Le regard de Morgan se posa sur Jude, qui l'accompagnait, enroulé dans une écharpe aux couleurs de sa maison, ses mains gantées autour d'un petit gobelet en carton. L'hiver était tombé, et avec lui, la neige qui recouvrait Pré-au-Lard. Morgan découvrit ce jour-là que Jude était frileux.
— Te fous pas de moi, Lachlan.
Morgan leva une main innocente, l'autre occupée à tenir son propre gobelet de chocolat chaud à la cannelle. Ils s'étaient arrangés pour se faire un après-midi dans le village sorcier, ou plutôt Morgan avait convaincu Jude de lâcher ses devoirs pour se détendre un peu. L'argument de préparer ses cadeaux de Noël avait fait mouche. Comme Morgan s'y attendait, son ami était du genre à faire tout avec des semaines d'avance. Jude avait acheté pour son père un set de crayon à l'encre inépuisable – le même chaque année, son père semblait assez maladroit et perdre ses affaires régulièrement –,pour sa mère une superbe écharpe qui restait en place lors de ses sessions de vols, un set de livres de l'auteur préféré de Jacob, et un assortiments de farces et attrapes sorcières pour Jonas. Morgan, lui, avait trouvé un jeu de cartes ensorcelé pour sa jumelle, et une énorme boîte de caramels pour son père, la seule chose qu'il ne pouvait retrouver ailleurs qu'à Pré-au-Lard.
Ils s'étaient acheté leur boisson chaude à emporter, et la buvaient tranquillement en faisant du lèche-vitrine. Jude n'avait pas été très emballé à l'idée de s'installer chez Madame Piedoddu mais adorait ses chocolats depuis que Georgia l'y avait amené. D'ailleurs, ils avaient croisé la petite blonde au bras de Zach, épanouie et heureuse.
— Elle me snobe depuis qu'elle est en couple, avait soupiré Jude, les lèvres tendues en un petit sourire.
Morgan avait envié Zach quand il avait vu le regard plein d'adoration qu'il portait à sa petite amie qui jouait avec ses doigts sans y faire attention, complètement absorbée par la discussion qu'elle semblait mener toute seule. Il avait ressenti une vague de jalousie à leur encontre, eux qui pouvaient montrer à tout le monde à quel point ils étaient amoureux et heureux ensemble.
Jude, à côté de lui, grelottait. Au moins, ils étaient ensemble, et Jude semblait avoir changé depuis leur dernière dispute. Il y avait quelque chose de plus attentif chez lui, comme s'il surveillait ses mots pour ne pas le blesser à nouveau, comme s'il cherchait à lui faire plaisir. Morgan lui frotta le dos pour le réchauffer et si Jude, en septembre, l'aurait envoyé baladé avec un Stupéfix en pleine poire, il se laissa faire et sembla même se détendre un peu.
— Tu m'as manqué, tu sais, lâcha Morgan, sans vraiment savoir comment il avait pu ne pas se retenir.
Jude le regarda. Ses yeux noir d'encre devinrent lentement d'une couleur de miel, et la pointe de ses cheveux roussit.
— C'est toi qui m'évitais.
Cela détourna Morgan de son envie de l'embrasser. De plus en plus pressante depuis un moment. Elle le prenait souvent comme ça, alors qu'ils étudiaient, alors qu'ils se parlaient, alors qu'ils étaient ensemble. Il était de plus en plus amoureux de lui, et le voir baisser sa garde avec lui n'arrangeait absolument pas les choses.
— Tu m'as blessé, se justifia-t-il.
Les yeux de Jude changèrent à nouveau de couleur, prenant des nuances de gris. Cela arrivait de plus en plus souvent et Morgan, qui faisait toujours trois tonnes de recherches pour comprendre un phénomène, avait appris de ses lectures sur les métamorphomages qu'il s'agissait d'une manifestation de ses hormones.
— Pardon, souffla Jude.
