Chapitre 1 :
- Eh, mais ce n'est pas si mal pour un premier voyage !
Ce n'est pas si mal. Ce n'est pas si mal.
Rose se redressa, lança un regard noir à ce qui lui servait… d'ami ? Un ami ne te laisse pas le volant de sa voiture, alors que tu n'as encore jamais conduit. Elle frotta son crâne, massant la douloureuse bosse qui venait d'apparaître : sans l'avertir, presque sans consigne, lui donner les commandes du TARDIS… Son cœur avait encore du mal à s'en remettre.
La fumée sortait du tableau de commande, le Gallifreyien éteignait tant bien que mal le début de feu : ils étaient encore en vie.
Ils avaient décollé, volé dans l'espace-temps, il lui avait dit ce qu'elle devait faire, marmonnant parfois des « le bouton rouge, non, celui-là, si tu presses le mauvais bouton, tout explosera ! » et des « piloter un TARDIS, c'est tout un art, la première fois, j'ai failli désintégré une galaxie ! » -le genre de commentaire tout à fait rassurant-.
Finalement, le vaisseau s'était posé dans un désastreux grondement, envoyant valser ses locataires à l'autre bout de la pièce. Le Docteur était parti dans un fou rire et, tapant des mains comme un enfant, regardait à présent l'ordinateur central. Son regard luisait d'excitation.
- 1567. Ancien comté de Kinross, Ecosse, Terre. Tu ne pouvais pas faire plus juste.
- J'ai réussi ? bredouilla-t-elle, incapable de croire qu'elle avait pu diriger l'indomptable cabine bleue. Vraiment ?
- Allons voir ? proposa-t-il, en lui tendant son bras.
Un immense sourire barrait son visage, elle accepta chaleureusement son invitation. Mais lorsqu'il ouvrit la porte, elle s'arrêta, les traits tendus.
- On y va comme ça ? chuchota la jeune femme, en désignant sa veste du XXIème siècle.
- La garde-robe du TARDIS n'a pas encore été faite. Nous n'avons pas le choix. Viens, il n'y a personne.
Un coup d'œil à droite, puis à gauche, et ils passèrent prudemment le perron de l'entrée.
Il y avait un long couloir obscur, devant eux. Seul quelques chandelles apportaient une faible lumière, éclairant légèrement les murs humides et des meubles poussiéreux. D'antique lustres étaient pendus au plafond et se balançaient doucement sous les courants d'airs. Ils entendirent des couinements, des petits pas frappant le plancher : les rongeurs se tapirent dans l'ombre, fuyant leurs ombres gigantesques.
Une odeur rance s'accrochait à leurs vêtements, contaminant de ses vieux doigts toutes les surfaces qu'elle n'avait pas encore infestées. Un château hanté ? Rose entendait le vent sifflait une mélodie macabre et s'attendait pour chaque pas qu'elle faisait, à voir surgir un fantôme en kilt, un pirate barbare, une grosse femme couverte de sang, pleurant la mort de ses enfants. Il n'y eut rien de tout ça. Rien de bien méchant, à part une échelle et une trappe à son sommet.
Les deux voyageurs se regardèrent, mus d'une même énergie : l'adrénaline palpitait dans leurs veines, l'envie d'en découvrir était toujours plus grande. Le Docteur escalada la demi-douzaine de barreaux et ouvrit délicatement le panneau de bois.
C'était une pièce sombre, déserte. Un feu de bois craquait dans une vieille cheminée, dégageant un parfum de bois brûlé. Il faisait plus chaud, la salle était bien plus accueillante que l'espèce de passage secret duquel ils venaient. Après une dernière vérification, voyant qu'aucun bruit humain n'était à déclarer, il se hissa à l'étage supérieur, tendit sa main à Rose et soupira bruyamment.
- On a…
Sa phrase fut coupée par la grande porte, qui claqua brusquement :
- Qui êtes-vous ?! cria-t-on.
Les deux aventuriers se retournèrent, deux épées furent braquées sur eux.
- Qui êtes-vous ?! Comment êtes-vous entré ?!
