Au-delà des couleurs – Livre I, Chapitre 7
Celui qui espionnait
La recette miracle de Fred et George
Novembre 1993 – Château de Poudlard
Lorsque Madame Pomfresh consentit enfin à laisser Harry retourner en cours, le froid était définitivement installé à Poudlard. Le sol blanchissait déjà et novembre s'annonçait particulièrement glacial. Harry avait passé le soir d'Halloween à l'infirmerie, exceptionnellement accompagné de ses camarades pour un festin organisé à la dernière minute avant de pouvoir retourner dans la tour Gryffondor. Le Chevalier du Catogan remplaçait encore la Grosse Dame, ce qui finissait par provoquer la grogne de quelques élèves à l'uniforme rouge et or en effet, car le chevalier, étonnamment petit, passait son temps à provoquer en duel n'importe qui se trouvait dans le couloir, juché sur un énorme poney gris. Aussi Harry soupçonnait-il Rusard de prendre plus de temps que nécessaire pour restaurer le tableau de la Grosse Dame, par plaisir d'agacer les Gryffondor, qu'il méprisait particulièrement.
― En garde, immonde bâtard ! hurla le Chevalier, un matin où Harry se rendait dans la Grande Salle pour le petit-déjeuner. Relève mon défi si tu n'es pas un gueux !
― La ferme ou je vous lance un sort, avertit le jeune sorcier d'un ton las.
― Haha ! Des menaces ? Sur un représentant de l'ordre royal ? Attends donc de tâter de mon épée pour calmer tes ardeurs !
Harry, qui était déjà loin dans le couloir, fit demi-tour, excédé par les hurlements hystériques de l'inutile portrait.
― Écoute mon vieux, le plus grand mage noir de tous les temps n'a pas réussi à m'éliminer alors tu crois vraiment qu'une peinture peut faire mieux ?
― Comment, par ma foy ? s'écria le Chevalier, abasourdi. Vous résistez à la magie d'un druide ?
Étonnamment, le mot druide n'était pas ce qui venait naturellement à l'esprit de Harry pour décrire Lord Voldemort. Le souvenir qu'il gardait de leur rencontre en première année, loin dans les entrailles de Poudlard, se résumait à un résidu vaguement humain condamné à partager le corps d'un autre pour survivre. Aussi n'était-ce là pas vraiment l'image que l'on se faisait des sages celtes. Harry dut alors prendre une profonde inspiration pour ne pas éclater de rire.
― C'est ça, alors baisse ton épée quand je te parle.
― Pardonnez mon orgueil, Monseigneur, se prosterna le Chevalier. Désormais, j'obéirai à chaque queste que vous ordonnerez de moi et que trépasse si je faiblis !
Et Harry reprit tranquillement son périple vers la Grande Salle, d'une humeur bien plus légère. Se faire obéir, quel délice ! La première chose qui le frappa en entrant fut le bruit diffus qui régnait. Après une semaine de calme à se faire dorloter par Madame Pomfresh, revenir à la normalité – enfin, on parle de Harry Potter donc ça reste relatif – lui semblait insurmontable. L'écho des conversations matinales et le bruit des couverts qui s'entrechoquaient, tout ça résonnait dans sa tête et lui donnait l'impression que son cœur battait dans sa cicatrice. Quant à la ferveur exacerbée d'un match de Quidditch ? Pas sûr qu'il puisse la supporter avant un long moment.
Après un long effort d'auto-persuasion, Harry finit par se décider à mettre un pied dans la Grande Salle et de se diriger vers la table de Gryffondor... dans l'indifférence la plus totale. Ron et Hermione lui sourirent en se décalant pour lui faire de la place, ce qui suffit à lui mettre du baume au cœur. Au fond, devenir célèbre alors que vous n'avez fait qu'assister à l'assassinat de vos parents, c'est légèrement déroutant.
Il régnait dans la vaste pièce comme un sentiment de félicité omniprésente.
― Il y a une raison à cette bonne humeur généralisée ? interrogea Harry, somme toutes un peu perdu.
― Tu n'as pas vu l'annonce à l'entrée de la Grande Salle ? s'exclama Ron. Une sortie à Pré-au-Lard est prévue le week-end prochain ! On va retourner chez Honeydukes et Zonko !
― Et Scribenpenne, aussi, ajouta Hermione, radieuse.
Harry, lui, se rembrunit. Avec les provocations répétées de la tante Marge, il avait complètement oublié de redemander à l'oncle Vernon de signer son autorisation. Résultat, il ne pourrait visiter le village sorcier avec le reste des élèves cette année, si toutefois son oncle acceptait de signer pour l'année prochaine.
― Je ne viendrai pas, lâcha-t-il. Je n'ai pas mon autorisation.