Jude le Glacial qui s'excusait. Une fois de plus. Morgan admira ses pupilles, et ne lui dit pas tout de suite ce qu'elles faisaient. Jude fronça les sourcils.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tes yeux.
Aussitôt, Jude ferma les paupières et porta une main à ses yeux. De sa main libre, Morgan lui attrapa le poignet et l'éloigna.
— T'as des yeux vraiment super... cool.
Il allait dire « magnifiques » mais se retint à temps. Le meilleur moyen de mettre la pression à quelqu'un qui n'arrivait même pas à se sexualiser.
— Si je n'arrive plus à contrôler ça...
Jude avait l'air fatigué. Morgan avait lu que les métamorphomages qui empêchaient leur gène de se manifester subissaient certaines conséquences, dont celle des métamorphoses spontanées sous l'afflux d'hormones trop puissantes.
— Tu... tu maîtrises constamment ton corps ? Tu ne lui permets jamais de...
Jude haussa les épaules, restant silencieux pendant un petit moment. Morgan comprit simplement, et pressa son épaule avant de l'inviter à reprendre leur marche. Même si Jude s'ouvrait peu à peu, il avait encore du mal à parler de ce secret qu'il gardait bien à l'abri à l'intérieur de lui. Leurs pas s'enfoncèrent dans la neige, lentement. Ils avancèrent dans la rue jusqu'à la vitrine du magasin de Quidditch où ils s'arrêtèrent. En jetant un coup d'oeil à son ami dans le reflet, Morgan vit ses yeux devenir d'un bleu océan.
— C'est le dernier modèle, le Feu du Dragon. Une vitesse de pointe à cent cinquante kilomètres, une accélération en un dixième de seconde, et regarde-moi comment le vernis est superbe...
— Ce serait un bon cadeau, pour ton frère ? tenta Morgan.
Jude renâcla.
— D'une, je n'ai pas l'argent pour, et de deux, t'inquiète qu'il l'a déjà testé. Il m'a dit que c'était une pure merveille.
— Vous aussi, il vous fait rêver ?
Ils se retournèrent. L'estomac de Morgan fit un petit bond, comme d'habitude lorsqu'il voyait Scott Chang. Un petit vent soufflait et donnait à Scott l'allure d'une star de cinéma. Y'avait toujours des gens avec des physiques extraordinaires, qui faisait sentir les autres tellement insignifiants que c'en était frustrant. Morgan, lui, était toujours attiré par eux comme un papillon par la lumière. Pourtant, Scott n'avait pas une once de sang Vélane. Peut-être était-ce juste ses traits asiatiques...
— Les Tornades s'en sont déjà équipées. C'est magnifique à voir en vrai.
— Attends, t'as réussi à aller voir leur denier match ? s'enthousiasma Jude.
Les deux garçons se mirent à discuter Quidditch comme les deux passionnés qu'ils étaient, commentant les derniers matchs auxquels ils avaient assisté. Si Morgan avait su qu'il suffisait de parler de ce sport pour se mettre Jude dans la poche ! Avec une légère pointe de jalousie, il assistait à la conversation sans pouvoir trop y discuter. Scott Chang et ses fossettes avaient un charme fou, mais ce qui semblait opérer sur Jude, c'était ce vocabulaire sportif compliqué auquel Morgan ne comprenait que l'essentiel.
— Allez Harkwood, je te rends à ton petit ami, sinon, il va me tuer. Et t'as de super beaux yeux.
Oh merde.
— Attends, c'est pas vous qui êtes en couple ?
Morgan se souvint que Jude les avait surpris, le soir d'Halloween...
— Mo et moi ?
Scott éclata de rire.
— Il m'a aidé à rendre jaloux mon copain. D'ailleurs, ça a super bien marché. Merci ! Et je vois que ça a marché pour toi aussi, continua Scott avant que Morgan n'ait pu l'interrompre, lui tapotant l'épaule amicalement. On en reparlera quand l'Irlande aura battu le Japon, Harkwood !
