Chapitre X
Le calme avant la tempête. Des nuages noirs, qui se dessinaient dans son regard, balayant avec eux cette matinée qui avait pourtant commencée paisiblement. C'était ce regard, qui incitait la peur, et faisait trembler les mers. C'était ce regard, qui avait poussé nombre de victime à se jeter dans l'océan plutôt que de subir sa colère. Le Capitaine Megurine était une femme, mais c'était avant tout un des pirates les plus terrifiants des sept mers, pour ne pas dire le plus effrayant. Qui devinerait, que derrière ce minois si parfait, pas une fois abimé malgré les nombreuses batailles, se cachait un tyran des plus cruels qui savait diriger des dizaines d'hommes sans jamais faiblir. Pas une seule fois elle ne s'était courbée, ou n'avait plié, devant tous les hommes qui s'étaient tout d'abord moqués d'elle. Et ce n'était pas aujourd'hui qu'elle s'adoucirait. Si la mer était son terrain de jeu, elle en était la reine.
La brise soufflait, berçant les mèches de cheveux qui balayaient son visage, mais son regard de glace restait imperturbable. Si à cet instant, la jeune fille aux cheveux cyans avait pu disparaitre, alors elle aurait fuit, aussi loin qu'elle l'aurait pu. Si ses mots avaient peut-être dépassés sa pensée, il était certain qu'elle les avait entendus.
« - Ne reste pas là à ne rien faire, va en cuisine ! s'écria fermement la rose. »
Le corps Miku refusait de bouger, ses yeux ne voulant se dégager de l'étreinte fictive et perturbante que procurait le capitaine. Ce regard… pénible à soutenir, et pourtant elle ne pouvait le lâcher.
« - C'est un ordre ! répéta-t-elle. »
La plus petite s'exécuta, forcée de constater qu'il n'y avait aucune façon pour elle de dialoguer avec sa supérieure qui semblait énervée. C'était comme si la femme de la veille n'avait jamais existé en elle. Il était inconcevable de pouvoir penser, même un instant, que cette personne, effrayante, qui se tenait là, pouvait aussi éprouver la moindre compassion, le moindre sentiment d'empathie. Comme si un trait de sa personne en effaçait un autre. Des regrets, à présent, tout ce qu'éprouvait Miku, c'était des regrets… mêlés à la peur. Des regrets d'avoir prononcé ces mots, niant l'évidence même.
Le capitaine et son second se regardaient, droit dans les yeux. Si la captive semblait avoir été déstabilisée, la blonde quant à elle n'avait même pas sourcillée, habituée au comportement excessif de la rose. Après tout, elle était le maitre de ce navire et devait bien agir en tant que tel.
« - Tu te passionnes pour les cas désespérés, fis la blonde, d'un ton léger.
- Mesure tes paroles, Lily. N'oublies pas où est ta place, je suis ton Capitaine. »
Le chef de piraterie ne semblait guère d'humeur à rire et encore moins à porter la moindre considération à ces propos déplacés.
« - Maintenant, retournes à ton poste. »
La blonde soupira, silencieusement, mais acquiesça. Même si les deux étaient très proches, il leur fallait chacune rester à leur place respective. Luka était sa supérieure, et elle devait obéir, quelles que soient les circonstances.
« - Comme je le fus autrefois… souffla Lily déjà trop loin pour que l'autre l'entende. »
Le capitaine releva le barreur, et se mit aux commandes de son vaisseau, avec fière allure. Droite, le vent en poupe, elle savait naviguer. Elle en avait bravé, de nombreuses tempêtes. Le Titan des Mers n'avait jamais failli, il était son héritage, sa force écrasante. Il était le plus puissant des navires. Et pourtant, des batailles, il en avait connu. Nombre de pirates avaient tenté de le soustraire aux mains de cette rose épineuse. Il avait vu la mort, il avait vu la vie. Le Titan des Mers appartenait aux capitaines Megurine, tout comme eux, lui appartenaient.
