Mon anniversaire a été célébré le 26. Je tenais à cette exactitude tout en craignant de paraître lourde avec ça, mais la question ne s'est même pas posé. La fête du Nouvel an commençait à s'achever. Lian a voulu savoir quel plat je préfèrerais. J'ai choisi des dim sum variés, pour plaire un peu à tout le monde, même si mes préférés restaient ceux qui ressemblaient à des raviolis.

-J'ai toujours trouvé que la famille est plus importante pour nous que pour vous, a-t-elle lancé. Vingt ans est un anniversaire important.

-Je peux très bien contacter mon frère et mes parents par la suite, ai-je dit, ne comprenant pas trop où elle voulait en venir.

-Je suis contente que tu sois ici, a-t-elle enchainé. Ma fille n'a eu que Max, et il est plus proche que toi que de ses demi-sœurs.

Elle souriait.

-Tu seras toujours la bienvenue ici, Emilie.

J'ai souri à mon tour pour faire bonne mesure. Il y avait déjà plusieurs mois que je vivais avec eux, j'avais appris à apprécier cette famille comme si elle était la mienne- je n'avais jamais eu de grands-parents- et j'étais contente de l'entendre, mais j'avais toujours une crainte de la perdre. Sans que j'affirme l'un de nous deux amoureux, mon lien avec Max n'était pas celui d'un frère et d'une sœur, ni même de cousins, loin de là. Peut-être Lian s'en doutait-elle.

Le jour venu, pour le diner- le souper- nous nous sommes réunis à la petite table de l'appartement, comme à Noël et au Nouvel an. Lian a servi les dim sum, et pour moi également une soupe ramen- encore cette histoire de longévité- puis un gâteau au chocolat. Je me suis obligée à tout terminer, à la fois par respect et parce que c'était bon. Pour tout ce qui concernait des cadeaux, j'avais fixé une limite de prix et demandé quelque chose d'utile. Les grands-parents de Max l'ont pris au mot. Claude m'a offert un portefeuille pour protéger mon passeport, blanc avec des flocons de neige brodés en rose qui m'ont fait comprendre qu'ils devaient savoir ou s'en douter, avec un peu d'argent à l'intérieur, et Lian avait choisi un sac à dos de voyage, plus beau et plus neuf que celui que je possédais. Max a fait preuve d'originalité avec un éléphant en peluche gros comme un oreiller dont la taille ne devait pas relever du hasard. Je l'ai néanmoins accepté avec plaisir, je trouverais bien une façon de le faire rentrer dans mes bagages lorsque je partirais. Isaac avait choisi une petite lampe de lecture et un cahier, ce qui m'a déçue une seconde avant que je ne remarque le mot ''musique'' écrit en lettres stylisées sur le dessus et que je l'ouvre. Ses lignes étaient divisées en groupes de quatre, exactement comme des partitions. Quand lui avais-je parlé du violon que j'avais du laisser dans cette chambre, en Lorraine?

J'ai relevé la tête. Il me fixait, sans souffle, attendant ma réaction. J'ai souri, passé mes bras autour de son cou.

-Merci, ai-je murmuré.

Plus par réflexe qu'autre chose, je l'ai embrassé sur la joue. Mauvaise idée, je ne voulais pas qu'il pense que... Que... Je ne savais même pas comment terminer cette phrase. Avant de laisser un malaise s'installer, j'ai reculé, et me suis étirée pour faire la même chose à Max. Prenant conscience d'être dévisagée, je me suis redressée sur ma chaise.

Le silence a été un peu trop long.

-Vous nous laissez sortir entre jeunes? ai-je fait avec mon plus beau sourire enjôleur.

-Bien sûr, a fait Lian. Amusez-vous.

J'ai déposé mes cadeaux sur mon lit, attrapé mon manteau et entrainé mes amis dehors. Les grands-parents de Max s'occupaient à débarrasser. J'ai eu un accès de culpabilité, mais après tout, c'était ma soirée. Nous avons descendu l'escalier et nous sommes retrouvés dans la rue.

-Que veux-tu qu'on fasse? a voulu savoir Max.

-Je voulais surtout être seule avec vous deux.

J'ai essayé de lisser un épi rebelle derrière mon oreille, ai fini par abandonner, ai enlevé mon bonnet- ma tuque en bon québécois- et l'ai fourré dans ma poche. Mes cheveux blonds me sont aussitôt tombés sur les yeux, faute à l'électricité statique.

