V
« Ne t'étonne pas si tu rentres un soir sans personne pour t'accueillir. »
Jônouchi geignit quand la sonnerie de son téléphone portable lui vrilla les oreilles. Il tenta d'abord de l'ignorer en s'enroulant dans sa couette et en plaçant l'oreiller sur sa tête douloureuse, mais, lorsqu'il bascula au bas du lit et heurta le sol avec un bruit sourd, il fut bien forcé de se redresser, les yeux grands ouverts.
La lumière s'enfonça à coups de poignard dans ses orbites. Il pressa ses paupières et les frotta de deux doigts, puis humecta ses lèvres desséchées du bout de la langue. Le goût amer de la bière hantait encore sa bouche, la rendant pâteuse.
Le téléphone, qui s'était brièvement arrêté de meugler, recommença de plus belle. Grognant, Jônouchi rampa sur ses genoux et ses mains jusqu'à l'objet de ses souffrances, qu'il avait abandonné à terre avec son pantalon et son t-shirt.
— Mouais… grogna-t-il avant de songer à porter l'appareil à son oreille.
— Jônouchi, est-ce que je te réveille ? questionna Yûgi.
Jônouchi cligna des yeux tout en relevant la tête vers sa fenêtre ; il avait oublié de fermer les lames du store avant de se coucher, ce qui expliquait l'agression subie par ses pauvres nerfs optiques.
— Non, Yûgi, bien sûr que non. J'fais mon footing du matin dans le parc. La tour KC est superbe à cette heure.
— Il est midi, et il pleut.
— J'étais sarcastique.
Jônouchi porta une main à son front avec un nouveau grognement. Il se sentait si étourdi et vaseux à cause de sa migraine qu'avaler un cachet de Bufferin ne suffirait sans doute pas. Yûgi parla à nouveau, mais Jônouchi n'écouta pas. Il laissa son regard voguer sur le désordre qu'était sa chambre, et sursauta, médusé, en repérant la boîte contenant son deck. Les jambes un peu tremblantes, il se leva, fermant un instant les yeux en croyant que l'illusion se dissiperait. Mais, non, l'objet était bien posé en évidence sur son bureau.
— Que… Je croyais avoir jeté ça… murmura-t-il en prenant la boîte dans sa main avec incrédulité.
— Quoi donc ?
Il souleva le couvercle pour inspecter le contenu : à vue de nez, il ne manquait pas la moindre carte.
— Hn… Rien. J'ai dû… rêver. Ouais…
Parce qu'il n'y avait aucune raison pour qu'il se soit mis à pleurer à la pensée que Kaiba ne revienne jamais, que continuer à jouer à duel monsters ne rimait plus à rien et qu'il n'avait aucun autre espoir dans la vie que d'accepter la pitié d'Isono, comme s'il n'était rien de plus qu'une œuvre philanthropique à lui tout seul.
Non. Vraiment. Aucune putain de raison.
Il serra les dents.
— Est-ce que tu m'écoutes ? demanda Yûgi d'un ton concerné.
— Non, avoua Jônouchi avec un soupir. J'ai l'impression qu'une armée de samouraïs a élu domicile dans ma tête.
Yûgi fut amusé par sa remarque. Brièvement.
— Je suis inquiet : Mokuba n'a toujours pas répondu aux messages que je lui ai laissés.
Jônouchi n'avait pas besoin que Yûgi précise ses intentions.
— Ok, ok, donne-moi vingt minutes, et j'arrive.
— Ne t'inquiète pas. On passe te chercher.
— On ?
— Tu n'as pas oublié qu'il nous faut une voiture pour aller jusqu'au manoir.
Jônouchi grommela. La journée commençait bien.
Il eut à peine le temps de se laver, de s'habiller et d'avaler deux comprimés de Bufferin avant que Yûgi ne se présente à la porte de l'appartement.
Son ami avait une tenue plus sobre que ce qu'il portait la plupart du temps. Enfin, un peu plus sobre. Yûgi avait remplacé le collier de chien par une chaîne en argent avec un ankh. Pour le reste, il avait revêtu l'un de ses débardeurs noirs sans manche, des bracelets aux pointes métalliques et un pantalon en simili – ou pas – cuir. L'ensemble sombre faisait encore plus ressortir les mèches dorées qui encadraient son visage et les reflets rougeâtres qui couronnaient le reste.
