TEXTE 9

Rescapée


Une marche.

Le craquement du bois sous son pied se répercutait dans toute sa jambe. Éveillait dans les muscles de son mollet un frisson d'angoisse, un vestige de ce temps.

Deux marches.

La radio grésillait dans ses oreilles. Encore un autre souvenir. Les voix énuméraient des noms. Ceux des personnes que l'on regrettait déjà. Potterveille n'était plus un synonyme d'espoir depuis longtemps.

Trois marches.

La mine grave de sa mère. Qui peinait à finir son café. Il n'était pas revenu.

Quatre marches.

Papa n'était pas revenu. Il n'avait pas trompé sa mère. Il était peut-être tout simplement mort.

Cinq marches.

Pourtant, son nom n'était pas annoncé. On le gardait, quelque part. Chaque fois, sa mère écoutait. Et elle aussi, le cœur au bout des lèvres.

Six marches.

Possession illégale de baguette. Voilà le motif qui l'avait incriminé. Il avait été prudent, pourtant. Mais pas assez.

Sept marches.

Qu'est-ce qui justifiait cette haine ? Ils étaient les mêmes. Avaient fait les mêmes études. Ses parents n'étaient pas moins des sorciers que les autres. Ils étaient juste nés dans des familles qui leur étaient différentes.

Huit marches.

Charlène ne pouvait pas comprendre. Elle était encore trop jeune. Mais son père lui manquait. Assise sur une chaise en bois, elle mâchonnait la patte de son ours en peluche déjà bien molesté par les câlins et les cauchemars de la fillette.

Neuf marches.

Un virage dans l'escalier. Le bois est plus abîmé à cet endroit. Les changements de direction rapide de leurs petits pas. Et les marches de leurs mains sales sur le mur.

Dix marches.

Chaque matin, c'était le même manège depuis deux semaines. Sa mère se levait. Elle paraissait partir au champ de bataille. Elle allait juste travailler. Sans savoir si elle reviendrait.

Onze marches.

Peut-être que le Ministère allait l'épingler, elle aussi. Ça ne serait pas difficile de lui trouver une raison pour l'inculper. Après tout, selon leurs critères, elle aussi détenait une baguette de manière soi-disant illégale.

Douze marches.

Son manteau pesait lourd sur ses épaules. Rose le voyait. La silhouette de dos de sa mère commençait à l'apeurer. Chaque matin, elle craignait que ce ne soit la dernière image qu'elle ne voie d'elle.

Treize marches.

Mais chaque fois, sa mère se retournait avec un sourire. Elle s'approchait de Charlène et se penchait pour l'embrasser tendrement.

Quatorze marches.

« Je reviens ce soir, d'accord ? Soyez sages. »

Quinze marches.

« Et surtout, restez là-haut. Ne descendez pas. Personne ne doit vous voir. »

Seize marches.

« Personne ne doit savoir que vous êtes là… »

Dix-sept marches.

« Je vous aime. »

Dix-huit marches.

Et Rose parvenait à l'étage.

Aujourd'hui, l'endroit avait été réaménagé. Elle y peignait ses toiles colorées l'été. Son père y construisait ses maquettes d'avion, dont certaines étaient accrochées et semblaient planer. La guerre était finie depuis bien longtemps, mais des fantômes hantaient ces lieux. Et chaque fois qu'elle montait à l'étage, Rose se rappelait.

Qu'elle était une rescapée.