Chapitre 8 : L'embuscade
Il faisait à présent nuit noire. Le Surprise se tenait près des côtes sud d'Argentine, et la fraîcheur de l'air faisait condenser l'humidité. En deux semaines ils étaient descendus au sud, toutes voiles dehors, poussant le navire dans ses derniers retranchements. Fran regrettait le climat tropical et les eaux turquoises où elle avait espéré replonger un jour. Plus tôt dans la journée, l'Achéron avait été aperçu an arrière du Surprise. Cet événement avait mis Lucky Jack en rage, car c'était la seconde fois qu'il se faisait piéger de cette manière. Persuadé qu'ils avaient plusieurs semaines de retard sur le navire français, le capitaine avait poussé son équipage à se dépasser. A présent, le travail effectué paraissait inutile. Pire encore, dans sa position le bateau était vulnérable à une nouvelle attaque, son poursuivant étant de nouveau sous le vent.
Loin derrière la poupe du bâtiment, une soudaine lumière apparut et disparut presque aussitôt. Le 'boom' caractéristique retentit un moment plus tard. Après quelques secondes d'attente anxieuses, un magistral 'plouf' retentit en l'arrière du navire. Ils étaient encore hors de portée. Fran traînait sur le pont à cette heure tardive, et elle crut apercevoir le capitaine. Il se dirigeait vers un groupe de matelots au centre du navire. Ces derniers avaient travaillé toute la journée sur un radeau de fortune, stabilisé par des tonneaux
- Are they in our range now? demanda Jack
- No captain, we tried to fire but they are too far away. Besides, their weapon is also more powerful than the one we have in the back.
- They're catching up on us, what's the status of the raft?
Une autre lumière apparut, cette fois ci, Fran se mit à compter pour évaluer la distance qui les séparait du navire ennemi. 'boom'… plus de cinq secondes, songea Fran. La jeune femme vit Stephen émerger de l'entrepont et rejoindre le capitaine. Le bruit de vagues était trop fort, et elle n'entendit pas ce qu'il lui dit. Le capitaine esquissa un sourire en hochant la tête.
Le désordre organisé avait recommencé. Des ordres circulèrent que Fran ne comprit pas, elle ne connaissait rien au jargon naval. Cependant, lorsque Stephen la rejoignit, il lui expliqua l'idée que Jack avait eue :
- It's dark like hell here, if we shut all lights on the boat and put one on the raft, then they might take it as a target instead of us.
- Brilliant idea, s'exclama Frances, enthousiaste.
- Jack is an experienced seaman, but those ideas I have no clue where he takes it from…
Alors que le radeau était amené sur le pont, la jeune fille se demanda alors comment ils allumeraient la lumière sur le radeau sans donner la position de leur bateau. Il fallait que ce soit fait une fois la barque mise à l'eau. Elle frissonna lorsqu'elle vit qu'un adolescent se préparait à descendre avec la frêle embarcation. Elle l'avait vu plusieurs fois au chevet du jeune Blackeney, c'était le jeune Calamy. Ils avaient même discuté parfois, alors qu'il quittait l'infirmerie, se demandant si son ami allait survivre. Elle le dévisagea tandis que Jack lui passait une corde autour de la taille. S'il avait peur, le jeune homme ne le montra pas. Il hocha la tête aux ordres et conseils que lui donnait le capitaine, puis le radeau fut doucement soulevé du pont où il reposait.
