Carte 10 : Loup
Il avait été extrêmement surpris, au point de passer ses doigts sur ses joues comme s'il ne redécouvrait que seulement maintenant l'existence des muscles lui ayant permis cela.
Sourire. Depuis combien de temps le garçon n'avait-il pas souri comme ça, spontanément ?
La jeune fille se mit à rire devant son air décontenancé, elle avait le droit, ce miracle, c'est elle qui l'avait engendré, elle qui ressemblait à une fillette naïve avec ses grands yeux gris.
Cependant, le sort de son ami disparu lui revint à l'esprit, le frappant de plein fouet. Tôt ou tard, il lui faudrait savoir ce qui lui était arrivé.
A lui. Mais aussi à Sora.
« C'est Kovu qui vous a trouvé, là-bas, sur le récif qui jalonne la plage… C'était hier. Vous étiez sur la partie rocheuse de la crique qui jouxte cette maison, sûrement à cause de cette tempête qui s'est abattue sur toute la côte depuis deux jours. Kovu vous a ramené ici. Vous avez eu de la chance, avec cette tourmente, vous auriez pu ne jamais regagner la côte… »
« De la chance » ? Ca oui, il en avait eu. Il ne se rappelait pas comment il avait pu atterrir dans cette partie du monde qui lui était inconnu, ni où il avait bien pu puiser cette force indomptable qui lui avait permis de maintenir son corps hors de cette eau noire bouillonnante pendant ce temps qui lui avait parut être une éternité, mais oui, il avait eu de la chance.
Son regard se repporta vers le petit lion qui s'était étendu sereinement sur le tapis de laine épaisse recouvrant le parquet sombre. Ce dernier, une oreille en avant l'autre en arrière, l'interrogeant silencieusement du regard. Le garçon se demanda comment, par quel miracle, ce petit animal avait bien pu faire pour le porter alors que leur gabarit respectif était sans commune mesure l'un par rapport à l'autre.
Il allait clairement poser la question à la jeune fille mais se ravisa. Après tout, elle avait bien été capable d'entrer dans ses cauchemars pour venir lui tendre une main salvatrice. Cette jolie chimère, qui était-elle donc pour avoir en elle ce pouvoir, celui de pénétrer dans le cœur des gens ?
Elle avait été étonnée, surprise, apeurée, mais jamais elle n'avait eu de mouvement de recul lorsqu'elle avait vu cette apparence hideuse qui l'avait fait prisonnier de son propre cœur. Elle n'avait jamais baissé les yeux.
Lui baissa les siens de honte. Il vit ses mains. Dans sa paume droite se tenait une entaille profonde à l'endroit où sa peau avait été en contact avec sa Keyblade. Le métal pur avait laissé sa marque dans les chairs lors de son dernier combat. Qu'aurait-il fait sans elle, toute puissante, lui, tremblant sans cesse de peur sous sa carapace stoïque ôtant tout sentiment humain apparent ?
La jeune fille lui demanda, l'air désolé : « Vous avez mal ? »
Il secoua la tête. Et voilà, il avait encore réussi à donner de l'inquiétude à quelqu'un.
Q'aurait-il fait, lui, s'il avait été à sa place ?
Ah oui, il aurait souri, encore et encore, il aurait dit que tout allait bien, il se serait montré bien plus fort qu'il ne l'était sans doute en réalité, pour donner aux autres l'image de quelqu'un d'imbattable, sur qui on pouvait compter quoi qu'il arrive. Parce que c'était lui et personne d'autre qui avait le pouvoir de créer la lumière.
Le garçon serra les dents, se faisant violence, contre cette tendance morbide à flancher, à ne voir que le mauvais côté des choses, contre cette nature pessimiste qui l'avait fait basculer en un point de non retour. Lui aussi, et pour une fois pour toutes il allait apprendre à être fort, pour que jamais plus quelque part, quelqu'un ne se fasse du souci pour lui.