Aux cuisines, le maitre d'équipage avait déjà presque terminé de préparer le repas des maîtres et hauts gradés, tandis que le coq, cuisinier en titre, préparait le reste des victuailles.
« - Encore de corvée ? souri la brune en apercevant son ancienne camarade de tâche descendre dans les cuisines. »
Si Meiko était encore là, ce n'était pas par obligation, loin de là. Elle prenait plaisir à toucher les aliments et à les préparer, ainsi que de se remercier d'une bouteille de rhum après son dur travail. En fait, elle était quartier-maître ici, même si ce n'était pas vraiment flagrant aux premiers abords. Beaucoup de titres appartenaient à des femmes, contrairement aux autres navires, et si les hommes avaient au début montrés leur désaccord, ils furent obliger de reconnaitre qu'elles excellaient dans ce qu'elles faisaient et n'étaient pas moins compétentes. Et bien que les discussions parfois machistes n'aient pas totalement disparues, et qu'il fallait certainement en recadrer certains de temps à autre, ce mécanisme fonctionnait correctement.
La brune fit un geste, et la seconde d'après, le cuisinier était partit à la cambuse chercher un nouveau sac de pommes de terres.
« - Attrape-en une ! fit le garçon manqué en lui jetant un tubercule cabossé entre les mains. »
Si elle avait eu plus de force, dans ses petits doigts si fins, elle en aurait fait de la purée, tellement sa poigne se faisait forte. La colère qui s'exprimait dans son comportement, et à travers tous ses gestes, ne manquait à personne. Peut-être était-ce sa tête qu'elle imaginait entre ses mains, ou bien son propre ressenti. D'un geste brusque, elle jeta la boule à travers la « pièce » qui alla directement frapper contre une paroi, sans même s'abimer. Désespérant, et forcée de constater qu'elle n'avait pas la moindre force, elle en était vexée. Comment pouvait-elle tenir tête à un capitaine de piraterie si elle n'arrivait même pas à triompher face à un pauvre féculent.
« - Là, là. Laisse ta colère s'extérioriser. »
En plus de se prendre pour un chef cuisinier, elle se mettait aussi à jouer le rôle de psychologue. En fait, le quartier-maître Sakine, de son nom, était une personne très à l'écoute, qui savait toujours mettre à l'aise et détendre, pendant son temps libre. Et parfois même pendant les missions. Elle avait l'air de ne jamais rien prendre au sérieux, et pourtant, c'était un pirate redoutable, qui au sabre égalait la plupart des capitaines.
« - C'est encore le capitaine, n'est-ce pas ?
- Elle, ou sa seconde, j'ai l'impression qu'elles veulent me gâcher la vie, souffla la fille aux cheveux cyans exaspérée.
- Et bien, tu as été enlevée, enfermée, maltraitée. Tu te retrouves dans les cuisines d'un navire de pirates, tu ne sais pas quand tu reverras la terre ferme, ni même si tu la reverras un jour ! Je suis plutôt surprise que tu en sois arrivée à faire cette déduction seulement maintenant ! »
La jeune fille ne répondit point. Pendant l'instant d'une seconde, une émotion certaine de désespoir la traversa.
« - Aller, viens t'asseoir ! Je plaisantais ! rit soudainement la brune. »
Si c'était vraiment une plaisanterie – plaisanterie qui soit dit en passant, collait parfaitement à la réalité – elle était de mauvais goût. Et pourtant, Miku esquissa un sourire, du coin des lèvres.
« - Pour tirer une tête pareille, et pour avoir maltraité cette grosse mais tendre patate, fit la brune en ramassant la pomme de terre et grimaçant d'un air attendrissant à sa place, il a du se passer quelque chose d'important.
- En fait… Pas vraiment, souffla Miku. Rien de plus que d'habitude…
- Il est à la fois captivant, mais dangereux, de trop vouloir en savoir du capitaine.
- Ce n'est pas du tout ça ! commença la plus jeune niant que sa camarade avait raison. Et toi, tu sembles pourtant très bien la connaitre…
- C'est très différent. »
La buveuse de rhum prit une pomme de terre dans la main, qu'elle prit soin et patience d'éplucher correctement, calmement, avant de poursuivre son explication.