Et voilà. Scott Chang partait, laissant Morgan complètement impuissant, sans aucune idée pour se départir de cette situation. Jude se tourna vers lui.
— Mes yeux sont de quelle couleur ?
— Bleu, répondit Morgan du tac-au-tac.
Jude les fit redevenir noir d'encre, et les détourna aussitôt, regardant sans la voir la vitrine de la boutique. Morgan ravala sa salive. Un petit silence gêné s'installa. Il allait écorcher vif Scott Chang, ses fossettes et son incroyable bouche incapable de se la fermer.
— Je... Je suis désolé pour ce qu'il a dit, et...
Voilà qu'il bégayait. Jude bégaya lui aussi :
— Tu... tu voulais me rendre...
Ouais. Jaloux à t'en brûler les tripes, Harkwood.
— Non, non, non, s'affola Morgan, je... c'était pour lui rendre service, et...
— Sérieusement, Mo, tu te jetterais au fond d'un puit si ça pouvait rendre service à quelqu'un ?
Il évita de répondre qu'il l'avait déjà fait, à douze ans, pour que ça soeur puisse décharmer l'entrée d'une grotte souterraine. Il n'avait pas encore raconté tous les exploits de sa famille : il faudrait au moins plusieurs mois sans interruption. Même pas de pause repas. Encore moins de pause pipi. Jude soupira.
— Tu l'as déjà fait. Évidemment.
Morgan ne pouvait s'empêcher de se demander la signification de ce sourire qui tira les lèvres de Jude. Il était amoureux de lui. Il n'attendait qu'une chose : savoir si c'était réciproque. Parce qu'il était incapable de lui demander franchement, parce qu'il avait peur de sacrifier ce qu'ils avaient difficilement bâti, il était incapable de faire le premier pas. Jude, ayant jeté le gobelet vide, souffla entre ses mains pourtant gantées. Morgan sortit sa baguette.
— Passe-moi tes gants.
Jude eut un air méfiant, mais au fond de ses prunelles brillait de l'amusement.
— Si tu les fais cramer...
Morgan leva les yeux au ciel.
— Je suis le meilleur ensorceleur que tu connaisses, Harkwood.
— Rien que ça. La modestie, tu connais ?
Il apposa sa baguette sur la laine en chuchotant, puis les lui rendit. Jude les remit et eut un sourire solaire. Morgan se félicita d'avoir appris ce sort dans les fins fonds glacials de la Cordillère des Andes.
— Merci.
— Avoue que je suis un ami super pratique.
— Pratique comme un couteau suisse, rigola Jude.
— Un couteau suisse ?
Jude, né de père moldu, lui expliqua à quoi servait un couteau suisse alors qu'ils rentraient dans la boutique. Morgan chercha des yeux ce qu'il pourrait offrir à Jude, mais Jude, fils et frère de joueurs, avait déjà tout ce dont il avait besoin, et c'était d'un frustrant incroyable. Quand ils sortirent, Jude remit ses gants avec un plaisir non dissimulé.
— Si tu cherchais un cadeau pour moi, laisse tomber, Mo.
Il n'avait peut-être pas été aussi discret qu'il l'avait pensé.
— On est amis, non ?
Il laissa Jude s'avancer de quelques pas, hésitant, et son ami regarda par dessus son épaule.
— Si on veut.
Morgan le rejoignit, passant son bras autour de ses épaules, et le décoiffa. Jude râla, riant à moitié, et finit par soupirer.
— Avoue que ça te ferait plaisir ? Hein ?
— J'ai beaucoup trop de cadeaux à acheter pour me soucier du tien, Lachlan. Ma famille maternelle vit au Japon, je te rappelle, et elle est énorme.
Les souvenirs qu'il avait de ce pays remontèrent à la conscience de Morgan. Il frotta le bras de Jude pour le réchauffer.
— On aurait pu s'y croiser, n'empêche.
