26 décembre 515 – 3 janvier 516


Kami masse ses tempes douloureuses. En cinq cent ans d'abandon, l'ordinateur central de Rayquaza est devenu un grand n'importe quoi. Les connexions ne sont pas du tout optimisées. Les modules constituant l'ordinateur ne se reproduisent pas spontanément et doivent tous être changés.
- Dis donc, le dragon, ça fait combien de fois que tu fais le tour de la planète depuis que nous avons le signal ?
« C'est la troisième » répond l'intéressé.
- Toujours pas de traces du Kyogre ou du Groudon ?
« Aucune. Silence radio. »
- Je t'accorde encore un tour de manège, grogne Kami. Après ça, je redescends à la surface demander de l'aide aux pokémons aquatiques.
« Comme tu veux. Bonne chance pour remonter à bord. »

Le mewtwo grince des dents. Quitter le Rayquaza ne semble pas être une option, mais l'attente est horrible et insupportable. Il est impatient de rentrer, impatient de retrouver Shym, impatient de se battre.
« Nous avons de la compagnie » informe le Dragon du Ciel.
- Quel genre de compagnie ?
« Des parasites. Ils ont embarqué par la soute arrière. »
- Et tu n'as aucun moyen de les éliminer par toi-même ?!
« Bof, de toute façon, quels dégâts peuvent-ils causer ? »
- S'ils ne peuvent causer aucun dégât, pourquoi les appelles-tu des « parasites » ?
Rayquaza demeure silencieux quelques instants, puis :
« Parce qu'ils sont en train de boulotter toutes tes provisions, voilà pourquoi ! »

Kami se précipite en direction de l'arrière de l'appareil, où il a entreposé son poisson séché. Là, penchés sur son stock, l'avalant à grandes becquées, se trouvent trois oiseaux-jubjub.
- Bon sang, Rayquaza, tu pouvais pas garder tes ouvertures fermées !
« Désolé, le système de fermeture automatique ne fonctionne plus, le terhal dédié a clamsé hier. »
- Tu pouvais pas me prévenir ?!
Kami n'entend pas la réponse du Dragon du Ciel : les deux horribles volatiles viennent de hurler leur cri de désespoir. Il se bouche les oreilles de toutes ses forces, luttant contre l'abysse qui vient de s'ouvrir dans son cœur, aspirant son âme, la faisant sombrer dans un puits sans fond.

- Kyaaaaaaa ! hurlent les trois rapaces rouges.
Kami titube, mais parvient à se reprendre. Déjà les trois oiseaux mouchetés se préparent à l'attaque, penchés en avant, le bec entrouvert, plumes ébouriffées, crêtes dressées, ailes légèrement levées pour paraître plus gros. Leurs serres égratignent le sol de la cale.
« Ils commencent à piquer fort, avec leurs griffes » se plaint Rayquaza. « Tu peux pas t'en débarrasser plus rapidement ? »
- Je fais ce que je peux ! rétorque Kami, dressant un bouclier pour se protéger des coups de bec des trois jubjubs.
Il ne peut pas utiliser d'attaques à distance, de crainte de blesser Rayquaza dans le feu de l'action. Il se rabat sur l'utilisation de lames psychiques.
Il n'avait pas réutilisé la coupe psyko depuis le voyage en train aux côtés de Kei.

Un nouveau cri poussé par ses adversaires l'ébranle. Les souvenirs de Kei l'assaillent. Il serre ses bras contre sa poitrine, protégeant la bourse en cuir contenant les cendres du corps de sa bien-aimée. Des coups de bec viennent de tous les côtés il s'enroule dans sa queue pour se protéger.
« Bon sang, remue-toi ! Ils sont en train de becqueter les terhals ! L'ordinateur va se déconnecter ! »
- Je fais ce que je peux, gémit Kami en réponse. Mais si j'utilise mes pouvoirs psychiques, je vais te secouer, et tu redémarreras à nouveau !
« Je redémarrerai de toute façon si ces bestiaux continuent de me donner des coups comme ça ! Saletés de jubjubs ! Chaque fois que je passe dans la région, c'est pareil ! »
Kami parvient à repousser ses assaillants. Lorsqu'il rouvre les yeux, c'est pour constater que d'autres les ont rejoints. Il se précipite ses lames leur passent au travers. Ils sont de type ténèbres et dans la précipitation, il a oublié de faire appel à l'œil miracle.

