My Sin, My Perdition

10ème partie, Demons at every corner


-Bon, maintenant que nous sommes dehors, qui êtes-vous vraiment Mr Johnson ?

Sa voix tremblait un peu, mais elle semblait sûre de ce qu'elle disait. Sam, qui lui faisait dos pour verser le chloroforme sur un mouchoir, stoppa un instant son geste avant de poursuivre.

-Que voulez-vous dire ?

Il y eut un silence pendant lequel il termina sa tâche.

-Vous n'êtes pas de la CDC. Et vous… vous n'êtes pas… vous me faites peur. Vous n'êtes pas normal.

Sam serra le mouchoir dans sa main et se tourna vers elle, les sourcils froncés. Elle s'était reculée un peu.

-Mademoiselle Wu, je ne suis pas sûr de comprendre…

-Je vous ai suivi dehors parce que je ne voulais pas mettre mes patients en danger. Je sais que vous êtes dangereux. Vous…

Elle se mordit la lèvre, les sourcils froncés.

Sam s'avança tranquillement, prenant garde à ne pas être menaçant.

-Mademoiselle Wu, je ne sais pas de quoi vous parlez. Comme vous le savez, il y a dans cet hôpital un afflux anormal de patients. Ce qui justifie une…

-Sam !

Le cri venait du parking à leur droite. Sam ne réfléchit pas et se lança, entendant le bruit de course derrière lui signifiant que la jeune femme le suivait. Un bruit de bris de verre suivit. Puis un bruit de taule. Et il vit Dean tentant de se redresser en prenant appui sur la voiture qu'il venait juste de percuter. Devant lui se tenait une femme brune en tenue d'hôpital. Elle s'avançait vers Dean avec un sourire torve.

-Oh mon Dieu son visage ! S'écria Qiao An.

La femme tourna ledit visage vers eux. Ses yeux étaient absolument noirs, mais ils s'agrandirent en voyant Sam. Celui-ci ressentit une immense satisfaction. La démone avait peur. Dean s'était redressé et avait bondit dans un seul geste, mais la créature avait disparu. Sam tourna la tête, la cherchant frénétiquement des yeux. Il n'eut pas à chercher longtemps. Elle venait de réapparaitre à côté de Qiao An.

Ensuite, tout se passa très vite. Sam entendit le « Attention ! » hurlé par son frère. Il leva la main pour exorciser la démone. Elle attrapa le bras de Qiao An.

Une vive lueur blanche se diffusa autour de sa poigne. Sam sentit ses yeux brûler atrocement. Il plaqua les mains sur son visage avec un hurlement de souffrance. Un autre hurlement encore plus terrible fit écho au sien, dans un grondement, mélange entre la voix de femme et le cri du démon.

-Sam ! Il sentit les mains de son frère sur ses bras.

Il ouvrit lentement les yeux et les releva du sol, soulagé qu'ils ne soient pas aveugles. La démone, non, le corps qui avait abrité la démone était étendu au sol. La créature démoniaque avait déserté. Ou était détruite. Qiao An se tenait debout à côté du corps inanimé, prostrée, une expression de pur choc sur ses jolis traits.

-Emmène-là dans la bagnole, Dean ! Je vais vérifier qu'il y en a pas d'autres dans le périmètre !

-Mais…

Sam se dégagea brusquement des bras de son frère.

-Discute pas ! On a pas le temps ! Démarre et choppe-moi en route, on se barre d'ici !

Il vit le visage de son frère se refermer, résolu. Dean approuva d'un hochement sec de la tête avant de se détourner de Sam. Il rejoignit la jeune femme prostrée en quelques enjambées et l'attrapa par le bras pour la tirer vers l'Impala. Sam fit un rapide tour d'horizon, ouvrant son esprit comme Ruby lui avait appris à le faire. Il commençait à percevoir plus clairement la menace. L'immensité de la menace.