Jude ouvrit la bouche, et la referma. Puis la rouvrit sans qu'aucun son n'en sorte. Ses yeux arboraient de nouveau cette superbe couleur de miel lorsqu'il les posa sur Morgan. Morgan l'encouragea à parler d'un sourire, mais Jude secoua la tête, enfonçant les mains dans ses poches. Ils rentrèrent à Poudlard, et durant tout le chemin, Jude ne fit rien pour retirer le bras de Morgan et Morgan ne fit rien pour l'enlever.
— Georgia, chuchota Jude, est-ce que tu crois qu'un cadeau ferait plaisir à Morgan ?
Georgia Cooper leva vers son ami des yeux brillants d'excitation. Elle referma son manuel de Métamorphoses et rapprocha sa chaise de celle de Jude, se décollant de son petit ami pour pouvoir adopter le même ton Jude.
— Tu veux lui offrir quelque chose ? chuchota-t-elle avec excitation. Il s'est passé quelque chose alors, depuis Halloween ?
Georgia était bien entendu restée pas très loin, ce soir-là, et avait assisté à toute la scène.
— Non, juste... Je l'aime bien. Et il m'aime bien. Et j'aimerais lui faire plaisir.
— Jude, je suis vraiment ravie de voir que tu adoptes le ton des collégiens transis d'amour et timides, mais tu peux me dire, à moi.
Jude ne le pouvait pas. Chaque fois qu'il y pensait, il n'y comprenait plus rien. Il voulait juste lui faire plaisir. Parce que Morgan éclaircissait sa vie et la rendait beaucoup plus agréable à vivre depuis qu'il y avait débarqué.
— D'ailleurs, si tu veux savoir, j'aimerais bien avoir ce manuel de beauté, tu sais, dans lequel on apprend à faire pousser des roses dans les cheveux...
Jude ne répondit rien : il l'avait déjà acheté l'autre jour avec Morgan.
— Sérieusement, je ne le connais que depuis septembre, tu crois que c'est...
Georgia lui prit la main, se voulant rassurante.
— Tu n'as pas besoin d'attendre d'avoir des cheveux gris pour lui offrir quelque chose.
Il leva les yeux au ciel face au sous-entendu flagrant.
— Si tu veux mon avis, capitaine, Morgan a juste envie de passer du temps avec toi.
Jude retint comme il put ses cheveux de s'enflammer. Confier ce genre de détails à Georgia était déjà difficile, mais à Zach... Celui-ci se pencha vers eux, malgré les gros yeux de sa petite amie qui lui hurlait de se tenir à distance de cette conversation.
— Réfléchis-y : il est complètement obsédé par toi depuis qu'il a débarqué. On arrive bientôt à Noël, et il te regarde encore comme si jamais tu ne lui avais dit de méchanceté, que tu ne t'étais jamais comporté comme...
— On a compris, Zach, l'interrompit Georgia.
L'attrapeur tapota de sa plume sur son parchemin, emphasant ses dires :
— La seule chose que Morgan aime plus que toi, c'est son Cambodge et ses runes. Je ne pense pas que tu puisses lui offrir le Cambodge, mais...
Jude soupira en se prenant la tête dans les mains. Pourquoi trouver un cadeau pour quelqu'un était aussi difficile ?
— Eh Jude !
Une voix qu'il ne connaissait que trop bien. Le Serdaigle leva les yeux en essayant tant bien que mal de les garder noir d'encre lorsqu'il les posa sur Morgan, qui s'accroupit à ses côtés en sortant de nouvelles photographies qu'il étala su le devoir de Métamorphoses de son ami. C'était la première fois qu'il en avait autant. Joshua Lachlan devait avoir découvert de nouvelles pièces à l'ancien temple qu'il était en train de mettre au jour.
— Salut Mo ! fit Georgie en souriant comme les loups dans les contes pour enfants.
Zach eut la présence d'esprit d'attraper le bras de sa petite amie pour l'emmener dans les rayonnages voisins, ignorant ses protestations. Jude essaya fit de son mieux pour les oublier en reportant son attention sur les photographies.