- Merde ! jure le mewtwo.
Ses yeux luisent ses adversaires peuvent enfin être atteints par son esprit. Les féroces oiseaux se sont égaillés dans tout le vaisseau, picorant les terhals, engloutissant les derniers filets de poisson séché, s'attaquant aux œufs qu'il a eu tellement de mal à obtenir.
- Ça ne se passera pas comme ça !
Il bondit au milieu du nid, taillant de toutes ses forces dans les poitrines des féroces prédateurs. Becs et ongles acérés se plantent dans sa chair. Il n'y prête pas la moindre attention.

Furieusement, il taillade les jubjubs, sur lesquels les terhals bientôt se jettent, toutes dents en avant.
« Et ben ça c'est du combat ! » s'exclame Rayquaza. « Vas-y Kami ! Pète-leur les dents ! Yeah ! »
Patiemment, méthodiquement, le mewtwo abat les rapaces, remontant le long du couloir interne du Dragon du Ciel jusqu'à atteindre l'issue arrière. Là, il place un jeune terhal pour gérer l'ouverture et la fermeture de la porte de la soute et éviter d'autres incidents similaires.

- Rayquaza, à combien estimes-tu nos pertes ?
« La totalité des vivres s'est envolée – façon de parler. Quatre œufs ont été gobés, une dizaine de terhals sont blessés. Mais comme dix-neuf jubjubs ont été dévorés, ça compense les pertes. »
- Sois plus vigilant, la prochaine fois.
« À quoi bon ? J'en suis pas mort, et puis, tu es là pour veiller sur moi. »
Kami s'apprête à répliquer d'une façon cinglante, mais le Dragon du Ciel pousse un rugissement joyeux qui le coupe dans son élan.

« Ça y est, mon p'tit père ! J'ai repéré le Kyogre ! Cap sur le Cap Horn ! T'as d'la chance, c'est l'été en ce moment dans le Sud ! »
- Quand tu dis « cap sur le Cap Horn » tu veux dire quoi exactement ?
« Je veux dire : Bon vol Kami ! » répond le Dragon du Ciel.
Le mewtwo se fait expulser par la porte de la soute sans autre forme de procès.


Le vent glacé souffle sur la propriété des Capone à Strasbourg. Les travaux de réaménagement vont pourtant bon train. Les pokémons sauvages qui ont rejoint les rangs des Armées Unifiées de la Résistance, comme dit Clio, sont d'une aide précieuse aux sbires Rocket. Madame Boss continue d'insister pour limiter au maximum la présence sur le site d'humains extérieurs à l'organisation. Mais il est des spécialités pour lesquelles elle ne peut que faire appel à un spécialiste.
L'homme, emmitouflé dans des manteaux et écharpes, se serre contre son énorme dahut. Le pokémon porte de nombreux sacs sur son dos, maintenus en place à l'aide d'un harnais. Grelottant de la tête aux pieds, il appuie laborieusement sur la sonnette du portail. Aussitôt, le givrali de garde pousse un cri en direction de la demeure, répété par d'autres pokémons hivernaux dissimulé ça et là.

Une oreille de Shym s'agite elle ouvre les yeux, sortant de sa méditation, s'excusant auprès de ses interlocuteurs télépathiques. Rapidement, elle s'enroule dans un grand manteau de laine et se précipite vers le portail.
- Bonjour ! lance-t-elle à l'inconnu.
L'homme ne remarque pas qu'il a affaire à une pokémone, enroulée qu'elle est dans plusieurs couches de vêtements.
- Bonjour ! Je suis venu pour le rendez-vous avec une certaine Domino. C'est bien ici ?
- Oui, tout à fait ! Elle est justement en train de vous attendre.

La grille est ouverte le dahut et son dresseur s'avancent.
- On dirait que l'endroit est à l'abandon, remarque l'homme.
- Nous sommes en travaux, s'excuse Shym.
- Vous savez que mes déplacements coûtent cher ? grogne l'humain. Je n'ai pas l'habitude d'exercer à domicile.
- Vous serez bien payé, rassurez-vous, tempère la pokémone.
- J'espère bien !

La grande porte est poussée l'humain et les deux pokémons pénètrent dans le bâtiment.
- C'est par là, indique Shym.
Elle le pilote jusqu'à l'infirmerie, où patiente Domino, en grande discussion avec Barjok et Lorelei.
- Ah, vous voilà ! se réjouit la blonde humaine. J'ai eu peur que vous ne trouviez pas.
- Je vous rappelle que mes déplacements ne sont pas gratuits, grogne l'homme en retirant veste et gilet.
Alors qu'il ôte ses vêtements les plus chauds, Shym découvre que ses oreilles, sourcils et lèvres sont transpercés de bijoux brillants, et que sa peau présente des motifs qu'elle n'avait encore jamais vus sur un humain.

