …
Root n'insista pas. Elle espérait simplement que cette « connaissance » aurait une cheminée près de laquelle elle pourrait se blottir pour se réchauffer.
Sameen bifurqua à gauche un peu plus loin et continua, Root agacée, allait de nouveau l'interroger lorsqu'elle aperçut Shaw s'arrêter au milieu de nulle part, elle descendit de cheval et se dirigea vers un éboulement rocheux, le contourna et disparut.
Root soupira, elle fit la même chose et découvrit une petite grotte cachée par les rocs de pierre.
D'après ce que put deviner Root au peu de lumière que lui apportait le croissant de Lune. Shaw s'emparait des rennes et les attachait à ce qui ressemblait à un gros anneau rouillé enfoncé dans la roche.
Sameen la dépassa et repartit dans l'autre sens. Root regarda les chevaux et la femme qui s'éloignait. Elle se mit à courir pour la rattraper.
Elles descendirent le long d'un champ pendant environ cinq cents mètres, Root préféra se taire, sachant que Shaw ne répondrait pas à ses interrogations. Elle sentit l'odeur du feu de bois avant de la voir. En contre bas, se dressait une ferme, plutôt modeste, une seule habitation constituée de murs en pierre, et une vague étable abritant certainement pas plus d'une dizaine de bêtes, mais surtout… La fameuse fumée qui s'échappait d'une cheminée, Root sourit, peu importait qui habitait là, elle commençait à avoir faim et terriblement envie de dormir.
Elle essaya de comprendre cette soudaine fatigue, était-ce une sorte de relâchement, d'apaisement du corps et de l'esprit après une si longue tension qui avait duré – elle calcula rapidement dans sa tête – bien trop longtemps.
Beaucoup d'années s'étaient écoulés depuis qu'elle avait promis à sa mère de le tuer. Il lui avait fallu du temps pour le faire, en Angleterre, cela s'était avéré impossible. Il était trop puissant, et elle le connaissait, il avait dû transmettre des directives si quelque chose lui arrivait. Ici, le temps que quelqu'un apprenne sa mort de l'autre côté de l'océan, elle avait une chance, et puis elle comptait sur Martine pour faire passer le message à la « bonne personne ».
Elle pensait toujours à l'homme qu'elle avait assassiné de sang-froid en arrivant devant la porte de la maison. Root cligna plusieurs fois des yeux pour revenir à l'endroit où elles se trouvaient pendant que Sameen frappait à la porte.
Après quelques minutes, celle-ci s'ouvrit sur un homme assez rond avec une vilaine balafre sur l'œil gauche, qui les regarda avec étonnement avant de prendre la parole.
– Bien le bonsoir, Messieurs, puis-je vous aider ?
– Lionel…
Il parût encore plus surpris.
– Shaw ? C'est toi ?
– Oui.
Un sourire illumina son visage et il recula en ouvrant grand la porte, les invitant à entrer.
– Excuse, l'amie, je ne t'avais pas reconnue avec le tricorne…
– Tu m'as déjà vue avec un chapeau.
– Oui, mais celui-là est particulièrement beau, répondit-il d'un air moqueur, alors qu'elles pénétraient dans la pièce principale.
Root détailla le mobilier. Peu de chose pour être honnête, un petit buffet dans le fond de la pièce, une table, quelques chaises et deux pièces dont une devait être la cuisine.
– Bienvenue dans mon humble demeure…
– Lionel, nous n'avons pas le temps.
Il observa Shaw en fronçant les sourcils.
– Que se passe-t-il ?
– Une patrouille de tuniques rouges nous recherche, il faut que tu nous aides.
– Shaw, dans quel pétrin t'es-tu encore mise ?
– Je dois prendre la défense de Sameen sur ce point, intervint Root. La faute me revient entièrement, expliqua-t-elle en enlevant son tricorne. Permettez-moi de me présenter, Monsieur. Je suis Samantha Groves, mais vous pouvez m'appeler Root…
Elle se fendit d'une révérence. L'homme grassouillet resta un instant interdit et se mit à rire.
– Eh bien, Shaw, je vois que tu as trouvé chaussure à ton pied ! Encore une qui s'habille comme un homme ! Sans vouloir vous offenser, Madame, reprit-il sur un ton d'excuse.
Root allait répondre élégamment qu'elle ne se sentait pas le moins du monde froissée, quand Sameen reprit la parole.
– Écoute, Lionel, vous parlerez plus tard, pour le moment, il faut que nous nous cachions…
Il la regarda puis haussa les épaules.
– Très bien, Shaw, tu sais où c'est.
Elle le remercia d'un signe de tête et déplaça la table. Elle souleva deux grandes lattes de bois pour exposer un trou suffisamment profond et large pour qu'une personne allongée puisse y tenir.
– Crois-tu que nous y rentrerons à deux ?
Il sourit bêtement.
– Il faudra vous serrer.
Root se rapprocha et observa la cavité en se mordant la lèvre puis leva les yeux vers Shaw.
– Sameen, je me dois de vous dire que je ne me sens pas très à l'aise dans les endroits exigus, et que je…
– Taisez-vous et entrez là-dedans !
– Sameen…
– Root, soit vous vous couchez-là, soit vous sortez et les anglais se feront un plaisir de vous arrêter…
Elle la regarda droit dans les yeux, puis avec un sourire vicieux, continua doucereusement.
– À moins que cela ne vous arrange, et que c'est ce que vous attendez, revoir « vos amis »…
Root tiqua et la fixa furieuse. Elle serra les dents, décrocha son épée, et descendit dans la « fosse », s'allongeant sagement. Elle se déplaça, se mettant sur le côté droit, pour permettre à Sameen de se coucher sur son côté gauche face à elle. Une fois fait, celle-ci ordonna :
– Vas-y, Lionel !
– Shaw, tu es sûre… ?
– Grouille !
Root fermait les yeux. Elle entendit les planches replacées consciencieusement, et les pieds de la table racler le sol, remis à leur place d'origine. Elle garda les paupières fermées alors que la poussière lui tombait sur le visage, et dans les cheveux, son tricorne posé sur sa hanche, au niveau de la garde de son épée, sa main sur celui-ci.
La lumière filtrait suffisamment à travers les rainures pour que Sameen puisse apercevoir les traits de la femme face à elle. Elle y lut l'inquiétude. Root n'avait pas menti, elle ne semblait vraiment pas à l'aise. Sameen se contorsionna pour poser doucement une main sur son visage. Root ouvrit les yeux et l'interrogea du regard, surprise.
– Vous pouvez y arriver, chuchota Shaw.
Elle esquissa un pâle sourire. Avant de répondre, elle fut interrompue par les coups frappés avec force à la porte.
– Au nom du Roi, ouvrez !
Elle entendit Lionel se diriger vers la porte en râlant.
– J'arrive, j'arrive.
L'homme en uniforme devant lui adoptait un air des plus sérieux.
– Monsieur Fusco ?
Root se raidit en tendant l'oreille, Shaw remarqua son attitude, mais ne bougea pas.
– Oui ?
– Pouvons-nous entrer, s'il vous plaît ?
Lionel plissa les yeux devant tant de politesse puis s'écarta, en les invitant.
– Mais je vous en prie, Messieurs.
L'homme sourit poliment, fit un geste discret à ses hommes qui se précipitèrent à l'intérieur pour inspecter les différentes pièces.
– Hé ! S'écria Lionel qui voulut les arrêter.