-Oh, merde…

Un crissement de pneu lui apprit que l'Impala s'était arrêtée à côté de lui. Il s'engouffrait à peine à la place du mort que son frère redémarrait. Il vit dans le rétroviseur des ambulanciers sortir de l'hôpital pour se précipiter vers le corps inanimé.

-Putain, c'était quoi ça ?

L'insulte n'avait pas jailli de la gorge de son frère, mais de celle de la jeune femme terrorisée à l'arrière. Sam jeta un coup d'œil à Dean, mais celui-ci se concentrait sur sa conduite, évitant les autres voitures avec un art consommé, se dirigeant à toute allure vers la sortie de la ville.

-Ca, expliqua Sam dans un grognement, c'était un démon !

-Un démon ? Répéta Qiao An.

Sam s'aperçut qu'elle avait ramené ses mains devant elle dans le geste de la prière et qu'elle serrait les doigts au point qu'ils deviennent blancs. Il adoucit son ton.

-Ils sont après vous, Qiao An.

La jeune chinoise lui lança un regard incompréhensif et effrayé.

-Ap…après moi ? Mais pourquoi ?

-Parce que vous êtes une sainte.

Cette fois-ci, la réponse fut un rire nerveux, proche de l'hystérie.

-M…Moi…une…sainte ?

Mais il n'eut pas le temps de répliquer. L'Impala fit une violente embardée, avant de stopper net.

-Dean ?

Un juron blasphématoire sortit de la bouche de son aîné alors qu'il se penchait en avant pour faire tourner sa clef, tentant de forcer le moteur à redémarrer.

-Mon bébé ! Qu'est-ce que ces salauds ont fait à mon bébé ?

Sam, lui, observait les alentours. Des voitures, quelques piétons qui les regardaient en passant avec la vague curiosité qu'on réserve aux petites infortunes de la vie des autres…

Et soudain, il les vit.

-Dean !

L'ainé releva la tête et suivit le regard de son frère. De l'autre côté de la route, sur le trottoir, un groupe d'adolescents les fixaient, immobiles. Un peu plus loin, deux mères de famille et leurs enfants ne les quittaient pas des yeux.

-Et putain !

-Qu…Quoi ?

Qiao An s'était penchée en avant et regardait dans la même direction qu'eux. Mais elle ne les laissa pas répondre.

-Oh, leurs visages !

Elle se couvrit les yeux des deux mains.

-C'est… J'ai dû prendre un hallucinogène !

-Si seulement ! Commenta Sam et sortant le couteau de Ruby. Ce sont des démons, et apparemment, vous distinguez leur vraie forme.

Dean sortit les mains de dessous le volant avec une nouvelle injure. Il chercha frénétiquement un abri où ils pourraient se barricader. L'Impala ne démarrerait pas. Que ça soit par mécanique ou magie, les démons les avaient coincés.

-Bon, Sam, faut qu'on se planque !

Son frère approuva sans quitter les démons des yeux. Il venait de repérer un couple sûrement possédé dans le rétroviseur. Dean sortit son arme discrètement et ouvrit la porte pour sortir de la voiture. Les groupes de démon les entouraient, mais ne semblaient pas vouloir s'approcher, comme si… comme s'ils avaient peur.

-Ok…

Dean fit un tour d'horizon tout en souriant à la sympathique petite famille qui passait à côté de lui en tirant son chien en laisse.

-Vous avez un problème, mon gars ? Questionna le père, un barbu débonnaire aux allures paysannes.

-Non, juste l'allumage, faut que j'appelle un garage.

Sam les regardait anxieusement. Il ne fallait pas les mêler à ça. Il ouvrit la porte et attira Qiao An dehors en lui passant un bras autour de la taille.

-Est-ce que cette famille… ?

