Chapitre 11
Madara marchait dans les rues. Le soleil froid était agressif, et le vent inexistant. Il achetait le journal, on le saluait. Il le lisait, un peu absent. A cette heure-ci, il s'adonnait aux plaisirs simples d'une existence à New-York. Il dégustait un beignet sucré, tout en se rendant à la poste. Il passait un appel de dix minutes, et en ressortait. Une apparence banale qui ne laissait pas transparaître sa carrière de gérant de cabaret. Il regardait sa montre, accélérant le pas. Lorsqu'il devait manger, il se rendait toujours dans de très beaux restaurants, et avait développé un goût profond pour le luxe. Il prenait un malin plaisir à affoler les femmes comme les hommes, en dépit de son apparence glaciale dérangeante. Depuis quelques jours, Itachi avait pris la liberté de le suivre, une idée que lui avait donnée Naruko. Les jours s'écoulaient sans qu'aucune preuve, sans qu'aucune faiblesse de Madara n'apparaisse. Le calme plat. Les abysses sombres. Ils ignoraient où ils allaient, et leur fantasme de voir Madara hors d'état de nuire relevait de la rêverie. Cependant, la détermination d'Itachi ne faiblissait pas. De jour en jour, elle prenait le pas sur ses désirs artistiques et devenait une obsession. Toujours très attentif et discret, Itachi suivait l'homme, un chapeau sur la tête, une écharpe blanche cachant ses traits. Rien dans l'attitude de l'homme ne lui portait préjudice. Ses fréquentations. Ou ce qu'il mangeait. Ce qu'il regardait. Les endroits qu'il visitait. Il fallut neuf jours à Itachi pour remarquer un curieux détail.
Itachi n'était pas le seul à suivre Madara. Il avait déjà rencontré cette femme, depuis le début de sa filature. Et elle aussi l'avait remarquée. Elle changeait tous les jours d'apparence, parfois blonde, parfois brune. Cette fois-ci elle était rousse. Itachi ne pouvait trancher sur sa classe, mais elle devait être probablement aisée pour être ainsi maquillée. Il se demandait même si ce n'était pas lui qui l'avait inventée, mais il en était certain. Cette femme-là changeait de style pour une raison qui lui paraissait évidente. Elle suivait Madara, tout comme lui. Itachi devait faire preuve de discrétion, surtout qu'il lui arrivait de la perdre de vue. La jeune femme devait être particulièrement douée pour les filatures, et ce devait être son métier. Ce n'était pas possible autrement. Un soir, alors qu'il s'apprêtait à regagner le cabaret pour une nouvelle représentation aux côtés de Naruko, une voix féminine parvint à ses oreilles. Il attendait devant un bar ou Madara était entré.
- Ce n'est pas l'heure de travailler pour vous ?
Itachi s'arrêta de marcher. Il ne voyait personne, la rue était particulièrement sombre.
- Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ?
Une silhouette s'avança, au coin d'un réverbère peu lumineux. Elle s'alluma une cigarette, adossée. Elle tendit le paquet à Itachi qui refusa. Elle glissa le paquet dans son sac à main. Ses jambes étaient interminables, et ses cheveux étaient d'un bleu parfait, retenus en un chignon sauvage. Itachi n'avait jamais vu de telle femme. Une rose sublimait sa coiffe étrange. Et ses traits…
- Vous êtes la femme qui suit Madara.
- Et vous l'homme.
Elle inspira une bouffée de fumée.
- Pourquoi faites-vous ça ? demanda Itachi.
- Je pourrais vous poser la même question.
- Nous pouvons continuer ce manège toute la nuit.
- Pourquoi pas ? Une nuit à vos côtés me semble soudainement moins effrayante.
Itachi croisa les bras. Il s'approcha de la jeune femme.
- Comment vous appelez-vous ?
- Ce n'est pas important, Itachi. Mais, sachez que je vous connais. Un de nos clients nous a parlé de vous.
- Un client ?
- Vous devez certainement le connaître. Deidara.
Itachi resta perplexe. Il fronça les sourcils, scrutant le beau visage de la jeune femme.
- C'est vous qui avez orchestré la fusillade ?