Parfois, Jônouchi avait envie de lui signaler qu'il ressemblait à un croisement entre un fan de metal et un adepte du masochisme, ce qui risquait un jour de créer un malentendu. Il ignorait que Ryô s'en était déjà chargé quelques semaines plus tôt, alors qu'il avait un peu trop bu, en insistant particulièrement sur le point SM.
Jônouchi suivit Yûgi en traînant les pieds. Il se faisait du souci pour Mokuba, mais n'avait pas envie de voir les autres, pas après la soirée précédente. Il n'avait, plus spécifiquement, pas envie de voir Ryô, mais il aurait difficilement pu faire autrement, car il était le seul dans leur groupe d'amis à avoir une voiture.
Jônouchi monta à l'arrière en articulant à peine un « bonjour ». Otogi se trouvait à l'opposé de Honda et appuyait son front contre la vitre, comme s'il espérait que sa fraîcheur calme la migraine qui devait certainement lui ravager la tête.
— J'suis au bout de ma vie, gémit-il.
Il portait les mêmes habits que la veille, ce qui signifiait qu'il avait dormi chez Yûgi et n'avait pas trouvé le temps ou l'énergie de se changer.
— Bois moins la prochaine fois, répliqua Honda tout en adressant un sourire amusé à Jônouchi que le blond ne rendit pas.
Yûgi s'installa à côté de Ryô, qui pour une fois n'arborait pas l'un de ses sourires polis et amicaux. Il leur jeta un regard indéfinissable par le rétroviseur du milieu, puis s'infiltra dans la circulation de Domino. Ni Yûgi ni lui ne se montrèrent particulièrement bavards, et Otogi continua de se plaindre entre ses dents. Jônouchi essaya de cacher sa propre contrariété lorsque Honda tourna la tête pour l'observer avec suspicion, ce qui était pour le moins difficile, car il avait envie d'étrangler Ryô avec sa propre ceinture de sécurité.
— Ok, est-ce que quelque chose m'a échappé hier soir ? questionna Honda, un peu plus perdu encore.
Yûgi contempla la route comme s'il n'avait pas entendu, et Jônouchi en fit de même en s'accoudant contre le rebord de la portière et en appuyant son menton dans la paume de sa main.
— Ryô a pété les plombs après votre départ, les gars, lâcha Otogi.
L'intéressé crispa les mains sur le volant tandis que Yûgi se retournait sur son siège pour regarder Honda et Jônouchi.
— C'était juste l'alcool, expliqua Yûgi.
Il déposa une tape sur l'épaule de Ryô, et le jeune homme s'écarta autant que sa position et la sécurité de ses passagers le lui permettaient. Honda afficha un air un peu plus perplexe.
— On dirait que l'alcool fait toujours effet, alors.
Jônouchi fusilla la masse bleutée des cheveux de Ryô, se demandant ce qu'il avait bien pu débiter comme âneries. Se demandant avec angoisse si ces âneries le concernaient. Il enfonça ses doigts dans le rembourrage de la banquette pour ne pas exploser.
— Nous sommes des perdants, déclara Otogi. Et t'es obsédé par un connard, Jônouchi.
Les yeux de Yûgi s'agrandirent, et il adressa un regard exceptionnellement noir à Otogi. Sa colère n'impressionna guère le play-boy, qui se contenta de bâiller et de clore ses yeux verts pour un somme.
Un silence de mort s'écrasa dans l'habitacle, jusqu'à ce que Ryô arrête la voiture devant les grilles du manoir Kaiba et donne son nom à l'interphone. Quelques secondes plus tard, il se garait devant le large escalier menant au perron de la bâtisse tout aussi démesurée que le parc et les arbres qui l'encerclaient dans un écrin de verdure.
Jônouchi ne fut pas étonné que Ryô soit le premier à se jeter hors de la voiture. Il gravit les marches quatre à quatre et s'engouffra dans le vaste hall après avoir ouvert la porte à la volée, sans même prendre le temps de se débarrasser de ses chaussures. Jônouchi eut toutefois vite fait de le rattraper – les autres, quelque peu anxieux, sur ses talons.
— Mokuba ! appela Ryô sans se soucier d'être pisté par le blond.
— Je doute qu'il t'entende, le manoir est immense, rappela Yûgi. Ok, Ryô, tu…
— Viens avec moi, coupa Jônouchi en l'attrapant par le poignet d'une main ferme.
Il traîna Ryô derrière lui sans laisser le temps à Yûgi d'argumenter et non sans jeter un regard meurtrier par-dessus son épaule pour dissuader quiconque de les suivre. Cela sembla faire son effet, puisqu'ils le regardèrent tous avec inquiétude, sans savoir comment réagir.
