Titre : Effroyable.

Auteur : Nandra-chan

Disclaimer : La plupart des personnages sont à CLAMP, le reste est à moi, le monde d'Argaï aussi. Le boulot aussi. La connerie aussi (malheureusement...). Les fautes d'orthographe et de français sont à quelqu'un d'autre.

Note : x

Pour laisser un mot, c'est en bas au centre !


Neuvième jour – le 10 février – Effroyable.

FLASHBACK ARGAÏ – QUELQUES MOIS EN ARRIERE

Kurogane s'arrêta au sommet de la butte. D'un revers du poignet, il essuya la sueur qui dégoulinait sur ses tempes, puis il se retourna pour voir où était le mage et il sursauta. Fye se tenait juste derrière lui, à quelques centimètres à peine, et il ne s'en était pas rendu compte ! Il tenta de dissimuler son mouvement de surprise derrière une maladresse, mais l'immense sourire moqueur qui s'élargissait sur le visage de son compagnon disait assez l'ampleur de son échec ; la maudite créature était vraiment douée pour dissimuler sa présence, et il s'était - encore - fait avoir ! De plus, au comble de l'agacement du ninja, la peau claire de cet idiot ne portait pas la moindre trace de transpiration. Il avait de la glace dans les veines ou quoi !?

Subséquemment à cette question, plusieurs puissantes images s'imposèrent à son esprit sur la manière dont il pourrait forcer le magicien à avoir un peu trop chaud, mais ces idées étaient si troublantes qu'il sentit une rougeur soudaine lui monter aux pommettes. Il se détourna promptement (il n'aurait plus manqué que ce type devine qu'il caressait des visées pas trop catholiques à l'égard de sa personne !). Par malheur, une fois de plus, la tentative se solda par un flop retentissant... Un rire doux, dans son dos, lui apprit qu'il avait été percé à jour.

Et là, c'était trop ! Trois fois en l'espace de quelques secondes, c'était vraiment, vraiment, trop ! Il se remit en route d'un pas furieux.

- Kuro-ch... ?

- Ta gueule !

- Oui, Kuro-chan.

Il y avait de la jubilation sous-jacente à cette soumission, non ? Bien cachée, certes, mais tout de même pas assez pour qu'il ne s'en aperçoive pas ! Et ça, bien entendu, ce n'était pas du tout fait exprès, hein, non !? Ce n'était pas du tout le genre du blond de se foutre de sa gueule de cette manière si totalement... subtile, hypocrite, drôle, énervante, et tellement, tellement personnelle ! Kurogane était en ébullition. Furax, quoi ! Cette fois, la coupe était pleine !

Il s'arrêta si net que le magicien faillit lui rentrer dedans, mais quand il se retourna pour lui passer le savon du siècle au sujet de son comportement, ses yeux plongèrent illico dans les profondeurs fascinantes d'une prunelle au bleu plus pur que celui du ciel, et Fye lui adressa un sourire incertain, presque timide, vivante incarnation de l'innocence, qui acheva de le déstabiliser. Démoniaque ! Ce type était simplement... le Démon personnifié !

- Regarde, Kuro-chan, on est presque arrivés.

D'un doigt effilé, il désignait le grand manoir d'Argaï, perché comme un oiseau inquiétant sur la colline voisine.

- Eh ben c'est pas trop tôt, on crève de chaud ce matin...

Le guerrier n'avait pas tort. Après leur mission à Kajara, ils étaient rentrés chez eux à la fin de l'été, et la température était caniculaire. Déjà, ce matin-là, alors que le soleil n'était pas levé depuis deux heures, l'air charriait une haleine brûlante qui promettait une journée particulièrement torride.

- Allez viens, le mage. Il faut en profiter tant que c'est encore supportable.

Fye acquiesça d'un signe du menton et lui emboita le pas en direction de la grande demeure.

Avant leur départ précipité et quelque peu involontaire pour le Pays de Rizu, ils avaient décidé presque tacitement et sans le moindre regret d'abandonner la bâtisse, trop vaste et somme toute assez sinistre, pour aller s'installer avec les noursons et le crapaud Gaïta dans une fermette que le blond avait découverte quelques jours plus tôt en explorant les alentours.