L'homme qui parlait, un quadragénaire peut-être, fit un pas en avant, menaçant. Le deuxième épéiste, un frère au vu de leur ressemblance, l'imita. Derrière eux, un groupe apeuré, portant des vêtements du XVIème siècle, recula : il y avait une vieille femme ainsi qu'une trentenaire -la mère et l'épouse de la maisonnée, certainement-, des enfants et des domestiques, distinguables par leurs tenues.
- Je ne me répèterai pas ! Que faites-vous ici ?!
Les consonnes roulaient sous sa langue dans un parfait accent écossais.
- Je suis le Docteur, s'empressa de répondre ce dernier. Et voici… ma partenaire, Rose Tyler.
- Le Docteur ?
Il baissa sensiblement sa garde, sourcils froncés.
- Vous êtes le médecin ?
- Oui ?
Une occasion, l'ancien Seigneur du Temps n'allait pas la laisser filer.
- Pourquoi ne vous êtes-vous pas annoncé par la grande porte ?
- Je préfère passer par l'entrée de service, riposta-t-il, comme si c'était une évidence. Vous pouvez ranger votre… arme ? Je ne suis pas à l'aise avec tout ce qui tranche.
Ce qui devait être le chef de famille, puisqu'il était le seul à parler, fronça les sourcils, ignorant sa demande.
- Vous avez votre accréditation ? demanda-t-il, méfiant.
Une accréditation ? Rose blêmit : sans papier psychique, comment allaient-ils faire ? Mais le brun ne se laissa pas défaire et sortit un portefeuille de sa poche, qu'il donna à ses assaillants. Ces derniers regardèrent et rangèrent finalement leurs épées dans leurs fourreaux respectifs.
- J'ai bien cru que vous ne viendrez jamais. William Douglas, 6ème comte de Morton. Mon frère, George, ma femme, Agnès, ma mère, Margaret, un parent, Willie, et mes enfants. L'état de la Reine va de mal en pis. Suivez-moi.
Le groupe se disloqua, chacun retourna à ses occupations. William les conduisit à travers de nombreux corridors, jusqu'à un escalier en colimaçon, tout en gardant le silence. Une centaine de marches plus tard, ils arrivèrent dans une petite chambre, faiblement éclairée.
Rose regarda le Docteur, le Docteur regarda Rose, le comte les invita à entrer.
- Allez-y, dit-il.
Il n'y avait qu'une armoire et face à cette armoire, un lit. Une femme de chambre était penchée sur ce lit, une bassine d'eau près d'elle, un chiffon à la main. Elle épongeait le front transpirant d'une brune.
- Voici Jane et Marie, elles vous aideront. Une sage-femme arrivera dans la matinée, demain. En attendant, la vie de Sa Majesté est entre vos mains.
Il ne donna aucune explication et claqua la porte derrière lui.
- Hey ! Je suis le Docteur. Voici ma compagne, Rose Tyler.
Les deux domestiques, toutes les deux portant une chevelure rousse flamboyante, s'inclinèrent devant eux, avant de reporter leur attention sur la patiente qui se reposait.
- Je te présente Mary, Reine d'Ecosse, murmura le voyageur à la jeune femme.
Rose ne l'écoutait que d'une oreille, bouleversée par les supplices qu'enduraient cette dernière. Sa bouche entr'ouverte laissait passer des râles de souffrance, tandis que les traits de son si beau visage étaient tendus par une torture inimaginable. Sa main tremblante était posée sur un ventre bombé : elle était enceinte.
La Londonienne fronça les sourcils : elle se rappelait brièvement du conflit qui l'avait opposée aux nobles écossais, son emprisonnement par Elizabeth Ier, sa décapitation vingt ans plus tard : 1567 n'était que le début de sa chute. N'était-ce pas l'année de son abdication en faveur de son fils ?
Elle s'approcha doucement de la mourante et la prit par la main. Elle n'avait certes pas achevé son parcours scolaire mais elle savait qu'une reine sur le point de donner la vie était traité avec de meilleurs égards : cette dernière était comme abandonné sur ce matelas, remise entre les mains de son Dieu.
- On va vous aider, murmura-t-elle, prise de pitié pour la pauvre femme. Ayez confiance en nous.