Fran n'avait pas entendu ce que Jack avait dit au jeune homme, et elle regarda comme tous les autres le radeau qui descendait en grinçant, attaché par une corde. La jeune fille frissonna quand elle réalisa qu'en cet instant, cette corde représentait le seul lien qui rattachait l'adolescent à la vie. De longues minutes passèrent, chacun scrutait les ténèbres afin de distinguer la frêle embarcation frayer son chemin vers le néant. En quelques instants, le radeau apparut à la poupe du navire. Luttant pour garder l'équilibre le long de l'échelle de corde, le jeune officier souleva le verre de la lampe principale et entreprit d'allumer la mèche. Une lumière vive apparut au loin, signalant le lancer d'un nouveau boulet. Retenant son souffle, Fran plissa les yeux tandis le boulet atterrissait entre le leurre et la poupe du bâtiment. Cependant, les maudits français avaient une capacité de tir assez importante pour produire un boulet toutes les trente secondes. La tension s'intensifiait donc au fil des minutes alors que Calamy se battait contre la mèche de la seconde lampe attachée à la pointe droite du radeau. De nouveau, le 'boom' caractéristique retentit, suivi du sifflement de la fonte qui déchirait les airs. Le projectile fendit les eaux quelques mètres en amont du radeau. Calamy, figé pendant quelques instants, se remit frénétiquement à la tache. La troisième lampe ne fut pas autant récalcitrante que les autres, et au moment ou il retira les capuchons de toile pour libérer la lumière, Jack fit instantanément éteindre toutes les lueurs sur le navire. Un grand silence s'installa sur le pont, permettant à l'équipage d'entendre le 'plouf' que fit le jeune officier en se jetant à l'eau. De nouveau un projectile leur fut adressé, mais comme tous les suivants il tomba non loin du radeau. Fran soupira de soulagement, et fut accompagnée par le docteur qui se tenait à ses côtés. Jack fendit la foule qui s'était amassée à la poupe et fit hisser le héros du jour, ballottant au bout de sa corde. Frigorifié et quelque peu meurtri par l'ascension, Calamy fut emmitouflé dans une couverture, et Jack lui tapa sur l'épaule avec un sourire :
- Don't tell me it wasn't fun, lui fit il
- It was indeed, sir, répondit l'adolescent, les yeux brillants
Le plan était diablement astucieux. Le radeau dériverait bientôt dans une toute autre direction et pendant ce temps le navire de guerre pourrait faire voile vers une autre destination. Lucky Jack venait de sauver son équipage. Cependant, il semblait qu'il avait bien plus que la fuite en tête. Son sourire démesuré parlait pour lui tandis que les lieutenants le félicitaient en silence. Stephen s'était assis auprès du jeune garçon, obéissant sans doute à son instinct de médecin.
- How far can you reach this ship in battle, doctor? demanda soudainement Fran à ce dernier en se rapprochant de lui afin de ne pas élever la voix
- I don't know… I'm not really fond of weapons…
- The Surprise can reach a boat about five thousand feet away miss, fit Jack en apparaissant derrière eux, why?
- Uh… they where not far away from your range Captain, I estimate their distance to a seventeen thousand meters, so about uh, fifty five thousand feet.
- And how would you calculate that? demanda le capitaine d'un ton cynique
- Well, I saw the flash of light from the bottom of their ship sir…
- Did you use …?, commença Stephen, réalisant l'astuce
- Sound speed yes, confirma Fran.
- I beg your pardon? fit Jack, visiblement échaudé de ne pas avoir saisi l'astuce
- There was some experiments conducted in France in 1738, they fired a cannon in Parisian suburb and measured the time between the sound and the light produced bu the gun, expliqua Stephen
- Considering the light has infinite speed, sound speed was concluded 333 meters per second. Therefore, dividing the time between the flash and the sound of the blast by sound speed gives the distance they were firing from, termina Fran
Jack sembla réfléchir quelques secondes, puis se mit à contempler la pénombre.
- Oooh I see… too bad they didn't crush Bonaparte with the canon blast, grommela le capitaine en s'éloignant des deux scientifiques à grand pas.
- He can be touchy sometimes, soupira Stephen, suivant des yeux son ami au sang chaud tandis que Fran réprimait un fou rire dans sa manche
La jeune femme était étonnée que le capitaine n'ait pas trahi sa surprise, alors que ce qu'elle venait de révéler semblait stratégique. De plus, elle n'avait pas encore appréhendé l'étendue des connaissances mathématiques du commandant de bord, mais la vitesse avec laquelle il avait saisi le concept la stupéfiait. Elle avait fait l'erreur de le sous estimer, pensant qu'un meneur d'homme rétrograde tel que lui ne pouvait pas être en même temps un mathématicien accompli. Fran se jura de ne plus se laisser aller à de tels préjugés.
Dans la nuit, Lucky Jack donna ordre à Barett Bonden de faire cap au sud sud ouest. A cette heure Fran dormait à poing fermés, levant à peine un œil lors du changement de quart, puis retombant dans un sommeil agité. L'océan commençait à être moins clément, et la jeune femme n'était pas encore habituée aux secousses. Au matin, après un frugal petit déjeuner, Fran se rendit sur le pont où régnait une agitation inhabituelle. Craignant un nouveau branle bas de combat, elle plissa les yeux pour scruter l'horizon dans la brume naissante. L'horizon était clair à l'est. Alors qu'elle se dirigeait vers l'avant du navire, le lieutenant Blackeney passa à côté d'elle à grande vitesse, criant un 'Sail ho, pass the word to the captain'. Curieuse, Fran avisa Calamy qui examinait l'horizon à travers sa longue vue.
