Faisons arrêt sur image et rembobinons jusqu'à une heure avant la confrontation. (une estimation, puisque le méli-mélo... euh, vous connaissez la chanson, cher lecteur)
— Mnemosia, Mnemosia... répéta le Gallifréen, songeur. Pourquoi ce nom me parait-il familier?
— Est-ce que nous sommes arrivés à temps? s'interrogea John à voix haute.
Chacun occupé à suivre son propre fil de pensées, les deux Docteurs s'apprêtèrent à quitter la salle de contrôle du Tardis. Apparemment ils avaient oublié ce qui s'était passé la dernière fois. Mais Amy s'en souvenait, elle.
— Attendez! dit-elle pour les stopper dans leur élan. Est-ce qu'il ne serait pas plus prudent pour John de vérifier...
Les portes claquèrent.
— ...S'il n'est pas recherché, soupira-t-elle. Et ils ne m'écoutent pas! Vraiment, j'ai l'impression d'être en charge de deux gamins incontrôlables.
— Trois si vous comptez Jack, commenta Ianto. Il vient de sortir à leur suite.
Ils s'entre-regardèrent, haussèrent les épaules d'un air fataliste et emboîtèrent le pas à ces trois têtes brulées.
Ils furent accueillis par une grande place - une agora - où de gracieux édifices recouverts de marbre contrastaient avec des boutiques aux étals surchargés de marchandises, créant une ambiance très dynamique. Le tout était éclairé par les doux rayons de deux soleils jaune orangé.
Le Docteur se frappa le front, tout lui revenant brusquement en mémoire. Mais bien sûr. Mnemosia, la septième planète d'un système solaire binaire. Dans son Univers, tous ses habitants avaient péri lors d'un séisme à l'échelle planétaire, survenu en 4905... Non, en 4995. Il n'avait pas pu les sauver. Pas un seul. Voilà pourquoi ce nom lui avait marqué l'esprit.
Mais vu qu'ils étaient au 51 ème siècle, dans cet Univers-ci soit la catastrophe ne s'était jamais produite, soit elle avait été évitée d'une quelconque manière.
John secoua son tournevis sonique qui émettait des bruits saccadés, puis le porta à son oreille tout en ne cessant de le manipuler.
— C'est bizarre... Le signal est intermittent, il y a trop d'echos.
— Je peux en augmenter la puissance si tu veux, proposa le Gallifréen.
John regarda tour à tour ce qu'il avait à la main et celui que tenait le Docteur. Puis il haussa un sourcil.
— Comment se fait-il que le tien soit plus long que le mien?
— Non, s'il-te-plaît, ne nous aventurons pas sur ce terrain, d'accord?
Le capitaine eut un sourire rayonnant à l'idée qui lui traversa l'esprit à ce moment-là: deux versions d'une même personne. S'il avait été à leur place...
— Est-ce que vous n'avez jamais eu l'envie de comparer vos...
— Jack, dirent-ils en coeur. Fermez-la.
— ...Tailles, finit-il en ouvrant des yeux innocents. Je parlais de vos tailles respectives. Enfin, est-ce un crime de vouloir savoir qui est plus grand que l'autre?
L'ambiguïté de ses propos n'échappa à personne, mais tous feignirent de l'ignorer.
Convenablement boosté, le tournevis de John produisit un son satisfaisant et lui permit de capter un signal provenant du nord de la ville.
— Ils sont toujours là! s'exclama-t-il.
Ils étaient encore là, il avait une chance de les rattraper! Tout le reste passa au second plan. Sans faire ni une ni deux, il commença à courir, suivi de près de Jack qui si possible essayait de ne pas le quitter d'une semelle depuis le début de toute cette aventure.
— Vous ne venez pas, Docteur? demanda Amy.
— Ce serait mettre tous les oeufs dans le même panier. Je vais d'abord fouiner aux alentours, pour voir si notre ravisseur n'a pas provoqué quelques dégâts.
