Chapitre 10 :
(flashback)
« Ah, vous voilà enfin de retour! Avez-vous vu l'heure ? Et la leçon de Philippe, vous l'avez oubliée ? »
François, avec lenteur, avait retiré son manteau et son feutre. Bien que tous ses gestes dénotaient une certaine fatigue, le sourire qu'il affichait sur son visage était tout autre : béat, détendu, paisible.
« Où étiez-vous donc ? » répéta la dame qui l'avait accueilli dès son arrivée au manoir en prenant le chapeau et la cape de François.
L'homme eut un petit sourire. « J'étais parti à la chasse… »
La femme allait poursuivre ses questions quand elle échappa un petit cri. « Mais quelle est cette tenue ? » Rougissante, indignée, elle avait foudroyé son interlocuteur tout aussi rougissant qu'elle. « Monsieur François ! Ne me dites pas que… ? »
« Non ! Non ! Ce n'est pas ce que vous croyez ! » avait-il répondu aussitôt, mettant prestement de l'ordre dans ses cheveux défait et reboutonnant son pourpoint qui avait été attaché en jalouse.
« C'est péché ! » s'était écrié la vieille en s'éloignant, rapidement suivie par François qui n'avait cesse de répéter que « rien ne s'était passé entre eux deux. »
Philippe n'avait jamais compris la réaction de sa nourrice jusqu'à ce jour où il avait été sujet aux mêmes remontrances. Il n'avait pas non plus compris de quel mal son précepteur était accusé jusqu'au moment où il avait lui-même commencé à éprouver de forts désirs charnels. Aramis n'avait pas été la première à avoir cet effet sur lui, mais elle était de loin la femme qui avait autant amplifié ces pulsions.
Qui voudrait se départir de la douce hérésie que provoquait un sentiment amoureux?
Il se souvenait de François, et du bonheur qu'il ramenait au manoir chaque fois qu'il revenait d'un rendez-vous galant. Pour rien au monde, même Philippe n'aurait voulu que cela s'arrête. Et aujourd'hui, sept ans plus tard, aucune fibre de son être voulait mettre fin à l'amour qu'il éprouvait. Même interdit, c'était trop bon, trop enivrant d'avoir quelqu'un à qui penser jours et nuits.
Qu'Aramis puisse être amoureuse de Tréville était plausible. Mais il n'était pas dit que lui, Philippe, enfant de France, allait se laisser vaincre au jeu de l'amour sans d'abord s'être battu ! Ce fut donc avec le coeur plein de détermination que le prince s'était levé, bien décidé à tenter de séduire la jeune femme qui lui servait d'escorte protectrice. Les occasions n'étaient pas rares, voilà quel était son principal atout il pouvait facilement être seul avec elle, et il avait bien l'intention d'utiliser cette chance à son plus grand avantage.
Une grande partie de la cour rapprochée du roi était présente au petit pavillon de chasse de Versailles et s'attroupait ici et là autour des êtres influents du Louvre, espérant attirer vers eux les faveurs royales. Les tenues aux riches coloris semblaient se moquer des vêtements plus austères portés habituellement ici, on se vêtait seulement pour capter l'attention.
Au travers de toute la dentelle et des chapeaux à plumes brillaient partout épars, soit le fil doré surpiquant la croix brodée sur la casaque bleue des mousquetaires, soit le fil argenté contrastant avec l'écarlate de l'habit des gardes du cardinal. Aucune mesure de sécurité n'avait été épargnée pour assurer à la maison royale une journée sans anicroches. Les soldats, bien que sur un pied d'alerte, semblaient toutefois apprécier de se retrouver loin de la capitale et considéraient presque cette journée comme une occasion de se détendre au grand air. Tréville menait sa troupe avec fierté et échangeaient régulièrement avec chacun de ses soldats, coordonnant ainsi la position de tous et s'assurant que tout se passait bien.
Chasser…Aramis n'avait pas chassé depuis des années. D'abord avec son oncle, ensuite avec François, puis plus du tout. Ayant d'autres bêtes - plus humaines cette fois- à poursuivre, il lui semblait que la chasse n'était devenue qu'un sport mondain, et non plus une nécessité afin de se nourrir et survivre, même l'esprit de divertissement ayant perdu son attrait. D'ailleurs, aussi longtemps que Porthos avait été dans les parages, elle n'avait pas non plus eu besoin d'acheter quelques viandes au marché, le colosse satisfaisant volontiers son malingre appétit avec une maigre fraction de ce qu'il partageait avec elle.