-Je sais comment vous me voyez et je suis consciente de comment j'agis avec vous. Et si une part de moi pense que c'est malhonnête, j'en suis à un stade où je ne sais même pas si j'ai envie d'une vraie relation.

Isaac fronçait les sourcils, attendant que je poursuive. Max avait à peu près la même expression, en moins guindée. À nouveau, j'ai tenté de repousser cette mèche. Satanés cheveux.

-Je ne sais pas comment le formuler, ai-je poursuivi. Je vous aime tous les deux...

Et c'était vrai.

-Mais je ne sais pas comment. Peut-être que ça changera un jour. En attendant, je ne veux pas perdre l'un de vous deux parce que j'aurais fait une erreur, vous comprenez?

-Je crois que oui, a hasardé Isaac.

Max a fait signe qu'il comprenait, lui aussi.

-Et maintenant? a-t-il questionné, semblant ne pas attendre de réelle réponse.

Un autre bout de paille blond est venu me chatouiller le nez.

-Tu veux me faire un dernier cadeau? Aide-moi à trouver un coiffeur.

-Tu as fait couper tes cheveux, a été la première remarque de Chris.

Je lui ai adressé mon plus beau sourire.

-Tu aimes?

Il m'a répondu par une moue perplexe.

-C'est différent.

-Ne l'écoute pas, est intervenue Zoe, derrière lui.

Elle m'a inspectée de haut en bas.

-Ça te va très bien.

Souriant à nouveau, j'ai passé la main sur ma tête, sentant les épis sous mes doigts. Je m'étais souciée de l'aspect pratique avant de penser à être jolie, mais c'était plaisant à entendre.

-Et vous, de votre côté?

-Zoe est devenue mannequin, m'a informé Chris avec un grand sourire.

-C'est vrai?

Elle a hoché la tête.

-Pour un petit magazine, s'est-elle sentie obligée de préciser. J'ai vu l'annonce dans un journal, j'y suis allée et j'ai été choisie.

-C'est génial.

J'ai hésité à leur parler d'Isaac, ai fini par le faire. Chris a paru inquiet.

-Tu es sûre qu'il veut t'aider?

-Oui, Chris.

Il a vaguement acquiescé.

-Tu sais que je peux venir te rejoindre n'importe quand.

-Oui papa.

Il n'a pas relevé.

-Au revoir, Emilia.

-Au revoir, Kristos.

Quelques jours ont passé. Février avançait et je savais que je repartirais au printemps. Isaac viendrait-il avec moi? Et Max, alors, resterait-il ici?

La Saint-Valentin est venue. Je n'avais jamais pris part à cette fête mais cette fois j'y ai pris plaisir. Max, Isaac et moi avons échangé des chocolats, malgré ma résolution. J'ai connu peu après ma première tempête de neige. Ce jour-là, Isaac nous a rejoint de peine et de misère. Les grandes fenêtres du restaurant disparaissent sous la neige. Lian s'est résolue à fermer boutique. Claude nous a incités, nous les jeunes, à sortir déblayer le trottoir avec lui. Max a obéi en ronchonnant et Isaac... Ne semblait pas le moins du monde dérangé par l'effort. Quand à moi, je me contentais de rouler la neige sur elle-même par mes propres moyens.

-Tu dois m'apprendre à faire ça, m'a dit Max, essoufflé, en rangeant les pelles utilisées.

-Je te montrerai.

Nous sommes finalement rentrés. Installée sur mon lit, je me suis appliquée à montrer à Max quelques tours simples. Il se trompait parfois de mot ou n'obtenait pas le résultat désiré, mais il était meilleur que je l'avais escompté.

-Je suis nul, s'est-il plaint.

-Je pratique depuis des années. J'étais pire que toi. Ne te décourage pas.

Isaac nous observait avec un demi-sourire flottant sur ses lèvres.

Au souper est survenu une panne d'électricité. Nous avons allumé des bougies et passé la soirée ensemble. Plutôt que de renvoyer Isaac, Claude et Lian l'ont laissé s'installer sur le canapé. Le lendemain, avec la lueur douce qui traversait les fenêtres blanches, je me sentais comme dans un cocon. Lian m'a demandé un coup de main pour le diner, et nous sommes descendues au restaurant.

-Pourquoi as-tu besoin d'aide? ai-je voulu savoir.

-Pour notre nouveau colocataire.

Je lui ai jeté un regard incrédule avant de balayer la salle du regard. Il y avait sur le comptoir de la cuisine un drap roulé en boule. Elle m'a invitée à approcher, et à mon passage, la petite boule de fourrure mouillée à l'intérieur a levé son petit museau rose et a miaulé.