Il fut stoppé par la main sur son épaule.
– Monsieur Fusco, veuillez excuser le comportement de mes hommes… Permettez-moi d'expliquer notre « visite » dans votre ferme, reprit l'homme en charge d'un ton mielleux, où la menace sous-jacente, s'il se montrait résistant, n'échappa pas au maître des lieux.
Lionel se rembrunit et marmonna un :
– Y a pas de mal, asseyez-vous, Monsieur, je vais nous chercher un verre.
L'officier le remercia d'un petit signe de tête et se dirigea vers une chaise. Il observa un de ses subalternes sortir des deux pièces adjacentes et écouta son lieutenant lui faire un rapport.
– Rien à signaler, mon Capitaine, la maison est vide.
– Bien, Lieutenant, attendez-moi dehors.
– Oui, mon Capitaine.
Root entendait les talons de ses bottes marteler le bois sous lequel elle se trouvait, elle inspirait plus vite, il était là, à quelques centimètres au-dessus d'elle. Les effluves de son parfum douçâtre lui agressaient les narines. Elle eut envie de vomir. Elle serra les dents, si fort que les muscles de la mâchoire lui firent mal. Elle regardait droit devant elle, une lueur froide, déterminée dans le regard, ne se souvenant plus vraiment dans quelle situation elle se trouvait, se mettant à bouger nerveusement, alors que sa voix grave lui parvenait.
– Permettez-moi de me présenter, Monsieur Fusco. Je suis le Capitaine Lambert.
– Capitaine, répondit Lionel en revenant avec une bouteille d'alcool prise dans le buffet, et deux petits verres qu'il remplit à ras bord.
Jeremy Lambert haussa un sourcil, étonné devant la boisson, Lionel eut une moue d'excuse.
– Ce n'est pas un très bon alcool, mon Capitaine, mais il fait son travail et cette gnôle peut réchauffer le cœur de n'importe qui, expliqua-t-il avant de vider son propre verre.
Lambert l'imita puis toussa légèrement.
– En effet, ce n'est pas une boisson légère…
Lionel partit dans un éclat de rire franc avant de reporter son attention à l'homme assis devant lui.
– Vous l'avez dit, mon Capitaine ! Même les bouseux savent faire de l'alcool !
Jeremy sourit légèrement puis reprit :
– Monsieur Fusco, il me semble que vous apparteniez à l'armée britannique ?
– Oui, mon Capitaine, j'ai combattu pour le Roi il y a quinze ans contre les français.
Il montra sa cicatrice qui traversait une partie de son front, son œil gauche et se terminait près de sa bouche.
– J'y ai perdu un œil, mais croyez-moi, l'homme qui m'a fait ça y est resté.
– Je n'en doute pas…
Shaw regardait d'un air mauvais la femme face à elle s'agiter de plus en plus. Elle ne savait pas qui était l'homme qui s'adressait à Fusco, mais elle ne doutait pas que Root le connût et vu la lueur dans son regard, elle ne le portait visiblement pas dans son cœur. Elle positionna doucement à nouveau la main sur son visage, mais Root n'y prêta même pas attention. Shaw s'inquiétait, elle sentait qu'elle n'avait aucune emprise sur elle, et que Root, apparemment dans un état second, n'allait pas tarder à trahir leur présence. Elle se creusait la cervelle pour trouver quelque chose et la détourner de son comportement dangereux, tout en entendant toujours vaguement les voix continuer leur conversation.
– Je suis étonné, Monsieur Fusco, que vous ne soyez pas marié…
– Je l'ai été, mon Capitaine, mais ma femme est morte d'une mauvaise fièvre, l'hiver dernier, et on a jamais eu d'enfants, avoua-t-il tristement.
Il reprit après s'être légèrement raclé la gorge :
– Et depuis, j'attends celle qui voudra bien du pauvre bougre que je suis.
Lambert sourit avec condescendance. Le feu craquait doucement dans la cheminée, il jouait avec son verre vide. Fusco comprit le signal et remplit à nouveau leurs deux récipients.
– Monsieur Fusco, nous savons bien tous les deux pourquoi aucune femme ne vous a approché depuis ces derniers mois…
– ….
– Et c'est tout à votre honneur. Votre soutien évident à la couronne dans un lieu où le peuple est si enclin à haïr l'armée britannique, ne doit pas être facile tous les jours...
Fusco ricana méchamment.
– Ils ont tué une de mes bêtes il y a moins d'une semaine en me traitant de traître, cracha-t-il.
– Oui, je suis au courant de cette histoire, votre plainte a bien été enregistrée.
– Tant mieux.
– C'est d'ailleurs la raison de ma venue, Monsieur Fusco. Un homme tel que vous doit être pris avec sérieux et remercié par l'Angleterre.
Fusco le regarda en fermant légèrement les yeux.
– Monsieur Fusco. Je suis à la recherche d'un homme…
Lionel écoutait en buvant à petite gorgée son verre, pendant que Lambert continuait :
– Ou plutôt d'une femme, une catin, qui se fait appeler Root, dont une des seules joies dans la vie est de se vêtir d'habits masculins afin de se faire passer pour un homme, sans doute pour se donner l'illusion de posséder les attributs qui prouvent notre supériorité sur la gente féminine… Mais certainement aussi pour combler la lâcheté immonde qui la caractérise si bien, dit-il avec tout le mépris qui ressentait pour celle qui lui avait échappé cinq ans plus tôt.
Seul le fait que Fusco, choqué par les propos du militaire devant lui, qui avala de travers et recracha bruyamment l'alcool dans sa bouche en toussant, masqua aux oreilles du Capitaine le mouvement violent de Root qui se cogna contre la planche, prête à se lever pleine de fureur pour révéler sa présence et faire face à l'homme qu'elle haïssait.
Sameen comprit que Root avait perdu ses moyens bien plus vite que prévue, elle lui attrapa le bras et le serra de toutes ses forces, l'attirant à elle pour l'embrasser sans douceur.
Le regard de Root sur sa personne à la propriété de Lord Finch ne lui avait pas échappé, comme ne lui avait pas échappé le rapprochement voulu par l'ancienne espionne britannique, ou son propre désir vis-à-vis d'elle, et elle n'avait trouvé que ce geste, dans lequel elle n'apporta sciemment aucune délicatesse ou chaleur pour faire revenir à elle une Root plus qu'instable.
Elle avait vu juste. Le baiser ramena Root dans leur cachette, les lèvres de Sameen pressées rudement contre les siennes eurent l'effet d'une douche froide. Root recula, croisa son regard et hocha doucement la tête pour lui signifier qu'elle avait saisi le message. Elle savait ce qu'il lui restait à faire, elle ne se maîtriserait pas si elle continuait à écouter sa voix si désagréable.
Elle porta la main à son visage et se boucha l'oreille gauche, elle ferma à nouveau les yeux pour s'isoler et plongea dans les souvenirs de son enfance, ceux avant Furness, ceux de Killarney, occultant l'odeur de poussière, du parfum écœurant à la rose de Lambert, le souffle et le corps chaud de Sameen contre elle, ne pensant plus qu'à la joie sur les traits de son père quand il lui avait offert Tír na nÓg.
Shaw l'observa silencieusement, légèrement surprise par son attitude, mais rassurée par la détente qu'elle perçut dans son corps et sur son visage.
Elle écouta attentivement la fin du dialogue entre les deux hommes, Fusco s'était repris et répondait.