Durant sa convalescence, après avoir réchappé avec tant de difficultés du Grand Mal ramené de Rozamova, le magicien avait fait de longues promenades dans le paysage supposé désert d'Argaï, et s'était aperçu, à sa grande édification, que seule la zone autour du manoir était totalement dépourvue de vie. Les animaux semblaient rebutés par l'aura lugubre qui se dégageait de l'édifice et de ses jardins mais, partout ailleurs, des insectes bourdonnaient, des oiseaux pépiaient, et dans les abords proches de la ferme, de petits cochons sauvages sillonnaient les hautes herbes. Cette révélation avait complètement changé leur vision de l'étrange monde où ils avaient trouvé refuge. Ce qui, au début, leur était seulement apparu comme un asile provisoire où se cacher pour lécher leurs blessures, avait alors pris des allures un peu plus définitives.

Après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, ils ne souhaitaient plus être séparés, mais Fye n'avait nulle part où aller et Kurogane, qui avait la rancune tenace, ne semblait toujours pas avoir pardonné leur comportement à la princesse Tomoyo et à la Sorcière des Dimensions, même si ses relations avec cette dernière semblaient s'être un peu détendues à la fin de leur dernière mission.

Mais selon lui, il y avait de quoi être en colère : la première lui avait quand même, excusez du peu, ordonné sans un battement de cils d'émotion de mettre à mort son partenaire, et l'autre avait voulu abandonner ledit partenaire - qu'elle avait aussi, soit dit en passant, affublé de qualificatifs plutôt déplaisants - à la plus répugnante et douloureuse des fins dans le monde en plein pourrissement de Rozamova. Sans parler du fait que toutes deux avaient plus ou moins lu dans l'avenir et gardé sous silences certaines choses qui, si elles les avaient dites, auraient pu éviter de grandes catastrophes.

Le ninja reconnaissait, bon gré mal gré, qu'elles avaient leurs raisons et qu'elles avaient toutes les deux agi sur la foi de bonnes intentions, mais leur attitude l'avait choqué et avait plus qu'un peu écorné la confiance qu'il leur vouait. Il ne se fiait qu'à peu de personnes, et voir deux d'entre elles le trahir de cette manière lui avait fait plus de mal qu'il ne voulait l'avouer. Alors, pour l'instant, il n'était pas capable de passer outre les préventions qu'il avait à leur égard pour revenir vivre pour de bon au Pays de Nihon. Pas avec Fye, bien que ce dernier, pour sa part, ne semblât pas leur tenir rigueur de leurs actes passés.

Seul, cela aurait sans doute été différent, mais Kurogane ne souhaitait à aucun prix voir le blond retomber entre les griffes de ces deux manipulatrices en jupons qui avaient fait si peu cas de sa vie. Car au fond, même si leurs agissements étaient dictés par la compassion pour l'une, et par la prudence pour l'autre, elles s'étaient lourdement trompées. Elles n'avaient pas cru en lui, en son désir de vivre, en sa force et en son obstination, et elles l'avaient condamné sans vraiment le connaître.

Mais le mage s'était battu. Ils s'étaient battus tous les deux. Ils s'étaient appuyés l'un sur l'autre, misant leurs vies à de nombreuses reprises sur la confiance absolue qu'ils se vouaient mutuellement, et ils avaient triomphé de chacune des épreuves que le destin avait placées en travers de leur chemin. Ils avaient prouvé au monde, à la Sorcière, à la princesse, qu'ensemble, agissant d'un même cœur, ils étaient capables d'accomplir des miracles. Au prix des pires souffrances, ils avaient enlevé les victoires une à une, et gagné le droit, estimait le ninja, de vivre leur vie comme bon leur semblait, sans avoir à rendre de comptes à quiconque.

En cela, Argaï était le refuge idéal pour eux : désert, sans personne pour chercher à les utiliser, et presque hors de portée de la Sorcière des Dimensions. Et puis, c'était un bon endroit pour les quatre noursons qu'ils avaient ramenés de Rozamova. Ici, les boules de poils n'auraient pas besoin de se battre pour trouver un endroit où vivre. Elles avaient tout l'espace nécessaire. Et peut-être, avec beaucoup de chance, un jour, arriveraient-elles à fonder une nouvelle tribu et sauver leur race de l'extinction. Kurogane et Fye avaient été les témoins de l'horrible destinée de leurs parents et de tous leurs congénères, et tous deux avaient particulièrement à cœur de revoir un jour prospérer le si attachant peuple des nours, tout comme ils devraient vivre éternellement avec le regret de ne pas avoir pu sauver les autres créatures extraordinaires qu'ils avaient rencontrées lors de leur voyage là-bas.