Elle répondit à son murmure en secouant négativement la tête puis elle pressa son visage contre sa poitrine. Sam serra les dents, surveillant du coin de l'œil Dean tentant de se débarrasser du père un peu trop plein de sollicitude. Voler une voiture était hors de question. Une chance sur deux que le chauffeur soit un démon, et de toute façon, être coincé dans un barrage de flics n'était pas une bonne option. En voler une à l'arrêt était envisageable, mais il avait l'intuition que ce qui s'était produit avec l'Impala se produirait comme par hasard sur leur nouvelle acquisition. Visiblement, les démons ne voulaient pas les laisser quitter la ville. Et pourtant, ils ne les approchaient pas, ne les attaquaient pas. Ca ne pouvait pas seulement venir de lui…

Puis, comme répondant aux prières qu'ils ne faisaient plus, il distingua l'enseigne néon d'un motel de l'autre côté de la voie. Aucun démon en vue jusque-là. Trop facile. Un piège ? Probablement, mais ils n'avaient pas vraiment le choix. Ils ne pouvaient pas rester ici, en pleine rue, et risquer la vie de civils innocents. Le visage de Sam se durcit. Il ferait sortir la sainte de la ville, même si pour cela il devait détruire chaque démon un par un.

-Bon, si vous avez besoin de quelque chose n'hésitez pas Matthew. La ferme Bill Davenport vous sera toujours ouverte !

-Merci, Bill !

Et, avec un geste de la main, le pater familia emmena toute sa smala avec lui. Sam, serrant toujours la jeune sainte tremblante, rejoignit son frère. Il lui désigna le néon du menton et Dean acquiesça. Il verrouilla la voiture après avoir discrètement récupéré leurs sacs dans le coffre.

-Mais qu'est-ce qu'ils veulent à la fin…Gronda Dean, la main serrée sur son arme, cachée sous son blouson.

-Ils veulent qu'on aille dans ce motel.

Sam semblait résigné. Un cri étouffé de Qiao An les interrompit. Trois nouveaux groupes s'étaient rassemblés, mine de rien, les encerclant.

-Et c'est pas comme si on avait le choix…

Il fit signe à Dean de se charger de Qiao An, toujours en état de choc. Ils se dirigèrent lentement vers le motel. Les démons ne bougeaient pas. Mais enfin, qu'est-ce qui les inquiète… ? Il laissa Dean prendre de l'avance, marchant à reculons pour surveiller leurs adversaires. Il suivit son frère dans le motel. Au comptoir, une très jolie fille rousse lisait un magazine. Dean partagea un regard avec la jeune chinoise et elle secoua négativement la tête.

-Bonjour, entonna l'aîné des Winchester.

La rousse releva la tête et sourit.

-Eh, mais c'est miss Wu !

-Bonjour Lucy.

Dean apprécia son aplomb: malgré la situation et sa terreur, sa voix tremblait à peine. La jeune fille se mordit les lèvres avec un sourire entendu. Elle dévisagea Dean et lui fit un clin d'œil avant de revenir à Qiao An, dont elle sembla prendre la nervosité pour de la gêne.

-Je vois pourquoi Chad t'intéressait pas, coquine ! Alooors, une chambre c'est ça ? T'inquiète je dirais pas un mot.

Elle fit un signe de fermeture éclair sur ses lèvres puis prit la carte de Dean et l'enregistra.

-Chambre 302, Mr. Stevenson. Ne faites pas trop de bêtises.

Dean, trop préoccupé par la situation, lui adressa un sourire crispé, avant d'entraîner sa compagne dans la chambre. Dès leur entrée, il fit asseoir la jeune fille et commença à tracer des symboles protecteurs.

-Cette situation est surréaliste, murmura la Qiao An, frémissante, et d'abord qui êtes-vous ? Et vous faites quoi, là ?

Dean venait de faire un trou dans le mur et d'y rentrer un Hex Bag, avant d'y peindre un symbole d'exorcisme. Il étudiait à présent le meilleur endroit pour placer un Piège au Diable.

-Je nous protège contre les démons.

La porte s'ouvrit et Dean pointa son arme. Ca n'était que Sam. Il rengaina et se concentra à nouveau sur sa tâche, laissant son frère saler les ouvertures.

-Il y en a partout, mais ils s'approchent pas. Je sais pas ce qu'ils veulent, c'est flippant.