« Nous faisons toujours équipe, Madame ? »
Philippe s'était joyeusement approché d'Aramis et lui avait diligemment présenté un bras qu'elle avait accepté non sans d'abord avoir jeté un regard interrogateur vers son capitaine. Celui-ci lui répondant d'un discret mouvement approbateur du menton, c'est avec une fausse gêne qu'elle glissa sa main sur celle du prince : en son intérieur, la blonde femme étouffait une fébrilité et une joie démesurée, très heureuse d'avoir la chance de passer tout un après-midi avec son ami, loin des visages hypocrites et des oreilles indiscrètes de la cour. 'Ami', le mot était faible et sonnait presque faux. Elle aurait voulu un autre terme, plus intense, pour désigner Philippe.
« Mon frère est toujours accompagné de Monsieur Porthos…s'il a droit à son mousquetaire, moi aussi, je veux le mien !» avait ajouté le jeune homme dans un murmure.
« Volontiers, Votre Altesse ! » répondit-elle gaiement. Après l'ennuyante soirée de la veille chez Chevreuse, l'humeur soudainement gaillarde du prince était contagieuse, bien qu'inexplicable compte tenu des événements du soir précédent.
Il allait la réprimander des yeux lorsqu'elle enchaîna aussitôt. « Je ne peux pas vous appeler par votre prénom aux vu et su de tous ! »
« Vous avez raison…aussi nous allons remédier immédiatement à cette situation ! »
Sans attendre le signal de départ des chasseurs, ni les invités qu'ils devaient rejoindre, Philippe pris les brides des chevaux harnachés pour eux, lui et Aramis, et s'éloigna en direction de la forêt.
« Allons, vous m'accompagnez, madame mon escorte ? » fit-il avec un sourire qui la cloua sur place.
Un sourire qu'elle ne lui avait jamais vu auparavant : charmeur, séducteur, intensément intéressé… Elle hésita un instant avant de le suivre mais, son instinct protecteur revenant à la charge, elle se dépêcha de le rejoindre.
La forêt, bien que dense, était abondamment éclairée par un tiède soleil de fin de printemps. Bien des attributs de l'endroit rappelaient au prince ces mêmes arbres qui poussaient tout près du manoir de Noisy où il avait passé son enfance, moins un élément majeur : le fantôme de son ancien précepteur n'était pas là pour le hanter.
En pénétrant dans les bois, Philippe s'était demandé si l'invitation lancée à Aramis – celle de le rejoindre dans la forêt- ne paraitrait pas trop…directe. Demander à une femme de se promener seule avec lui, loin des regards de tous, était très libertin et tous s'accordaient pour dire que cela incitait à la débauche. Certes, il savait se tenir, et elle aussi sans doute, mais n'était-ce pas une manière implicite de se lancer sur un sentier dangereux et la meilleure façon de relancer les rumeurs ? Ah, quel niais il était, parfois !
Philippe se remémora son passé. Peut-être c'était ce qui s'était passé entre elle et François, ce jour-là ? Seule la décence et la gêne que provoquerait une telle conversation le retiendrait de poser une question bien indiscrète.
En entendant du bruit derrière lui, il pivota et se retourna vers la jeune femme, la voyant, ses nombreuses jupes retroussées en mains, se presser à arriver à sa hauteur.
« Vous ne devriez pas vous éloignez, Votre Altesse, » fit-elle, légèrement essoufflée.
Il se mit à caresser son cheval, dissimulant ainsi le sourire naissant qu'il n'arrivait pas à contrôler.
Non…je ne m'éloignerai plus. Je me rapprocherai, même…« Oui, pardonnez mon geste irréfléchi. » Mensonge…sa conscience lui souffla.
« Mais maintenant que vous êtes avec moi, je n'ai plus rien à craindre, » continua-t-il en prenant la main de son amie avant de la baiser délicatement.
Aramis déglutit, peu accoutumée de voir le prince agir aussi galamment avec elle. Il avait toujours été d'un irréprochable respectueux, avenant et empressé de lui assurer tout le confort qu'elle nécessitait, mais jamais il n'avait utilisé de phrases avec autant de sous-entendus, ni embrassé sa main de cette façon : un baiser sobre, mais qui avait duré une demi-seconde plus que nécessaire. Le temps qu'il fallait pour que la jeune femme sente son cœur marquer une pulsation plus forte que les autres.
Un léger frisson la parcouru. Une partie d'elle voulu se dérober à cette étrange étreinte tandis que l'autre la maintenait clouée au sol, le corps raide, le souffle en suspension, attendant nerveusement la suite des événements.