Mais pour permettre à Palo, Paku, Pia et Pouna de faire revivre leur peuple, il fallait d'abord qu'ils puissent grandir dans un environnement sûr et salubre, et la ferme n'était pas en très bon état. Aussi, depuis leur retour, ils n'avaient pas chômé, pour la rendre habitable. Les trous dans le toit avaient été colmatés, les carreaux cassés remplacés, le sol et le mobilier nettoyés.

Outre le fait que l'endroit avait des proportions plus modestes que le manoir, mieux adaptées à leurs besoins, son emplacement confinait à l'idyllique. Posés sur une large bande herbeuse, au pied d'une colline, la petite habitation, les communs et les enclos étaient bordés par une rivière poissonneuse.

La ferme comportait une salle qui faisait office à la fois de pièce à vivre et de cuisine. Le fourneau et le poêle à bois avaient été soigneusement inspectés et remis en marche. Un astucieux système de canalisations permettait d'avoir de l'eau courante et, luxe suprême, de l'eau chaude à volonté grâce à une pièce située dans la cave de la maison. L'endroit faisait office de salle de bain, d'un genre un peu particulier. Une sorte de chauffe-eau, alimenté à la tourbe, pourvoyait largement aux besoins d'une famille. Les murs, recouverts de carrelage, cachaient une matière isolante qui conservait la chaleur à l'intérieur de la pièce, où l'on trouvait baignoire et lavabos. Un foyer permettait par un procédé particulier de faire chauffer de l'eau pour obtenir une quantité impressionnante de vapeur. Kurogane ne connaissait pas cette pratique, mais Fye avait appelé ça "hammam" et semblait beaucoup apprécier d'y passer du temps. Il ressortait toujours de là propre comme un sou neuf et manifestement très relaxé.

Il y avait également deux chambres. Les noursons et le crapaud occupaient l'une d'entre elles, et les deux humains s'étaient attribué l'autre. Tous les lits qu'ils avaient trouvés en s'installant étant dans un état lamentable, on dormait par terre sur des matelas.

La salle commune était divisée en deux parties : la cuisine disposait d'un évier en pierre et de plans de travail qui s'alignaient sous deux fenêtres, l'une donnant sur la cour, l'autre sur les collines ; la partie à vivre comportait un vieux vaisselier en noyer tout cussonné, une table, quelques chaises pas toutes bien stables, un grand buffet et une belle cheminée. Afin que les nours et le crapaud puissent manger à leur aise, Kurogane leur avait fabriqué des chaises hautes, pour qu'ils puissent atteindre la table. Cela leur permettait de prendre les repas en commun.

A l'extérieur, les florellies - ces grosses pâquerettes rouges agaçantes, douées de parole, que le ninja avait ramenées de Rizu - avaient été plantées dans des bacs sous la fenêtre de la cuisine, où elles menaient un joyeux tapage, aux heures fraîches de la journée. Autour de la cour délimitée par un muret passablement délabré se répartissaient les communs de la ferme : deux enclos dont les clôtures avaient bien besoin de réparations, une petite grange et un appentis, collé à la maison, où étaient entreposés le bois et de briques de tourbe.

Le magicien et son compagnon n'économisaient pas leurs efforts pour rendre les lieux aussi habitables et confortables que possible. Les va-et-vient entre la ferme, le manoir et Printania avaient été nombreux. Les deux amis avaient pillaient sans vergogne la grande demeure et les maisons du village pour ramener tout ce qui leur était nécessaire, depuis les matériaux pour les réparations au linge de maison, en passant par les ustensiles de cuisine, le matériel d'entretien, la vaisselle, et même un tas d'habits d'enfants sur lesquels Fye récupérait du tissu pour confectionner des vêtements aux petits en s'efforçant de se conformer aux souvenirs qu'il avait des coutumes nourses.