Ron écarquilla les yeux et s'apprêta à répondre quelque chose, mais Hermione l'en dissuada d'un regard appuyé, certaine qu'il ne ferait qu'empirer la situation.
― Prêt pour cette semaine ? s'enquit gentiment la jeune fille, après un moment.
― Je dirais que oui si la divination et les potions étaient annulés, grommela le sorcier en servant du jus de citrouille.
― Et si on est sûrs que Rogue ne va pas encore remplacer Lupin, ajouta Ron, sombre.
À vrai dire, personne n'avait réellement apprécié que le professeur Rogue assure le cours à la place du professeur Lupin, d'autant plus qu'il s'était montré particulièrement intolérant envers Neville depuis que l'anecdote de L'Épouvantard s'était répandue dans toute l'école.
― Je pense sérieusement à demander au professeur McGonagall s'il est possible de laisser tomber la divination, déclara Hermione en chargeant sur son sac plein à craquer sur son épaule. C'est quand même un monde de laisser cette espèce d'ahurie faire cours !
Bien évidemment, elle s'attira les regards outrés de Lavande Brown et Parvati Patil, deux filles qui partageaient son dortoir et qui, avec l'air supérieur de celles qui savaient des choses, avaient pris l'habitude de passer l'heure du déjeuner avec le professeur Trelawney.
― De toute façon, connaître son avenir lui importe peu vu qu'elle passera sa vie à lire des livres, caqueta Lavande assez fort pour que Hermione l'entende.
Malheureusement pour elle, si Hermione entendit sa provocation, elle n'y accorda pas une Noise d'attention. Depuis la première année qu'elles étaient dans le même dortoir, Hermione avait appris à devenir hermétique aux babillages stériles de Lavande. De même qu'elle ne s'occupait pas non plus de Parvati, toute aussi ingénue que son amie... ce qui n'était pas le cas de Harry et de Ron qui subissaient leurs gloussements à longueur de cours de divination. Et comme tous se rendaient précisément au sommet de la tour occupée par la classe du professeur Trelawney, Harry finit par perdre patience après un énième regard appuyé de la part de Lavande, comme surprise de le voir toujours vivant.
― Quitte à me vouloir raide mort, apprenez au moins à être discrètes ! fulmina Harry.
Bien sûr, il n'obtint que des gloussements de poule en guise de réponse. Ron et lui échangèrent un regard entendu avant de grimper l'échelle d'argent qui menait à la fournaise où officiait le professeur Trelawney. Le décor n'avait pas changé depuis la dernière fois, si ce n'est que les encens diffusaient un parfum plus fort encore.
― Bonjour mes chers enfants, déclara le professeur d'une voix qu'elle voulait mystique. Je suis ravie de constater que personne ne nous a quitté depuis le dernier cours, je dois avouer que c'était là une de mes inquiétudes.
― Oh mais professeur, vos cours sont tellement intéressants ! gazouilla Lavande en papillonnant des yeux.
― Je vous en remercie, ma chérie. Comme la fois précédente, nous allons tenter de déchiffrer des présages cachés dans les feuilles de thé. Allez donc vous servir, buvez votre thé avant qu'il n'infuse de trop et ensuite, aidez-vous de vos manuels pour interpréter les messages célestes que les feuilles de thé vous envoient.
Harry et Ron obtempérèrent après avoir échangé un regard las et lorsqu'ils revinrent à leur table, ils constatèrent qu'Hermione s'y trouvait également, une tasse fumante entre les mains, les yeux perdus dans sa contemplation du plafond.
― Bon sang mais préviens quand tu sais que tu vas débarquer de nulle part ! gronda Ron.
Le cours de soin aux créatures magiques s'avéra particulièrement étrange... et soporifique. Hagrid semblait avoir perdu sa confiance en lui depuis la séance avec Buck l'hippogriffe et avait revu ses exigences à la baisse. Désormais, et ce depuis quelques cours déjà, il était question de nourrir des Veracrasses avec de la laitue hachée. Ces derniers étaient des créatures gluantes et flasques sans aucun intérêt particulier, si ce n'est qu'ils produisaient du mucus, un ingrédient utile à toutes sortes de potions.
― Le professeur le moins confiant de l'histoire de Poudlard, clama une voix que trop familière alors que le cours se terminait. Et on laisse ce balourd enseigner ?
Harry sentit sa baguette se mettre à vibrer entre ses doigts tandis qu'il contenait tant bien que mal sa colère.
― N'importe qui perdrait ses moyens avec un idiot comme toi, rétorqua-t-il.
Malfoy plissa alors les yeux dans un rictus mauvais tandis que Crabbe et Goyle gonflaient leurs biceps, menaçants.
― T'as besoin de tes toutous pour te défendre, en plus ? insista le Survivant.