— Est-ce que ton père est capable de se passer de toi pendant ne serait-ce que quelques jours ?
Morgan eut un sourire resplendissant qui fit des choses à l'estomac de Jude.
— Il pense que je vais perdre la main si je ne m'entraîne pas. Je lui ai parlé de toi, du coup, je crois qu'il veut t'enrôler.
Le regard de Morgan ne se posait pas sur Jude et restait sur les photographies, l'évitant ostensiblement.
— Il veut faire de moi un spécialiste des runes qu'il va exploiter, et ne pas payer du tout ?
Morgan comprenant le sous-entendu, s'indigna comiquement.
— Eh, il nous a ouvert un compte où il verse un tiers de ce qu'il gagne sur ses missions ! Bon, on aura le droit d'y toucher quand on sera diplômé, même si Riley... Bref je m'égare, comme d'hab. Je passais juste pour te donner ça.
Morgan défroissa un morceau de parchemin qu'il avait dans sa poche et le donna à Jude, qui parcourut d'un regard l'écriture rapide et nerveuse de Joshua Lachlan. Il se dit qu'elle ressemblait à celle de son fils.
« Cher Jude,
Je ne te connais pas, et tu ne me connais pas, mais je crois avoir les moyens de développer tes talents. Si tu le souhaites, mon équipe et moi pouvons t'accueillir quelques jours pendant ces vacances afin que tu puisses envisager un avenir dans un domaine qui a besoin de personnes comme toi.
Chaleureusement,
Joshua Lachlan. »
Jude resta interdit quelques secondes avant de rendre le parchemin à Morgan qui, se grattant la nuque de l'autre main, s'excusait déjà :
— Tu sais, c'est pas du tout obligé, il a toujours des idées farfelues et...
Jude se mit en mode automatique. Pour la première fois de sa vie, il laissa ses envies parler sans les retourner trois milles fois dans son crâne, là, entre ses deux oreilles, tout au fond du truc qui lui servait de cerveau.
— C'est d'accord.
La flopée de paroles de Morgan s'interrompit, et leurs regards s'accrochèrent. Jude sentit quelque chose s'adoucir en lui, au creux de sa poitrine, en plongeant dans le chocolat rassurant des yeux de Morgan.
— Hein ? fit celui-ci.
Jude haussa les épaules, repensant à ce que venait de lui dire Zach.
— C'est d'accord. Je demande d'abord à mes parents, et je te confirme.
Le visage tout entier de Morgan s'illumina et Jude eut vraiment l'impression de lui avoir fait le meilleur cadeau de Noël possible. Jude sentit le sourire du jeune homme le contaminer, ses traits se détendant comme par magie.
— Okay. Alors tu me rediras. On fait ça ce soir alors ? demanda-t-il en désignant sa masse de photographies. Je vois que t'es occupé.
— Ça marche.
Morgan rassembla les photographie puis se redressa et son sourire, si c'était possible, s'agrandit. Il avait l'air un peu idiot, debout, avec son air de joie pure, les photos pendouillant dans sa main, sur le point de repartir mais ne lâchant pas le lien invisible qui le reliait à Jude.
— Je... okay, on se retrouve en salle commune alors.
Jude sourit. Ça avait l'air tellement facile, maintenant.
— Okay.
Morgan fit quelques pas à reculons, avant de se retourner, tandis que Jude secouait légèrement la tête en le regardant. Un grand gosse.
— Je crois que tu as fait un heureux, capitaine.
Zach et Georgie étaient revenus de leur pseudo recherche et regardait Jude avec l'air de deux marieuses. Jude roula des yeux et garda le silence. Ne pouvait-on pas laisser profiter de cette sensation de bien-être pendant quelques minutes ?