- Bon, bougonne l'homme en installant son matériel, j'vais commencer par vous raser la zone, puis je désinfecterai, et après on va appliquer le stencil. Vous avez des retouches de dernière minute à faire au motif ?
- Non, non, répond Domino en retirant son haut, je suis décidée.
Elle s'interrompt dans son geste, demandant à Barjok de quitter la pièce en fermant la porte. Curieuse, Megara, qui passait par là, se faufile à l'intérieur juste à temps pour ne pas avoir la queue coincée entre le panneau et le chambranle.
Shym, très intriguée par tout ce remue-ménage, retire ses vêtements de laine et se juche sur un tabouret, yeux plissés.

- Dites donc, vous avez des capsumons partout ! remarque le tatoueur en enfilant des gants de chirurgien.
- C'est notre business, répond Domino. C'est normal.
L'homme prépare son matériel, nettoie l'épaule droite de la femme, la rase, applique l'image temporaire.
- Vous faites dans le combat sportif ? s'enquiert-il en laissant sa cliente vérifier que la taille, le motif et l'emplacement sont corrects.
- Nous faisons dans la protection, répond-elle en s'examinant dans un miroir. Association de protection et de défense des capsumons.
- C'est plutôt cool.

Lorelei ne tient pas en place. Domino est obligée de la repousser pour éviter qu'elle ne colle son nez partout. Megara feule depuis l'armoire sous laquelle elle s'est glissée.
- Ça vous va comme ça ?
- Parfait !
- OK, je vais commencer par les lignes.
Masque de chirurgien, blouse jetable, papier absorbant, aiguilles à usage unique, petits godets stériles pour contenir les encres, tout est en place. Obligeamment, Lorelei branche l'appareil.
- Après c'est moi, hein ? Après c'est moi ! se réjouit-elle.
- Une chose à la fois, grogne le tatoueur en réponse.

Shym est obligée de saisir Megara, qui s'apprête à se jeter sur l'artiste. Imperturbable, il trace le cœur entouré de roses rouges et enroulé dans un ruban marqué « Giovanni », le motif commandé par Domino. Puis il passe à Lorelei, qui a sélectionné un poignard ornementé entouré d'une bannière indiquant « la mort avant le déshonneur ». Les deux femmes sont très fières. Shym est intriguée. Les motifs sont très jolis. Elle aimerait en voir plus.
- J'ai mon book avec moi, renseigne l'artiste en tirant l'objet de son sac. Allez-y, jetez un œi…wha !
Il remarque enfin que Shym n'est pas humaine.
- Merci, répond la pokémone avec un sourire, sans se laisser perturber.

- Elle… parle ? s'affole le tatoueur.
- Tous les capsumons parlent, répond Domino en haussant les épaules.
- Eh, regarde, moi c'est déjà cicatrisé ! fanfaronne Lorelei.
- C'est impossible, répond le tatoueur.
Il change rapidement de gants, se penche sur le bras de la pokémone, touche délicatement la zone du bout du doigt.
- C'est parce que je suis une capsumone ? interroge la sirène rhénane.
- Mais vous n'êtes pas… commence l'homme.

Il a un choc en remarquant l'absence de visage de son interlocutrice.
- Bon sang, c'est un cauchemar ?
- Vous mettez aussi des bijoux dans les oreilles ? s'intéresse Shym. C'est long ? Je peux en avoir ? Dis, Domino, je peux ?
« Bande de cinglées » feule la mentalie depuis dessous l'armoire. « Cinglées, la vie ne vous blesse pas assez, que vous venez réclamer qu'on vous scarifie ? Masochistes ! »
- Meg, tu as vraiment un problème, la coupe Shym. Tu as pensé à aller voir quelqu'un ?
« Je n'ai besoin de PERSONNE ! » miaule férocement l'intéressée.
Elle se précipite dans le couloir, ouvrant la porte à la volée.
- Quel caractère, soupire Shym en agitant doucement sa queue.

Il faut un moment au tatoueur pour se remettre de ses émotions. Il se ressaisit, change tablier et gants, et s'arrange rapidement avec Shym au sujet de ses oreilles. Même si elle est une pokémone et ne possède pas de système sanguin, il applique le même protocole hygiénique que pour un être humain. Une paire de gros anneaux est sélectionnée par la pokémone. Cinq minutes plus tard, elle se plante devant le miroir et s'admire sous toutes ses coutures.
- Vous, les humains, quand vous avez de bonnes idées, c'est toujours des très bonnes idées, remarque-t-elle, ravie.