― Harry, la ferme, intervint Hermione en lui adressant un regard noir. Il ne mérite pas qu'on lui jette un sort, ce serait gaspiller de la magie et maintenant, allons au cours du professeur Lupin.
Tous trois pressèrent le pas, Hermione en tête. Ron et Harry échangeaient un regard de temps en temps, ne comprenant pas l'attitude de leur amie. Le rouquin haussa les épaules, l'air de dire « Les filles, tu sais... » mais le brun pensait qu'il y avait autre chose. Ce n'est que parvenus au troisième étage, près de la salle de Défense contre les Forces du Mal qu'il essaya d'en savoir plus.
― Nous étions encore à proximité de la cabane de Hagrid, expliqua Hermione sur le ton de l'évidence. Si quelqu'un avait jeté un sort à Malfoy, il se serait débrouillé pour incriminer le cours de soins aux créatures magiques.
― Bah ! Sans aller du côté de Malfoy, il faut quand même admettre que ce cours est d'une inutilité inégalée, marmonna Ron en haussant les épaules.
― Mais Hagrid reste notre ami ! s'insurgea la jeune fille.
Harry, lui, se contenta de lever les yeux au plafond tandis qu'une nouvelle dispute éclatait. Les mains dans les poches de sa robe, il passa la tête par la porte de la salle de cours pour vérifier qui était présent et soupira de soulagement en constatant que Rogue était reparti dans ses cachots. Aussi, entra-t-il dans la salle et s'installa à une table au troisième rang.
― Bonjour Harry, dit Lupin d'une voix aimable. Mr Weasley et Miss Granger ne sont pas avec vous ?
― Ils sont en train de s'étriper dans le couloir, il faudrait les prévenir qu'on a cours.
Harry jura qu'il avait entendu Lupin pouffer de rire comme le professeur sortait pour tenter de rétablir un semblant d'ordre. Le reste des troisième année arriva petit à petit et lorsque tout le monde fut installé, une véritable révolution contre Rogue éclata.
― Vous vous rendez-compte ? Les loup-garous !
― Alors qu'on vient de terminer les Chaporouges et les Pitiponks !
― Deux rouleaux de parchemin !
Si le professeur Lupin sembla être débordé par la vague de contestation, il reprit bien vite le contrôle de la situation et finit par réclamer le silence sans se départir de son sourire bienveillant ni de retirer des points à quelle que maison que ce soit.
― Je comprends bien sûr que vous soyez en colère mais pas d'inquiétude, tempéra-t-il. Je pense que le professeur Rogue... n'a pas eu tort d'avancer un peu dans le programme mais... vous n'aurez pas à me rendre ce devoir. À présent, passons au thème du jour, ajouta-t-il une fois les cris de joie calmé. Le sortilège du Carpe Retractum, qui vous permet au choix de vous attirer vers quelque chose ou d'attirer quelque chose vers vous. Ronald Weasley, approchez si vous le voulez bien.
Tandis que le concerné pâlissait pour atteindre la même couleur blafarde que le squelette de dinosaure suspendu au plafond, Draco Malfoy partait dans un ricanement moqueur.
― Moi ? Vous croyez ? Hermione est bien meilleure que moi, en fait.
Il finit par obtempérer, l'air plus maladif que jamais et manqua d'ailleurs de trébucher sur un pupitre en se prenant les pieds dans les pans de sa robe.
― Je vous propose un défi, Ron, reprit le professeur en abandonnant les formalités et sans s'apercevoir de l'angoisse manifeste de son élève. Passez cette porte pour commencer, nous vous guiderons tout au long de l'épreuve.
« Pourquoi moi, Merlin ? », couina Ron avant d'obéir et de franchir les portes, sans savoir ce qui l'attendait derrière.
― … et même des korrigans ! récita-t-il à Dean Thomas et Seamus Finnigan, puisque ceux-ci n'avaient pas encore pu s'essayer au défi du Carpe Retractum. C'était vraiment super !
Harry et Hermione échangèrent un regard entendu, amusés de la soudaine aisance de Ron alors qu'il semblait prêt, un peu plus tôt, à vendre son âme pour ne pas relever le défi du professeur Lupin.
― Au fait Harry, tu ne m'as pas raconté pourquoi Lupin voulait te parler après le cours.
― Il voulait prendre de mes nouvelles après ma chute lors du match, rapporta l'intéressé. On a parlé de l'effet qu'avaient les Détraqueurs sur moi, alors je lui ai demandé s'il y avait un moyen de se défendre ou en tout cas.
― J'imagine que ce doit être un acte de magie extrêmement complexe, non ?
― Et c'est ce qui me fait un peu peur, que ce ne soit pas quelque chose à la portée d'un élève de troisième année.
Mais étrangement, Hermione eut un sourire indulgent.