- Les pertes ont été égales. Nous avons perdu un homme, et vous, vous avez perdu beaucoup de sang. Au final, c'est Deidara qu'il faut surtout blâmer.
- Si tout ce que vous dites est vrai, répliqua Itachi, pourquoi le dites-vous à un inconnu tel que moi ?
- Vous n'êtes pas un inconnu. Je vous l'ai déjà dit. Je vous connais.
Son visage était fermé, mais très beau à regarder. Elle porta la longue cigarette à ses lèvres couvertes de rouge à lèvres.
- Je vous apporte les réponses à vos questions, ajouta-t-elle en s'éloignant un peu d'Itachi.
Mystérieuse.
- Mes questions ?
- Vous ne suivez pas Madara pour prendre l'air, j'imagine.
- C'est vrai.
- Je sais ce qui vous amène à faire ça. Et vous ne trouverez pas ce que vous cherchez.
Itachi était troublé. Cette femme semblait lire dans ses pensées, ce qui le mettait en position de faiblesse. Il n'aimait pas ça, et voulait retourner la situation. Toujours d'apparence impassible, Itachi la suivait du regard sans un mot. Elle portait une robe fendue, d'un bleu royal.
- Vous allez avoir besoin d'aide, s'exclama-t-elle en se retournant vers lui, et on dirait que je suis la seule à pouvoir vous sauver vous et votre chanteuse.
- Alors qu'attendez-vous pour m'aider ? Qui que vous soyez… Vous devriez me le dire sans attendre. Que savez-vous à propos du meurtre de Deidara ?
La jeune femme jeta sa cigarette avec grâce. Elle passa une main dans ses cheveux.
- C'est une belle nuit pour se rendre au cabaret.
« Attendez ! »
Sans savoir comment, la jeune femme s'était volatilisée. Il marqua un temps d'arrêt, scrutant la rue. Madara était sorti du bar à l'instant. Il appela un taxi, direction Light Stripes.
Lorsque Naruko et Itachi passèrent sur scène pour interpréter leur nouveau titre, « The Other Side Of Pain », Itachi scruta la foule. Il avait beau jouer sa mélodie à la perfection, il savait que quelque part au milieu de ces clients se trouvait la jeune femme aux cheveux bleus. Elle lui avait donné une sorte de rendez-vous. Cependant, il n'avait pas le droit au faux pas. Il jouait admirablement bien, contemplant Naruko. Elle était vraiment envoûtante dans sa longue robe cintrée et brillante. Peu après le show, Itachi avait rejoint la grande salle. Il se mêlait aux riches bourgeois new-yorkais. Le scandale de la fusillade n'avait pas fait fuir la clientèle, fidèle et il la cherchait du regard. Elle était probablement quelque part. Après deux heures, pendant lesquelles il perdait espoir de plus en plus, il finit par se poser au bar alors repris par Sasori. Il lui demanda un cocktail bien fort.
Il poussa un soupir silencieux.
- Nous voilà bien mieux au chaud, ne trouvez-vous pas ?
Il tourna le regard vers la jeune femme. C'était bien elle. Elle était toujours habillée de la même manière, très élégante et distinguée.
- N'avez-vous pas peur que Madara débarque et vous remarque en ma présence ?
- Il n'a jamais relevé ma présence dans son cabaret, tous les soirs depuis son retour. Je ne suis pas la seule à avoir ce petit rituel, Light Stripes est très en vogue…
- Je sais. Maintenant que je vous ai retrouvé, peut-être me direz-vous pourquoi vous ne voulez pas me dire ce qu'a fait Madara la nuit de son retour à New-York.
La jeune femme esquissa un faible sourire.
- Servez-moi une liqueur de fruits rouges, bien forte.
Silence, couvert par la musique.
- Je vous ai dit, ce genre d'informations, ce n'est pas gratuit.
- Vous travailliez avec l'homme qui m'a tiré dessus.
- Evidemment. Nous ne sommes pas vos ennemis. Nous ne sommes pas vos amis non plus. Tout dépendra de l'argent que vous êtes capable de me donner… Itachi. Quelque chose me dit que vous savez où je veux en venir.