Dean, qui finissait de tracer un symbole vaudou sur la porte, haussa les épaules.

-Ils nous ont coincés ici. Qui sait, ils veulent peut-être bouter le feu au motel…

-Espérons que non…T'as mis le… ?

-Ouais, derrière la tenture.

-Et la…

-Sur la table de nuit.

Sam hocha la tête avec approbation.

-Bon, donc pas d'incendie à priori. Et t'as pensé à… ?

-Ouais, deux bouteilles.

Le cadet termina rapidement son œuvre avant d'aller s'asseoir à côté de la jeune chinoise. Celle-ci était monté jusqu'au haut du lit en entourant ses jambes de ses bras.

-Ecoutez, je sais que c'est difficile à avaler, mais vous prenez tout ça très bien jusqu'ici. Dean et moi, on est frères, notre job, c'est de se battre contre les démons et autres saloperies surnaturelles. Et vous allez probablement pas le croire, mais on a été envoyé ici par des anges, pour vous protéger.

La jeune femme resta silencieuse un moment, puis :

-Je vous crois.

-Vraiment, s'étonna Dean en haussant les sourcils.

Elle acquiesça en se mordant la lèvre, un mouvement adorablement charmant pour Sam. Puis elle fixa Dean.

-Vous portez la lumière en vous, murmura-t-elle enfin.

Dean baissa instinctivement les yeux sur sa poitrine avant de s'apercevoir du ridicule de son geste et de reporter son attention sur elle.

-La lumière ?

Elle hocha la tête.

-Depuis ma naissance, je peux voir l'aura de certaines personnes… Je ne sais pas comment l'expliquer mais… Je vois la lumière divine ou l'empreinte de l'Enfer. Mais avant que vous n'arriviez je n'avais jamais… jamais vu des démons. Leur visage est si difforme… si hideux. Mais vous, Dean, vous transpirez la grâce de Dieu, alors que Sam…

Elle jeta un regard incertain au cadet et n'ajouta rien. Dean prit soin de ne pas relever et vint à son tour s'asseoir sur le lit.

-Si vous êtes capables de voir qui est ange et qui est démon, vous êtes un atout de choix.

La jeune chinoise s'humidifia les lèvres, les sourcils froncés.

-Un atout pour quoi ?

Il coula un regard en coin à son frère. Sam savait mieux que lui comment gérer ce genre de situation. Ou peut-être plus maintenant, mais les vieilles habitudes voulaient qu'il laissât la parole à Sam.

-Ecoutez, Qiao An, ce que je vais vous dire n'est pas facile à entendre, mais c'est la vérité. Là dehors, il y a un démon qui s'appelle Lilith, qui cherche à briser des sceaux. Ces sceaux sont ceux qui retiennent Lucifer en Enfer. Et il se trouve que l'un de ces sceaux consiste à vous tuer.

La jeune femme entrouvrit la bouche et ses yeux s'élargirent. Sam pouvait presque entre le « c'est insensé ! ». Mais elle n'ajouta rien, se contentant de resserrer ses bras autour d'elle.

-Hey, murmura Dean en posant la main sur la sienne, pas de panique, ça va aller. Sam et moi, on va vous faire sortir de la ville et de là les anges vous prendront en charge…

Elle attrapa sa main et se pencha en avant, plongeant les yeux dans les siens, comme Castiel l'avait maintes fois fait.

-Les anges ? Les envoyés de Dieu ? Ils sont venus ?

Dean hocha la tête, un peu gêné par son regard pénétrant.

-Ouaip, les vrais de vrais, mais à votre place je sauterais pas de joie, ce sont de vrais salaup…

Sam le fusilla du regard.

-…hem…disons qu'ils ne sont pas très fréquentables. Mais ils vous protégeront au moins.

Elle fronça les sourcils.

-Et vous dites que je suis…une sainte ?

Dean acquiesça.