- What is it? demanda-elle
- Ship ahead, miss, répondit Calamy sans lâcher son instrument
- Thanks, lieutenant Calamy
La porte de la grande cabine grinça et Jack apparu le sourire aux lèvres, accompagné de son premier lieutenant. Aucun d'eux ne portaient leur veste d'officier, ce qui était fort habituel étant donné le soin que les deux hommes prenaient de leur tenue. Ils descendirent les escaliers sans sourciller, malgré le roulis de la mer agitée, puis se postèrent au pied du grand mât. Le lieutenant Pullings se hissa sur la première échelle de corde et commença son ascension. Au moment où le capitaine s'apprêtait à le suivre, il croisa le regard de la jeune femme qui se dirigeait vers lui.
- Wanna see something nice? lui demanda-t-il, les yeux brillants
- Sure sir, répondit-elle avec enthousiasme
- Then follow me!
Le capitaine s'élança sur l'échelle de corde et se mit à monter. L'ascension fut interminable. Jack avançait à une vitesse incroyable malgré l'instabilité constante du référentiel et Fran respirait lourdement, suivant le capitaine à grand peine. Elle n'était jamais montée au-delà de la deuxième vergue sur le grand mât, craignant de détériorer quelque chose. Ses jambes fatiguaient, et une cellule après l'autre elle avait l'impression de se hisser vers le ciel. Lucky Jack ne s'arrêtait plus, et dans un dernier effort il rejoignit Pullings au sommet. Quant Fran arriva, il s'écarta de quelques dizaine de centimètre pour qu'elle puisse s'agripper au mât. Jack se tenait à sa gauche, et le premier lieutenant à sa droite.
Lorsqu'elle découvrit la vue, plus de quarante mètres au dessus de l'océan, le cœur de Fran failit manquer un battement. A perte de vue l'étendue grise se moutonnait ça et là sous l'effet des vagues. Le sentiment de liberté qui assaillit la jeune femme en ce moment était saisissant. Jack leva un index, et lui montra la raison de sa bonne humeur. Loin au sud, un bâtiment de guerre tentait d'échapper à son poursuivant. C'était l'Achéron.
Alors que Pullings et Jack se congratulaient mutuellement, Fran réalisa que la ruse du capitaine avait eu pour but de contourner le bateau et de lui tendre un piège. A présent, le Surprise était sous le vent et avait l'avantage pour la première fois. La jeune fille n'arrivait pas à y croire, retrouver la course d'un bateau dans l'immensité de l'océan atlantique pour venir se placer juste derrière était un exploit qu'elle n'arrivait pas à appréhender. Le capitaine Jack Aubrey était un navigateur émérite.
Exhultant, il se tourna vers elle :
- So what do you say miss? s'exclama-t-il
- That it was a FUCKING good move! fit-elle, incapable de retenir son enthousiasme
Surpris d'entendre un vocabulaire de midshipmen dans la bouche de la jeune femme, Aubrey et Pullings échangèrent un regard, puis le capitaine éclata de rire et lança une tape dans le dos de sa voisine. Le choc chassa l'air de ses poumons.
- Well said miss Frances
A ces mots, il se saisit d'une corde qui était fixée au sommet du mât, et se lança dans le vide. Son premier lieutenant l'imita, et les deux officiers dévalèrent les quarante mètre qui les séparaient du pont en riant et discutant de la stratégie future. Le coup de génie d'Aubrey signifiait malheureusement qu'une nouvelle bataille se présenterait, et que le docteur Maturin aurait de nouveau fort à faire dans peu de temps. Les éclats de voix du capitaine se faisant plus distant, Fran se saisit de la même corde que lui, croisa ses genoux par dessus, et se mit à glisser le long du filin. Elle eut la sensation de voler, suspendue comme une araignée avec plus de trente mètre de vide au dessous d'elle. Son maigre perchoir se balançait au gré des vagues, ajoutant au mouvement de descente un autre déplacement latéral. Fidèle à son côté scientifique, Fran se demanda à quel genre de trajectoire ressemblait se descente. Le pont s'approchait vite, et elle savoura chaque seconde du voyage avant de se retrouver parmis les vivants. Comme dans toute rencontre navale, le plus difficile était l'attente et cette dernière ne faisait que commencer.