Dans le couloir conduisant, entre autres, à la cuisine, Jônouchi plaqua Ryô contre un mur, les deux mains appuyées sur ses épaules pour l'empêcher de s'échapper. Bon sang ! Il mourait d'envie de lui décocher un direct en plein visage, mais il avait conscience que céder à sa colère ne ferait qu'aggraver les choses. Il ne le voulait pas. Il voulait seulement comprendre les raisons qui poussaient Ryô à agir aussi bizarrement.
— Qu'est-ce qui te prend ? fit-il à mi-voix.
Ryô se contenta de baisser la tête avec un soupir, la masse de ses cheveux venant masquer son visage, ses yeux. Au départ, Jônouchi crut que son ami allait refuser de lui parler, puis un fin filet de voix franchit ses lèvres pâles.
— Je suis fatigué…
— Fatigué ?
— Fatigué de prétendre que tout va pour le mieux.
Ryô releva la tête et s'appuya contre le mur, sans manifester la moindre volonté de s'échapper. Ses yeux avaient perdu tout éclat, n'exprimant plus que du tourment.
À la fois surpris et tracassé par son attitude, Jônouchi lui libéra les épaules.
— Aigami m'a obligé à me souvenir de choses… déplaisantes… avoua Ryô tout en entourant son torse de ses bras, comme s'il espérait ainsi faire barrière à ce qui le perturbait.
— Quel genre de choses ? questionna Jônouchi, sourcils froncés avec anxiété.
— Des choses que… l'autre… a faites… Je ne voulais pas… C'est juste que je n'arrive pas… Ce n'est pas comme si je souhaitais vraiment blesser qui que ce soit… Mais… Je me sentais si…
Ryô riva enfin son regard au sien malgré l'angoisse qui assombrissait ses yeux noisette. Sa mâchoire se contracta et sa pomme d'Adam bougea alors qu'il déglutissait péniblement.
Il aurait aimé avouer à Jônouchi avoir volé l'anneau millénaire, lui avouer sa part de responsabilité dans les événements qui avaient eu lieu presque un an plus tôt, lui avouer qu'il perdait pied et se noyait dans la confusion la plus totale malgré ses efforts, mais son ami le fixait avec tellement de compassion et de souci qu'il n'en trouva pas le courage. Il ne voulait pas gâcher un peu plus les choses en se montrant honnête. Le connaissant, Jônouchi ne lui pardonnerait jamais. Après tout, il n'avait jamais pardonné à Kaiba ce qu'il leur avait fait avant que Ryô n'intègre leur groupe, et, bien qu'il ne l'ait jamais formulé, Ryô était aussi à peu près certain que Jônouchi concevait autant de rancœur que lui envers Marik. Après tout, l'Égyptien l'avait possédé grâce au sceptre millénaire et l'avait obligé à attaquer Yûgi et Atem. Alors, Ryô se mordit brièvement les lèvres, prit une inspiration et décida de ravaler ce qui lui pesait réellement sur le cœur.
— Kaiba est mort, c'est tout. Nous devrions passer à autre chose au lieu d'entretenir des illusions.
— Je sais, soupira Jônouchi.
Il ferma brièvement les yeux, et son corps se relâcha enfin.
— Et peut-être que je suis, j'étais, effectivement trop obsédé par lui, confessa-t-il, les épaules basses.
— Je suis désolé, chuchota Ryô, la tête inclinée vers l'avant et les yeux voilés par ses longs cils clairs.
Jônouchi lui adressa un sourire hésitant, puis se recula en frottant sa nuque avec embarras.
— Moi aussi.
Après une brève pause, il ajouta :
— Tu devrais pas garder tes problèmes pour toi. Nous sommes tes amis.
Ryô acquiesça lentement. Il n'était pas certain qu'ils le seraient encore en apprenant ce qu'il avait fait et il ne tenait pas à le vérifier.
— Viens. Je suis sûr que Yûgi s'inquiète pour rien et que Mokuba est en train de dévaliser le réfrigérateur. Et j'ai faim moi aussi.
Jônouchi lui adressa un large sourire qui lui donna l'air d'un kitsune en train de méditer un mauvais coup. Malgré son angoisse, Ryô pouffa sincèrement. Il emboîta le pas au blond, son soulagement s'intensifiant au fur et à mesure qu'ils avançaient jusqu'à la porte de la cuisine. Jônouchi l'ouvrit en grand… et stoppa sur le seuil, pétrifié. Ryô perçut l'écho d'une voix grave, hostile, et un drôle de couinement sorti de la bouche de son ami.