— Dans ce cas, je vais avec eux. J'ai l'impression qu'avec vous, j'aurais encore droit à une visite gratuite de la décharge publique ou pis.
Devant l'air offusqué du Gallifréen, elle éclata d'un rire joyeux et partit rejoindre le duo.
— Sois prudente! cria-t-il derrière son dos.
La jeune femme lui répondit par un signe de la main avant de se fondre parmi la foule. Il s'adressa alors à Ianto qui se tenait près de lui.
— Nous nous retrouvons donc seul, Mr Jones.
— Il faut bien que quelqu'un vous seconde, Docteur.
— On peut toujours compter sur un Jones, fit-il avec un sourire. Venez, allons voir ce que cette ville nous réserve comme surprise.
En fait, le jeune homme était resté par dépit, un sentiment que seul le flegme britannique l'avait empêché de manifester ouvertement. Jack se préoccupait un peu trop du bien-être du Dr Smith à son goût, et ne semblait pas prêter attention à sa présence en dehors de la pause café. Confus, il dut admettre qu'il était jaloux de la complicité qui existait entre eux. Pourtant cela n'avait rien de surprenant: ces deux-là étaient des amis proches. Alors que lui, il n'était que l'homme à tout faire qui s'était imposé.
Quelles que soient les pensées qui l'agitaient, il garda le visage impassible et ravala son amertume. Ce n'était guère le moment de ruminer. Surtout s'il voulait se maintenir à la hauteur de cet alien excentrique qui ne connaissait que deux manières de marcher: très vite, et extrêmement vite!
OoOoO
Ils ne découvrirent rien d'anormal ou de suspect en parcourant la ville. Les mnemosiens allaient et venaient dans une grande sérénité, preuve qu'il ne s'était produit aucun fait notable. Convaincu que cette fois celui qu'ils poursuivaient s'était abstenu de faire des siennes, le Docteur décida de rejoindre le temple, d'où il percevait le signal de l'autre Tardis.
En chemin, ils s'arrêtèrent devant un mémorial qui était dédié aux victimes du tremblement de terre. Ainsi donc, le désastre avait bien eu lieu. Curieux, Ianto se pencha pour lire les inscriptions.
— A nos chers disparus et à celui qui a su apaiser la colère divine... C'est stupéfiant de voir comme l'anglais est devenu une langue universelle.
Le Docteur était sur le point de préciser au jeune naïf que le Tardis se chargeait de la traduction, lorsqu'il fut attiré par une gravure: à ne pas en douter elle représentait une boîte à l'apparence d'une cabine téléphonique.
Tiens donc...
— Ce mémorial marque l'endroit où le miracle a été accompli par un être venu des étoiles. Sans lui, nous ne serions plus là.
Il tourna la tête pour trouver une vieille dame qui était venue se placer silencieusement à ses côtés. Il lui sourit avec affabilité.
— Un véritable envoyé du ciel, alors.
— Je dirais plutôt un Docteur. Comme vous.
Il la regarda fixement: il arrivait que certaines personnes le percent à jour alors qu'il ignorait tout d'elles, ce qu'il n'appréciait que modérément. Il préférait de loin quand les rôles étaient inversés.
— Comme vous, continua-t-elle, au cours de sa longue vie il a dû faire des choix qui se sont révélés heureux ou malheureux par la suite. Mais je crains que cette fois-ci, ses actes ne bouleversent à jamais la réalité telle que nous connaissons.
— Qui êtes-vous? coupa-t-il, faisant fi de toute politesse.
— Simplement quelqu'un qui porte le lourd fardeau d'être clairvoyante. Et je dois vous prévenir que sans être en danger immédiat...
Elle fit une pause, avant de poursuivre en pesant sur chaque mot:
— ...La fleur que vous cherchez risque de se faner avant son heure, si vous tardez trop à la retrouver.