Le Surprise était en chasse, et l'Achéron grossissait à vue d'œil à l'horizon, fracassant les vagues à pleine vitesse, et ballotant sur l'océan en colère. Les creux se faisaient plus importants, et à mesure qu'ils avançaient la tempête se referma sur eux comme les crocs d'un loup sur sa proie. La pénombre gagnait, et Fran ne se souvenait déjà plus à quoi ressemblait une belle journée. Lorsque la pluie se joignit à la fête, elle rentra pour se réchauffer. Le temps s'était rafraîchi et la pluie était glaciale.
Après plusieurs heures à être ballotée dans son hamac, la jeune femme décida qu'elle était bien trop malade pour rester dans les ponts inférieurs. Le roulis du bâtiment devenait de plus en plus fort, mais ses yeux ne pouvaient se rendre compte du mouvement, d'où la nausée. Elle se demanda comment Stephen réussissait à ne pas être dévasté, lui qui n'avait pourtant pas le pied marin. Apparemment il était monté pour observer le Cap Horn, et s'était fait rabattre sur le pont par une vague. Il était redescendu trempé et d'assez mauvaise humeur, grommelant qu'il ne valait pas la peine de mourir de froid pour voir une ombre. N'y tenant plus, elle traversa la salle commune et se précipita vers l'écoutille, le cœur au bord des lèvres.
L'odeur qui régnait à l'intérieur du navire ne faisait aucune doute qu'elle n'était pas la seule à avoir le mal de mer. Elle fut accueillie par une douche glacée à peine les premiers escaliers franchis, et alors qu'elle reprenait son souffle en s'agrippant au pont pour accomoder un mouvement de la corvette, ses pieds glissèrent dans le vide et elle eut une vision du chaos. Des vagues immenses projetaient leur écume sur le pont, envoyant valser les matelots qui s'agrippaient au bastingage pour stabiliser le navire. L'amplitude du roulis était tellement importante qu'elle pouvait parfois voir la mer presque en dessous d'elle. La tempête faisait rage, et la visibilité était plus que réduite. Le mouvement permit à ses pieds de reprendre contact avec l'échelle, et la jeune femme roula sur le pont. Pendant quelques instants, elle resta au pied de la grande cabine, totalement dépassée par les éléments. Puis une vague arriva à bâbord, et percuta la coque de plein fouet. Curieusement détachée, Fran constata que le mur d'eau se comportait comme dans les vidéos du tsunami lorsque la vague avait heurté le parapet d'un hôtel. Effectivement, une grande quantité d'eau dépassa la hauteur du pont, et elle fut emportée par le courant glacé qui la traîna jusqu'au bastingage opposé où elle s'accrocha au rail de toutes ses forces.
Lucky Jack cria un ordre au loin, à la proue du navire, et les écoutilles furent fermées. Fran frissonna de froid et de panique, elle ne pouvait plus rentrer à présent. Elle tituba jusqu'au mât principal et s'y accrocha désespérément. Pendant une petite éternité, Fran se laissa balloter par le roulis, enroulée autour de l'échelle de corde, laissant l'air frais la débarrasser de la nausée. Parfois une grosse vague balayait le pont. Une fois ou deux un corps traversait la largeur du bateau, se rattrapant tant bien que mal à une corde, puis se remettait au travail. Les doigts gelés, la jeune femme tentait de traverser la tempête sans passer par-dessus bord. 'Au moins' se dit-elle, 'je n'ai même plus le temps d'être malade'
Lorsque le capitaine donna enfin l'ordre de rentrer les voiles, abandonnant la poursuite, un défilé de matelots commença, montant le long de l'échelle de corde pour plier les carrés de toile de coton. Fran du se décaler pout laisser la voie libre, et trouva une corde bien aimée un peu plus loin. Jack avait décidé que la corvette ne pouvait plus gérer autant de pression et effectuait un repli salvateur en termes de voilure. Cependant, avec le vent qui battait et la pluie, l'affaire n'était pas des plus évidentes. Fran entendit de nouveau crier, mais avec le vacarme des vagues qui battaient la coque, elle ne put identifier son propriétaire :
- Close reef topsail!