― Tu as raison. Mais tu n'es pas n'importe quel élève de troisième année, tu as déjà accompli des choses qu'un septième année peinerait à faire ! Tu as affronté un mage noir à mains nues, un Basilic et des Acromentules, tout le monde n'en serait pas capable !
Le sourire d'Hermione se fit rayonnant, sa façon à elle de remercier Harry pour avoir permis de la ranimer l'année dernière.
Peu de temps avant la fin du trimestre, tout Poudlard se recouvrit brusquement d'une fine couche de givre étincelant. Grâce aux enchantements du professeur Flitwick, le château prit rapidement des airs féeriques. Il avait d'ailleurs entièrement décoré sa salle de classe de petites fées et de guirlandes lumineuses. Le jour de la deuxième sortie à Pré-au-Lard approchait à grand pas et bientôt, on entendit plus que les discussions enthousiastes des élèves qui pouvaient s'y rendre. Résigné à devoir rester avec les première et deuxième années, Harry s'était mis en tête de profiter du silence de la salle commune pour essayer de réduire la monstrueuse pile de devoirs en retard qu'il avait.
Enfin, c'était bien sûr sans compter sur Fred et George.
― Hé, Harry ! Par ici !
Il les croisa, sortant de nulle part, tandis qu'il se rendait à contrecœur à la bibliothèque, située deux étages plus haut.
― Vous n'allez pas à Pré-au-Lard ? s'étonna Harry.
― T'inquiète pas que si, répondit Fred avec un sourire énigmatique. Mais on voulait te donner ton cadeau de Noël avec un peu d'avance.
Les jumeaux entraînèrent le Survivant vers une salle de classe vide et d'un geste majestueux, Fred déposa sur la table... un morceau de parchemin râpé.
― Vous comptez réellement m'offrir cette antiquité ?
― Une... antiquité ? Répétèrent les jumeaux en chœur, en écarquillant les yeux.
George simula d'ailleurs un malaise pour ajouter un côté mélodramatique à la scène déjà ridicule.
― Cette antiquité, comme tu dis Harry, est la clé de notre succès, commença Fred, le plus sérieusement du monde. Raconte-lui, George.
Celui-ci sortit de sa fausse torpeur et s'éclaircit la gorge avant de prendre la parole :
― Il était une fois, deux petits garçons roux d'environ onze ans, pleins de jeunesse et d'innocence...
Harry ne put s'empêcher de ricaner. Fred et George étaient aussi innocents que Rogue aimait se laver les cheveux.
― … pour une raison inconnue, ils ont été sanctionnés par Rusard pour avoir lancé une Bombabouse dans le couloir. Conduits de force dans le bureau de l'Affreux puis laissés seuls, ils ont remarqué que l'un des tiroirs de l'armoire était ouvert. Succombant à leur curiosité, ils sont parvenus à dérober... la merveille que tu tiens entre tes mains.
Harry examina à nouveau le morceau de parchemin d'un air sceptique, intimement convaincu que Fred et George tentaient de le faire marcher.
― Regarde et observe, reprit ce dernier en pointant sa baguette sur le parchemin. Je jure solennellement que mes intentions sont mauvaises.
Aussitôt, d'étranges symboles tracés à l'encre noire apparurent sur le parchemin et bientôt, un message s'inscrivit :
Messieurs Lunard, Queudver, Patmol et Cornedrue
sont fiers de vous présenter la Carte du Maraudeur
― C'est... une carte de Poudlard ? s'exclama Harry, ébahi.
― C'est encore mieux que ça, répliquèrent les jumeaux d'une seule voix. C'est une carte de Poudlard qui indique tous les passages secrets et ce que font les élèves, les professeurs et les fantômes à chaque seconde de chaque minute de chaque heure.
― Et là, c'est... attendez, c'est Newt Scamander ? Le magizoologiste ?
― En personne, confirma Fred. Enfin, son fantôme, plutôt. On a remarqué avec George qu'il apparaissait souvent avec son épouse Tina dans la salle commune de Poufsouffle.
― Ah, Lunard, Queudver, Patmol et Cornedrue... nous vous sommes tellement obligés, soupira l'autre jumeau avec une pointe de nostalgie exagérée. Même si on connaît la carte par cœur, ça reste un véritable sacrifice de te la céder...
― C'est la recette de notre succès, donc en te léguant notre petit secret, tu deviens comme notre héritier...
― Alors n'oublie pas de rendre la carte invisible dès que tu as fini en prononçant la formule : « Méfait accompli ».
― C'est comme ça que je me suis aperçu qu'un soir, mon adorable jumeau utilisait la carte pour reluquer Romi Desrosiers, la...
Mais George ne put jamais terminer sa phrase, menacé par Fred qui pointait sa baguette vers lui.