« - Je suis ici depuis plus de sept ans. J'ai côtoyé le capitaine avant même qu'elle ne soit capitaine. »
Avant même qu'elle ne soit capitaine, hein. Il était difficile d'imaginer Luka autrement que dans son rôle de chef, quand on la rencontrait aujourd'hui. La captive n'arrivait pas à s'imaginer une enfant sans chapeau, sans épée, innocente. Sans son manteau de cuir qui lui donnait un air si fort, sans son regard hautain, cruel, lourd et profond. Sans cet air troublé qu'elle pensait parfois imaginer, ou son parfum enivrant.
Les deux femmes n'eurent pas le temps de finir leur discussion qu'elles furent interpelées par une certaine agitation sur le pont supérieur. Meiko fut bien obliger de lâcher les besognes pour se rendre à son poste, que Miku suivit sans plus tarder.
« - Navire en vue ! répétait le petit Len dans le nid de pie. »
La jeune fille s'empressa de se rendre sur la proue du navire afin d'observer ce fameux bâtiment auquel le garçon faisait référence. Il semblait petit, de là où il était, et se rapprochait vite. Ou pour être plus précis, c'était le Titan des Mers qui allait vite. Un drapeau noir, orné d'une banale tête de mort, flottait en haut du mat principal. On pouvait bientôt entendre des hommes hurler, sans pourtant comprendre ce qu'ils disaient. Un brouhaha incompréhensible d'une bande de barbares sans manières. Un profond sentiment d'inquiétude la submergea, après tout, c'était la première fois qu'elle se retrouvait confrontée à d'autres pirates en plein milieux des océans. Au fur et à mesure que les deux navires se rapprochaient l'un de l'autre, le Titan des Mers ralentissait, alors que les ordres hurlaient derrière.
« - Repliez la grande voile ! Transmettait le premier lieutenant. »
Miku observait le sérieux qu'avait prit la blonde qui l'énervait tant avec plus de surprise qu'elle aurait pensé en avoir. C'était impressionnant de voir comment les ordres s'exécutaient les uns derrières les autres dans une succession de gestes calmes et ordonnés. La brune fit signe d'un bras, et ordonna à son tour aux hommes en cale. Les canons étaient prêts à faire feu au moindre signe d'hostilité.
Quand les deux navires furent au même niveau, le capitaine lâcha la barre, et descendit sur le pont supérieur. Miku ne put s'empêcher de se rapprocher observer sans comprendre, même si ce n'était pas sa place. L'homme barbu, sur le bâtiment opposant, semblait ouvert à une discussion. Il était grand, plutôt costaud mais assez rondouillet à la fois. Ses manières d'hommes peu civilisé semblaient dérangée la jeune fille issue de bonne famille.
Des crochets se coincèrent de part et d'autres du bastingage tandis que les navires s'approchaient. Une planche de bois épaisse fut bientôt posée entre les deux et l'homme s'invita avec deux de ses subordonnés sous le regard imperturbable de la rose qui avait accepté l'invitation. Sans même s'en rendre compte, la jeune fille s'était encore approchée afin de pouvoir écouter la conversation.
« - Capitaine Megurine, je présume, fit l'homme sur un ton plutôt macho.
- Ma réputation me précède, s'écria la chef de piraterie.
- Autant de femmes… sur un navire, commença l'homme aux cheveux noirs en observant les lieux, difficile de se tromper. Il serait tellement dommage de l'abimer… lui, ou les belles créatures qui s'y trouvent... »
Luka n'aima guère cette remarque et dégaina son sabre plus vite qu'il n'aurait fallu de temps pour le dire, qu'elle pointa en la direction de l'homme. Il lui aurait fallu un geste, pour l'égorger et le voir se vider de tout son sang, même si il aurait été dommage de salir le bois lavé quelques jours seulement auparavant.