De nouveau une vague monstrueuse balaya le pont. La jeune femme aperçut Jack, qui contournait l'assaut en tournoyant autour d'une corde. Malgré le bruit assourdissant, elle entendit quelqu'un crier à l'aide. Tout le monde était occupé à effectuer des tâches vitales, mais une voile récalcitrante battait toujours au vent. Elle entendit les hommes du mât principal crier 'all secure' et quelqu'un leur répondre 'get down lads'. Cependant, un matelot hurlait toujours qu'on l'aide à la poupe du navire. Fran évalua la situation, les matelots commençaient tout juste à descendre, et personne n'était disponible pour aider à plier la voile du dessus. Alors qu'elle se dirigeait vers le mât de misaine, ses mains tremblant de froid et d'angoisse, elle apreçut Allen qui ordonnait à l'officier Hollom de monter aider son compagnon Warley. Soulagée, Fran termina sa course en chancelant et s'accrocha au mât en question.
Hollom commença son ascension, un peu trop doucement au goût de la jeune femme, puis il s'arrêta net. Il était pétrifié. Tandis que Warley criait 'Mr Hollom sir, help me', Fran ressenti le besoin de se jeter à son secours. Ecoutant son intuition, elle surgit le long de l'échelle de corde, et commença à grimper. Les mouvements chaotiques du bateau rendaient la tâche difficile. Une fois ils tentaient de l'arracher à l'échelle, et une seconde plus tard la plaquaient contre la corde, lui écorchant les mains. Tant bien que mal Fran progressait et elle rattrapa Hollom qui ne bougeait toujours pas. Le contourner fut ardu, et la jeune femme du passer à l'intérieur de l'échelle, se balançant dans le vide au gré des vagues, et reprenant le dessus une fois l'officier dépassé. Ses bras brûlaient de l'effort qu'elle leur imposait, mais il n'y avait pas le choix. Hollom n'avait toujours pas bougé, pétrifié qu'il était. Son instinct de survie lui criait de faire la même chose, mais le mauvais pressentiment qui l'avait assaillie quelques instants auparavant la poussait à continuer à grimper.
Le jeune Warley criait toujours, et soudain il trébucha et tomba en arrière. Il eut juste le temps de se raccrocher à la voile, mais la violence du choc fut trop importante pour la structure du Surprise. Avec un craquement effroyable, le mât de misaine se brisa au dessus de la première vergue et l'ensemble de la structure s'effondra, envoyant valser Warley dans une vague au delà des voiles. Fran n'eut pas le temps de comprendre ce qui se passa, et lorsqu'elle sentit qu'elle tombait elle s'accrocha à l'échelle de toutes ses forces en serrant les dents. En chute libre, elle sentit son cœur se décrocher et des pensées folles l'assaillirent avant qu'elle ne touchât la surface de l'océan. Le choc avec l'eau fut brutal et glacial. La jeune femme n'aurait jamais cru que l'on puisse avoir aussi froid. La douleur menaçait de la paralyser. Chaque articulation luttait pour maintenir la circulation en place et cela faisait un mal de chien. La jeune femme avait l'impression qu'on lui découpait le cou, les chevilles et les poignets à la scie. Au prix d'un effort monstrueux, Fran força ses membres à bouger. Pétrifiée de douleur, elle remua ses jambes pour permettre à son sang de circuler de nouveau, consciente que le froid pourrait la tuer là ou la chute l'avait épargnée. Luttant sous l'eau, elle tenta de battre des jambes mais elle ne savait pas dans quelle direction était la surface. Complètement paniquée et à moitié sonnée, son esprit lui cria de ne pas lâcher sa prise même si ses poumons le souhaitaient. Son instinct lui disait que la structure allait remonter en surface. Ballotée dans les eaux glaciales comme dans des montagnes russes, Fran commençait à se demander si elle survivrait à son plongeon.
Enfin elle creva la surface et tenta une inspiration. L'écume et la pluie s'engouffrèrent dans sa bouche grande ouverte, et elle recracha l'eau salée, toussant frénétiquement à la recherche d'un peu d'air. Il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits et se forcer à se calmer. Maintenant qu'elle était dehors, il fallait imperativement qu'elle remonte sur le Surprise. Elle leva les yeux et distingua le bâtiment à travers le rideau de pluie. Le mât était heureusement retenu par les nombreux cordages qui traçaient un chemin cahotique jusqu'à la coque. Elle entendit crier depuis la poupe 'swim man !' et aperçut Warley qui nageait en direction de la structure flottante.