Une prophétie. Il avait une sainte horreur des prophéties. Elles étaient volontairement sibyllines et faites pour égarer ceux à qui elles étaient destinées, bien que celle qu'il venait d'entendre était sans équivoque. Et il en eut froid dans le dos. Il avait trop souvent eu l'occasion de vérifier la justesse de ces avertissements inopinés, surtout ceux annonçant un malheur, pour qu'il prenne à la légère les paroles de cette inconnue.
— Pardonnez-moi, intervint Ianto, mais si vous savez quelque chose qui peut nous aider, pourquoi ne le dites-vous pas clairement?
— Parce que cela est interdit, jeune homme. Et aussi parce que c'est tout ce dont je suis en mesure de révéler, d'après mes dons de voyance limités.
Puis elle ajouta en direction du Docteur qui semblait pétrifié sur place.
— Que faites-vous encore là? Allez à sa rescousse. Le Temps ne ralentira pas sa course, même pour un de ses derniers Seigneurs en vie.
Sortant de sa léthargie, il recula de quelques pas avant de se mettre à courir à grandes enjambées, Ianto sur ses talons.
Elle les regarda partir, le visage serein. Son rôle dans cette histoire était à présent terminé. En verrait-elle la fin? Sans doute pas.
Elle aurait dû mourir il y a 80 ans de cela, lors du séisme qui avait emporté toute sa famille. Sauf que la volonté de la déesse, sous la forme d'une étrange boîte surgie de nulle part, en avait décidé autrement. Mais maintenant...
La Grande prêtresse s'assit sur le banc en pierre qui faisait face au mémorial et ferma les yeux, sentant la douce chaleur des soleils caresser sa peau ridée. Et elle eut un sourire.
C'était une belle journée, bien plus qu'elle ne pouvait en rêver pour l'achèvement de son propre chant.
OoOoO
Le Docteur n'avait jamais sprinté à une telle allure, guidé par le son grésillant du tournevis qui lui indiquait la direction à suivre. Ni les dizaines de marches du temple, ni le hall bondé de fidèles ne le ralentirent, jusqu'à ce qu'il parvienne devant une cabine téléphonique d'un rouge profond.
— Et on se fixe! cria-t-il en apercevant une silhouette qui claquait des doigts pour en ouvrir les portes.
L'interpellé se retourna, tenant dans ses bras une Rose apparemment sans connaissance. Le Docteur sentit le sang se figer dans ses veines. Était-elle simplement évanouie ou fallait-il envisager le pire? Que lui avait-il fait!
Il se força à détourner le regard du corps inanimé de la jeune femme. La priorité pour le moment, ce n'était pas elle, mais celui qui la détenait.
— Je me présente, dit-il avec une froide arrogance. Je suis le Docteur. Et vous feriez mieux de reposer Rose avant que je m'énerve vraiment.
Ils se jaugèrent. A cet instant, chacun eut la même pensée en observant son adversaire: voilà ce qu'il aurait pu devenir, si par quelque caprice du destin il était né dans un Univers différent. Et aucun des deux n'appréciait celui qu'il avait devant les yeux. Le Docteur avait l'impression de voir en l'autre la personnification des ténèbres qui existaient en son âme. Quant à David, il lui en voulait de ne pas être seul, jalousant les brefs moments du bonheur que son double avait dû connaître parmi ses compagnons, en particulier avec l'une d'entre eux.
La tension était presque palpable... Un orage aurait éclaté au-dessus de leurs têtes sans que les deux Seigneurs du Temps y prêtent la moindre attention.
— Je ressemblerais donc à ça si je me régénérais... dit David en brisant le silence. Appelez-moi David. Miss Tyler s'entête à me nommer ainsi, et j'avoue que ça commence à me plaire.
— Puisqu'on parle d'elle, relâchez-la.
— Pourquoi le ferais-je? D'après ses souvenirs à elle, vous avez perdu le droit de la réclamer, il me semble.
Le visage du Docteur s'assombrit encore plus si c'était possible, et c'est en serrant les dents qu'il rétorqua:
— Vous avez osé sonder son esprit.