— Est-ce que tu as trouvé Mokuba ? s'alarma Ryô.
Il poussa légèrement Jônouchi pour passer la tête par la porte. D'abord, il remarqua le comptoir où reposaient une tasse et un verre de jus de fruits à moitié plein, ainsi qu'un ordinateur portable. Puis son regard descendit jusqu'au sol, là où se trouvaient les deux jeunes hommes. Il ouvrit la bouche en grand sous l'effet de la stupeur.
Il ne s'attendait pas à découvrir Kaiba, en bonne santé, comme s'il n'était jamais parti pour un aller simple vers l'au-delà trois mois plus tôt. Il ne s'attendait surtout pas à découvrir Kaiba, installé à califourchon sur les hanches d'un autre homme. Couteau ou pas, la situation avait quelque chose de cocasse ou de très très chaud, il ne savait pas trop. Son cerveau avait du mal à analyser la situation incongrue.
Soudain, il fronça les sourcils. Malgré la complexion différente de leur peau, les deux jeunes hommes se ressemblaient. Beaucoup. Son regard s'attarda sur les bracelets dorés de l'inconnu, sur ses iris bleus, sur son visage ciselé qui exprimait en cet instant la même haine que le jeune CEO de KaibaCorp.
Oh, Jônouchi n'allait vraiment plus savoir où donner de la tête s'il avait deux Kaiba pour le prix d'un. C'était comme si les dieux avaient décidé de réaliser ses fantasmes les plus secrets, ceux dont il n'avait sans doute même pas conscience.
Puis, Ryô recula, choqué, non, horrifié en comprenant la nature du double à la peau sombre de l'arrogant chef d'entreprise.
Kaiba n'était pas revenu seul. Kaiba avait entraîné avec lui son ancienne incarnation, Seth… !
Ryô étreignit le tissu de son t-shirt et frotta ses ongles contre sa peau ; ses cicatrices le brûlaient, lui rappelaient ce jour où l'anneau millénaire était entré pour la première fois en sa possession, ce jour qu'il avait longtemps occulté de sa mémoire et où l'esprit l'avait utilisé pour tuer Shadi et des enfants innocents. L'anneau s'était enfoncé dans sa chair en profondeur, palpitant contre sa peau, plantant les graines qui avaient permis à l'esprit de le dominer et de l'utiliser. Ryô n'arriva plus à respirer, et une sueur froide le fit frémir des pieds à la tête.
Si le prêtre était revenu, qui pouvait dire… qui pouvait dire… Est-ce que l'esprit était revenu aussi… ?
Ryô cligna des yeux lorsque Jônouchi se tourna vers lui, l'air tendu et inquiet.
— Ryô ?
Ryô compta à rebours pour essayer de calmer sa respiration et les battements de son cœur. Il agrippa le mur d'une main pour prendre appui, puis bascula en avant quand ses jambes refusèrent de la soutenir plus longtemps.
Jônouchi poussa un soupir soulagé lorsque les paupières de Ryô papillonnèrent et qu'il se redressa maladroitement sur le canapé où il l'avait déposé quelques instants plus tôt. Cependant, le jeune homme balaya le salon du regard sans sembler comprendre ce qu'il faisait là ni reconnaître les personnes qui l'entouraient.
— Est-ce que tu te sens mieux ? questionna Mokuba, qui s'était assis au bord du canapé, juste à côté de lui.
L'adolescent lui tendit un verre d'eau, que Ryô accepta d'un air absent. Après en avoir bu une gorgée, il considéra ses amis, qui avaient formé un cercle autour de lui et qui le fixaient avec une préoccupation identique. Même Otogi semblait avoir dessaoulé pour le coup ; il le dévisageait avec un froncement de sourcils, le visage crispé par l'inquiétude. Ryô esquissa un sourire embarrassé, but une nouvelle fois et rendit le verre vide à Mokuba.
— Oui, je vais mieux. Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit et je ne m'attendais pas à… les voir, prétendit-il.