Gelée jusqu'aux os, la jeune femme reprit doucement son ascension, balayée par des vagues d'une dizaine de mètres, passant parfois sous la ligne d'eau et s'accrochant comme une damnée à la corde qui la retenait à la vie. Epuisée d'évoluer dans cet environnement instable, elle releva la tête et vit soudain que le Surprise penchait dangereusement et menaçait d'être englouti par les eaux. En un éclair elle comprit la situation. Le mât retenait le Surprise en le tirant par le fond. Tôt ou tard la corvette serait engloutie. Il fallait qu'elle remonte sur le pont si elle ne voulait pas rester en mer, mais qu'adviendrait-il de Warley?
Déjà, elle entendait des coups répétés à la poupe. Puis la voix de Jack se fit entendre à travers le vacarme de la mer déchainée :
- Come on, move up, mooooove uuuup! We're cuting, move up!
Il hurlait come un forcené pour se faire entendre, mais Fran ne pouvait pas se décider à laisser le matelot derrière elle. Elle se tourna vers le large et vit qu'il avait presque atteint les voiles. Derrière elle, Jack criait toujours, bientôt joint par Pullings. Fran sauta de son échelle et se saisit d'une corde libre, pensant qu'elle pourrait ainsi ne la couper qu'au dernier moment. Quelques secondes plus tard, l'échelle de corde sur laquelle elle se tenait disparaissait dans les flots en furie. Son visage balayé par la pluie glaciale, Fran tira tant bien que mal un couteau toujours accroché à sa cheville. Elle se félicita d'avoir gardé la lame à portée de main et d'avoir si bien attaché la ceinture de cuir. Elle retira le fourreau avec les dents, puis elle le tint quelques instants dans les airs pour que le capitaine du Surprise comprenne ce qu'elle avait en tête. Soudain, la corde sur laquelle elle était se tendit à mort, remontant de quelques mètres au dessus de l'océan. Ses pieds perdant l'equilibre, Fran glissa par-dessus son perchoir et se retint de la main gauche, suspendue et ballotant comme une poupée de chiffon. C'était le dernier filin qui maintenait Fran à la vie, ainsi que le jeune Warley. Ce dernier nageait toujours, et elle pria pour qu'il parvienne à l'atteindre. Déjà, la corde tremblait sous la charge qui lui était imposée. Son point le plus faible étant situé à la jonction entre le bastingage et la trajectoire du filin, Fran ne doutait pas qu'elle céderait bientôt en amont.
- Cut it loose Fran, we're sinking, cut it loose!
Fran se coupa mentalement des cris, et elle tenta d'utiliser la force pour faire revenir Warley plus vite. Malheureusement elle n'avait jamais été assez douée pour déplacer un corps aussi lourd, et dans ce monde là il n'y avait probablement aucun espoir. Lorsque Jack lui cria une dernière fois qu'il allait couper la corde, Fran sut que Warley était perdu. Alors que le capitaine levait sa hache pour abandonner la jeune femme aux griffes de l'océan, celle-ci attaqua la corde en dessous de son coude. Il fallait qu'elle fasse plus vite que l'équipage, sinon ils laisseraient elle aussi dans la tempête. Heureusement, sa dague était bien aiguisée, et tandis qu'elle pleurait de douleur et de regret, son visage fouetté par la pluie et le vent glacial, les fibres de la corde cédèrent une a une.
Soudain la corde lâcha, et elle fut projetée en avant. Fran libéra sa main droite pour s'agripper plus fortement sur la corde, mais l'impulsion l'empêcha de ramener son bras au dessus de sa tête. La jeune femme retomba à l'eau, puis le mouvement du Surprise qui se redressait l'entraîna en avant. Alors que le bateau regagnait de la hauteur, tirant violemment sur le cordage, Fran rencontra soudainement la coque au niveau du pont inférieur. Elle termina son vol avec un choc qui aurait pu fracturer son crâne si elle avait rencontré le bois la tête en avant. Heureusement, ce fut son épaule gauche qui accommoda la secousse. Son corps lui criait de ne pas lâcher la corde, et elle s'ouvrit presque la main à force de s'y agripper. Cependant, elle était trop étourdie pour bouger, l'inconscience menaçant de la submerger. Elle ne parvenait même pas à soulever son bras droit tellement l'effort lui coûtait. Si l'adrénaline n'avait pas saturé ses veines elle aurait sans doute perdu connaissance, mais le combat intérieur qu'elle menait pour garder sa main serrée lui sauva la vie.