La jeune mère ouvrit les yeux, laissant apparaître un iris bleu azur. Son magnifique regard, tiraillé par la fatigue et la douleur, toucha profondément la blonde.
- Je voulais un prêtre, pas un docteur… Laissez-moi mourir, je suis perdue de toute façon…
Son souffle s'étouffa dans un cri déchirant, tandis qu'elle s'accrochait aux draps.
- Le bébé vous fait mal ?
Elle secoua négativement de la tête et pointa son estomac.
- Seulement là.
Le Gallifreyien sortit son éternel stéthoscope et le posa en-dessous de sa poitrine. La grimace qu'il fit inquiéta sa compagne.
- Qu'est-ce qu'elle a ?
Il empoigna sa compagne à l'écart.
- Un ulcère. Vu son état, je ne sais pas s'il est censé d'attendre une sage-femme.
- Tu pourrais la faire accoucher ?
- Je pense, oui. Je n'ai jamais fait ça. Mais je ne peux que l'aider elle, murmura-t-il. Les jumeaux doivent mourir.
Il était déterminé, froid : la jeune femme roula des yeux.
- Pourquoi, parce que l'histoire l'a dit ? incrimina-t-elle. Depuis quand ça t'importe ?
- Rose, si elle accouche maintenant, ils ne survivront certainement pas. Je ne peux rien faire pour eux.
Il la fixa intensément, impuissant. Il n'avait pas le droit d'interférer avec le cours du temps, pas d'une façon aussi drastique.
- Et pour elle ?
- Elle doit vivre jusqu'en 1587. Alors elle vivra jusqu'en 1587.
Une violente quinte de toux agita la jeune reine, ils accoururent à son chevet. Penché sur un récipient en porcelaine, elle vomit rouge.
- Vous avez besoin d'aide ? demanda Jane, paniquée, en se tournant vers le Docteur.
- Oui. Trouvez-moi de l'ail, du poivre de Cayenne et de la menthe poivrée. J'aurais besoin d'eau chaude également. Très chaude.
La rousse se précipita dans les escaliers.
- Je reviens, murmura-t-il à Rose.
- Où vas-tu ?
- Au TARDIS.
Il la serra contre lui avant de partir à son tour.
La blonde regarda autour d'elle, avant de se concentrer sur le visage tendu de la brune. Elle s'approcha du lit et prit à son tour un chiffon, qu'elle trempa dans l'eau fraîche.
Une nouvelle fois, Mary ouvrit les yeux, la regardant gravement.
- J'aurais dû… J'aurais dû mourir.
- Mais non ! tentait de la rassurer la Londonienne. Ne vous inquiétez pas, le Docteur est doué. Vous survivrez.
La brune secoua de la tête, sa sueur tâcha l'oreiller.
- Non. Avant… Ils attendent. Ils attendent le bébé. C'est pour ça qu'Ailna m'a sauvé…
- Qui ?
- Près du lac. Je la sens. Je la vois…
Sa tête roula sur le côté, elle perdit connaissance. Rose la regarda, sans comprendre, avant de se retourner vers Marie.
- Qui est Ailna ?
- Une servante qui l'a sauvé d'un incendie, quand elle était enfant. Elle en est morte. Sa Majesté la voit, souvent quand… Quand la mort est proche.
Rose fronça les sourcils et s'avança vers l'unique fenêtre. Il faisait sombre et un épais brouillard l'empêchait de voir correctement.
- Je me dépêche, je voudrais juste vérifier quelque chose.
Elle dévala les marches du donjon, retrouva son chemin parmi le dédale de couloirs. Personne sur son chemin, tant mieux : elle ne se voyait pas expliquer qu'elle avait rendez-vous avec un esprit.
L'entrée principale la salua, un majordome vint à sa rencontre.
- Madame ?
Madame. Elle ne le corrigea pas et se contenta de dire :
- J'aimerais aller dehors. Juste cinq minutes.
Il hocha de la tête, lui donna une lampe et poussa le battant de la porte. Aussitôt, un froid vivifiant la saisit.
- Faites attention à la berge, le sol est humide.
Elle le remercia et s'avança dans la brume, la lumière brandit devant elle ; même si cette lumière ne servit pas à grand-chose : l'air était si lourd qu'il était impossible de voir le bout de son nez.