Tournant la tête, Jônouchi adressa un regard noir à Seto, qui se tenait à bonne distance de leur petit groupe, bras croisés, la porte du salon assez près de lui pour qu'il puisse opérer une retraite stratégique afin de leur échapper. Ses lèvres s'arquaient sur un léger pli désapprobateur, comme s'il leur en voulait de s'être invité chez lui sans préavis ou d'avoir interrompu… quoi qu'il était en train de se passer avec son double d'un autre temps. Jônouchi n'était pas certain de vouloir les détails, de vouloir comprendre. Pas après ce qu'il avait cru entendre.
Il reporta son attention sur Seth, le prêtre d'Atem. En comparaison de son alter ego, Seth semblait plus… avenant. Ce n'était pas exactement le bon mot, mais au moins il ne semblait pas caresser l'envie de les étrangler. Il les considérait avec curiosité et, en l'absence de l'expression méprisante de son quasi-jumeau, ce qui pouvait passer pour de la bienveillance.
Le voir habillé dans des vêtements contemporains, sûrement empruntés à Seto, était pour le moins étrange. Au moins autant que sa résurrection. Toutefois, il ne portait pas les manches longues et les cols montants caractéristiques du jeune CEO et qui avaient parfois fait se demander à Jônouchi si Seto, tel un vampire, craignait d'exposer au soleil sa peau pâle. Les bracelets dorés qui ceignaient les bras nus de Seth ressortaient sur sa peau foncée, soulignant ses muscles bien proportionnés autant que le faisaient son t-shirt moulant et son jean étroit. En vérité, sa tenue ne laissait pas grande place à l'imagination.
Jônouchi détourna rapidement le regard, perturbé de s'être attardé un peu trop longtemps sur le dessin de ses pectoraux et de ses muscles abdominaux. Seto avait dû hériter du prêtre l'intérêt qu'il accordait à son apparence physique et à l'impact que celle-ci avait sur les autres. Il se frappa mentalement à la pensée que tous deux étaient… plutôt… non, peu importe… Disons que c'était une chance qu'ils aient achevés le lycée. Seth ne risquait pas de s'y retrouver, au risque que leurs camarades de classe de sexe féminin ne sachent plus qui aduler et se noient dans leurs propres saignements de nez.
Yûgi se détacha tout à coup de leur groupe pour approcher de Seto. S'il avait été étonné comme eux de le découvrir en vie et en compagnie de Seth, il n'en avait rien laissé soupçonner. Tout en le suivant du regard jusqu'à ce qu'il aille se planter devant le jeune CEO, Jônouchi songea que l'adolescent timide et mal dans sa peau qu'il avait rencontré plus de deux ans auparavant avait totalement disparu. S'il n'avait pas su Atem irrémédiablement parti, il aurait même pu croire que celui-ci avait tout à coup pris le contrôle de son ancien hôte, tant il affichait un air décidé.
Yûgi dévisagea Seto avec un léger plissement des paupières et un sourire qui, sans être méchant, possédait malgré tout un côté taquin. Seto baissa légèrement la tête vers lui mais ne changea pas d'expression.
Qui aurait cru qu'il se réchaufferait en retrouvant son petit frère et ceux qui se rapprochaient le plus d'amis pour lui ? Pas Jônouchi, en tout cas.
— Et donc tu es revenu depuis… ?
— … peu.
Seto ne paraissait pas disposé à donner de plus amples explications, et Yûgi n'insista pas. Il lorgna Seth avant de se concentrer sur Seto à nouveau.
— Est-ce que tu l'as vu ? reprit-il.
Seto se contenta d'un acquiescement.
— Est-ce que tu l'as battu ?
Les lèvres de Seto se pincèrent.
— Je n'aurais pas été étonné que mon pharaon l'écrase, mais ils n'ont pas eu le temps de terminer leur duel, commenta Seth avec un sourire narquois qui trahissait ses rapports difficiles avec son alter ego.
— Quoi ? En trois mois ? s'écria Honda tandis que Seto crucifiait Seth, indifférent, d'un regard perçant. Mais qu'est-ce que vous avez fait en trois mois ?!
Otogi lâcha un ricanement qui lui valut quelques regards interrogateurs.
— Un autre type de duels ? déclara-t-il en dessinant des guillemets avec ses doigts. Quoi ? Ne me dites pas que je suis vraiment le seul à penser que…
Otogi s'interrompit, déglutissant avec un effroi, lorsque Seto poussa Yûgi sur le côté sans ménagement et le rejoignit en quelques enjambées. La lueur meurtrière qui nimbait son regard n'était pas sans rappeler celle qui l'habitait à l'époque de Death-T, au point que même Jônouchi éprouva un frisson d'appréhension. Ce n'était pas comme si Seto n'avait jamais cherché à les tuer avec tous les moyens à sa disposition…
Seto se colla presque à Otogi, son visage face au sien, les muscles tendus à l'extrême, les poings crispés.