La nouvelle de la présence du tatoueur dans la résidence ayant rapidement fait le tour des couloirs, c'est une file d'une trentaine de personnes qui attend à la porte de l'infirmerie lorsque l'artiste, ayant encaissé son dû, repart en direction de son atelier.
- Quand vous aurez de nouveau un trou dans votre emploi du temps, vous voudrez bien repasser ? interroge Domino, un peu gênée par le spectacle frénétique qu'offrent ses troupes.
Le tatoueur pèse le pour et le contre, la prime qu'il vient de recevoir, et grogne :
- On verra.

- C'est « oui », traduit Shym lorsque l'homme n'est plus à portée. Je l'ai lu dans son esprit, c'est « oui ». Et après, il veut se convertir en partie dans le tatouage de pokémons. Lorelei lui a donné une idée qu'il veut absolument mettre en œuvre.
- Et bien, tant mieux pour lui, répond Domino. Bon, où est passé Barjok ? Je n'en ai pas encore terminé avec lui.


Madame Boss se passe la main sur le visage. Loredana, Clio et l'équipe de recherche nouvellement engagée par Barjok l'entourent.
- Bon sang, jamais je n'aurais imaginé… murmure la vieille dame.
L'ex-policière baisse les yeux. Elle s'en veut presque d'avoir révélé ces informations capitales au sujet de la mafia sicilienne.
- Et pourtant, je faisais partie de la famille ! tempête la vieille. Comment ai-je pu passer à côté d'informations aussi capitales ?
- De la même façon que nos troupes doivent absolument ignorer notre identité ainsi que les stratégies globales, répond Clio. C'est le meilleur moyen de protéger nos arrières. Ainsi, si un sbire se fait arrêter, il ne pourra pas révéler d'informations capitales, puisqu'il ne les connaîtra pas.

Madame Boss se frotte le menton. Elle est très préoccupée.
- Et toi, le chamallow volant, tu en dis quoi ? T'es toujours là ?
Mew-le-Père jaillit d'une poche molletonnée aménagée à son intention dans le dos du fauteuil roulant de la vieille dame. Il s'étire et bâille, puis miaule d'approbation à l'intention de Clio.
- Il est d'accord, traduit la néréide.
- Il est toujours là ? s'enquiert la cheffe de la Team Rocket. Je n'ai pas rêvé ? Il est toujours là ?
- Oui, approuve Clio en lui tapotant le dos de la main, il est toujours là.

La cataracte commence à toucher l'antique femme, et un voile de plus en plus épais s'est abattu sur ses yeux. Elle refuse toute intervention chirurgicale, prétextant que l'anesthésie la mettrait hors-course trop longtemps. Elle préfère s'appuyer sur son entourage, arguant que de toute façon, aveugle ou pas, elle a autant besoin des autres, alors autant économiser le temps de l'opération et de la convalescence.
« Elle est pas un peu cinglée, des fois ? » miaule Mew-le-Père à l'intention de Clio.
« Voyons, ne parle pas d'elle en ces termes ! » reproche la néréide. « C'est elle qui te nourrit et te loge, je te rappelle. »
La gerboise volante acquiesce pensivement.

Loredana fixe la table. Elle est visiblement mal à l'aise. Sa volonté, malgré toute sa force, a été mise à rude épreuve par les tortures morales subies à l'asylum. Elle est encore honteuse d'avoir flanché. Honteuse d'avoir trahi la femme qu'elle aimait. Honteuse de s'être laissé manipuler. Honteuse d'être la victime.
Madame Boss tâtonne sur la table à la recherche d'une carte dont elle ne peut que deviner les contours. L'assistant de recherche assis le plus près d'elle lui attrape les mains pour les poser sur le morceau de papier.
- Revoyons les zones d'influence de l'ennemi, ainsi que les nôtres, suggère-t-elle.

L'ex-policière sicilienne est visiblement soulagée de ce changement de sujet, ce qui est facile à comprendre pour quiconque n'a même qu'une vague idée des épreuves qu'elle a traversées. La vieille dirigeante de la Team Rocket fait signe à son « infirmier » du jour, réclamant des boîtes remplies de pions de différentes couleurs.
- Notre QG est là, indique-t-elle en posant une grande étoile au hasard, et le leur leur est ici.
Elle place une seconde étoile sur la Sardaigne. Discrètement, Clio fait glisser les repères là où la vieille dame édentée souhaitait les déposer.
- Ils contrôlent totalement toute l'île de Sicile, continue-t-elle de sa voix grinçante. Et ils ont désormais des comptoirs sur tout le pourtour méditerranéen.