Le monde était gris, blanc, noir. Jusqu'à l'herbe. Il n'y avait pas un arbre, pas de soleil, pas un bruit. Pas un bruit autre que le clapotis des vagues sur le rivage. La berge était cachée par le voile opaque qui entourait l'île.
- Il y a quelqu'un ? chuchota Rose.
Personne ne lui répondit.
Prudence sur les talons, elle fit lentement le tour de l'îlot, appelant quiconque voulait l'entendre. Un bout de terre s'éloignait du château, elle s'écarta précautionneusement du géant de pierre.
Lorsque l'ombre écrasante de l'immense demeure se perdit derrière elle, ne devenant plus qu'un funeste souvenir, le rivage apparut. Ignorant la boue particulièrement épaisse, elle glissa jusqu'au bord du lac, dans lequel baignait d'épais galets. Elle plissa des yeux : cinq mètres plus loin, une silhouette humaine était penchée sur l'eau, un panier à ses côtés.
Elle chantonnait tristement.
- Ex… Excusez-moi, je ne vous avais pas vu. Je viens du château, je suis avec le Docteur.
L'ombre ne lui répondit pas, continuant de laver son linge. Retenant un soupir, la blonde s'avança vers elle sans faire de gestes brusques.
- Je m'appelle Rose. Et vous ?
Silence. Elle s'arrêta même de chanter, laissant un calme angoissant s'installer.
- Je ne vous veux aucun mal. Vous n'avez pas à avoir peur de moi.
La robe qu'elle tenait, une longue robe blanche, était tâchée de sang. Elle frottait frénétiquement dans l'eau, mais les tâches ne disparaissaient pas, gravées à tout jamais dans la dentelle.
- Ma mère utilisait du gros sel, sur les vêtements qui lui résistaient. Peut-être qu'il y en a, dans la cuisine. Vous voulez que je vous en ramène ?
- Vous venez du futur. Eux aussi.
Rose blêmit.
- Qui « eux » ?
- Je ne pourrai plus la protéger. Dès qu'ils auront sa fille, je ne pourrai plus la protéger. Ils me détruiront.
- De quoi parlez-vous ?
- Je voulais juste la sauver… J'ai détruit le temps.
Son visage était déchiré par une affreuse culpabilité. Elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans et elle semblait porter le poids du monde sur ses épaules. Poids qu'elle avait malencontreusement lâché.
Elle se leva, enleva ses chaussures, sa robe verte, qui s'entêtait dans un ballet infernal, s'enfonça dans l'eau noire.
- Que… Que faites-vous ? Eh !
Ses cheveux bruns volaient dans la brise estivale, qui soufflait comme le plus froid des hivers. Avant de disparaître sous les flots.
La voyageuse ne réfléchit pas et sauta instinctivement sur ses pas, laissant les vagues, lames glacées, meurtrir sa chair. Elle ne retrouva pas la femme de chambre.
Prenant une grande inspiration, elle plongea sa tête sous l'eau, cette eau qui réveillerait un mort. Il n'y eut que les ténèbres. Au loin, quelqu'un l'appela.
Croyant rêver, elle continua ses recherches, la panique s'immisçant lentement dans ses veines.
- Rose ?!
Elle se redressa et vit le Docteur, près de la berge, les yeux écarquillés.
- Elle a coulé. Je ne la retrouve pas, elle va se noyer !
- Qui ?
- Ailna.
Dix mètres les séparaient, elle put voir ses sourcils se froncer.
- Qui est Ailna ?
La jeune femme reprit ses esprits et sortit de l'eau. Ses dents claquèrent, sa peau était transie, recouverte de frissons.
- Tu es frigorifiée, viens.
Il la prit dans ses bras avant de la guider vers l'immense demeure.
Plusieurs fois, elle regarda derrière elle : la domestique, aussi pâle que la mort, s'était tenue devant elle. Avant de disparaître, avalée par les flots imperturbables. Et son panier, tout comme elle, s'était aussitôt volatilisé.
- Est-ce que ça existe, les fantômes ? demanda-t-elle.
Le Gallifreyien fut surpris par sa question.