– Ne vous inquiétez pas, mon Capitaine, si cette traitresse passe par ici, je vous le ferai savoir.
– Il se peut qu'elle soit accompagnée, Monsieur Fusco, je vous demande donc d'être des plus prudents.
– Je ne ferai rien de stupide, et je viendrai vous voir, répondit Lionel d'un air décidé.
L'officier l'observa longuement, puis tranquillisé par les dernières paroles sincères du fermier, se leva en déclarant :
– Je vois que nous nous sommes compris.
– Oui, mon Capitaine.
Il vida d'un trait son verre et demanda :
– Quel était votre grade dans l'armée ?
– Sergent, mon Capitaine, répondit Fusco.
Lambert hocha la tête :
– Je sais que vous ferez votre devoir, Sergent.
– Oui, mon Capitaine, confirma Lionel en se redressant avec fierté.
Un petit sourire se dessina sur le visage de l'homme debout, puis il tourna les talons et sortit de la maison sans un autre regard ou un mot pour le fermier encore assis.
Lionel resta dans cette position encore plusieurs minutes, écoutant le son des sabots qui s'éloignait, finissant lentement son verre, perdu dans ses pensées. Il se leva, rajouta une bûche dans l'âtre, s'approcha d'une des fenêtres et regarda avec attention au dehors. Aucun uniforme, aucun homme laissé en faction devant sa maison. Il ouvrit la porte pour en avoir le cœur net. Satisfait, il revint vers la table et la poussa pour libérer les planches.
Sameen fut la première à s'extirper de leur cachette en grondant envers Root qui se relevait péniblement.
– Je peux savoir ce qui vous a pris ?! Un peu plus et nous finissions la nuit en compagnie des tuniques rouges !
Root ne croisa pas son regard et garda la tête baissée.
– Vous me refaites un coup comme ça et je vous tue ! L'avertit Shaw en colère.
Root ne répondit pas, elle s'approcha de la table. Shaw l'attrapa par le bras et l'obligea à lui faire face.
– Avez-vous compris ? Lui cria-t-elle.
La femme en noir releva la tête, et murmura :
– Oui, Sameen, je vous ai parfaitement entendue.
Root reporta son attention sur Fusco, reprenant petit à petit possession d'elle-même.
– Monsieur Fusco, puis-je me permettre d'abuser de votre hospitalité en me servant de votre alcool et peut-être d'un peu de vos réserves de nourriture, avant que nous repartions ?
– Nous restons là cette nuit, la coupa Shaw glaciale. Il fait trop froid dehors et les anglais ne reviendront pas pour le moment. Je vais aller récupérer les chevaux.
Root resta silencieuse. Lionel décida de prendre les choses en main, il lui sourit avec chaleur.
– Root, il me reste suffisamment de ragout pour vous et Shaw, peut-être pourriez-vous le faire réchauffer pendant que je montre à la femme sans manières, ici présente, mes bêtes ? En se tournant vers Sameen, il continua. J'en ai une plus nerveuse que les autres, et j'aimerais ton opinion sur son comportement.
Shaw se renfrogna. Fusco la regarda en prenant un air de chien battu.
– S'il te plaît, Shaw, si tu ne le fais pas pour moi… Fais-le pour ma bête…
Elle souffla et accepta en grognant. Il sourit tout content, puis reprit en direction de Root.
– Ne nous attendez pas, cela peut-être long. Si vous avez sommeil, ma chambre est à votre disposition, les draps sont assez propres.
– Quand les as-tu changés la dernière fois ? Demanda Shaw sceptique.
Il rit en répondant :
– Il y a deux mois !
Il fit un clin d'œil à Root et poussa Shaw vers la porte.
Ils sortirent de la maison et Root se retrouva soudainement seule. Elle partit en direction de la cuisine, trouva la nourriture et la fit réchauffer à feu doux, sur le petit poêle. Elle dressa deux couverts et décida d'attendre patiemment. Au bout d'un moment, ne les voyant toujours pas revenir, elle se servit, s'empara d'une chaise et mangea en silence devant la cheminée. À la fin de son repas, elle nettoya l'assiette dans la cuisine, repartit dans le salon, un gobelet en bois dans la main qu'elle remplit généreusement de l'alcool qu'il restait, et entra dans la chambre, le verre à la main, laissant la porte sur le salon ouverte pour avoir un peu de lumière.
Elle enleva son épée et la posa debout contre la tête du lit.
Root ne s'allongea pas, préférant s'envelopper d'une couverture, assise sur le lit, le dos contre le mur en sirotant la boisson, s'obligeant à ne penser à rien, la fatigue l'ayant délaissée pour l'instant.
Ils rentrèrent peu de temps après, elle leva la tête devant la silhouette de Sameen dans l'encadrement de la porte. Elle ne distinguait pas ses traits mais savait qu'elle devait faire peine à voir, son verre d'alcool à la main, les yeux légèrement brumeux dus à la boisson bien entamée. Elle rebaissa la tête et finit son verre pendant que Shaw fermait la porte. Elle ne prêta pas attention à la conversation étouffée qui lui parvenait du salon. Elle resta là dans le noir, immobile, vaguement sonnée par ce qu'elle venait de boire, se rendant compte de cet état un brin comateux qu'elle ne voulait pas quitter.
Root tourna la tête et la regarda entrer, Shaw ferma la porte, fit quelques pas et se laissa glisser le long du mur, s'asseyant sur le sol froid au pied du lit. La pièce dans l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer quoi que ce soit, mais Root sentait le regard de Sameen sur elle.
Le silence régna, puis elle se mit à parler d'une voix pathétique :
– Croyez bien que je me déteste pour mon comportement de tout à l'heure, Sameen. J'aimerais vous dire que cela ne se reproduira pas, mais pour être honnête, si je me retrouve à nouveau à moins de cinq mètres de Jeremy Lambert, je ne suis pas certaine de me contenir… Il me le rappelle tellement… Lord Blackwood.
– L'homme que vous avez tué chez Lord Finch.
– Oui, mon « mentor », celui qui a terminé ma formation d'espionne, le tortionnaire de ma famille…
– ….
– L'assassin de mon père, murmura-t-elle.
– …
– Ne vous ai-je pas dit que les choses étaient plus compliquées qu'elles n'y paraissaient ?
– Si.
– Lord Blackwood, le Comte John Greer de son vrai nom, fut l'ennemi juré de ma mère, une des plus grandes espionnes des français, avant de devenir son amant… Root eut un petit rire. C'est drôle la vie, j'ai tué l'homme que ma mère a aimé, mais qu'elle a quitté. Je pense sincèrement qu'il l'aimait aussi, et que c'est sûrement pour cette raison que sa punition n'en fut que plus cruelle. Il s'est servi de moi pour la faire plier, l'obliger à travailler pour l'Angleterre, sa plus grande erreur. S'il ne m'avait pas utilisée, peut-être lui aurait-elle pardonnée son emprisonnement… Voyez-vous, Sameen, à cause de ce mauvais choix, elle m'a élevée d'une autre manière, dans la haine de cet homme, et en fille modèle, je lui ai promis que je le tuerai.
Shaw ne disait rien, écoutant la confession d'une femme perdue.