Le monde devint flou, et elle entendit à peine les cris alors qu'on la hissait comme un pantin le long de la coque. Jack ordonna de l'attraper aussi vite que possible, craignant qu'elle ne lâche la corde, et le moyen de plus rapide était de la tirer jusqu'aux fenêtres de sa propre cabine. Telle une poupée de chiffon, la jeune femme sentit des mains la saisir et la poser délicatement à l'intérieur. Quelqu'un tenta d'ouvrir sa main pour qu'elle abandonne la corde, mais ses doigts étaient fermement crispés sur le filin rêche. Noyée dans sa terreur et la douleur d'avoir abandonné un compagnon à une mort atroce, Fran ne répondait plus, son esprit ayant fermé les portes à l'agonie que serait celle du lieutenant laissé en mer.
Elle entendit vaguement Jack donner l'ordre d'aller chercher le docteur. On la couvrit de couvertures puis les hommes disparurent et la porte claqua. Le capitaine vint doucement s'agenouiller devant elle. Il lui souleva le menton et la regarda longuement dans les yeux, une main posée sur son épaule. Une fois de plus, c'est lui qui la tira de son monde imaginaire. Sans qu'il ait besoin de dire quoi que ce soit, Jack franchit de nouveau la lourde porte de l'esprit de la jeune fille. Fran songea à quel point elle devait avoir l'air minable, son visage ruisselant de larmes et de pluie, les cheveux collés et tremblant comme un chat mouillé. Sa main lui faisait atrocement mal, la peau était sans doute déchirée.
- You are safe now, murmura-t-il en pressant doucement son épaule
Fran voulait lui dire comme elle regrettait de ne pas avoir réussi à ramener Warley, qu'elle était trop minable pour avoir réussi et que son mieux n'avait pas été suffisant, qu'elle n'avait pas pu se détacher de son échelle de corde, que les vagues étaient trop fortes, que son propre poids avait déchiré sa main… Sa lèvre inférieure trembla, et elle le regarda longuement.
- I am so sorry, parvint-elle à articuler dans un sanglot. Oh god…
La détresse la submergea et Fran explosa, tombant en pleurs et cachant sa tête dans ses mains ensanglantées. Le fardeau était trop lourd à porter pour ses frêles épaules. Sanglotant sans retenue, elle teinta de sang ses cheveux mouillés de ses mouvements désordonnés, se fichant de ruiner l'image impassible qu'elle avait travaillé à renvoyer lors de sa présence à bord. Chaque personne qu'elle avait perdue ainsi restait gravée dans sa mémoire, et le poids de leurs visages s'alourdissait au fil du temps. A sa grande surprise, elle sentit une pression autour de ses épaules, d'abord légère puis plus imposante. Jack avait encerclé la jeune femme de ses bras, et il la serrait contre lui comme pour l'empêcher de se noyer. Il posa son menton sur le dessus de sa tête, calmant ses gestes frénétiques, et ils restèrent ainsi embrassés pendant quelques secondes. Le chaud contact plongea Fran dans un état second, et elle s'accrocha désespérément au capitaine, absorbant comme une éponge le réconfort dont elle avait tant besoin.
Ce fut ainsi que Stephen trouva le capitaine du navire et la jeune femme, elle roulée en boule aux pieds du colosse agenouillé auprès d'elle. Sans voix, il s'approcha des deux figures et Jack se redressa doucement. Les yeux brillants, il lui dit :
- You take good care of her doctor, but when you're finished, will you come to me please?
- Are you hurt?, demanda Stephen, tout de suite en mode 'docteur'
- No, friend, fit Jack qui posa une main sur l'épaule de son ami, but I would gladly have you by my side for a while to night.
- I will come as soon as she's taken care of
Jack hocha la tête, puis s'éloigna d'une démarche lente et vacillante, laissant la jeune femme dans les mains du docteur.