D'habitude, ses parents ne mettaient pas autant de temps pour lui répondre. Jude écrivait une lettre, elle était desservie de lendemain au domicile familial, à Sandown, sur cette fichue île au large de Southampton que son père adorait pour une raison étrange – qu'est-ce qui n'était pas étrange, chez Damian Harkwood ? –, ses parents lui répondaient le jour même et la lettre lui arrivait le jour suivant. En gros, Jude n'avait qu'une journée à attendre.
Or ça faisait pratiquement une semaine et pour Jude, éternel optimiste – ironie, au cas où vous seriez passé à côté –, c'était totalement fichu. Ils n'accepteraient jamais. Makoto Harkwood, né Kobayashi, était intransigeante avec les vacances de Noël. Depuis qu'ils étaient gamins, Jude et ses frères allaient au minimum une fois dans l'année au Japon, pour visiter leur famille et faire la traditionnelle tournée des temples au Nouvel An. Ils passaient Noël chez leurs grands-parents paternels, dans une chaumière typiquement anglaise, avec un repas typiquement anglais de A à Z, avec une décoration typiquement anglaise, puis passaient le Nouvel An avec leurs flopée de cousins, d'oncles, de tantes, réunis dans cette vieille maison sans fin et pleine de pièces partout aux murs trop fins pour une langue aussi expressive que le japonais. Ils passaient d'une atmosphère confinée et cosy pour une autre beaucoup plus mouvementée. C'était comme ça que Makoto et Damian avaient décidé de partager les vacances, pour que leurs enfants aient droit à leurs deux héritages. Anglais et moldu, japonais et sorcier. C'était un équilibre assez précaire, parce que les parents de Damian avaient eu beaucoup de mal à accepter qu'ils avaient des petits-enfants particuliers, et que la riche et ancienne famille Kobayashi avait vu d'un très mauvais oeil le mariage d'une de leurs filles avec un moldu. Et c'était un équilibre que Makoto et Damian cherchaient à préserver à tout prix.
Évidemment qu'ils allaient dire non. À quoi Jude s'était-il attendu ?
Quand il reconnu l'écriture fine et penchée de sa mère sur l'enveloppe qui lui tomba dessus lors du déjeuner, son coeur s'emballa. Morgan, à côté de lui, en train de couper un morceau de pancake noyé sous le sirop d'érable, arrêta son geste.
— Tes parents ? demanda-t-il.
— Ouais, souffla Jude.
Il regarda l'enveloppe comme si celle-ci allait lui hurler dessus, se remémorant la fois où Jonas avait reçu une beuglante de sa mère après s'être impliqué dans une bagarre avec l'équipe de Gryffondor quand il était en sixième année et Jude en troisième. La voix de Makoto Kobayashi sermonnant son cadet dans un virulent mélange d'anglais et de japonais faisait encore trembler les murs de la Grande Salle. Mais l'enveloppe n'était pas rouge et elle ne lui explosa pas en pleine figure alors Jude finit par l'ouvrir.
La belle écriture de sa mère avait pris une page entière pour lui rédiger sa réponse.
« Mon Jude,
Ton père et moi avons été surpris de ta demande. Tu connais notre tradition pendant ces vacances-ci et tu sais à quel point elle est essentielle pour notre famille. Il nous a fallut du temps pour réfléchir et prendre notre décision.
Nous t'aimons énormément, et nous voulons ce qu'il y a de mieux pour toi. N'en doute jamais. »
Jude interrompit sa lecture et serra les dents. Bien sûr qu'ils allaient dire non. Il sentait toute l'appréhension de ses parents dans les mots de sa mère. Cette façon constante qu'ils avaient de faire attention à lui, de le protéger envers et contre tout. Contre lui-même. Depuis qu'il s'était fichu dans cette baignoire, tout habillé, les veines tailladées, Damian et Makoto avaient cette fichue culpabilité qui ne quittait jamais leur regard ni leur voix quand il s'agissait de leur petit dernier.
— T'as déjà fini de lire ?
— Non, mais c'est pas la peine.
— Harkwood, siffla Morgan, finis cette lettre.