– Cara, ma mère, a été maligne, elle ne m'a jamais révélé ce « passé là » avec cet homme, non, cette vérité je la dois à celui qui a essayé de me tuer et presque réussi il y a cinq ans, le Capitaine Jeremy Lambert. Alors quand j'ai entendu sa voix tout à l'heure, j'ai…
Root agita la main sans finir sa phrase, puis reprit :
– Il m'a aussi avoué une autre chose… Mon père, Marc Stanton, avait une préférence pour les hommes et ne partageait pas la couche de ma mère… Qui pouvait donc être l'homme responsable de ma venue sur cette terre à votre avis, Sameen ?
Shaw écarquilla les yeux, puis souffla :
– Greer !
– Oui, répondit tristement Root, John Greer était mon père… Non, se reprit-elle, John Greer n'était rien d'autre que mon géniteur. Marc Stanton était mon véritable père, celui qui m'a aimée et élevée, et Greer, celui qui a volé ma vie, qui a détruit ma famille et m'a condamnée à cette vie de dangers et de mensonges… Vous pourriez vous dire que Lambert a menti. Oui, ce fut en tout cas ma première pensée, pourtant après plusieurs demandes à des personnes de confiance qui firent quelques recherches pour moi, il s'est avéré que tout était vrai. Mes parents se sont mariés alors que ma mère était déjà enceinte… Elle m'a raconté une partie de son ancienne vie lorsque nous étions à Furness, me révélant que Greer avait été son ennemi, qu'elle avait fui Naples peu de temps avant ma naissance parce qu'elle avait été trahie, qu'elle avait rejoint l'Irlande pour y embarquer clandestinement sur un bateau en direction des colonies d'Amérique, mais que mon père était entré dans sa vie, qu'elle en était tombée amoureuse et l'avait épousé…. Était-ce un mensonge ? Je le pense. Je crois qu'elle n'est pas partie pour les colonies parce qu'elle était déjà enceinte de moi et qu'elle avait peur de me perdre pendant la traversée, alors elle a choisi l'Irlande et y a bel et bien rencontré Marc Stanton…
Root secoua doucement la tête, et reprit d'une voix calme :
– Je devrais la détester, et depuis que je connais ma véritable histoire, soyez assurée que je l'ai haïe, mais en cinq ans, j'ai compris aussi une chose, cette femme n'a eu à cœur que de me protéger. Elle a voulu m'épargner la même vie que la sienne, celle d'une condamnée attendant patiemment son bourreau. En épousant mon père, elle a réussi, pendant au moins sept ans. Nous avons été heureux à Killarney, loin des complots et des guerres… Jusqu'à ce qu'il nous retrouve… Alors sachant ce qui m'attendait, elle m'a préparée, m'a façonnée et fait de moi sa plus belle arme, sa plus belle création, une femme à qui la liberté pouvait sourire… À une seule condition, devenir l'assassin de celui qui la tenait prisonnière.
Root tourna la tête vers l'endroit où elle pensait être Sameen et continua :
– Vous pourriez vous demander pourquoi je vous révèle tout cela. Croire qu'il s'agit d'une ruse pour vous amadouer, vous amenez à me faire confiance, à ne plus voir en moi l'ancienne espionne britannique, mais une victime… Vous n'avez pas tort, ce serait une bonne stratégie, mais ce serait vous mentir. J'ai travaillé pour la couronne, c'est vrai, pendant douze ans j'ai obéi aux ordres de Lord Blackwood… La vérité, Sameen, c'est que la seule raison pour laquelle je vous le dis, réside dans le fait que j'ai besoin de vous… Nous voyageons ensemble jusqu'à New York pour voir la même personne, le Général Washington. Vous, pour retrouver Lord Finch à ses côtés, moi, pour lui demander son assistance, qu'il m'aide à embarquer à bord d'un bateau pour repartir en Angleterre afin de la retrouver… Car même si elle m'a menti, cette femme est ma mère et je devrais savourer ma victoire avec elle, elle a le droit à cette liberté et plus que tout, je veux la revoir, je l'aime, elle me manque plus que je ne pourrais le dire… Je vais donc partir… Malheureusement, mon départ se fera seule, sans Sobachka, c'est trop dangereux pour elle…
– Sobachka ?
Root sourit avec tendresse à la répétition de Shaw.
– Oui, Sobachka, Gen, une jeune fille que j'ai rencontrée en arrivant ici, je l'ai recueillie à la mort de son père à Lexington il y a trois ans…
– Je sais qui est Gen, l'interrompit Shaw.
– Comment… ?
– Elle m'a assistée ce soir-là quand je vous ai soignée.
Root accusa le coup, puis sourit dans le noir.
– Gen a gardé le secret pendant trois ans, cela n'a pas dû être simple, dit-elle une lueur de fierté dans la voix.
Après quelques instants de silence, elle reprit :
– Si vous la connaissez alors vous comprendrez ma demande. Je ne sais pas si je reviendrai, je vais tout faire pour… Sameen, pourriez-vous protéger Gen en mon absence ?
Avant que Shaw ne réponde, elle continua :
– Ne dites rien, pas maintenant, pas après ce soir. Réfléchissez-y. Je vous le demande à vous car je vous fais confiance, et même si ce n'est pas réciproque, je sais également que vous ferez ce qui est juste pour Gen.
– ….
Root s'allongea soudain, lasse de toute cette journée, Shaw, toujours immobile, n'avait pas ouvert la bouche. Root frissonna et lâcha platement.
– J'ai froid.
La phrase s'apparentait simplement à une pensée énoncée tout haut, or, Shaw se leva et vint se placer à côté d'elle.
– Mettez-vous sur le côté, lui ordonna-t-elle.
Root obéit, elle sentit Sameen se rapprocher et se coller à son dos, plaçant son menton sur son épaule.
– Pas un mot, l'avertit Shaw.
Root remua la tête pour lui montrer qu'elle avait compris. Elle ne put refouler les sanglots qui l'assaillirent, et empêcher les soubresauts de son corps, elle essaya d'être le plus silencieuse possible, de les étouffer au maximum, en sentant la femme derrière elle l'étreindre plus fortement.
Root se réveilla seule dans le lit, elle se leva avec un mal de crâne désagréable. Elle attacha son épée et sortit de la chambre. Elle observa Shaw assise devant la cheminée, les yeux dans le vague. Elle balaya la pièce du regard à la recherche de Fusco.
– Il n'est pas là, il est allé traire ses bêtes, il aime le faire à l'aube, expliqua Shaw, devançant sa question.
Elle tourna la tête vers elle et la regarda de haut en bas.
– Nous devrions partir, il nous reste encore du chemin.
Root hocha la tête. Shaw se leva et attrapa un sac qu'elle passa sur son épaule.
– Puis-je dire au revoir à Monsieur Fusco ?
– Lionel n'aime pas les adieux, fut la seule réponse qu'elle reçut.
Elles sellèrent les chevaux en silence et se mirent en route. Elles prirent des chemins détournées afin d'éviter les barrages et les patrouilles. Elles firent halte dans une clairière, Shaw lui raconta l'histoire de Fusco après que Root lui ait fait part de son étonnement sur la conversation entre lui et Lambert la veille.
– Fusco était un véritable royaliste jusqu'à il y a deux ans, un soir, quelques soldats anglais sont passés sur ses terres, et lui ont rendu une visite. Ils étaient ivres, ils l'ont battu et sa femme… Ils s'en sont tous les deux tirés. Lionel est allé voir Lord Finch pour lui parler de toute cette histoire. Finch est considéré comme un royaliste aux yeux de beaucoup de gens, Lionel voulait lui ouvrir les yeux sur les anglais…
– Il n'en a pas eu besoin, n'est-ce pas ? Questionna Root.