-C'est ce qu'un plumeux envoyé du ciel nommé Elemiah affirme en tout cas. Il dit que vous accomplissez des miracles.

Elle déplia les jambes et s'assit à côté de Dean sans lui lâcher la main. Ses mains à elle étaient chaudes, songea Dean en les regardant, douces et apaisantes. Elle ne portait aucun bijou, ni aucun verni. Juste deux jolies petites mains de femme-enfant, mais qui diffusaient en lui un agréable sentiment de quiétude. A ce moment précis, il comprit ce qu'avait voulu dire Elemiah quand il parlait de saints et de saintes.

-N'importe qui vous prendrait pour des fous, des sectaires, tous les deux. Mais j'ai vu ce qui se passe dehors, et je… Je sais que Dieu est avec vous, Dean, je le sens.

Dean échangea un regard avec Sam, celui-ci haussa les épaules.

-Ma famille, murmura soudainement la jeune chinoise. Ils vont s'en prendre à elle ?

Elle leva une paire d'yeux inquiets sur Sam. Celui-ci secoua la tête.

-Non, je pense pas. Ils savent que vous êtes ici. Ils n'ont aucune raison de s'en prendre à eux. C'est pour nous qu'on a du souci à se faire. Dean, je peux te parler une minute ?

Dean offrit un sourire rassurant à la jeune femme avant de se lever et de suivre Sam à l'écart.

-J'ai pensé, souffla son cadet, peut-être qu'avant notre arrivée, ils ne savaient pas qui était la sainte. Ca expliquerait qu'elle soit encore libre. Ou alors…

Mais Dean ne le laissa pas finir et pinça les lèvres.

-Génial, pour le coup, si t'as raison, on vient de la mettre dans la panade. Mais ça explique pas pourquoi la bande ne s'approche pas de nous. Tu crois qu'ils ont peur de nous ?

La dernière phrase était dite avec ironie. Sam haussa les épaules.

-De nous, non. Mais d'elle, je pense que oui.

-Qu'est-ce tu veux dire ?

-T'as bien vu ce qui s'est passé quand la démone l'a attaquée. Elle a été complètement exorcisée. Comme avec le couteau.

Ou avec mes pouvoirs, rajouta-t-il silencieusement.

-Et la miss a même pas eu à lever le petit doigt, compléta Dean en hochant la tête. Je comprends que ça les fasse hésiter. Faut qu'on la sorte de là. Mais avec la population là dehors, ça va être folklo. Ils ont peut-être peur de nous approcher mais ça les empêchera pas de trouver l'un ou l'autre moyen de nous stopper. Comment on va faire ?

Sam secoua la tête d'un air incertain.

-Je sais pas. Je cherche. Ils attendent probablement Big Bad Demon pour passer à l'attaque. Et celui-là, je doute que même les miracles de Qiao An lui fassent quoi que ce soit.

Il jeta un coup d'œil à la jeune femme, qui avait de nouveau enserré ses jambes dans ses bras, assise contre le mur.

-Bon, qu'est-ce qu'on fait ?

Sam leva les mains et les laissa retomber en un geste d'impuissance. Dean posa les siennes sur ses hanches et baissa la tête. Il ne voyait pas vraiment comment ils allaient s'en sortir cette fois-ci. Il sourit sans réellement d'humour.

-On pourrait prendre une cuillère à café et creuser un tunnel...

-Tes références cinématographiques sont craignos… Je vais m'occuper d'en dire un peu plus à la sainte. Essaye de trouver un moyen de nous sortir de là. Un moyen praticable s'entend.


Le pick-up s'arrêta net sur le rebord de la route, à la sortie du tunnel. Ils étaient sur une route de montagne, en train de descendre pour rejoindre la vallée et la traverser. Afton se trouvait dans le groupement de montagnes de l'autre côté. Mais si Bobby s'était arrêté, ça n'était pas pour le paysage, bien que la neige sur les forêts et les rivières et lacs le rendissent magnifique. De là où ils étaient, ils pouvaient voir toute la vallée et leur destination, même s'ils ne distinguaient pas Afton per se. Et c'était ce qui était inquiétant.

