Chapitre 9 : Des mains tendues…
Un
homme
n'est jamais
si grand
que lorsqu'il
est à genoux
pour aider
un enfant.
Pythagore
Gibbs se laissa aller contre le dossier de sa chaise, la mine sombre. Il entendait la voix rassurante de Jen dans le cabinet à côté. L'eau qui coulait. Anouk qui vomissait. Lui-même avait une affreuse boule au creux de l'estomac. Il ne s'était pas senti aussi mal depuis bien longtemps. La simple pensée de cette si jeune fille, assise auprès du corps de son père le rendait fou de rage. Certains jours, il regrettait d'avoir répondu aux appels du NCIS, il maudissait Jen de l'avoir convaincu de revenir…il aurait dû rester sous le soleil du Mexique. Il ne devrait pas avoir à se soucier d'histoire de ce genre.
Contenant à grand peine une colère qu'il ne comprenait pas bien, l'agent se leva et se servit un verre de bourbon. Pendant quelques secondes, il regarda le liquide ambré aux reflets mordorés comme s'il pensait pouvoir y trouver la solution à cette enquête. Gibbs avala d'un trait le verre de whisky qui lui brûla la gorge. Les mots de Franks lui revinrent en mémoire. 'Tu vois, le Bleu…ce n'est pas la première gorgée qui compte, ni même la seconde. C'est la troisième. La troisième gorgée te réchauffe de l'intérieur et te vide la tête.' Pendant une fraction de seconde, Gibbs oublia le bureau, l'enquête et les sanglots qui lui parvenaient de l'autre côté de la mince paroi. 'Mais, tu sais…poursuivit la voix de son mentor dans sa tête, cet instant de grâce ne dure qu'une minuscule seconde. Ensuite, tu passes ta soirée à le rechercher au fond de tous les verres d'alcool que tu boiras. Et tu ne la retrouveras jamais. La troisième gorgée est unique à condition de savoir la savourer.' Franck avait ensuite dardé sur lui son regard pénétrant d'une façon que Gibbs n'oublierait jamais. 'Le Bleu, promets-moi que tu te souviendras toujours de savourer la troisième gorgée.' Et le jeune agent avait promis, solennellement. Promesse qu'il n'avait tenue que partiellement, parce que, certains soirs, même la troisième gorgée ne pouvait rien contre les vieux démons. Alors il avait bu. Et abusé.
Le lendemain matin, ce n'était pas la gueule de bois qui était le plus désagréable mais plutôt l'amer sentiment d'avoir failli à sa promesse. Cette fois, songea-t-il en avalant la dernière goutte qui le narguait depuis le fond du verre, il ne faillirait pas. Ni pour Anouk. Ni pour Jen. Justement celle-ci réapparaissait, tenant par les épaules une Anouk vacillante. « Je suis désolée… » S'excusa-t-elle faiblement. Il évacua ses excuses d'un geste de la main, lui signifiant par là que cela n'avait pas la moindre espèce d'importance. Et poursuivit son interrogatoire comme si de rien était. Comme si cette réaction était parfaitement normale.
« Est-ce que tu vois quelqu'un qui aurait pu en vouloir à ton père ?
- Je ne sais pas. Pas quelqu'un en particulier, mais il y avait des gens qui n'aimaient pas son travail. Il recevait parfois des lettres…
- Chez vous ?
- Non. Au travail. Ou au journal dans lequel il publiait.
- Il les a gardées ?
- Non. Il les détruisait toujours.
- Et à propos de la clé USB ? » Le regard turquoise s'éclaira. « Vous l'avez ouverte ?
- Nous n'avons pas réussi. Tu connais le mot… » Mécaniquement, il se tourna vers Jenny pour qu'elle complète sa phrase. « Le mot de passe.
- Le mot de passe ?
- Il y en a plusieurs. Le dossier est très crypté. Il faut… » Gibbs coupa court à une explication qu'il pressentait déjà qu'il ne comprendrait pas. « Tu expliqueras ça à notre technicienne, tout à l'heure. J'ai encore quelques questions à te poser... Est-ce que ton père avait une relation ?