– Non, Lord Finch lui a révélé son rôle dans cette guerre et Fusco a décidé de s'engager aux côtés des patriotes…
– Mais, les anglais croient que… ?
– Oui, sourit Shaw, cet homme cache bien son jeu. Sa femme et lui se sont mis d'accord, ils turent l'incident et devinrent des passeurs pour nous.
– Des passeurs ?
– Oui, ils cachent tout et n'importe quoi pour les patriotes. Le trou sous le plancher dans lequel nous étions hier soir, a déjà abrité des armes, parfois des esclaves mais aussi des hommes recherchés…
– Ou des femmes recherchées, compléta Root avec un sourire timide.
– Oui, des femmes, approuva Shaw.
L'après-midi se déroula en silence. Le soleil se couchait quand Root demanda leur position. Shaw la lui donna et la femme en noir sourit avec malice en déclarant :
– Je connais un endroit sûr pour passer la nuit, à environ un milles et demi au sud se trouve une taverne où j'avais l'habitude de recruter des hommes pour le Général. Les anglais n'y sont pas le bienvenu et croyez-moi, s'ils décident de venir, personnes ne nous trahira.
– En êtes-vous certaine ? S'inquiéta Shaw.
– Oh oui.
– Très bien.
Le bruit qui s'échappait de la taverne leur annonça qu'elles ne seraient pas les seules clientes. Elles attachèrent leurs montures et pénétrèrent dans le lieu bruyant et enfumé. Un groupe de musiciens jouait quelques airs, Root reconnut une chanson intitulée Fly little birdy fly qu'elle avait déjà entendu sur les champs de batailles. Le brouhaha s'arrêta rapidement et toutes les têtes dans la salle se tournèrent vers les nouvelles arrivées.
Des visages peu amènent et des regards méfiants les scrutaient, Root se demandait si elle ne s'était pas trompée d'endroit quand elle entendit son nom.
– Root !
L'homme qui avait crié se précipita vers elle, visiblement heureux de la voir.
Elle lui sourit en le reconnaissant.
– Jason !
Il la prit dans ses bras et la tint contre lui un petit moment, le silence toujours aussi pesant autour d'eux. Finalement, il s'écarta et s'adressa à la foule peu accueillante.
– Les amis, voici Root, celle qui a sauvé le Général à Washington à Lexington !
Il y eut plusieurs murmures, et des sourires se dessinèrent sur les mêmes visages fermés à peine quelques minutes auparavant.
La musique reprit plus forte et quelques hommes se levèrent pour serrer la main à une héroïne, l'entrainant vers une table pour avoir sa version de la bataille. Shaw suivit et s'assit face à Root qui racontait. Elle l'écouta et sourit à un ou deux passages, Root savait y mettre un certain suspens, elle captivait son auditoire, et elle-même appréciait les mots qui sortaient de sa bouche. On leur apporta un repas chaud, du vin, et les rires fusèrent autour de leur petite tablée pendant les deux heures qui suivirent.
Root et Shaw écoutèrent les dernières nouvelles en se lançant parfois un coup d'œil. Elles se surveillaient mutuellement, s'en était presque comique.
Shaw le remarqua de loin, le vit traverser la salle, et s'assoir à côté d'elle. Elle ne bougea pas pendant qu'il se présentait. Il se nommait Thomas, Shaw n'écoutait pas vraiment le numéro de charme qu'il lui faisait, à la place, elle guettait les réactions de Root, son regard froid pour cet étranger, la lueur de fureur qui apparut dans ses yeux quand il osa poser sa main sur la cuisse de Shaw. Sameen se délecta de la jalousie que ressentait l'espionne à l'autre bout de la table. Il était temps de lui donner une leçon. Elle afficha son sourire le plus charmeur, attrapa la main de ce Thomas et l'entraina à l'étage à sa suite, après avoir défié du regard Root d'intervenir.
Root fulminait et Shaw l'avertissait, l'instant complice et de réconfort de la nuit dernière ne comptait pas. Root devait l'admettre, il n'y avait rien entre elles et n'y aurait jamais rien car Shaw ne le voulait pas, et refusait de voir Root autrement que comme une ennemie éventuelle.
Root fut la première à détourner les yeux dans leur petit duel silencieux.
Elle se servit un verre pendant que Sameen montait à l'étage. Elle le but et s'en servit un deuxième. Elle pourrait elle aussi se trouvait un ou une partenaire pour la nuit, mais elle n'en avait aucune envie, non, elle ne rêvait que d'une seule personne à ses côtés, et même s'il ne se passait rien comme la nuit précédente, sa présence n'en était pas moins souhaitée. Root finit le verre, se leva et se dirigea vers l'étage, vers une chambre qu'on lui avait alloué.
Sans elle, seule.
Sameen devait déjà se prélasser dans les bras de ce Thomas dans une autre chambre pas si loin de l'endroit où elle-même s'apprêtait à dormir se dit Root avec colère. Elle eut du mal à ouvrir la porte, les mains encore tremblantes, elle pénétra dans la chambre et sursauta, manquant de faire tomber le bougeoir qu'elle tenait en la découvrant assise sur le lit.
Shaw leva la tête vers elle.
– Vous avez froid ? Demanda-t-elle, pour toute explication.
Root déglutit, et se mordit la lèvre inférieure en la fixant.
– Oui, chuchota-elle.
Shaw désigna le lit de la tête. Root acquiesça, se débarrassa de son épée et se coucha dessus encore habillée. Comme la veille, elle sentit le corps se coller au sien, et comme la veille, le même avertissement.
– Pas un mot.
Contrairement à la nuit précédente, Root ne s'endormit pas les larmes aux yeux, mais un sourire sur les lèvres.
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Gen s'ennuyait dans le petit salon à l'étage de l'hôtel particulier, Mickeal savait se débrouiller aux échecs, malheureusement, il passait un temps fou à réfléchir à un coup qui au final, ne s'avérait pas très brillant. Elle se leva et se dirigea vers les fenêtres pendant que les valets s'activaient pour allumer les chandeliers et le lustre.
Elle soupira, la soirée promettait d'être longue. Elle laissa son regard balayer la cours intérieure du bâtiment sans enthousiasme.
Gen le remarqua puis fronça les sourcils, le détaillant avec plus d'attention. Elle sourit, heureuse en le reconnaissant entre tous, le « Magnifique », l'étalon blanc de Root, Tír na nÓg, ce qui ne signifiait qu'une chose… Elle était de retour !
Elle se précipita dans le couloir, dévala les marches et arriva en bas de l'escalier au moment où Root passait la porte d'entrée.
Les traits tirés, elle enleva son tricorne et leva le regard vers elle, Gen y vit son propre soulagement, avant qu'elle ne dise le moindre mot, elle courut pour la prendre dans ses bras.
– Root !
La femme en noir la serra contre elle en murmurant.
– Sobachka, la voix pleine d'émotion.
Gen recula et fronça le nez.
– Tu pues !
Root s'offusqua.
– Gen, est-ce une façon de m'accueillir ?!
– Mais c'est vrai, tu sens le fumier, l'oignon et aussi…
– Très bien jeune fille, j'ai compris, pour l'oignon, ce doit être la taverne, le fumier, euh…
Elle ne continua pas en entendant les pas derrière elle, Shaw avait tenu à amener elle-même leurs montures à l'écurie, elle devait avoir terminé.