Elle frappe pathétiquement l'accoudoir de son fauteuil, sans faire grand bruit. Ses muscles ont fondu. Elle semble avoir prit dix ans en l'espace de quelques semaines.
- La Sardaigne ? Occupée. La Corse ? Occupée. Chypre, la Crète, occupées. Péninsule des Balkans ? Idem jusqu'au niveau de Plovdiv. La Péninsule italienne, jusqu'à Naples. Péninsule ibérique, tout le pourtour. Côte Nord-Afrique, d'Oran à Benghazi.
Elle continue de répandre des pions sur la carte, replacés par Clio.
- Et nous, nous avons quoi ? continue de grogner Madame Boss. Hein ?

Mew-le-Père ramasse la boîte et, survolant la carte, dépose quelques marques en miaulant.
« Notre réseau de communication s'étend de Moscou à l'Irlande, d'Oslo à Tripoli. Nous le voyons en passant simplement la tête par la fenêtre, ici à Strasbourg, des troupes se rassemblent. Mais ce n'est pas suffisant. Nous avons trop traîné. »
Parmi les humains rassemblés, certains ne se dérangent pas pour montrer leur scepticisme face au pokémon qui tente de les diriger.
« Il serait je pense fort pertinent de commencer à entraîner des troupes pokémones dans les lieux les plus reculés de l'Europe et de l'Afrique, hors de portée de l'ennemi, c'est-à-dire, tous les lieux sauvages situés au nord de Strasbourg ou au sud de Tombouctou. »

Un assisstant s'étouffe.
- Il a bien dit « Tombouctou » ? Tombouctou en Afrique ?
- Je ne fais que traduire, se défend Clio.
« C'est stratégique » explique Père en croisant les bras. « Pour prendre l'ennemi entre deux feux. »
- Et Kami ? Que fait-il dans cette histoire ? grogne Madame Boss. Je croyais qu'il allait tous nous sortir du pétrin ?
« Rien n'est moins sûr » admet la gerboise rose en se grattant la nuque l'air gêné. « C'est un espoir, mais il ne faut pas compter uniquement dessus. Vous comprenez ? »

Les jointures de Madame Boss blanchissent sur les accoudoirs de son fauteuil.
- Ce que je déteste, avec vous les pokémons, c'est qu'on ne sait jamais à quoi s'attendre, et qu'on ne peut pas vous faire confiance. Mais tant que je vivrai, tant que je serai à la tête de la Team Rocket, ça ne se passera pas comme ça !
Père et Clio échangent un regard entendu. La vieille est en train de débloquer à cause du grand âge. Il leur faut trouver un humain capable de la remplacer, très vite, s'ils ne veulent pas perdre leur confiance. La néréide, télépathiquement, propose Shym. Père rétorque de la même façon qu'elle est trop jeune pour cette responsabilité, et que ses grands pouvoirs sont plus utiles afin de maintenir le réseau de communication. Leur échange est interrompu.

- Jé vous en prie, murmure Loredana avec son accent du sud. Jé vous en prie, né vous battez pas, pas pour cé genre dé chose ! Trouvons ploutôt ouné soloution rapide pour éviter qué d'autres soubissent cé qué j'ai soubi entré leurs mains ! Et encore, précise-t-elle, jé n'ai pas soubi dé tortoure physique ! Ça aurait pou être pire !
Elle tremble de la tête aux pieds, se tient à la table pour ne pas tomber. Un silence gêné tombe sur l'assemblée.

- Donc, reprend Clio après un moment, il devient urgent d'organiser des camps d'entraînement dans le territoire que ne contrôle pas l'ennemi afin de se préparer à le repousser. Pour cela, ne faudrait-il pas envoyer des combattants expérimentés guider les indigènes ?
- Je refuse catégoriquement de diminuer nos effectifs ! tonne Madame Boss.
La dispute éclate. Loredana se roule en boule sur son siège, alors que les éclats de voix s'élèvent, s'échangent, tempêtent.


Un terhal heurte violemment Kami à la tête le pokémon le plus puissant du monde a besoin de quelques instants pour reprendre ses esprits. La surface de la mer se rapproche dangereusement.
- Troulluip, trillup, bip, tut tut bip, explique froidement le terhal.
Kami se masse les tempes, ralentit sa chute et celle du pokémon-ordinateur. Arrivé au niveau des flots, dont les embruns lui lèchent les chevilles, le mewtwo prête enfin l'oreille au compagnon imposé par le Dragon du Ciel.
« Unité 4-2-3-B-8, chargé de maintenir la communication avec le Rayquaza » explique inlassablement la créature artificielle.
- Message reçu, répond Kami.
Le module se tait enfin.