- Non. Il n'y a aucune vie après la mort.
- Comment tu le sais ?
- Parce que ça remettrait en cause tout l'équilibre de la vie. Pourquoi ?
- Ailna est morte dans un incendie. Mais je l'ai vu.
Le Gallifreyien se figea.
- Ne sois pas stupide.
- Tu ne me crois pas ?
Elle s'arrêta à son tour, le lorgna, blessée.
- Il doit tout simplement y avoir une explication. Rose, si les morts pouvaient vraiment revenir à la vie sous forme de spectres, ça se saurait. Scientifiquement parlant, c'est impossible.
- Le grand Seigneur du Temps, qualifier quelque chose « d'impossible » ? On aura tout entendu ! Les aliens existent, les robots destructeurs existent, le diable aussi, les loups-garous, pourquoi pas les fantômes ?
Il se passa une main dans les cheveux, soudainement fatigué et recommença à marcher : sa cadence s'accélérait.
- Je le saurais. Elle t'a dit quelque chose ?
- Qu'elle avait détruit le temps.
- Ce doit être un fardeau lourd à porter.
- Elle a dit qu'ils venaient du futur et qu'ils attendaient que la fille de la reine naisse.
- Elle aura des jumeaux. Mort-nés. Je te l'ai déjà dit.
Il était si sûr de lui. Pour la première fois, ça énerva Rose.
- Et si la tradition historique mentait ? Ce ne serait pas la première fois. Si elle a une fille et qu'elle fut caché pour éviter… La honte, un soulèvement… et ça s'est oublié !
- Je te crois. Et ton argument est valable. Mais elle ne tardera pas à accoucher. Et sa grossesse n'est pas assez avancé pour permettre aux fœtus de survivre.
- On parie ? murmura-t-elle, ses lèvres esquissant un sourire taquin.
Les yeux du brun roulèrent dans leur orbite, partagé entre une outrance faussement jouée et un amusement difficilement dissimulé.
- J'en sais rien, j'ai perdu contre toi, la dernière fois. Puis c'est mal de parier sur ça…
- Allez !
Ils arrivèrent devant l'immense porte de chêne, il lui serra la main, officialisant la mise.
- Elle est tombée dans le lac, elle est un peu… Maladroite. Auriez-vous des vêtements à lui prêter ? demanda-t-il au majordome.
- Ma fille vous fournira ce dont vous avez besoin, interrompit le maître de maison, qui arrivait à grands pas vers eux. Gladys ?
Une fillette d'une quinze d'année sortit de derrière lui, une timidité apparente reluisant dans ses pupilles claires.
Rose salua son compagnon de la main et suivit ce qui semblait être l'aînée. Cette dernière attendit d'être dans sa chambre pour ouvrir la bouche.
- Comment se porte la reine ?
- Le Docteur la sauvera.
Cette affirmation rassura la jeune fille, qui souffla soulagée.
- Elle est prisonnière de votre père, je me trompe ?
- Oui. Elle est gentille, pourtant. Père dit qu'elle est catholique et que l'Ecosse devrait avoir un roi protestant. Il dit aussi qu'elle s'est mariée avec l'assassin de son précédent mari.
Rose soupira silencieusement : elle voulait des bals, de la musique, des châteaux illuminés et des beaux princes. Pas venir en plein milieu d'une guerre civile avec une reine à demi-mourante.
- Et qu'est-ce que vous en pensez ?
- J'en sais rien. Mon Oncle l'apprécie, il n'est pas d'accord avec lui.
Gladys ouvrit sa penderie, une multitude de robe apparurent. Les tissus, tous aussi colorés les uns que les autres, ondulaient sous les doigts experts de l'adolescente.
- Ne vous fatiguez pas avec une tenue très complexe, quelque chose de simple me suffira amplement.
- A votre teint, je vous verrai bien porter celle-là.
Elle sortit une toilette bleu foncé et blanche, qu'elle posa sur le lit.
- Je vais appeler ma femme de chambre pour vous aider.
La blonde n'eut pas le temps de refuser qu'une jeune domestique entra dans la chambre, une boîte dans la main.