– Ah, Sameen, permettez-moi de vous présenter..., commença Root avant de reprendre. Ah, mais non, mais non, quelle idiote je fais, vous vous êtes déjà rencontré ! Finit-elle sur un ton amusé en fixant Gen.
L'adolescente regarda d'un air stupide la femme habillée d'un veston gris, froissé et tâché, elle cligna plusieurs fois des yeux et la reconnut. Elle reporta son attention à Root en rougissant.
– Je te jure que je voulais tout te dire, mais le Général m'a fait promettre de garder le secret et…
Root l'observa et Gen baissa le regard.
– J'avoue que je ne sais pas si je dois être fâchée ou fière…
– Je pencherais pour la deuxième option, répondit Gen d'une petite voix.
Root n'écouta pas, préférant s'intéresser à un autre point pour l'instant.
– Le Général Washington est-il ici ?
– Il est à une réception, il ne reviendra que tard dans la soirée…
Root hocha la tête et s'adressa au majordome qui attendait sur la droite.
– Smith, mes appartements sont-ils prêts ?
– Toujours, Madame.
– Bien, préparez une chambre pour mademoiselle Shaw et les salles d'eau pour nous deux, elle se tourna vers Sameen et lâcha : « vous aussi, vous empestez ».
Shaw lui lança un regard noir, Root pencha la tête sur le côté et reprit malicieusement.
– Ne le prenez pas mal, Sameen, c'est la vérité, nous sommes toutes les deux assez repoussantes et je ne pense pas vraiment présentables pour discourir avec le Général.
Shaw grogna une vague approbation et suivit le dénommé Smith. Root marcha en direction de l'étage, sans un regard pour l'adolescente qui l'interpella d'une voix triste.
– Root, j'avais promis, reprit-elle en guise d'excuse.
La femme en habit noir déchiré et poussiéreux, se retourna et la fixa un long moment.
– Ce soir à minuit… Vous connaissez l'endroit, mademoiselle Zhirova, dit-elle sur un ton froid.
Gen scruta ses traits, un sourire illuminant petit à petit son visage alors qu'elle répondait après une brève révérence.
– Ce soir à minuit.
– Ne sois pas en retard, l'avertit Root avec un petit sourire.
Elle se remit en marche, sous le regard heureux de l'adolescente.
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Shaw sortit de la salle de bain, une serviette autour du corps marchant d'un pas lent vers la chambre. Elle n'avait aucun vêtement de rechange et détailla le complet bleu foncé étendu sur le lit.
– C'est un cadeau de mademoiselle Groves, elle te présente ses excuses, il vient de sa garde vestimentaire personnelle, il risque donc d'être un peu grand…
Shaw ne tourna pas la tête, toujours fascinée par l'habit :
– Cole, le salua-t-elle.
– Bonsoir Shaw, tu m'as manqué, répondit-il d'un ton gentil.
Elle croisa enfin son regard. Il n'avait pas changé, si, une ou deux rides en plus, mais toujours cet air timide et maladroit qu'elle aimait bien chez son ami. Elle sourit et se débarrassa de sa serviette, il ouvrit les yeux en grand, balaya rapidement le corps nu devant elle, devint cramoisi et se tourna prestement.
– Shaw !
– Ne me dis pas que c'est la première fois que tu vois une femme nue, répondit-elle d'un air moqueur.
– …
– Ne vas pas prendre mon geste pour une invitation, Mickeal, le prévint-elle.
– Non… Non, bien sûr que non ! S'embourba-t-il en bégayant la réponse les mains agitées sur son tricorne.
– Que peux-tu me dire d'elle, continua Shaw en s'habillant.
Elle pesta intérieurement contre les culottes trop grandes et la chemise en lin dans laquelle elle nageait. Elle roula les manches en apercevant le ruban bleu sous l'ancien emplacement de la chemise, et se le passa autour de la taille en souriant, attendant la réponse.
– Parles-tu de Root ?
– Non de la gamine… Bien entendu de Root !
Mickeal soupira, il ne la comprendrait jamais. Ils se revoyaient pour la première fois depuis trois ans et l'attitude de Shaw continuait à le désarçonner, vraiment cette femme était imprévisible au possible. Il s'assit sur un des fauteuils et tourna la tête en voyant l'homme entrer avec un plateau entre les mains qu'il posa sur la table avant de ressortir de la pièce.
Shaw s'approcha, souleva la cloche en argent et apprécia les mets présents dans les assiettes. Elle déboucha la bouteille, servit les deux verres en cristal. Elle s'assit et se mit à manger bruyamment sous le regard blasé de Mickeal. Le verre à la main, il observa la robe du vin à travers la lumière, le huma en appréciant les effluves des fruits des bois et but une gorgée en l'entendant reprendre la parole d'une voix agacée, la bouche pleine.
– Alors ?
– Root… Commença-t-il, est une femme mystérieuse… Une femme compliquée, qui tient réellement à mademoiselle Zhirova. Honnêtement, Shaw, je ne sais pas quoi te dire à propos d'elle. Je ne connais que quelques bribes de sa vie…
– Et ? Demanda Shaw entre deux bouchées.
– Elle n'entend plus d'une oreille, la droite.
Shaw arrêta de mâcher, réfléchit et devina :
– Celle derrière laquelle se trouvait l'écharde.
– Oui.
– Et son bras ?
– Elle ne peut plus faire certains mouvements…
– Lesquels ?
– Je ne sais pas trop exactement, j'ai essayé de le deviner, malheureusement, Root a été moins coopérante qu'elle ne l'avait promis. Je crois qu'elle jouait du violon et qu'elle a arrêté. Elle est aussi devenue gauchère à l'épée.
Shaw hocha la tête d'un air entendu.
– Quoi d'autre ?
Mickeal attendit qu'elle lève la tête et le regarde, pour annoncer.
– Je pense que c'est quelqu'un de bien.
Shaw souffla d'agacement. Tout le monde semblait porter Root dans leur cœur. Avaient-ils donc oublié qu'elle avait servi la couronne pendant douze ans ! C'était une espionne, elle-même voulait réellement croire en tout ce qu'elle lui avait raconté dans la maison de Lionel, qu'elle n'avait pas eu le choix… Mais elle sentait au plus profond de ses tripes qu'il lui manquait encore une pièce du puzzle et tant qu'elle ne la connaîtrait pas, elle ne relâcherait pas sa vigilance sur Samantha Groves.
– Pourquoi ne pas m'avoir prévenue ? Lui demanda-t-il doucement.
– …
– J'aurais dû être là pour les funérailles… Hersh était aussi mon mentor.
– Mickeal…
– Non, Shaw, moi aussi je l'aimais, comment crois-tu que je me suis senti quand le Général m'a annoncé la nouvelle ?! C'était à toi de venir me le dire !
– …
Il se leva, faisant racler bruyamment les pieds du siège sur le parquet.
– Il faudra un jour que tu comprennes que nous ne serons pas éternellement à tes côtés si tu continues à agir de la sorte ! J'aurais dû être là ! Répéta-t-il.
Elle le regarda sans ciller. La colère sur son visage fit peu à peu place à de la déception, il baissa la tête et secoua tristement la tête. Il se dirigea vers la porte quand elle l'arrêta.
– J'avais besoin d'être seule avec lui… Je suis désolée, Mickeal.
Il hocha la tête sans se retourner et répondit.