Ce jour-là, le but de l'expédition partie pour le manoir d'aussi bonne heure était l'Opération Transplantation du Potager. Ce n'était pas vraiment la saison pour ce genre de travaux, mais nécessité faisait loi : il fallait bien nourrir toute la petite troupe, et s'enquiller matin et soir une marche de deux heures pour aller arroser et ramasser quatre tomates et une poignée de haricots leur était vite apparu comme une corvée aussi fastidieuse que superflue. Ils avaient donc décidé, à la majorité absolue des deux, de déménager toutes les plantations dans un lieu à proximité de la nouvelle maison.

Lors de leur deuxième séjour à Argaï, pendant la convalescence du mage, le guerrier s'était découvert des talents de jardinier. Il avait la main verte, et les cultures qu'il avait faites sur le terrain à l'arrière du manoir, en récupérant par-ci par-là des pieds de légumes retournés à l'état sauvage, avaient rapidement grandi et fructifié. C'était une belle réussite, dont il tirait, fort légitimement d'ailleurs, une certaine fierté.

Mais lorsqu'ils pénétrèrent dans le potager, en cette belle matinée estivale, une mauvaise surprise les attendait. Le parterre de carottes était entièrement dévasté.

- Mais bordel, c'est quoi ça !? s'exclama le ninja, resté les bras ballants devant l'ampleur de la catastrophe.

Des monticules de terre semblables à des volcans miniatures avaient surgi du sol, déracinant toutes les carottes qui, pour couronner le tout, avaient pour la plupart été grignotées à moitié par quelque petit monstre inconnu et pas particulièrement soigneux. Le mage s'accroupit à coté de l'une des mottes pour l'examiner.

- Une famille de taupes, je dirais... et des lapins, aussi, sans doute.

- Des TAUPES !? Des LAPINS !?

- Oui, tu sais, des taupes... ce sont des espèces de rats très myopes avec un nez bizarre, qui vivent sous terre et creusent des galeries. Et les lapins sont de petites bêtes mignonnes au poil tout doux, avec de grandes oreilles, qui...

- Tu te fous de ma gueule !?

- Oh, non, Kuro-chan, jamais...

- Je sais très bien ce que sont les taupes et les lapins ! Ce que je sais pas, c'est ce que des taupes et des lapins foutent dans MON jardin !

- Des affaires de taupes et de lapins, j'imagine.

- Si c'est tout ce que t'as à dire, pourquoi tu la fermerais pas, hein, dis ?

Fye lui adressa un petit sourire en coin, le regard pétillant de malice. Faire tourner Kurogane en bourrique était, vraiment, de loin, et toutes catégories confondues, le plus grand et plus rafraichissant des plaisirs de son existence. D'ailleurs, il savait bien, au fond de lui, que c'était uniquement parce qu'il n'y aurait renoncé pour rien au monde qu'il faisait encore à ce jour partie des vivants. Ce n'était vraiment rien d'autre que son attachement à cet énergumène brun caractériel qui lui avait donné la force de survivre à tout ce qu'il avait traversé.

- Allez, Kuro-chan, ne fais pas la tête. Je reconnais que la dévastation de tes plants de carottes est un affront proprement effroyable à ta fierté de jardinier, mais ce n'est pas si grave puisque de toute façon, on allait les transplanter...

- C'est pas une raison, ça !

- Et puis, vois le bon côté des choses. Ces taupes nous ont plutôt aidés, finalement, puisqu'elles ont déraciné les carottes à notre place.

Kurogane ouvrit la bouche pour une réplique cinglante à propos de mentalité de feignasse, la referma, et finalement... :

- Hé, le mage...

- Oui ?

- Tu sais quoi ? Tu pourrais te rendre utile au lieu de raconter des conneries. Tiens, par exemple, si tu allais cueillir les tomates, là-bas, à l'autre bout du jardin ? Pendant ce temps, je ramasserai les carottes qui ont survécu.

- Je suis puni ? demanda le blond, que cette idée avait l'air d'amuser follement. Tu me mets au coin, ou quelque chose comme ça ?

- Ouais, ouais, c'est ça. Allez, ouste ! Vire tes fesses de mon paysage !