Kami, le terhal soigneusement enroulé dans sa queue pour ne pas le perdre, sonde la masse liquide à l'aide de ses pouvoirs psychiques. Des poissons, des méduses, quelques pokémons aquatiques, rien de bien passionnant. Où est le Kyogre ?
- Perçois-tu un signal ? demande le mewtwo au terhal.
« À la verticale sous la position actuelle » répond l'intéressé.
Il faut donc plonger. Heureusement pour Kami, la puissance de ses pouvoirs lui permet de se constituer une sorte de scaphandre le mettant à l'abri de la pression de l'eau. Serrant dans sa main la bourse en cuir suspendue à son cou, il a une pensée pour Kei et pour Shym, et il plonge.

La pression augmente rapidement à mesure que le mewtwo descend au sein des ondes. La lumière, également, décroît fortement. Il n'était jamais descendu aussi profond. L'obscurité le surprend. En à peine plus de cent cinquante mètres, le soleil n'est plus qu'une pâle ombre quelque part au-dessus de sa tête.
Puis c'est le froid, quelques centaines de mètres plus bas, un froid plus supportable que lors de sa chasse à la Wyrm des Glaces néanmoins. Quelques degrés au-dessus du zéro, cinq tout au plus. D'après ses calculs et ses connaissances en matière des propriétés de l'eau, ça ne devrait pas descendre plus bas. Son ennemi est bien la pression terrible contre son bouclier psychique, une pression équivalente à des centaines de kilogrammes par centimètre carré.

La nuit est complète. Le terhal émet une lumière artificielle, son œil roule dans son orbite. Un kraken s'approche, attiré par la lueur. Une décharge psychique de Kami le met en fuite. Même les wailords les plus aventureux ne descendent pas aussi profond. C'est le territoire des rosabyss et des serpangs, des lanturns et des grangousiers, des amonistars et autres relicanths. Des espèces de requins particulières sont également présentes.
Il n'a pas encore atteint le plancher océanique il continue de s'enfoncer dans les ténèbres. Les pokémons sont de moins en moins présents, remplacés de plus en plus fréquemment par des créatures terriennes. À peine croise-t-il ponctuellement un serpent de mer veillant inlassablement au bon équilibre des fragiles écosystèmes abyssaux.

Cinq mille huit cent quarante sept mètres de profondeur. La faune est florissante, malgré la pression mortelle, malgré le froid, malgré l'obscurité. C'est incroyable comme la vie trouve toujours à se développer, quelles que soient les conditions. Kami commence à douter de la justification de la mission des pokémons sur Terre. Finalement, Père n'aurait-il pas simplement guidé son peuple vers le lieu le plus proche leur permettant de survivre ?
Il se secoue. Ce n'est ni le moment, ni l'endroit pour réfléchir à ce genre de choses.
- Unité truc-chose, tu captes toujours le signal ?
Le terhal reste silencieux.
- Allo, je t'ai posé une question !

L'œil unique roule dans son orbite.
« Unité 4-2-3-B-8, chargée de maintenir la communication avec le Rayquaza, au rapport » finit-il par biper.
- Unité 4-2-3-B-8, soupire Kami, de quelle direction provient le signal du Kyogre ?
Le terhal émet un rayon lumineux.
« Par là » répond-il sobrement.
Kami plisse les yeux, cherchant à percer l'obscurité. Ses pouvoirs psychiques, en formant son bouclier de protection, remuent la fine couche de sédiments, soulevant des nuages obscurcissant la vue. Il s'élève un peu, et attend quelques instants que la poussière retombe.

Quelle n'est pas sa surprise lorsque, à-travers les particules en suspension dans l'eau, il aperçoit, à quelques pas, une énorme structure bleue parcourue de fibres rouges ! Le style de construction ne permet pas de s'y tromper : c'est bien le Kyogre. C'est bien un morceau du Vaisseau.
« Distance : vingt mètres » annonce le terhal.
Kami s'approche.
« Distance : dix mètres. »
La structure est immobile.
« Distance : cinq mètres. »
Toujours aucune réaction.
« Distance : deux mètres. »

Le mewtwo se détourne de la masse imposante du sous-marin pour interroger à nouveau le terhal.
- Comment peut-on l'activer ?
« Connexion avec le système Rayquaza en cours… »
Kami ferme à demi les yeux. Il espère qu'il n'aura pas besoin d'attendre longtemps.
« Tu m'entends, pépère ? » grésille la voix du Dragon du Ciel. « Allo, tu me reçois ? »
- Suffisamment bien pour te comprendre, répond Kami, soulagé.
« Alors, comment ça marche ? »
- Je viens de le trouver.
« Super ! Remonte-le et rapporte-le moi ! »
- Je veux bien, mais comment il démarre ?