- Une relation ? » La directrice sourit doucement. « Je pense que l'Agent Gibbs veut savoir si ton père avait une petite amie.
- Ah. Il sort…sortait avec quelqu'un. Emily Weston.
- Tu la connais ?
- Elle venait dîner à la maison, quelques fois. Et on allait ensemble au restaurant, ou au cinéma. Papa l'aimait beaucoup. Est-ce qu'elle est au courant pour … ?
- On va s'en charger, ne t'inquiète pas. » La rassura-t-il. Anouk resta silencieuse un long moment, entortillant une mèche brune autour de son index puis finit par relever les yeux vers eux. « Je peux vous demander quelque chose ?
- Bien sûr.
- Si vous posez toutes ces questions…est-ce que cela veut dire que vous êtes certains que ce n'était pas un… » Le mot se coinça dans sa gorge et elle leur lança un regard plein d'espoir. Gibbs hocha rapidement la tête. « Je le savais, souffla-t-elle, si bas qu'on l'entendait à peine. Qu'est-ce qui va se passer maintenant ?
- On trouvera la vérité.
- Et pour…moi ? » Jenny baissa les yeux, gênée. « Nous avons appelé tes grands-parents. Ils seront là demain.
- Ça, ça m'étonnerait.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Ils ne m'aiment pas. » C'était dit avec suffisamment de tristesse et de résignation pour leur briser le cœur. La jeune femme ouvrit la bouche, prête à démentir avec force mais Gibbs la devança, l'empêchant de continuer. « Pourquoi ? » La question était posée avec une douceur incroyable, comme pour atténuer la douleur. « Ils n'aimaient pas maman. A cause de tout ce qu'elle avait fait, avant.
- …
- La drogue, l'alcool. Ils disaient que ce n'était pas la femme qu'il fallait à papa. Qu'elle l'avait séduit, qu'elle avait profité de lui. » Comme il s'étonnait qu'Anouk soit au courant de tout ça, elle ajouta. « Un jour, ils ont eu une très grosse dispute. Je les ai entendus.
- Quand était-ce ?
- Juste après la mort de maman. Ils ont dit que… » La jeune fille déglutit avec difficulté. « Qu'on serait bien mieux sans elle. Que…se suicider était la meilleure chose qu'elle n'ait jamais faite. » Tant bien que mal, elle parvint à dominer son chagrin et releva la tête. « Alors…je ne pense pas qu'ils viendront. En tout cas, pas pour moi. » Gibbs lui serra doucement la main, lui signifiant par là qu'elle n'était pas seule. Qu'il ne la laisserait pas tomber. Ses iris bleu océan plantés dans les iris turquoises de l'adolescente, il ne vit pas que sous la table, Jen avait prit l'autre main d'Anouk et lui pressait tendrement.
°°°OOO°°°
Tony claqua victorieusement des doigts, l'air de celui qui vient d'avoir une idée de génie et poussa un 'eurêka' joyeux. Apercevant son patron, qui descendait les escaliers en compagnie de la petite brune, il lui fit signe de venir. « Ça y est, Boss. J'ai son nom.
- …
- A la petite amie que personne n'avait jamais vue. Je peux te dire que ça n'a pas été facile, les deux tourtereaux étaient plutôt discrets. Faut dire qu'ils bossaient ensemble, alors ils n'avaient peut-être pas envie de se faire prendre la main dans le sac. J'ai consulté les relevés de carte bleue du Roméo et constaté qu'il payait toujours pour 56 dollars de dîner chez Wong Fu, tous les premiers mardi du mois. C'est un chinois à l'autre bout de la ville…56 dollars pour une personne c'est beaucoup. Alors, j'ai appelé le resto', et demandé si, par hasard, on ne saurait pas avec qui ce Marine allait dîner…et, là, bingo, ils le connaissent parfaitement. Un habitué. Qui vient dîner soit en compagnie de sa fille. Soit…avec une jolie blonde vénitienne, la trentaine… » Gibbs n'avait pas décroché un mot et écoutait l'exposé de son agent, avec un intérêt exagéré, jetant des coups d'œil amusés à Anouk qui se mordait les lèvres pour ne pas rire. « Dans les 1m70, yeux noirs, et répondant au doux nom de…
- Emily Weston. » Lâcha Gibbs, tranquillement. Le visage de DiNozzo se décomposa une micro-seconde, vaguement vexé, et puis il se reprit. « Je déteste vraiment quand tu fais ça, Boss.