— C'est toi qui as raconté ces idioties à Mokuba ? interrogea-t-il d'une voix polaire.
— Seto ! s'indigna Mokuba. Ce sont mes amis.
— Tes amis. Pas les miens. Otogi ?
Seto l'agrippa par le col.
— Est-ce je vais devoir t'arracher des aveux par la force ?
L'intéressé se contenta de fixer Seto, yeux écarquillés, comme si le jeune CEO lui parlait dans une langue inconnue. Honda n'eut besoin que d'échanger un bref regard avec Jônouchi pour constater qu'ils étaient tous deux prêts à intervenir si Seto se décidait de troquer les menaces verbales contre des actions plus concrètes.
Soudain, Ryô se leva du canapé pour faire face à Seto. Il semblait serein et confiant, prêt à affronter la tempête qui allait suivre, peut-être trop pour sa propre sécurité.
— C'est moi, annonça-t-il.
Jônouchi émit un hoquet de stupeur. À la fois parce qu'il n'aurait jamais soupçonné Ryô d'avoir avec Mokuba des discussions concernant l'intérêt que son frère portait à Atem, mais aussi parce que l'expression abasourdie de Seto valait à elle seule d'avoir affronté la gueule de bois pour se traîner jusqu'au manoir.
Seto fixa Ryô comme s'il le voyait pour la première fois, l'examinant des pieds à la tête. Puis son visage se durcit à nouveau, et ses yeux se réduisirent à deux fentes menaçantes.
— Est-ce que tu es devenu fou, Bakura ?
— Et toi ? répliqua Ryô sur le même ton, heurté par l'emploi du nom qu'il n'arrivait plus à associer à lui-même. Est-ce que tu es bien en droit de poser ce genre de questions après tout ce que tu as fait ?
Seto esquissa le rictus arrogant qui lui servait d'ordinaire de réponse lorsqu'il dédaignait l'avis d'autrui, mais Ryô ne semblait pas décidé à enterrer la hache de guerre. Quelque chose dans son regard assombri par une colère froide rappelait même l'esprit de l'anneau millénaire. Il franchit la courte distance qui le séparait de Seto et frappa son torse du bout de l'index.
— Aigami est venu à cause de toi, rappela-t-il à mi-voix. Ils ont essayé de me tuer, de tuer Jônouchi, à cause de toi. Ils ont été corrompus par l'anneau millénaire à cause de toi. Tout est arrivé à cause de ton complexe de dieu et de ton obsession malsaine pour Atem. De ton incapacité à gérer ton deuil et à résoudre tes problèmes psychologiques. Tu te préoccupes de ce que j'ai pu raconter à Mokuba ? Peut-être que c'était ton rôle de veiller sur lui pendant ces trois mois où tu as disparu. Nous étions là, pas toi. Atem était plus important, sera toujours plus important que Mokuba, n'est-ce pas ?
Ryô prit une inspiration profonde, comme s'il en avait terminé. Mais des paroles plus violentes encore franchirent ses lèvres. Il était malade, simplement malade de voir que Seto n'avait pas changé. Il l'agrippa des deux mains par son sweat, le tirant vers lui pour l'obliger à se mettre à sa hauteur. Seto arrondit les yeux et recula par réflexe, encore ébranlé par la tirade précédente même s'il aurait prétendu le contraire si on le lui avait demandé.
— Tu sais quoi, Kaiba ? Tu n'es qu'un sociopathe ! Un pervers manipulateur dénué d'empathie ! Tu n'es pas meilleur que le démon qui hantait mon corps et qui se prétendait mon ami pour que je lui fasse confiance ! Va te faire foutre, Kaiba ! Retourne auprès d'Atem et baise un coup, parce que tu en as visiblement besoin ! Si ça te soigne pas au moins tu nous foutras la paix pendant un instant !
Sans que Jônouchi ou Honda aient le temps de réagir, Seto frappa. Son poing s'écrasa sur le visage de Ryô, éclatant sa lèvre sous l'impact. Le jeune homme bascula contre l'accoudoir du canapé et retomba sur l'assise avec un gémissement de douleur.
Si Seto ne proféra aucune menace, il était clair à son regard qu'il n'en avait pas terminé et qu'il allait réduire Ryô en charpie pour lui avoir parlé avec autant de virulence. Les digues protégeant sa fragile raison avaient cédé d'autant plus facilement que Ryô l'avait poignardé avec une précision diabolique.