Jude soupira, rattrapa la lettre et continua.
« Tu ne nous as pas beaucoup parlé de ce Morgan ni de sa famille mais c'est vrai que, depuis septembre, nous n'avons pas beaucoup eu de tes nouvelles. Nous nous rendons compte maintenant que c'était parce que tu étais occupé à te faire un nouvel ami, et nous en sommes très heureux.
Nous acceptons que tu passes plusieurs jours sur ce chantier de fouilles après les fêtes à une seule condition : que ce jeune homme vienne se présenter entre Noël et le Nouvel An, à la maison. Tes frères seront là aussi, comme tous les ans. Nos raisons sont les suivantes : nous voulons apprendre à le connaître avant de te laisser chez des étrangers, dans un environnement dangereux et inconnu où nous ne saurons pas comment te joindre. Nous voulons nous assurer que tu seras en sécurité. Nous avons entendu des choses qui ne sont pas très rassurantes au sujet de son père, Joshua Lachlan. Nous voulons être sûrs que ta première expérience ne sera pas dangereuse.
Aussi, nous voulions te dire que nous sommes très fiers de toi. Même si ce Joshua Lachlan a l'air d'être un énergumène (un indianajon's sorcier, me dit ton père, même si je ne sais pas ce que c'est), il est réputé dans son métier et s'il a trouvé du potentiel chez toi, alors cela veut dire que quelqu'un d'autre a enfin vu à quel point tu es brillant. Avec tes frères, tu es la plus belle chose qui nous ait été donnée, et nous avons hâte de te voir t'accomplir. Je suis persuadée que tu vas faire de très grandes choses.
À très vite,
Tes parents. »
Makoto avait toujours le don de dire des choses aussi belles en les faisant passer pour des évidences, comme si elle parlait du temps. Elle complimentait son fils comme si le voir accomplir des miracles était la chose la plus naturelle au monde. Peut-être que ça l'était pour une mère. Jude, lui, n'avait jamais compris la manière dont ses parents le regardaient. Il n'empêche que cela faisait un bien fou de s'entendre dire, ou plutôt de lire, à quel point on est exceptionnel. Lui qui se sentait toujours imparfait, jamais assez bon, jamais assez doué, avait besoin des autres de temps en temps pour lui rappeler qu'il était déjà quelqu'un de bien. Il replia la lettre et se tourna vers Morgan. Morgan, qui plongeait dans ses yeux de cette manière intense et bizarre avec laquelle il le regardait de plus en plus souvent. Mes yeux, devina Jude, même s'il les laissa faire ce qu'ils voulaient juste pour le plaisir de voir ces paillettes d'émerveillement dans ceux de son ami.
— Ne flippe pas, okay ?
— Ils ont dit non ?
— Ils veulent que tu passes à la maison, entre Noël et Nouvel An. Ils trouvent que ton père est farfelu et ils veulent te connaître pour se rassurer.
— Okay.
Quoi ? Le type ne discutait même pas ? Il allait pénétrer dans l'antre du démon, à savoir la maison de Makoto Harkwood née Kobayashi, et n'avait aucune peur ?
— Attends, t'es d'accord ?
Morgan fronça adorablement des sourcils.
— Ben oui. Si ce n'est que ça, alors ouais. Faut que tu voies les temples et...
Jude fut tenté de l'interrompre, de lui dire qu'il ne fallait pas qu'il soit bizarre, que le regard de sa mère risquait de le mettre mal à l'aise, que l'attitude de ses deux frères, trop protecteurs, allait lui faire peur, que son père allait lui parler de choses les plus invraisemblables les unes que les autres et le faire fuir, et que surtout, il fallait qu'il maîtrise sa langue, mais n'en fit rien. Après tout, Morgan était Morgan. Il lui plaisait comme ça. Il avait su se faire une place auprès de Jude en étant aussi bizarre. Alors il l'écoutait parler des découvertes de son père, en souriant. Bien sûr que sa famille allait l'adorer.