- Vraiment, DiNozzo ? » Le jeune homme haussa les épaules, et lui tendit un papier. « Son adresse.
- Bien. Sors la voiture, je te rejoins en bas.
- Qu'est-ce que tu… » Froncement de sourcils. « Si tu avais voulu que je le sache, tu me l'aurais dit. J'y vais. »
Labo d'Abby
« Giiibbbs. Ce n'était pas la peine de revenir si vite…Je t'ai expliqué que je n'arrivais à rien avec cette… » Apercevant la jeune fille, Abby s'immobilisa dans un cliquetis de bijoux. « Salut.
- Bonjour, Madame. » La 'dame' en question, grimaça et secoua énergiquement ses couettes noires. « Abby.
- Anouk. » Les deux filles échangèrent un regard presque complice.
C'était toujours surprenant de voir avec quelle facilité Abby parvenait à se faire aimer, en seulement quelques mots. « Abbs. Elle va t'aider à ouvrir la clé…le mot de…code secret…truc.
- Ok, Gibbs. » Sourit-elle.
C'était toujours surprenant de voir qu'après autant d'années à son contact, son ami n'avait toujours pas assimilé des concepts aussi simples que le mot de passe. Le Marine l'attrapa doucement par le coude pour lui parler discrètement. « Je te la confie, Abby. Tu veilles sur elle ? » La scientifique eut un sourire irradiant de fierté. Comme une petite fille à qui son père venait de confier l'importante mission de veiller sur sa petite sœur. « Oui, M'sieur ! » Claironna-t-elle en se mettant au garde à vous. Avec un sourire, il abaissa la main blanche et la baisa tendrement. « Arrête de m'appeler 'Monsieur'.
- Oui, Gibbs. » Puis avec une petite moue hésitante. « Est-ce que…tu as retrouvé sa mère ? Ou sa famille ? » Il détourna rapidement le regard : Abby ne savait pas seulement lire sur les lèvres, elle lisait aussi dans les yeux. Et dans les cœurs. Il ne voulait pas qu'elle sache que le sien était si serré qu'il le sentait tambouriner douloureusement dans sa poitrine. « On s'en occupe, éluda-t-il, si jamais il y avait un problème, tu appelles le Directeur. Elle saura quoi faire. » Les sourcils finement dessinés se froncèrent immédiatement, mais la jeune femme acquiesça néanmoins. Gibbs secoua la tête, amusé. Il savait qu'elle ne le ferait pas. Il lui avait confié une mission, elle irait jusqu'au bout. Seule. Ce n'était pas de l'orgueil mal placé, non. Ni même une quête de reconnaissance. C'était beaucoup plus simple que ça…le dévouement. « Merci, Abby. »
« Merci, Abby. » Reprit l'écho dans une parfaite imitation de la voix de Gibbs. Les trois présents échangèrent un regard surpris. Et leurs regards se posèrent sur la cage les deux mainates qui les dévisageaient d'un œil rond. « Merci, Abby. La ferme, DiNozzo. Merci, Abby. » Pépiait tranquillement Antigone. L'ombre de gravité s'effaça aussitôt pour laisser place au visage espiègle, et elle éclata de son rire si contagieux. Bientôt rejointe par celui, un peu cassé, un peu rouillé, d'Anouk.
Leurs rires l'accompagnèrent jusqu'à l'ascenseur, le réchauffant comme un feu de joie.