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il sut, avec une certitude absolue, qu'il allait les regretter. Fye éclata d'un rire absolument divin, mais manifestement moqueur, et lui adressa un regard lumineux, d'une espièglerie sans bornes, qui ne présageait rien de bon, avant de hausser les épaules et de s'éloigner.

- Ça m'étonne de toi ! lâcha-t-il sans se retourner. D'habitude, tu aimes plutôt bien que mes fesses soient...

- TA GUEULE !

- Oui, oui, Kuro-sama !

Le ninja poussa un soupir de proportions abyssales, enfila une paire de gants, attrapa une bêche, et se mit au travail en grommelant une litanie d'imprécations qui se déclinaient sur la base des mots "crétin" et "mage".

Il travailla un long moment sans relever la tête. Le soleil tapait de plus en plus dur, mais la terre, très sèche et souvent retournée, s'effritait facilement sous son outil, et une fois les carottes qui avaient réchappé du massacre déterrées et rassemblées dans un grand panier, il entreprit de déraciner les pieds de haricots.

Mais soudain, alors qu'il avait déjà avancé de plusieurs bonnes rangées, il s'interrompit pour regarder autour de lui. Quelque chose n'allait pas. Depuis quelques minutes, il ne savait pas trop combien de temps au juste, tout était devenu très silencieux. Il se tourna en direction des tomates, soupçonnant que le magicien s'était trouvé un coin à l'ombre pour s'installer à glandouiller tout en le reluquant du coin de l'œil - ce qui n'était pas pour lui déplaire, mais il serait mort sous la torture plutôt que de l'avouer -, mais il n'y avait plus trace de son partenaire. Fye avait disparu.

Quelque chose s'agita à l'intérieur de son ventre, comme une angoisse naissante. Il fouilla les alentours du regard, puis planta sa bêche dans le sol pour partir à la recherche du mage. Ce n'était pas qu'il n'apprécie pas un peu de solitude et de tranquillité, hein. Il ne faudrait pas croire non plus qu'il agissait de la sorte parce qu'il n'aimait pas que cet abruti soit hors de son champ de vision pendant un moment. Et ce n'était pas comme s'il s'inquiétait, ou alors juste un petit peu... Mais il fallait se méfier. Même ici, à Argaï, ils n'étaient pas totalement en sécurité, cela avait été prouvé par le passé. Alors mieux valait rester ensemble. Par prudence, rien d'autre. Non mais c'est vrai, franchement, qui aurait voulu passer l'intégralité de ses journées en compagnie de cette créature farfelue et bipolaire, capable de passer en deux secondes de la léthargie à l'hyperactivité et du rire aux larmes, sans raison valable ?

Kurogane se dirigea vers le fond du potager. Un portillon s'ouvrait dans la haie, et l'idée d'une ancienne allée se dessinait encore, de loin en loin, dans les herbes hautes en se dirigeant vers la colline à l'arrière du manoir. C'était certainement par là qu'il était parti.

Malgré le temps qu'il y avait passé, et qui n'avait pas toujours été désagréable, Fye n'avait jamais pu se départir d'un profond sentiment de malaise à l'encontre de la grande demeure. Elle contenait beaucoup trop de mauvais souvenirs et il avait avoué, un soir où ils prenaient le frais sur le perron, qu'il ressentait encore d'une façon passablement dérangeante les reliquats du pouvoir maléfique de la fausse Sakura. Les murs en étaient toujours fortement imprégnés, selon lui, et même s'il savait que le danger était écarté, il conservait une certaine appréhension vis-à-vis de cet endroit. Quitte à ce que son comportement puisse paraître enfantin, puisqu'il n'y avait plus rien là-bas dedans qui représente un risque, excepté la pièce aux tiroirs, jamais il ne s'y serait aventuré tout seul sans une nécessité absolue.

D'ailleurs, depuis qu'ils avaient emménagé dans la ferme, chaque fois qu'il fallait y revenir pour rassembler des fournitures ou qu'il souhaitait examiner les objets magiques qui y étaient entreposés, il faisait soigneusement une liste, entrait, allait directement chercher ce dont il avait besoin, et ressortait le plus vite possible.