Quelques grésillements perturbent la communication durant une dizaine de secondes.
« Allo ? T'es toujours là ? » s'impatiente le Dragon.
- Oui, oui, on a juste été coupés. Tu disais ?
« Je disais, il démarre exactement comme moi. Suffit de secouer un peu ses terhals. »
- Je n'en suis pas encore là… admet Kami.
« Comment ça, t'en es pas encore là ? Tu l'as trouvé, oui ou non ? »
- Oui, oui, je l'ai trouvé ! Mais je ne sais pas comment rentrer à l'intérieur.
« Fais comme les jubjubs » rétorque le Rayquaza, probablement en haussant les épaules. « Force la soute arrière. »

Tous les poils du corps de Kami se hérissent de dégoût à cette simple pensée.
- Je préfèrerais une autre méthode… murmure-t-il en grimaçant.
« Boaf, tu sais, la soute arrière, la passerelle avant… C'est bonnet blanc et blanc bonnet… »
- Hum, hum, s'impatiente le mewtwo.
« Ne t'énerve pas, voyons ! Bon, essaye de lui trouver un truc à manger, pour commencer. Si ça se trouve, il va ouvrir la bouche… »
- Tu ne pourrais pas plutôt transférer un signal quelconque au terhal que tu m'as passé, signal qui déclencherait l'ouverture automatique de sa gueule ?
« Pas sûr que ça marche… Les codes que j'ai sont incomplets, ils risquent de déclencher le système de sécurité automatique. »
- C'est un risque que je suis prêt à courir.

Le terhal émet une série de bips, tourné vers le monstre marin endormi. La créature bleue marquée de rouge ouvre brusquement les yeux.
Kami se prépare à réagir au quart de tour, quelle que soit la réaction du Kyogre.
Les mâchoires puissantes s'écartent. La différence de pression entre l'eau de la plaine abyssale et l'intérieur du sous-marin est telle que Kami est happé à l'intérieur sans qu'il puisse se débattre.


« Madame Boss ? Youhou, Madame Boss ? »
La petite voix de Mew-le-Père miaule le long des couloirs. Des bruits étouffés le suivent, des bruits de pas et de reniflements, ainsi que de légers grognements.
- Mraw ? interroge Bout'chou, le persian de Giovanni, passant la tête par une porte entrouverte.
« Où est Madame Boss ? » interroge Père.
« Dans son bureau. Suis-moi. »
« Attends ! » interrompt la gerboise volante.
Le félin blanc se retourne.
« A-t-elle à ses côtés quelqu'un pour faire la traduction ? »
« Shym » répond le fauve.

Bout'chou pousse la porte pour l'ouvrir complètement, laissant passer le Père de tous les pokémons. Madame Boss est installée derrière son bureau, encadrée par quelques stratèges de la Team Rocket, Domino, et Shym.
« Excusez-moi ? » miaule Mew-le-Père.
Madame Boss sursaute, se débat contre les liens qui la retiennent à son fauteuil roulant.
- Quand es-tu parti ? Pourquoi n'as-tu rien dit ? Où étais-tu passé ?
« J'ai rassemblé quelques pokémons versés dans l'art du combat, comme suggéré lors de notre dernière réunion » explique patiemment Père.
La vieille femme se calme. Elle plisse les yeux, cherchant à deviner, dans les silhouettes floues, où sont ces entraîneurs rassemblés par le pokémon mirage.
- Fais-les approcher, s'impatiente-t-elle, que je puisse les voir de plus près !

Père tortille nerveusement sa queue.
« Shym, fais-lui promettre de ne rien tenter contre eux. Préviens-la qu'en cas d'entourloupe, je téléporterai la totalité des pokémons de sa propriété dans un lieu isolé, même ceux qui sont apprivoisés, et que je considèrerai que tous les humains sont nos ennemis. Compris ? »
Obligeamment, l'intéressée s'exécute.
- Promis, promis, mais dépêche-toi ! couine la vieille femme. Laisse-moi les voir ! Approchez !
Un à un, ils entrent dans le grand bureau comme dans un rêve. Raikou, Célébi, Jirachi, Entei, Tarasque, Suicune, Cavalier sans tête, Nanuq, Lion de Némée… Créatures uniques et légendaires ayant traversé les siècles, avançant à petits pas sur le tapis troué et comme gênées de déranger.

Madame Boss se raidit dans son fauteuil, serrant les accoudoirs dans ses mains. Les quelques pokémons présents s'inclinent ou se prosternent. Les humains tombent à genoux. Si Père donne l'impression d'un esprit familier et espiègle, joueur de tours, les puissances qu'il a invitée sans prévenir sont d'un tout autre calibre. Leur seul aspect force le respect. Personne n'ose lever la voix.
« Donc » miaule Père, mal à l'aise au milieu du silence « les voilà. Enfin, quelques-uns. Ceux qui ont répondu les premiers. Et qui pouvaient quitter leurs postes sans provoquer de catastrophe à grande échelle. Enfin, pas des trop grandes. Ils ne vont pas rester longtemps ici, un jour ou deux, juste le temps qu'on s'organise un peu… »
Il remue nerveusement la queue.
- Madame Boss ? appelle Shym. Madame Boss ?