— N'y pense même pas, Kaiba !
Jônouchi surgit brusquement devant Seto et le repoussa d'un coup de poing dans le ventre afin de rendre son avertissement plus concret. Seto se courba légèrement, serra la mâchoire et releva la tête, l'étincelle meurtrière toujours aussi présente dans ses iris bleus. Alors qu'il s'apprêtait à répliquer à l'aide du même langage, Honda et Otogi le tirèrent en arrière pour l'empêcher d'en découdre avec l'ancien délinquant juvénile.
— Euh, non, mauvaise idée, Kaiba, murmura Otogi à son oreille.
Seto eut envie de ricaner à la pensée qu'ils croyaient le protéger de la colère de Jônouchi, comme s'il n'était pas en mesure de maîtriser leur pathétique ami et de lui faire bouffer le sol. Toutefois, la douleur au niveau de son estomac tempéra quelque peu sa rage. Ça, et Mokuba, qui l'attrapa par le bras.
Il baissa les yeux sur son cadet, choqué de constater à son expression dévastée qu'il était sur le point de… de pleurer. À cause de lui. Parce qu'il n'était qu'un sociopathe.
Seto déglutit et respira un grand coup, relâchant la tension dans son corps. Lorsqu'il sentit que Honda et Otogi desserraient leur emprise, il les repoussa avec une exclamation de mépris.
— Seto ! appela désespérément Mokuba en le voyant s'éloigner d'un pas rapide en direction de la porte.
— Je vais travailler, cracha-t-il entre ses dents, sans oser se retourner pour affronter son frère. Ce que j'aurais dû faire dès le départ.
Il fut néanmoins obligé de stopper face à Yûgi, qui, bras croisés, s'était interposé entre la seule issue et lui.
— Kaiba…
— Je ne veux pas voir un seul d'entre vous chez moi en rentrant, coupa-t-il sèchement.
Yûgi émit un soupir las, puis s'écarta, sachant très bien qu'il n'arriverait à rien tant que Seto n'aurait pas décoléré.
Seto franchit la porte sans se retourner et la claqua violemment derrière lui, exprimant un peu plus à quel point ils l'avaient tous fait sortir de ses gonds si cela n'avait pas été assez clair. Il ne passa dans sa chambre que pour récupérer son long manteau blanc et attacher le duel disk à son bras. Les hologrammes illuminèrent son visage d'un éclat bleuté, et il s'y attarda un instant.
Tout en parcourant rapidement l'activité des duellistes dans la ville, il se sentit plus apaisé, plus… en contrôle. Avoir perdu ainsi son sang froid face à Ryô était un aveu de faiblesse, que même la fatigue et le stress engendrés par les circonstances de son retour ne pouvaient justifier. Il ne s'excuserait pas pour autant de l'avoir frappé, parce que Ryô le méritait. Seto veillerait simplement à ce que cela ne se reproduise pas. Il avait tellement d'autres moyens de l'écraser pour lui rappeler sa place et lui intimer de se mêler de ses propres affaires au lieu de remplir la tête de son petit frère d'idées… bizarres.
Alors qu'il s'apprêtait à quitter la chambre, Seto avisa la boîte quantique, oubliée par Mokuba sur la table de nuit. S'il parvenait à la réparer, cela résoudrait au moins certains de ses problèmes. Déjà, il pourrait renvoyer Seth là où il aurait dû être, c'est-à-dire loin d'eux, dans une autre dimension où il ne représenterait aucun danger pour Mokuba. Ses scientifiques allaient avoir beaucoup de travail dans les prochaines vingt-quatre heures, et il comptait bien les faire renvoyer par Isono s'ils dépassaient ce délai.
Il quitta le manoir sous une pluie fine qui eut vite fait de coller ses cheveux sur son front. Sa luxueuse Ferrari était garée juste à côté de la voiture d'un des idiots qui était venu pour l'insulter, et il renifla avec mépris en constatant à quel point la berline était vieille et bon marché comparée à sa voiture de sport.
— Kaiba !
Seto relâcha la clef du véhicule qu'il s'apprêtait à sortir de sa poche et se retourna lentement, à peine surpris que Jônouchi ait décidé de le suivre. Le moins que rien, debout sur le porche du manoir, le fixait avec une expression butée. Celle qui annonçait qu'il n'était pas prêt à lâcher le morceau, encore moins à lui pardonner.