-Qu'est-ce que…

-Prends-le, m'a-t-elle incitée.

Je l'ai tiré de la serviette. C'était un chaton, un tout petit chaton. Pour avoir côtoyé des animaux pendant les douze premières années de ma vie, je pouvais dire à quel point elle était petite- c'était un chat calico, autant noir et roux que blanc, c'était forcément une femelle. Je l'ai examinée vite fait. Elle était maigre, mais pas de cicatrice ou de malformations, et à priori aucune fracture ni blessure.

-D'où vient-elle?

-Il, a rectifié Lian.

Surprise, j'ai vérifié le sexe de mon nouvel ami. C'était bel et bien un mâle.

-Je ne pensais pas en voir un un jour, ai-je avoué.

Un mâle calico, c'était quoi, un sur quatre mille? Elle m'a appris que soit ses anciens maîtres avaient voulu s'en débarrasser, soit c'était un chat de gouttière. Elle l'avait trouvé dans la neige et sauvé de justesse.

-C'est un chat spécial, a fait Lian avec affection. Je me suis dit qu'il ferait un bon compagnon pour une sorcière.

J'ai embrassé la tête minuscule de Charlie, savourant le qualificatif. Une sorcière.

J'ai ramené Charlie à l'étage, ai improvisé une litière avec du papier journal et lui ai donné un peu de lait pour calmer sa faim, même si ce n'est pas recommandé. Je ne pouvais dire son âge exact, mais il lapait déjà, alors je l'ai estimé à un mois environ. Il faudrait essayer de le sevrer. Max a osé le prendre avec précaution, comme s'il avait peur de le blesser. Charlie ne cessait de miauler. J'ai fini par le reprendre, qu'il cesse de se plaindre.

-Tu aimes les chats depuis longtemps?

-Il y en avait plusieurs sur la ferme, quand j'étais petite.

-Pourquoi faire?

-Ils chassaient les souris et les rats.

Avec Charlie dans les mains, je me disais que devenir vétérinaire serait une bonne idée. Je n'avais jamais vraiment réfléchi à mon avenir, contrairement aux autres enfants d'Athéna que j'avais plus ou moins appris à connaître et qui avaient tous un talent et un but. J'étais douée pour la magie, mais seulement à force de pratique, et cela ne me servirait à rien dans le monde réel.

J'étais encore une touriste ici, peut-être qu'en retournant aux États-Unis voir Lukas, je pourrais étudier. Je n'avais certes pas les moyens, mais Lukas enseignait à une bonne université, peut-être que… Lorsque la température a lentement commencé à remonter, j'ai osé évoquer mes projets et mon départ prochain.

-Où irais-tu? s'est étonné Isaac.

-Je vais rentrer chez mon père, ai-je énoncé posément. Au Texas.

-Le Texas, c'est tout au sud, a fait remarquer Max avec justesse. Comment tu vas faire?

-Je ne sais pas, ai-je admis honnêtement.

Isaac a aussitôt balayé la question.

-Je te montrerai.

-Tu vas venir? ai-je demandé, un peu plus heureuse que je l'aurais dû.

Il m'a souri.

-Bien sûr.

J'ai presque immédiatement porté mon attention sur Max avant de détourner la tête, me sentant coupable de ce réflexe. Je l'ai alors entendu rire.

-Tu as vécu dans un pays étranger pendant presque six mois juste parce que je te l'ai demandé, s'est-il alors justifié. Je peux bien faire la même chose.

J'ai ri à mon tour, puis nous avons commencé à planifier ce que nous ferions. Quand je repartirais, Max laisserait ses grands-parents- qui pouvaient très bien se débrouiller seuls, a-t-il insisté- et repasserait par la frontière avec moi. De là, nous nous débrouillerions pour traverser le pays jusqu'au Texas- peut-être prendrions-nous directement l'avion plutôt que d'enchainer les heures de bus, de taxi et de covoiturage. Isaac nous rejoindrait plus tard, a assuré ce dernier, sans préciser comment. Après… Après, j'aviserais. C'était drôle à dire, mais je commençais tout juste à percevoir mon avenir. J'avais tellement été habituée jeune à entendre que je n'avais que peu de chance de survivre jusqu'à l'âge adulte que je n'avais jamais réellement cherché à penser à "après". Pour la première fois depuis longtemps, je me suis prise à penser à Léna. Au bracelet autour de mon poignet qu'elle m'avait offert en retard et qui marquait mon vingtième anniversaire. J'étais en vie. Il était peut-être temps que j'accepte d'en profiter.