- De l'argent. C'est ce que vous attendez ? Et vous me direz tout ?
- Tout. De l'endroit où se trouve le corps, au chemin qu'il a suivi pour s'y rendre.
Itachi s'était rapproché d'elle.
« Votre nom ? »
« Konan. »
« Combien ? »
« Un million de dollars. »
Naruko faillit hurler. Elle posa une main à sa poitrine et s'assied.
- Cette femme t'a demandé un million de dollars ? Où est-ce qu'on va trouver tout cet argent ? J'ai à peine mille dollars sur mon propre compte… C'est Madara-sama qui le gère alors je n'ai pas vraiment la main dessus…
- Et moi ? Crois-tu que je dispose de plus que toi ?
Itachi tournait en rond.
- Cette femme est complètement folle !
- Et pourtant… Elle avait raison sur toute la ligne.
« Itachi. Nous savons tous les deux pourquoi vous avez intérêt à accepter de nous livrer cet argent. Vous avez besoin d'emprisonner Madara. Il nuit à votre liberté et à celle de votre belle. Votre avenir dépend de lui. Alors, il suffit de le supprimer tout simplement. Vous ne pouvez le tuer, vous n'avez pas l'étoffe d'un criminel. Et, vous ne pouvez pas non plus le dénoncer à la police, car Madara découvrirait tôt ou tard que vous êtes impliqué là-dedans. Un million. Un million, ce n'est pas si énorme…N'est-ce pas ? »
- As-tu une idée ? Comment va-t-on trouver cet argent ?
- On ne l'a pas, c'est certain. Alors, il faut…
- L'emprunter. Le voler.
Itachi croisa les bras.
- Est-on capables de faire ça ? se demanda-t-il.
- Il faut parfois faire de mauvaises choses pour accéder aux meilleures...
Naruko se mordit les lèvres.
- Un million… Un million… Où est-ce qu'on va pouvoir trouver un million de dollars ?
Ils se regardèrent.
Mlle Karin travaillait très dur depuis qu'elle avait été embauchée à la banque de New-York. Wall Street était un endroit rêvé pour percer dans le milieu, et sa famille avait toujours été reconnue pour gérer les économies du pays. Entrée dans la banque grâce à ses parents, elle faisait la fierté du guichet.
Peu souriante mais efficace et rapide, Karin était charmante. Son apparence calme cachait des prédispositions pour le milieu des affaires. Karin était jeune, mais très ambitieuse ! A neuf heures du matin, elle prit le métro et se rendit à son travail. Elle ne traîna pas une seconde et arriva enfin sur place.
- Bonjour Karin.
- Bonjour !
- Comment allez-vous, Karin ?
Elle salua une multitude de personnes, et se déshabilla. Elle s'assied à son siège. Une heure s'écoula. Rien ne perturba son quotidien soporifique au possible. Elle passa un énième appel. Deux personnes se présentèrent au guichet.
- Allô ? Patientez deux secondes s'il vous plaît. Oui. Très bien. Nous vous rappellerons madame. Oui.
Elle raccrocha, releva les yeux vers le couple.
-Bonjour. Vous avez pris rendez-vous avec un de nos banquiers ?
Elle ne vit pas le visage de l'homme, sous un chapeau. Son écharpe blanche cachait ses traits. Enfin, la jeune femme brune avait une chevelure si longue qu'on aurait vraiment cru qu'il s'agissait d'une perruque.
- Monsieur ?
Elle baissa le regard. Il tenait une puissante mitraillette de calibre 45 en direction de la jeune femme. Elle entrouvrit les lèvres.
-Nous venons vous emprunter un ou deux dollars mademoiselle. Cette arme est particulièrement puissante et je vous déconseille de vous montrer rebelle avec moi.
A ses côtés, la jeune femme brune écarta son manteau.
- Quand à cette ceinture que vous voyez là. Elle explosera d'ici une heure. Vous devriez coopérer vous savez.
Mlle Karin ne bougea pas. Elle déglutit avec difficulté.
- Je vois. Suivez-moi.
Le quotidien de Mlle Karin venait d'être rompu à tout jamais.