— Quoi ?
— T'es sûr que t'oublies rien ? questionna Jônouchi en serrant les poings.
— Oh, je peux bien trouver dix minutes dans mon agenda pour chanter les louanges de l'amitié avec toi. Est-ce que tu préfères après minuit ou juste avant cinq heures du matin ? répondit Kaiba d'un ton sarcastique.
— Ryô a raison. Si ton but est de devenir le plus grand trou du cul de toutes les dimensions et de faire le vide autour de toi, tu f'rais mieux de retourner dans l'au-delà. Peut-être qu'Atem arrivera à te donner une conscience, cette fois.
Seto jaugea Jônouchi tout en plissant les paupières. Il ne comprenait pas pourquoi ce loser persistait à le provoquer alors qu'ils ne gravitaient pas du tout dans les mêmes sphères. Il n'était même pas au niveau de Yûgi et, bien que Seto accorde un respect tout récent récent à l'ancien hôte d'Atem, il ne le hissait pas au même plan que le pharaon. Jônouchi leur aurait fait gagner un temps précieux en admettant simplement son infériorité et en cessant de le confronter dans l'espoir de remporter une victoire qu'il n'obtiendrait jamais.
— Je devrais t'offrir un jouet à mâchouiller… songea-t-il à haute voix.
Jônouchi descendit les marches du perron sous le regard impassible de Seto.
— Tu prétendais te soucier de ton frère lorsque Pegasus l'a kidnappé, mais tout c'que j'vois c'est que t'as pas hésité à l'abandonner et à le laisser en charge de ton entreprise. À seulement treize ans.
— Et alors ? Tu ne le crois pas assez intelligent et fort pour faire face ? C'est le genre d'ami que tu es ? Ah ! Et on continue de me demander pourquoi j'estime ne pas avoir besoin de ce genre de soutien…
— Non, tout ce que j'dis c'est que j'pourrais pas imaginer faire la même chose à Shizuka.
— Heureux de constater que tu admets que ta famille de va-nu-pieds n'a pas ce qu'il faut pour diriger et se hisser à notre niveau.
Jônouchi tressaillit, lèvres tordues, mais se retint de justesse de faire une nouvelle fois goûter son poing à Seto. Cette fois, il lui aurait certainement brisé le nez ou la mâchoire, et il était assez intelligent pour savoir que son ennemi lui ferait payer cher un tel affront. Trop cher pour le plaisir qu'il retirerait de le voir pisser le sang.
— Ton arrogance est mal placée, Kaiba. T'as hérité de tes comptes en banque, sans aucun mérite. N'importe qui pourrait faire tourner ta putain de multinationale. Alors, arrête de me servir la même soupe périmée sur ta supposée valeur comparée à la mienne et occupe-toi de ton frère correctement si tu veux pas que d'autres le fassent à ta place.
Seto releva le menton, posant sur lui un regard encore plus dur et froid qu'auparavant.
— Tu ne sais rien de nous, Jônouchi.
— J'en sais plus que tu l'crois, et si tu t'intéressais à autre chose qu'à ta personne, tu comprendrais pourquoi je te trouverai jamais d'excuses. T'es qu'un salaud, point.
Les lèvres de Seto s'incurvèrent sur un demi-sourire.
— De toute manière, je n'ai besoin de la sympathie de quiconque. Et surtout pas de la tienne, loser.
Seto déverrouilla les portières de sa voiture tandis que Jônouchi continuait de le toiser.
— T'étonne pas si tu rentres un soir sans personne pour t'accueillir.
Le sourire de Seto se fit plus mauvais.
— Oh ! Comme l'a fait ta mère ?
Choqué et déstabilisé par la remarque cinglante, Jônouchi entrouvrit les lèvres, incapable de formuler la moindre réplique.
— J'en sais aussi plus sur toi que tu ne le crois, reprit Seto. Au moins, personne ne m'a abandonné de son plein gré.
— Va te faire foutre…
— Passe une bonne journée aussi.
Jônouchi ne bougea pas, pas tant que la ferrari de Kaiba n'ait pas disparu de sa vue dans un crissement de graviers. Il se moquait de la pluie qui lui brouillait la vue et lui fouettait le visage, peut-être parce qu'elle lui évitait de penser au fait qu'il était en train de pleurer, à la fois de rage et de douleur. Il desserra les poings ; ses ongles avaient laissé des marques rouges dans ses paumes.