Le brun comprenait sa peur et la respectait. C'était comme si toutes les craintes, tout le mal, toutes les souffrances que Fye avait endurés, il s'en était libéré en les transférant, en quelque sorte, dans ce manoir où il avait plusieurs fois failli perdre la vie. Pour lui, les couloirs de cet endroit étaient peuplés de tous les fantômes de son passé. Et Kurogane était heureux qu'ils aient pu trouver un endroit plus accueillant pour s'installer, car ici, son compagnon n'aurait jamais pu se sentir bien.

Repoussant ces considérations, le ninja descendit dans un creux du terrain, puis gravit la butte suivante. En atteignant le sommet, il tomba nez à nez avec l'objet de ses recherches qui arrivait par l'autre côté avec, dans les bras, deux gros lapins bruns au nez frétillant.

- Où t'étais passé ? Je te cherchais.

- Regarde, Kuro-chan : Papa Lapin et Maman Lapine ! Je les ai aperçus pendant que je ramassais les tomates.

- Et ? Comment t'as fait pour les attraper ?

- Secret professionnel de magicien !

- Admettons. Et qu'est-ce que tu comptes en faire, au juste ?

- Eh bien, je pensais que tu pourrais leur fabriquer un genre de clapier ou un abri, et on pourrait faire un peu d'élevage.

Du plat de la main, il fit mine de boucher les oreilles des deux bestioles.

- Tu n'as rien contre un peu de viande de temps en temps, si ?

Là, il marquait un point important !

- Va pour l'élevage de lapins.

- Mais je te préviens, Kuro-chan, c'est toi qui devras les tuer.

- Hein !? Pourquoi moi ? T'es injuste, là.

- Parce que je ne pourrai jamais faire une chose aussi méchante et horrible, voyons !

- Tu veux dire que moi, je peux ?

- Oui !

- Alors je suis méchant, c'est ça ?

- Oui, et horrible aussi ! Euh... non ! Je veux dire, tu es bien plus courageux que moi !

- Dommage, j'aimais bien être méchant. Bon, d'accord. Je les tue.

- Vraiment ?

- Ouais. Mais c'est toi qui les vides.

- Non ! Non, non, non ! Pourquoi je devrais faire ça !?

- Bah, chacun son boulot. Et puis c'est dégueulasse, voilà pourquoi !

- Ben justement, alors, Kuro-chan, ça devrait être toi.

- Ah bon ? Et pourquoi, s'il te plait ? Je suis dégueu aussi, c'est ça ?

- Non, non, pas du tout ! Mais moi, je suis un petit être sensible et délicat, il ne faut pas heurter mes sentiments !

- Sensible et délicat ! s'esclaffa le ninja. Ouais, je me rappelle bien avec quelle sensibilité et quelle délicatesse t'as massacré une patrouille entière de gardes à toi tout seul, et éclaté la gueule du roi machin, à Kajara.

- Ah oui, non mais, ça, ce n'était pas pareil. Et lui, il le méritait. Et puis, je te signale que ses tripes sont quand même restées à l'intérieur de son corps. Je ne l'ai pas vidé.

- Ouais, c'est vrai. Il a juste dégobillé tout le sang qu'il avait en sa possession par le trou que t'avais pratiqué dans son anatomie.

- Oui, mais Kuro-chan, ce n'était pas un mignon petit lapinou ! Et, encore une fois, je n'ai extirpé aucun boyau de son corps. Alors que toi, si je me souviens bien, tu as de la pratique.

- Alors là, tu inventes.

- Allez, ne fais pas le modeste. je t'ai bien vu, tu sais, ouvrir un ou deux gardes dans le sens de la longueur. Tu es plutôt habile avec un sabre.

- C'était de l'auto-défense.

- Peut-être, mais puisque tu sais faire, tu peux aussi vider les lapins, non ?

- T'as toujours le dernier mot, hein ?

Tout en se chamaillant, ils étaient revenus vers le manoir, jusqu'au jardin. Fye s'arrêta près de l'arbre où il avait passé tant d'heures, adossé au tronc, à faire semblant de lire tout en observant Kurogane qui pratiquait ses activités horticoles.

- Peut-être, dit-il enfin. Je suis désolé pour ton potager, Kuro-chan. Ils ont fait un sacré chantier...

- Comme tu l'as dit, c'est pas bien grave, répondit le brun, un peu surpris par le changement de ton du magicien.