Le prince se releva lentement et lui adressa une pesante œillade.
Qu'est-ce que cela signifie ?Non pas qu'elle était horrifiée ou dégoutée au contraire, c'était flatteur, amusant et aussi se sentait-elle répondre à cette paire d'yeux intenses. Mais pourquoi elle ? Ils avaient beau devoir jouer un rôle ensemble, cela n'en restait pas moins étrange. C'était aussi étrange que si Tréville se mettait à la courtiser ouvertement et que -…
…Ciel, le capitaine de Tréville !
Elle se rappela aussitôt son devoir, et la cuisante gifle qu'elle avait reçue.
« N-nous devrions nous mettre en route… » balbutia la femme.
« Oui, bien sûr, » répondit le prince, un peu déçu que sa technique n'ait pas fonctionné complètement, mais tout de même satisfait d'avoir au moins réussi à porter une attaque : il ressentait le trouble chez son amie, sa nervosité soudaine. Bien, bien…fit son démon intérieur. Continue de la charmer !
Mais charmer n'était plus suffisant il voulait la toucher…
Aramis s'était approchée de sa monture. Un pied dans un étrier, une main attrapant la selle, l'autre la crinière de la bête, elle s'apprêtait déjà à monter lorsque deux mains serrèrent délicatement sa taille et l'aidèrent à se soulever.
Encore ! Encore ce sentiment dichotomique qui la faisait balancer entre le malaise et le désir ! Encore se regard pesant de Philippe sur elle, comme s'il voulait scruter les plus profonds recoins de son âme !
« Merci… » articula-t-elle, encore plus troublée. Elle serra les dents, tentant à tout prix de rester maitre de la situation. Elle avait une mission à accomplir, l'heure n'était pas aux soupirs et aux joues rougissantes !
Au loin, on entendit sonner le cor du maitre chasseur, les aboiements des chiens et quelques éclats de voix. La chasse avait commencé.
Après avoir lentement chevauché pendant un bon moment, Philippe et Aramis s'arrêtèrent de nouveau. L'endroit était parfait pour sortir les mousquets de leur fontes et de traquer un animal, avait déclaré le prince. La jeune femme acquiesça, bien que dubitative : ces bois épais était aussi parfaits pour tendre une embuscade…
…Ou de s'ébattre amoureusement dans l'herbe, lui chuchota son propre diable. Coupant court à son débat intérieur, cette même paire de mains douces l'électrisèrent tout en l'aidant à descendre du cheval. Puis, comme s'il ne se doutait pas que son geste ait pu avoir de l'effet sur Aramis, Philippe retourna innocemment vers sa monture pour y prendre son mousquet.
La suite des événements fut comme un rêve : flou, rapide, insensé. Ne sachant plus comment ils en étaient arrivés là, elle avait un animal en joue tandis que le prince, pressé contre elle, prenait ses mains dans les siennes et l'instruisait sur la manière de tenir son fusil. Elle n'avait nullement besoin d'instruction sur le maniement du mousquet, pourtant ! Il lui murmurait ses conseils à l'oreille d'une voix suave et caressante, mais s'intéressant beaucoup plus à la chevelure dorée dans laquelle il enroulait ses doigts avec amusement qu'à la proie qui allait bientôt faire office de repas du soir. Puis, réflexe obligeant, elle avait tourné son visage vers le sien pour lui répondre, sans suspecter l'étroite promiscuité installée entre eux.
Les doigts de Philippe se placèrent automatiquement derrière la nuque d'Aramis, poussant délicatement vers l'avant pour attirer son amie dans un baiser.
Aramis ferma son esprit et fit taire toutes ces petites voix intérieures qui lui enjoignaient d'arrêter et de repousser l'homme. Laisse-toi faire, s'ordonna-t-elle. Leur lèvres se frôlaient déjà, leurs souffles se mélangeaient l'un à l'autre, leurs yeux se fermaient au monde alentour…
« Phiiiilippe ? Vous êtes là ? »
Aramis lâcha une exclamation de pure surprise. Dans son sursaut, elle avait pressé la détente de son arme, mais le coup ayant de beaucoup manqué sa cible, la bête, effrayée par le bruit soudain, s'était enfuie.
Mettant aussitôt un espace raisonnable entre lui et la mousquetaire, Philippe accueillit son frère qui venait.
« Mon frère… » fit-il, un peu agacé d'avoir été interrompu. « Mes respects ! » ajouta-t-il en le saluant.