« - Je n'accepterai que l'on manque de respect à l'un de mes hommes sur mon propre bâtiment. Prend ta vie encore sauve, comme un geste de gratitude contre lequel je me saisirai de ce que possède ton navire. »
Les deux hommes qui accompagnaient le capitaine ennemi s'apprêtaient à dégainer à leur tour quand leur supérieur fit un geste de la main pour les stopper.
« - Et si nous faisions plutôt un échange ? proposa-t-il. »
La rose hésita, puis baissa sa lame, sachant son second derrière, prête à prendre la relève au moindre geste.
« - Et que proposes tu, capitaine ? souri Luka d'un ton plus qu'hautain.
- Capitaine Morley Smooth, précisa-t-il.
- Smooth ? Un nom évoquant la terreur ! »
Débordantes d'ironie non dissimulée, les paroles de la rose ne manquèrent pas d'agacer le pirate au nom équivoque. Même Miku ne pu s'empêcher de rire. Pourtant il lui fallait garder son calme s'il voulait mener échange à terme.
« - Je te laisse disposer de la moitié de mes ressources, en contrepartie nous ne nous attaquerons pas à ton bâtiment.
- J'ai assez de ressource militaire pour écraser le tien, fit remarquer le tyran aux yeux bleus.
- Il serait dommage d'abîmer si beau navire… »
A bien y réfléchir, même si Luka avait raison, elle savait oh combien il était long et difficile de faire réparer l'héritage de sa famille. Lui qui avait parfois souffert et qui portait des cicatrices de lourdes batailles remportées.
« - Cela me semble plutôt correct, même si ta vie ne vaut pas grand-chose, elle pourra m'éviter une escale de plus dans un port marchand. »
Encore des paroles déplacées, mais la rose aimait jouer avec les autres et les rabaisser. Elle leur était supérieure, et elle leur montrait.
« - Et je prends… cette fille, esquissa l'homme en noir. »
La fille aux cheveux cyans sursauta quand le regard noir de l'homme un peu enrobé se posa salement sur elle, suivit par le regard de son propre capitaine qui resta figée quelques secondes.
« - Elle ? Elle ne vaut rien, estimait la femme.
- Raison de plus pour t'en alléger, si elle ne vaut ni la vie de tes hommes, ni ton bâtiment. »
La grande resta silencieuse, le regard d'abord fixer sur l'homme sale, puis ensuite sur sa recrue. Son regard à la fois mystérieux et désintéressé, semblait différent de d'habitude. Miku sentait les battements de son cœur se faire de plus en plus rapide, alors qu'elle restait figée sur les lèvres de son capitaine, ne croyant pas pouvoir y entendre autre chose qu'un refus. Et pourtant, elle était terrifiée.
« - Très bien, prend la, fis la rose en rangeant son arme. »
Des paroles amères. Miku n'en revenait pas. Comment avait-elle pu accepter de l'échanger à de pareils hommes ? Si la jeune fille avait été terrifiée à son arrivée à bord, elle était maintenant terrorisée. Les yeux braqués sur son commandant, emplit de colère et d'espoir d'entendre un changement d'avis. Elle devait l'entendre, maintenant ! Ouvre la bouche, parle !
Rien.
« - Hein ? Non ! Tu ne peux pas faire ça ! hurla la plus jeune voulant s'enfuir. »
Mais les deux hommes s'étaient déjà précipités pour se saisir d'elle sans difficulté au vu de son poids léger sous le regard presque choqué de la blonde. Aucun mot ne sortait de sa bouche mais son regard n'en disait pas moins. Elle jonglait entre le capitaine et la captive, attendant elle aussi un retournement de situation. Mais celle-ci avait parlé, et personne ne contredisais les paroles du capitaine, qui d'un geste, avait envoyé ses hommes prendre la part du marché passé.
Les crochets bientôt défaits. Le pont de bois déjà relevé. Les voiles du navire du Capitaine Smooth se hissaient à nouveaux tandis que Luka ordonnait d'en faire de même sans même se retourner. Des gestes froids et parfaitement assumés.
On parlait souvent de la cruauté du Capitaine Megurine. Des rumeurs fondées sur des faits, des faits désormais démontrés.