- Mais tu sais, je suis quand même content. Si les lapins et les taupes osent s'approcher autant, c'est sans doute que l'aura malsaine qui entoure cette maison est en train de disparaître. Il y a peut-être de l'espoir pour cet endroit.

- Alors ça veut dire que toi aussi, tôt ou tard, tu arriveras à oublier ?

- Oublier, non, je ne crois pas. Mais pardonner à cette maison et cesser d'en avoir peur, oui, peut-être. Et toi, Kuro-chan ? Est-ce que tu crois qu'un jour, tu seras capable de pardonner ? Tomoyo-hime et Yuuko-san n'ont fait que ce qu'elles croyaient juste.

- Tomoyo... Tu connais la réponse. Je ne lui fais toujours pas confiance, mais je crois que je lui ai pardonné, plus ou moins. Depuis, ce moment.

- Depuis cette petite fille à Kajara, non ?

- Oui. Mais ne va pas lui raconter ça, hein. Déjà que ça me fait un peu mal d'avoir capitulé, si en plus elle l'apprend, elle va me faire une vie infernale.

- Ça...

- Mais la vieille peau, c'est pas la même histoire. C'est pas tant ce qu'elle a fait mais, les mots qu'elle a prononcés, je crois pas pouvoir les oublier si facilement. Elle a dit que tu étais malsain et dangereux.

- Elle n'avait pas tout à fait tort, tu sais ?

- Je m'en fous. Elle avait pas à dire ça devant toi, dans l'état où tu étais. Ça aurait bien pu te tuer.

- Mais je ne suis pas mort.

- Non. Et c'est la seule raison pour laquelle cette sorcière est encore en vie. Si quelque chose t'était arrivé à cause de ce qu'elle a dit...

- Elle s'est excusée.

- Et puis ? En quoi les excuses réparent le mal qui a été fait ?

- Ça ne répare pas forcément, mais ça arrange un peu les choses, tu ne crois pas ? J'aimerais bien que tu cesses de lui en vouloir à cause de moi.

- C'est pas à cause de toi, c'est à cause d'elle.

- Oui, mais tu sais, moi je ne lui en veux pas. Et même si tu fais ça parce que je compte à tes yeux, lui garder rancune ne change rien au passé. Ça ne sert à rien. Chacun fait ce qui lui semble bien sur le moment, et tout le monde fait des erreurs. Yuuko-san nous a utilisés, c'est vrai, mais elle n'avait pas vraiment le choix et malgré tout, elle a toujours essayé de nous aider de son mieux alors qu'elle aussi avait les mains liées par certaines contraintes.

- Elle nous a menti. Et elle nous a mis en danger en nous cachant certaines choses.

- Moi aussi, j'ai menti. Et si on fait le compte, entre elle et moi, de qui a fait les pires choses, je crois que je suis largement en tête.

- Tu n'avais...

- Pas le choix, oui. Mais nous ne savons pas grand-chose de Yuuko-san et des circonstances qui la font agir de telle ou telle manière. Et même si elle nous a manipulés, elle s'est montrée plus souvent comme notre complice que comme une adversaire. Alors, est-ce que tu ne pourrais pas essayer de passer l'éponge ? Au fond d'elle, je suis sûr qu'elle est désolée, et qu'elle souffre que tu la rejettes. Elle t'apprécie beaucoup, tu sais ? Je ne pense pas que continuer à lui faire la tête soit une bonne chose, ni pour elle, ni pour toi. Et puis maintenant qu'Ashura-oh est mort, je peux de nouveau utiliser ma magie, et ici, elle ne peut pas nous atteindre. Nous ne sommes plus sur son influence, aucun d'entre nous n'a d'obligation envers l'autre. C'est un excellent moment pour faire table rase, tu ne penses pas ?

- On verra.

- Chaque chose en son temps ?

- Chaque chose en son temps, oui.

- Si on rentrait, Kuro-chan ? L'après-midi tire à sa fin, on n'arrivera pas à finir ce soir, et on a une longue marche à faire. Et puis, il faut trouver une maison à Papa et Maman Lapins, pour qu'ils soient heureux et fassent plein de bébés lapins... que tu tueras.

- C'est ça.

- Et que tu videras !

- Non !

En se chamaillant de plus belle, ils prirent le chemin du retour.