— Je n'avais pas le choix, elle refusait de coopérer... Il fallait bien que je sache à quoi m'en tenir.
Puis il ajouta d'une voix faussement désolée, où perçait le mépris.
— En vu de ce que j'y ai lu, je crains que vous n'ayez plus voix au chapitre en ce qui la concerne. Retournez chez vous... Et laissez le rôle du grand sauveur à votre ersatz à demi-humain.
Au lieu d'exploser devant ces propos railleurs, le Docteur plissa le front, en proie à un début de soupçon. A quoi jouait ce David en l'aiguillonnant de cette manière? Puis la réponse lui apparut d'elle-même.
— Vous cherchez à gagner du temps. Vous temporisez, en attendant qu'il se passe quelque chose... Quoi donc? Qu'essayez-vous de cacher?
— Avant de demander à voir mes cartes, montrez-moi les vôtres. Qu'avez-vous en main? Un tournevis sonique, qui tout-à-fait entre nous n'est bon qu'à visser, et vos amis qui ne sont pas encore sortis du labyrinthe?
— Et moi, fit Ianto, tout essoufflé.
Il venait d'arriver sur les lieux en courant - malgré tous ses efforts, il s'était laissé distancer - et pointait une arme sur David.
— Posez-la doucement sur le sol, monsieur, et reculez. Sinon je serais dans l'obligation de faire feu.
— Avec elle dans mes bras? Ça m'étonnerait.
— Je suis très bon tireur.
Ianto bluffait, bien sûr. Ne possédant pas l'habileté de Jack, il n'était pas certain de pouvoir l'atteindre sans la blesser, mais celui qu'il tenait en joue n'avait pas besoin de le savoir.
— Mon joker, dit le Docteur. Je suis bien entouré, comme vous pouvez le constater.
Un faible grondement se fit entendre au loin, amenant un pâle sourire sur les lèvres de David. Les jeux étaient faits, il allait gagner cette manche.
— Et voici le mien. Voyez-vous, moi aussi j'ai un tournevis...
Le Docteur baissa les yeux, alerté par le léger tremblement qu'il ressentait sous ses pieds.
— ...Qui m'a servi à dérégler à distance un appareil que j'ai installé il y a quelques dizaines d'années de cela.
Une forte secousse les jeta à terre, à l'exception de David qui s'y était préparé. Il en profita pour rejoindre en quelques bonds l'intérieur de son Tardis. Puis en se retournant, il déclara avec toute l'assurance de celui qui était en position de force.
— Permettez-moi de vérifier si c'est bien par vous que Miss Tyler a acquis une telle noblesse d'âme! Je vous laisse devant un dilemme fort intéressant. D'un côté, me poursuivre immédiatement, augmentant ainsi vos chances de retrouver celle qui vous tient à coeur. De l'autre, sauver la vie de millions d'inconnus peuplant cette planète.
Pestant contre lui-même pour avoir compris trop tard, le Docteur se leva au prix d'une intense concentration et s'élança en direction de la Boîte Rouge. Mais la nature se mêla de la partie et ouvrit une profonde fissure devant lui, réduisant à néant ses efforts de rejoindre le vaisseau. Le hasard - sauf que le hasard était un autre nom donné à la Fatalité avec un grand F - venait de choisir son camp.
Et tandis que les portes vermeilles se refermaient sur Rose toujours inconsciente, la voix de David résonna avec une clarté moqueuse, malgré les hurlements de panique qui commençaient à fuser de toute part.
— Votre ancienne compagne avait arrêté son choix sans hésiter. Qu'en sera-t-il de vous?
OoOoO
Note de l'auteur — Il est trop tôt, beaucoup trop tôt pour que Rose revient parmi les siens. Oui, je suis sadique...
Et quel est votre choix? Un David tout attendri par la présence de Rose, ou un Dark David, qui se croit tout permis?