-Putain, c'est quoi ça…

Bobby était sorti du pick-up et s'était approché du rebord de la falaise. Castiel le suivit et ouvrit de grands yeux en voyant les longs nuages noirs qui semblaient converger de nulle part vers les montagnes en face, nappes sombres nimbées d'éclairs… Elles dévoraient la montagne, la gardant jalousement voilée. Afton se trouvait là, sous ce manteau surnaturel…

-C'est une manifestation méphistophélique, finit-il par dire une fois qu'il eut compris de quoi il s'agissait. Une manifestation signalant le début d'une messe noire. Nous devons nous dépêcher.

Bobby lui jeta un étrange regard. Castiel comprit qu'il était surpris par l'absence d'étonnement, l'absence de panique, qu'il manifestait. L'ange déchu se détourna et remonta dans la voiture.

Le vieux chasseur ne tarda pas à également reprendre sa place et à redémarrer, après lui avoir jeté un regard un peu méfiant. Castiel ne quittait pas la masse sombre des yeux, tout en songeant par devers lui qu'il ne serait jamais vraiment humain. Il savait trop de chose, avait en lui des milliers d'années de souvenirs accumulés, des connaissances dont aucun humain ne pourrait raisonnablement supporter l'ampleur. Il avait vu naître et mourir des civilisations entières, avait assisté à la naissance du Sauveur, à son martyr sur la croix. Il avait soufflé à l'oreille de saint François d'Assise, observé Michel-Ange peindre et Léonard de Vinci dessiner.

Mais une partie de ces souvenirs disparaissait peu à peu. Les humains oubliaient…

Apparemment, les anges déchus aussi.

Il ne voulait pas oublier. Pas seulement parce que ces souvenirs le définissaient comme ange, mais parce qu'il était porteur d'un savoir immense… S'il le perdait, que lui resterait-il de sa grâce ?

Bobby ne remarqua pas l'expression d'infinie tristesse sur le visage de Castiel, mais il entendit clairement les premiers mots d'un Ave Maria au-dessus du moteur.


Pendant que Sam discutait avec Qiao An, Dean s'était posté près de l'unique fenêtre de la chambre. Il ne voyait aucun de leurs amis aux yeux noirs, mais il faisait veille. Toutefois, son esprit n'était pas vraiment à sa tâche.

Il n'avait pas eu conscience de penser à Cas, jusqu'à ce que… et bien, jusqu'à ce qu'il y pense justement. Ca avait commencé par un bref regard à son portable, toujours hors service, accompagné d'un On est arrivé il y a plus de trois heures… Cas doit être mort d'inquiétude. Puis s'en était venu à imaginer l'expression que Castiel avait quand il était inquiet. Rien à voir avec le temps où il était encore un ange. A cette époque, l'expression que Castiel avait et qui ressemblait le plus à de l'inquiétude se limitait à un léger froncement de sourcil et un clignement de ces parfait yeux bleus. Mais à présent… Cas n'était pas encore habitué à son humanité, ne savait pas encore contrôler l'expression physique de ses sentiments. Ses yeux s'agitaient et il plissait les lèvres, se les mordait un peu avec nervosité, comme cette fois où il lui avait offert un carré de chocolat. Ou bien lorsqu'ils s'étaient séparés à l'hôpital.

C'est agréable de se savoir attendu par quelqu'un. Dean fronça les sourcils à la pensée qui venait de l'assaillir, d'autant plus qu'elle s'était accompagnée d'un désir soudain de se rendre chez Bobby, et certainement pas parce que les œufs au plat y étaient délicieux…

Il se força à se reconcentrer. Il n'irait pas chez Bobby, ne pourrait pas voir ou téléphoner à Cas, s'ils n'arrivaient pas à se sortir de là.

Les gens étaient malades, donc Big Bad Demon était forcément déjà là. Pourquoi diable ne venait-il pas collecter son sacrifice ?