- Tu as vingt minutes, lui murmura Gladys. Mon père veut que vous mangiez avec nous, ce soir. Pour vous remercier de votre déplacement.
Sur ce, elle les laissa seules.
oOo
- Depuis combien de temps êtes-vous médecin ?
- De très nombreuses années. J'ai obtenu mon diplôme assez jeune, à Glasgow. Je suis plus vieux que j'en ai l'air, vous savez.
Le Docteur remercia le valet de pied qui venait de lui servir une généreuse part de dessert.
- Glasgow ? Prestigieux établissement !
- Et depuis combien de temps êtes-vous marié ? demanda Agnès, son épouse, qui, depuis la durée du repas, s'était contentée d'observer les deux invités.
Rose, à ses côtés, s'étouffa.
- Nous ne sommes pas mariés, bredouilla-t-elle entre deux étranglements.
- Vous êtes anglaise ?
William baissa ses couverts, un silence pesant s'installa.
- Je suis son précepteur, s'empressa de corriger le Docteur. Elle a été envoyée d'Angleterre, une famille protestante effrayée par les menaces de Mary Ier. Depuis, je m'occupe d'elle.
- N'est-elle pas un peu vieille pour rester votre pupille ? Pourquoi n'a-t-elle pas encore d'époux ?
La Londonienne prit un généreux morceau de tarte dans sa cuillère et l'engouffra dans sa bouche : sa langue gardait pour elle les charmantes insultes qui lui venaient à l'esprit. Il était un peu curieux, un peu trop à son goût. Puis trop vieille. Avoir un époux. Elle n'avait que vingt-cinq ans !
Ce n'est pas la même époque. Puis ta mère, à ton âge… Elle repoussa gentiment la remarque cinglante qui vint la contredire et chercha la sérénité de la patience au plus profond d'elle-même.
- Nous sommes fiancés. Elle… Rose n'aime pas en parler, tant que ça ne s'est pas fait. « On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve », dit-elle.
La carte d'un mariage prochain, le Gallifreyien ne trouva d'autre excuse plus convaincante : apparemment, elle calma les doutes du comte, puisqu'il recommença à manger.
Le reste du repas, plutôt froid, se déroula dans un mutisme lourd. A la fin, les domestiques les amenèrent à une chambre, près du donjon, et les laissèrent seuls. Ils allèrent visiter une dernière fois la reine, puis, voyant que son état était stable et que Jane la veillait, ils allèrent se coucher.
Là, le Docteur expliqua à sa compagne la situation : les nobles écossais s'étaient soulevés contre le règne de Mary Stuart, qui venait d'épouser le meurtrier de son deuxième mari -le premier étant le feu roi de France, François II-. Depuis sa défaite à la bataille de Carberry Hill –« ce n'était pas vraiment une bataille, elle s'est seulement rendue pour protéger le comte de Bothwell, son époux »-, ils la tenaient prisonnière, en attendant qu'elle transmette le pouvoir à James (ndlr : Jacques en français).
- Et vu qu'il n'a que quelques mois, la régence sera accordée au comte de Moray, le demi-frère de Mary Stuart, termina la blonde.
- En effet !
Un grand sourire éclaira le visage de la jeune femme, qui, fière d'elle, tourna sur elle-même.
- Et devine quoi ? continua-t-il.
- Quoi ?
- Le comte de Moray est également le demi-frère de William Douglas. Leur mère était la favorite du roi, James V.
Rose se laissa tomber sur le lit, bouche-bée.
- Margaret, celle qui était en bas, au dîner?
- Tout à fait.
- Je comprends mieux leur animosité à l'égard de la reine, marmonna-t-elle.
Elle se glissa sous les draps, qui sentait le frais et le regarda, toujours assis sur le matelas.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je ne vais pas dormir.
- Pourquoi ? Ça te gêne que je sois là ?
Le brun regarda la jeune femme : c'était possible, oui. Il n'avait pas oublié Barcelone, ni la fin du monde ; le concert d'émotion qu'ils avaient vécu avait laissé une trace indélébile dans son unique cœur, trop fragile. Mais ce n'était pas la véritable raison.