– Je sais, Sameen, mais c'est la dernière fois…
Il sortit de la pièce, Shaw finit son repas en silence, n'appréciant plus vraiment la nourriture dans sa bouche.
.
Elle s'échauffait en l'attendant, la lumière des chandeliers éparpillés dans le souterrain suffirait pour le combat. Root exécuta une fente face au vide et sourit. Gen lui avait manqué, leur combat lui avait manqué, et ce rituel aussi. C'était stupide mais cela les amusait toutes les deux.
Gen lui avait raconté que pendant sa jeunesse, son père à l'école des cadets, se retrouvait toutes les nuits à minuit dans la salle d'arme pour se battre contre son plus grand ennemi, dont la première querelle remontait à des années, Vlaad ne se souvenait même plus de la raison de cette mésentente, mais la rancœur était toujours présente. Ils n'étaient pas idiots, s'ils avaient utilisé de véritables armes, le sang auraient coulé et ils se seraient fait renvoyés. Alors ils se servaient de celles des entraînements. Petit à petit, la haine qu'ils se portaient se transforma en respect puis en autre chose, et les deux ennemis devinrent amis, meilleurs amis. Et pour la petite Gen, tout bonnement Oncle Igor. Il les avait aidés à fuir la Russie, et ils ignoraient ce qu'il était devenu, sans doute pendu pour trahison. Elle ne le saurait jamais.
Quand elle avait expliqué cette histoire à Root, celle-ci lui avait proposé de perdurer la « tradition ».
– Mais nous ne sommes pas ennemies, avait répondu Gen.
– Disons que nous changeons un peu cette tradition à notre avantage, avait expliqué la jeune femme en haussant les épaules.
Gen avait ri puis accepté, et depuis, toutes les nuits où Root était présente, résonnait à minuit dans la salle d'armes de l'hôtel, le son des fers qui se croisaient.
L'adolescente en haut de l'escalier, étudiait les mouvements de la femme qui s'échauffait. Elle revint en position de garde, Gen ne sursauta pas devant le conseil de celle qui lui tournait le dos.
– Si tu veux que nous commencions à l'heure, tu devrais toi aussi t'échauffer.
Gen descendit les marches et revêtit rapidement la veste et les culottes avant de suivre l'avis de son adversaire.
Elles se faisaient face et se saluèrent. Root prit la parole.
– Vous m'avez menti, mademoiselle Zhirova, pour cette raison, tous les coups sont permis ce soir, sauf la tête, m'avez-vous comprise ?
Gen hocha la tête. Root plissa les yeux et cria.
– Allez !
Root, assise sur le banc en bois, grimaçait en reprenant son souffle. Le combat avait duré jusqu'à ce qu'une des deux demande grâce. Ce fut Gen. Root avait été rassurée, elle n'aurait pas tenu un assaut de plus. Gen à ses côtés expirait fortement.
– Tu n'as pas été tendre, accusa-t-elle l'adolescente en se massant le bras.
– Tu ne sais toujours pas suffisamment bien fermer ta sixte, répondit implacable la jeune fille.
– …
– Root… ?
– Oui ?
– Tu vas repartir, n'est-ce pas ?
– Oui.
– Quand ?
– Demain, si je peux.
– Mais...?!
– Je l'ai tué, expliqua tout simplement Root.
– C'est fini ?
– Pas tout à fait, il faut que je ramène Cara ici avant.
Gen hocha la tête en signe de compréhension, et demanda doucement.
– Je suppose que je ne peux pas t'accompagner ?
Root eut un petit rire triste.
– Tu supposes bien.
– Et après ?
– Après je viendrai te chercher et nous partirons loin d'ici et des guerres.
– Tu me le promets ?
– Oui, mo chuisle, je te le promets.
Gen se blottit dans les bras de Root qui la berça doucement en lui chantonnant un air mélancolique en gaélique.
.
Il rentrait tard. La réception n'avait rien eu d'intéressant. Il y avait croisé les même têtes, entendu les même ragots. Il ouvrit la porte de son bureau et se dirigea vers la commode où trônait une bouteille de whisky. Il se servit un verre en se disant qu'il préfèrerait déguster cet alcool loin du bruit de la ville de New York, dans une propriété qui lui appartenait en Virginie. Il lui tardait de finir cette guerre et de la gagner. Il était militaire mais il aimait la terre, et celle-ci lui manquait. Il regarda le dossier rouge sur son bureau en buvant une gorgée.
Il sursauta au son de sa voix.
– Vous rentrez tard, Monsieur.
Il se retourna vivement en détaillant la femme qui lui souriait malicieusement, assise dans un des fauteuils face au feu.
– Bon Dieu, Root, vous m'avez fait une de ses peurs ! Révéla-t-il sur un ton mi-agacé mi-soulagé.
– Général, répondit-elle simplement, restant assise.
Il remplit un autre verre et vint s'assoir à côté d'elle en lui tendant.
– Mademoiselle Groves, je devrais être furieux contre vous, vous ne m'avez pas obéi en partant rencontrer Lord Finch dans l'état de Virginie au lieu de revenir ici à New York avec le message du Codex.
– Une missive qui ne voulait pas dire grand-chose, Général, répliqua Root avant de boire doucement, elle parut surprise et observa le nectar à la lumière. Un single malt Écossais ? Demanda-t-elle.
– Oui, répondit-il en souriant, mon préféré.
– Moi aussi.
Ils se sourirent puis il redevint sérieux.
– Pourquoi ne suis-je pas étonné que vous ayez deviné pour le Codex et le messager…
Elle ne répondit pas, se concentrant sur les flammes devant elle en dégustant l'alcool. Il en profita pour la détailler, il l'appréciait, elle lui avait toujours plu. Depuis le premier jour, il l'avait trouvée courageuse et étonnante, mais à ce moment-là, il ignorait qui elle était.
– Mademoiselle Stanton…
Elle releva la tête vers lui en plissant les yeux, son attitude changeant du tout au tout en un éclair, la main sur le pommeau de son épée légèrement tendue, les sens aux aguets, fixant le militaire face à elle. Il lui sourit d'un air rassurant, cette femme l'impressionnait tellement, elle valait bien mieux que beaucoup de ses soldats et cependant, nombreux étaient ceux qui la sous-estimait.
– Je vous ai toujours porté en grande estime depuis Lexington, expliqua-t-il sans la regarder, mais au vu des dernières nouvelles que j'ai apprises sur votre compte… Je dois vous avouer que je vous admire, Madame. Vous avez tenu un rôle pendant presque vingt ans sans que personne ne le sache, vous avez réussi à m'égarer également, c'est assez incroyable… Je n'arrive pas à vous en vouloir, et je comprends même vos motivations.
Root se détendit, elle se fichait de savoir comment Washington avait appris la vérité la concernant, elle continua de boire sans rien dire.
– Comment avez-vous fait ? Voulut-il savoir.
– Je n'avais pas le choix, répondit-elle d'une voix atone.
– Je suppose que si vous êtes ici, cela signifie que Lord Blackwood n'est plus.
– En effet.
Il était militaire depuis longtemps, il ne lui ferait pas l'affront de lui demander pourquoi elle ne l'avait pas fait prisonnier, il le savait, Lord Blackwood était imprenable, sa seule issue, elle lui avait donné en Virginie. Il se félicita de ne plus avoir un ennemi aussi redoutable à combattre.
– Et maintenant, Samantha, quelle est la suite des évènements ?
– J'ai besoin de votre aide pour repartir en Angleterre, je pourrais me débrouiller mais votre appui me permettrait de gagner un temps précieux.