Elle ne répond pas, tendue, immobile.
- Ça doit être le choc, murmure Domino en se mordillant la lèvre inférieure. Madame Boss ? Belle-Maman ?
Aucune réponse.
Inquiets, les sbires et stratèges s'agitent autour de la vieille carcasse, la secouent par l'épaule, lui agitent la main devant le visage. L'un d'eux a l'idée de vérifier son pouls.
- Je… je crois qu'elle est morte…
Les humains poussent une exclamation de surprise.

Père fait quelques moulinets en arrière avec un bras, puis se colle la main en question en-travers de la figure.
« Manquait plus que ça, tiens… »


L'eau salée est lentement vidangée. Kami laisse retomber son bouclier. Il est encore un peu sonné par le choc. Ça et là, de vieux terhals se connectent et se déconnectent lentement, roulant leur œil dans leur orbite, émettant parfois une lueur froide et glauque permettant de se repérer un peu à l'intérieur du sous-marin.
- Et bien, quel atterrissage…
« Abordage » corrige une voix rauque et caverneuse. « C'est un odieux, honteux abordage. Je suis surpris que tu aies survécu. Peu importe. Tu seras bientôt digéré. »
- Je viens de la part de Rayquaza ! proteste Kami.
« C'est ce qu'ils disent tous » rétorque le Kyogre en soupirant. « C'est ennuyeux, à la longue. »

La lueur émise par les terhals décroît doucement, leurs mouvements déjà lents ralentissent encore. Le Kyogre est en train de se rendormir.
- 4-2-3-B-8, soupire Kami, si tu ne fais rien, nous allons nous retrouver coincés ici. Je suis trop épuisé par ma lutte contre la pression de l'eau pour faire remonter le Kyogre jusqu'à la surface.
« Bip – connexion au système Kyogre en cours… »
Le terhal, que Kami n'a toujours pas lâché, tend la patte vers ses camarades, agitant ses petites griffes, cherchant à se connecter. Un des terhals du Kyogre le regarde stupidement pendant quelques instants, avant d'accepter le lien. Le mewtwo est surpris par la décharge psychique il lâche son compagnon.

Un sifflement se fait entendre. Le niveau lumineux augmente. Les connexions entre les terhals sont plus rapides et plus variées.
« Alors comme ça tu viens avec une partie du Dragon du Ciel ? Voilà qui change tout » gronde le Kyogre. « Bienvenue à bord. Je suis Léviathan, le Kyogre, et sous-marin spécial apprêté dans le but de… de… de… »
- Dans le but de ?
« Je ne sais plus. »
Le mewtwo grince des dents. Encore une fois, il a la preuve de l'ancienneté du mécanisme. Ces « trous de mémoire » sont bien trop fréquents à son goût. Parviendra-t-il à remettre le Vaisseau sur pieds à temps, avant que les humains ne massacrent la totalité de son peuple ?

« Je suis Léviathan » répète le Kyogre. « Je suis le Gardien des Abysses. Nulle tempête ne peut me renverser, nulle terre ne peut se dresser en-travers de ma route. Je suis Léviathan. »
- Serait-ce trop te demander que de remonter à la surface ?
« Et bien, c'est-à-dire que… »
- Tu ne peux pas, c'est bien ça ?
« Voilà. Je suis coincé ici. Mes réserves d'énergie sont presque à plat. J'ai coulé à pic en voulant aller… Je ne sais plus où. »
- Il n'y a vraiment aucun moyen de te faire bouger ? s'énerve Kami.
« Je dois manger » rétorque le Kyogre. « Et vite. Je ne vais bientôt plus pouvoir rester réveillé. »
- Je ne peux plus sortir et affronter la pression extérieur, grogne le mewtwo en réponse.

« Alors, je ne vois qu'une seule solution. »
- Laquelle ?
« Laisse-toi digérer ! Tu verras, ça ne fait pas mal. Et après, nous serons unis pour l'éternité, toi et moi… »
Des sortes de tentacules munis de dards sortent des parois internes du Kyogre, rampant vers Kami.
« Laisse-toi faire… » murmure Léviathan sur un ton amoureux. « Fais-moi confiance… Ferme les yeux et laisse-moi faire… »


Chapitre inspiré de la chanson Land of immortals de Rhapsody.