Il releva la tête. Ses blessures le lançaient maintenant qu'il était complètement sorti de son état de torpeur. Il avait du mal à respirer profondément sans que ses poumons ne lui rappellent leur état précaire et douloureux.
« Y avait-il quelqu'un… Avec moi… je veux dire… »
La jeune fille secoua la tête tristement.
« Non, ils n'étaient pas avec vous, ni lui, ni elle. »
Ah oui, elle avait vu, elle avait lu au travers de lui comme dans un livre ouvert. Elle savait où allaient ses tourments. Il était déçu, mais d'un autre côté, il se sentait rassuré. Ca signifiait que ce qu'il avait ressenti quand ils étaient sortis ensembles des ténèbres, sa présence qui s'était détachée de la sienne, était vérifié.
Au moins, son ami n'avait pas eu à essuyer cette tempête.
Il sourit dans son for intérieur.
Oui, tant mieux car Sora, malgré tout et quoi qu'il en dise, était un nageur bien moins doué que lui.
Il regarda la jeune fille qui se mordait les lèvres, ne sachant comment il allait réagir face à cette nouvelle. Avec tout ça, il en avait oublié la convenance.
« Comment t'appelles-tu ?... »
Elle parut étonnée de cette question qui la mettait en avant de manière inattendue. Ses joues pâles se teintèrent d'un rose délicat. Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa robe.
Sa voix fut toute petite et chétive : « L… Loup… Enfin… Comme l'animal…Je sais que c'est bizarre… Heu… Vous pouvez vous moquer si vous voulez, je sais que ça ne me va pas du tout… »
-« Non ! Non ! Ce… C'est bien comme ça… »
Le garçon rougit à son tour, se sentant gauche. Le petit lion profita du silence gêné régnant dans la pièce soudainement pour sauter d'un bond léger sur les genoux de la jeune fille. Elle s'écria :
-« Ah ! Oui ! Pardon ! Lui, c'est Kovu. »
Le garçon remercia silencieusement la petite bête pour son intervention, comblant son embarras en reportant l'attention de Loup sur lui. Le lionceau souleva l'une des mains de la jeune fille pour y glisser sa tête en dessous, quémandant avec insistance une caresse.
Le garçon sourit. Un petit enfant gâté qui aimait trop sa mère, sa grande sœur ou son amie, voilà ce à quoi il ressemblait.
La jeune fille lui gratta le poil sombre entre ses épaules. Le petit lion se mit à ronronner en fermant les yeux.
-« Vilain garçon, tu es impossible ! », lui dit-elle d'un air courroucé avant de s'adresser à l'inconnu, un peu embarrassée : « Il s'excuse, vous savez, pour votre main, enfin… Il n'en a pas l'air, mais il s'excuse vraiment.
- En effet, il n'en a pas l'air du tout. »
Ils rirent ensembles.
La jeune fille avait appris le nom du garçon dans ses cauchemars, elle aurait voulu le savoir de sa propre voix. A son tour, elle risqua cette question d'une voix menue.
Le garçon la regarda un peu étonné, ses lèvres bougèrent machinalement.
-« Anse… »
Il se tut, comme si quelque chose en lui venait de stopper net ses paroles automates. Ses yeux verts cherchèrent un moment une réponse à donner, celle qui lui enlèverait ce poids comprimant sa gorge. C'était bizarre, depuis tout ce temps qu'il avait passé revêtu de la peau d'un autre, il avait pris l'habitude de porter son nom, oubliant presque le sien qu'il cherchait maintenant dans ses souvenirs.
L'image de son ami lui vint alors à l'esprit.
Il était debout face à lui, c'était quand ils s'étaient retrouvés dans ce château scellant le monde qui n'a pas de fin, Illusiopolis. Ces lèvres formèrent deux syllabes qui étaient tout pour lui.
Il prononça en même temps que ce souvenir qui était resté là, dans son cœur, ce qui marqua définitivement sa renaissance :
-« Riku. »