– En Angleterre ? Répéta-t-il légèrement confus.
– Oui, j'ai promis à une personne que je la ramènerai ici une fois Blackwood mort.
– Mère Cara, comprit-il.
À nouveau, elle tourna la tête vers lui.
– Vous êtes étonnement bien renseigné, Général.
– La France étant de notre côté aujourd'hui, j'ai bénéficié de quelques informations qui m'étaient cachées il y a encore quelques mois…
– Je vois…
– Vous ne pourrez pas partir de New York, Root, le blocus britannique ne laisse passer aucun navire, vous allez devoir embarquer de plus haut.
– Haut comment ?
– Le Québec.
Root pinça les lèvres.
– Dois-je vous rappeler que depuis 1763, cette ancienne colonie française est britannique. Je ne comprends pas en quoi le départ par cet endroit sera plus simple et de plus, cela retardera encore mon arrivée en Angleterre.
– C'est la seule solution. Et vous savez très bien que les habitants du Québec ont en horreur les britanniques, qu'ils feront tout pour venir en aide à une espionne française.
La femme dans le fauteuil soupira.
– Général, je suis recherchée par les anglais, pensez-vous être en mesure de me faire quitter le continent sans encombre. Et de m'aider à trouver un bateau qui acceptera de me prendre à son bord ?
– Oui. J'ai plusieurs contacts et la France à mes côtés depuis peu. Revenez me voir demain matin et je vous donnerai toutes les informations dont vous aurez besoin.
– Et Gen ? Questionna-t-elle.
– Vous voulez qu'elle parte avec vous ?
– Non, c'est trop dangereux, peut-elle continuer à rester ici, si besoin ?
– Bien sûr, dit-il en souriant.
Elle finit son verre et se leva, elle lui tendit la main, un sourire fatigué sur le visage.
– Je vous remercie pour tout, Général.
Il se leva et la prit dans ses bras, elle se laissa faire, pendant qu'il lui disait doucement.
– Non, Samantha, c'est moi qui vous remercie.
Elle se détacha et observa la bouteille sur le bureau.
– Je peux vous l'emprunter ? Demanda-t-elle.
Il la regarda un peu surpris et répondit :
– Je préfère ne pas savoir, mais allez-y, prenez-là.
Elle lui fit un signe de tête, s'empara de la bouteille et sortit du bureau. Il finit son verre, soupira, regarda l'heure à la pendule et s'assit derrière la table, la nuit risquait de durer encore un peu s'il voulait que tout soit prêt pour le lendemain. Il se saisit d'un parchemin vierge, trempa la plume dans l'encrier et commença l'écriture de la première lettre.
.
Sameen, allongée sur le lit moelleux de la chambre fixait les poutres au plafond, les contrevents n'étaient pas fermés et la pluie tambourinait sur les carreaux, la clarté de la lune apportait une lumière fantomatique dans la pièce autour d'elle. Les mains croisées derrière la tête, elle repensait aux derniers jours lorsqu'elle entendit de légers coups à la porte.
Elle se leva, alluma une bougie et partit ouvrir. Root, une bouteille de whisky à la main, lui souriait gaiment.
– Que diriez-vous d'un dernier verre, Sameen ?
Shaw observa la couleur du liquide, en conclut qu'il ne devait pas être mauvais et la laissa entrer.
– Pourquoi pas ? Dit-elle.
Root s'avança jusqu'à la table et s'assit dans un des sièges avec une petite moue d'excuse à la femme qui prenait place en face d'elle.
– J'ai peur d'avoir oublié les verres…
Shaw attrapa la bouteille et but une longue rasade au goulot sous le regard amusé de Root avant de la lui tendre. L'autre femme l'imita puis elle la posa sur la table entre elles.
– Je suis venue vous demander votre réponse pour Gen, Sameen.
– …
– J'ai besoin de savoir, je pars demain.
Shaw la regarda et demanda :
– Quelle est cette chose que vous me cachez, Root ?
Root détourna la tête, observa la nuit à travers la fenêtre et récita :
– «I have more care to stay than will to go… ».*
Shaw s'agaça, puis abandonna.
– Encore une de vos manigances, je n'ai plus envie d'essayer de deviner, Root, il est trop tard pour jouer à Roméo et Juliette. Vous voulez ma réponse ? J'aiderai Gen, mais vous, je ne vous aiderai plus.
Root sourit, heureuse un bref instant que Shaw ait trouvé d'où venait la citation, avala sa salive difficilement, inspira profondément, hocha la tête, se leva et s'en alla en disant sincèrement.
– Je vous remercie, Sameen.
Shaw la rattrapa alors qu'elle arrivait à la porte, elle lui mit la main sur l'épaule, l'obligeant à se retourner doucement. Elle s'injuriait intérieurement, elle aurait dû rester sur le fauteuil au lieu de se lever, au lieu de lui poser cette question stupide, mais elle ne put s'en empêcher, car le demain, elle ne la reverrait plus.
– Vous avez froid ?
Root la regarda longuement et répondit :
– Non, Sameen, j'ai chaud.
Shaw comprit le message et s'approcha, elle l'embrassa gentiment, puis sentant une des mains de Root s'apposer sur sa nuque pour l'attirer à elle, elle accentua la pression et se colla à elle. Elles reculèrent, Shaw les guidant vers le lit, ses mains glissant sous le veston de Root pour le lui enlever, quand elle sentit les doigts de la femme qu'elle embrassait se refermer sur ses poignets. Root brisa l'étreinte et plongea son regard dans le sien, en murmurant :
– Vous ne me faites toujours pas confiance.
– Non. Mais je n'en ai pas besoin pour passer la nuit avec vous, répondit Shaw imperturbable.
Root la lâcha et recula en disant d'une voix triste.
– Moi si, Sameen.
La femme en noir repartit vers la porte et sortit de la chambre avec une dernière parole.
– Encore une fois, merci pour ce que vous ferez pour Gen et adieu.
Shaw fixa la porte close pendant un long moment. Elle retourna vers la table, attrapa la bouteille, elle secoua la tête et murmura :
– « Come, death, and welcome ! Juliet wills it so. How is't my soul ? Let's talk ; it is not day ». **
Elle porta la bouteille à ses lèvres et se mit à boire à grandes rasades devant la fenêtre, accompagnée du son de la pluie sur les carreaux.
Shaw se réveilla le matin avec un mal de crâne énervant. Elle se demanda un instant ce qui avait bien pu la tirer de ses rêves quand elle la découvrit sur l'oreiller à côté d'elle. Elle inspira, oui, c'était bien cette odeur la véritable responsable de son éveil.
Elle s'assit dans le lit sans la quitter des yeux. Elle avait rudement dû être assommée par le whisky pour ne pas l'entendre entrer. Elle se passa la main sur le visage pour chasser les dernières traces de sommeil, l'attrapa et la fit tourner dans sa main. Cela signifiait deux choses.
La première, Root avait eu une conversation avec le Général, et la deuxième… Elle était partie.
Shaw porta la fichue poire à sa bouche et croqua à pleines dents dans le fruit juteux.
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N/A : Traduction du passage de Shakespeare dans Roméo et Juliette Acte trois, scène cinq « *J'ai plus de désir de rester que de volonté de partir : **Viens mort, et bienvenue ! Juliette le veux ainsi. Que dit mon âme ? Parlons encore. Ce n'est pas le jour ».