Il ne montra rien à son amie, néanmoins, le temps courrait : la future mère allait bientôt mettre au monde ses enfants et s'enchaînera à la suite, sa signature pour la transmission du pouvoir ; le 24 juillet était la date posée au-dessus du sceau.
Les cloches sonnèrent minuit, dans un village près d'ici. Ils étaient le 24 juillet.
- Non, bien sûr que non. Je veux seulement garder un œil sur Mary.
- Toute la nuit ?
- Oui. Je maintiens ce que j'ai dit : je ne pense pas qu'elle tiendra jusqu'à l'arrivée de la sage-femme.
- Tu veux que je t'aide ?
- Non. Toi, tu as besoin de sommeil.
- Tu vas y arriver ?
- Bien sûr, je suis le Docteur ! Tu douterais de moi ?
Il lui sourit, elle prit sa main qu'elle serra fort.
- Non. Plus jamais.
Elle se redressa et se blottit contre lui. Ses yeux brillaient comme un ciel d'été, les étoiles dansaient, insouciamment. Il y avait bien des éclairs, derrière ces soleils, du sang, derrière ces promesses, mais le temps était un facteur qu'elle aimait ignorer.
Elle préférait sourire qu'attendre tristement la fin de l'histoire.
D'ailleurs, le sourire qu'il lui lança fit chavirer son cœur. Comme s'il lisait dans sa tête et qu'il connaissait, lui aussi, ce futur guère favorable ; comme s'il voulait la rassurer, lui rappeler, par ses mots invisibles, la force qui les animait. Il y a toujours une solution. Il y a toujours la possibilité de contourner un point fixe.
Surtout pour lui.
- Tu devrais y aller, alors, chuchota-t-elle, avant que de sombres pensées, que de sombres espoirs, ne l'emportent loin de la réalité. Sa Majesté t'attend !
Il encercla sa tête de ses mains, caressa son front de ses pouces.
- Bonne nuit, murmura-t-il.
Il embrassa tendrement l'endroit que ses doigts avaient frôlé et s'enfuit dans la nuit.
Rose se tourna, se retourna. Elle frappa l'oreiller, tira sur l'édredon que les courants d'air traversaient allégrement, elle maudit l'Ecosse, maudit ce brouillard et s'endormit finalement, bercée par le craquement du feu dans la cheminée.
oOo
Le soleil était bien haut lorsque la jeune femme ouvrit les yeux. Le soleil…
Elle sauta sur ses pieds, regarda par la fenêtre. Il faisait jour. Il faisait beau. Enfin elle voyait le paysage : la lande écossaise s'étendait à l'infini, drap vert se perdant entre le gris du lac et le gris du ciel. Elle s'étira, se stoppa : elle entendait des cris. Des cris qui venaient du donjon.
Sans prendre la peine de couvrir la robe blanche qui lui servait de chemise de nuit, elle ouvrit la porte et se précipita à l'étage. A bout de souffle, elle arriva dans la chambre, dans laquelle une foule était amassée autour du lit.
Le Docteur était en grande… conversation, avec eux.
- Elle ne signera rien du tout pour le moment, elle a seulement besoin de repos !
- Monsieur, il ne me semble pas que je vous ai demandé votre avis.
- Je suis son médecin.
- Ne vous en faites pas, murmura Mary, qui, au beau milieu de ces hommes, tentait de s'exprimer. Je signerai.
La Londonienne tourna la tête, alertait par des petits gémissements : une quinquagénaire, qu'elle n'avait jamais vu, calmait d'une berceuse un nouveau-né.
Elle vit la peau rose du bébé, ses petits bras, trop petits, bouger. Ses paupières clignaient sous la lumière, les larmes disparurent. Les pleurs se turent.
- C'est une fille ? demanda-t-elle d'une voix douce.
Toute l'attention se tourna vers elle.
- Rose !
Le Gallifreyien s'avança vers elle. Le comte le suivit promptement : ils étaient en colère. Tous les deux.
- Je pense, Monsieur, Madame, que vous devriez partir. Nous n'avons plus besoin de vos services.
La jeune femme ignorait la raison de cette irritation pesante qui régnait en maitre, mais le regard froid de son ami la dissuada de toute question.
- Maintenant, grogna-t-il.
Ils furent presque jetés dehors.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda la blonde, lorsque la barque qu'il avait empruntée les laissèrent de l'autre côté de la rive.
L'île était visible, mais inaccessible.
- Et le TARDIS ?!
- Le TARDIS n'est pas un problème, grommela-t-il.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? répéta-t-elle.
- Rien d'important.
Elle se tût, surprise par le ton glacial de sa voix.
- Tu avais raison. Et j'avais raison, marmonna-t-il finalement.
- Comment ça ?
- C'était des jumeaux. Mais il ne reste qu'une petite fille. Ils l'enverront en France.
- Et… L'autre ?
Il ne répondit rien : un infanticide était un crime particulièrement atroce. Il préférait l'épargner de cette dure vérité.
- Et pour Ailna ? soupira la jeune femme.
- Je ne peux rien faire pour elle, dit-il.
- Non mais… Qui est-elle ?
- Mauvaise question.
- Que veut-elle ?
Il s'arrêta, mit ses mains dans les poches. D'un regard, il la contraint à poursuivre.
- Pourquoi utilise-t-on son image ?
- Beaucoup d'événements, dans le temps, sont dû à un changement indépendant des faits. Quelqu'un qui ne date pas de l'époque, et qui intervient, par exemple. J'ai été à Pompéi, avec Donna. Le Vésuve a explosé à cause du choix que j'ai dû faire.
Rose le dévisagea, bouche bée.
- Attends, sans toi, Pompéi n'aurait jamais été enseveli ?
- La Terre aurait été dévastée par les Pyroviles, sans moi, grimaça-t-il. Et si Mary Stuart aurait dû mourir dans cet incendie, à Stirling ?
- Tu penses qu'elle a été sauvée dans un but particulier ?
- Une descendance peut changer beaucoup de choses. Sans son fils, aucun Stuart ne serait monté sur le trône anglais, et tous les changements qu'il y a eu sous leurs règnes n'auraient pas existé, ou autrement. Pour toi, c'est naturel, le temps s'est soigné de lui-même : l'Histoire l'enseigne. Mais si Mary aurait dû mourir et a été sauvé, c'est pour des fins précises. Ils avaient besoin que ce bébé naisse.
- Tu penses que cette lignée pourrait jouer un rôle décisif dans le futur ?
- Je pense que cette lignée changera drastiquement un point du futur. Un point qui sera certainement en la faveur de ces mystérieux sauveurs.
Une silhouette apparut, au loin. Vêtue d'une robe verte, les cheveux bruns volant dans le vent, elle s'approcha d'eux. Le Docteur la fixa, anxieusement, avant d'avancer vers elle.
Son visage, souillé par les larmes, se tourna vers eux.
- Je suis désolé, murmura-t-il. Vraiment désolé.
Ses yeux étaient vides, ses joues étaient creuses. Elle était une image terne, et s'effaçait lentement.
- J'ai détruit votre temps.
- Que voulez-vous dire.
- Vous êtes le Docteur. Vous avez sauvé tant de gens. Je vous en supplie… réparez mon erreur. Il y a trop de morts…
Un cri inaudible sortait d'entre ses lèvres sèches, elle tomba au sol. Avant de s'évaporer dans l'espace.
Le Gallifreyien sortit précipitamment la clé de sa boîte bleue, le vaisseau apparut.
- Si je fais vite, je peux retracer son signal, remonter à ceux qui la manipulent, s'exclama-t-il, en courant tout autour du tableau de bord.
Il leva un levier, le sol du TARDIS trembla.
- Et si c'était un piège ?
- Cool. Non ?
Un grand sourire éclaira son visage.
Elle se tenait au bastingage, regardant le fou qui tournoyait dans tout sens. Cette situation l'avait atrocement manqué ; cette adrénaline, ces questions à savoir sur quoi ils allaient tomber, l'aventure. L'Aventure.
Son corps de vingt-cinq ans avait besoin d'Aventure.
- Cool, murmura-t-elle.
Soudain, toutes les lumières s'éteignirent, la machine s'éteignit. Ils furent plongés dans le noir.
Qui a sauvé Mary ? Dans quel but ? Prochain chapitre !
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