« Nous avons vu vos chevaux, » dit Louis, enjoué, un mousquet en mains. Sitôt ces mots dit, Porthos apparut derrière le monarque. Laissait ensuite les deux frères s'entretenir ensemble, il se dirigea vers sa consoeur.
« Il est pourtant rare que vous manquiez votre cible ! » ricana-t-il en pointant le mousquet encore fumant qu'elle tenait et devinant, par son air déconfit, qu'elle avait raté son tir.
« C'est…vos voix ont effrayé le cerf ! »
« Mes excuses ! » fit-il, sincère, en se grattant derrière la tête.
Regardant par dessus l'épaule de Porthos, elle vit le roi qui tapotait joyeusement l'épaule de son cadet.
Si le roi ne se doutait de rien de ce qui venait de se passer, c'était parfait…Mais diantre ! Avait-il choisi le pire moment pour les rejoindre !
Camouflant un soupir frustré, elle s'approcha des trois hommes. Le quatuor s'engagea sur un autre sentier pour traquer d'autres proies puis, leur activité terminée, retourna au camp où les autres invités échangeaient dans une ambiance plutôt festive.
« Votre Altesse ! »
Mais qui c'est, celle-là ? avait été la seule réflexion qui était venue à l'esprit de la mousquetaire en voyant une femme à la tête couverte d'anglaises brunes s'approcher du prince. Approcher, le mot était faible : elle était carrément dans la bulle intime du jumeau du roi et se retenait à peine de poser les mains sur lui. Malgré la proximité dangereuse forcée par la nouvelle venue, Aramis ne fit aucun mouvement pour l'arrêter : à voir le sourire et les yeux scintillants de l'étrangère, elle avait deviné que ce n'était pas la malice, ni de sombres pensées assassines qui y brillaient, mais plutôt une profonde affection naïve où se mêlaient des œillades sensuelles mal dissimulées.
Éberluée, presque choquée de cette tentative de séduction si ouverte, Aramis restait à l'écart à bêtement les regarder s'entretenir, surprise de constater que le prince, sans s'offenser de la situation, paraissait même y prendre goût, badinant allègrement avec son interlocutrice comme il l'aurait fait avec elle-même. Elle eut un pincement au cœur : elle s'était pourtant crue spéciale aux yeux de Philippe, ce dernier n'étant jamais aussi volubile lorsqu'il s'adressait publiquement à la gent féminine. Et puis, cette tentative de baiser n'avait-elle pas été une preuve qu'il avait quelques sentiments envers elle ?
Aramis en était là dans ses pensées quand une phrase du prince lui glaça le sang. « J'ai déjà une maitresse, » l'avait-elle clairement entendu dire malgré qu'il avait parlé à voix basse. Ses yeux bleus s'ouvrant aussi grands que des soupières, elle retint son souffle, cherchant à tout prix à se faire confirmer la teneur et le contenu de ces propos. À ce moment, la femme aux anglaises la dévisagea et la foudroya des yeux et marmonna quelques mots acides à son égard.
Légèrement hésitant, rougissant, Philippe répondit à l'inconnue. « Madame de Tréville…elle n'est pas au courant de cette partie de ma vie. »
« Et bien ! Comment pourrait-elle bien remplir son rôle protecteur si elle n'est pas au fait de vos escapades amoureuses ? »
Aramis, le regard vide, sourit tristement. La dame avait raison.
Philippe força un sourire et parla sur un ton un peu sarcastique. « Bien…je n'avais pas l'intention de faire mes aveux de cette façon, mais puisque vous m'y forcez, madame, je…je ferai les présentations ce soir.»
La dame le regarda sérieusement. « J'ai à cœur votre sécurité, Votre Altesse. » Puis, déviant de nouveau son visage vers Aramis, elle ajouta. « Je lui arracherai moi-même les yeux s'il vous arrivait malheur ! »
Baissant les yeux, Aramis serra fermement son nouvel éventail entre ses doigts. S'il arrivait malheur à Philippe, elle s'enlèverait elle-même la vie et n'attendrait pas qu'on vienne la défigurer en guise de punition… Toutefois, pourrait-elle continuer sa mission, sachant qu'elle devrait le suivre qu'importe où il irait et le voir en courtiser une autre qu'elle ? A bien y penser, elle regrettait la disparition soudaines des colporteurs du Louvre et de leurs histoires saugrenues entre elle et le prince !
« Madame, vous m'accompagnez ? »
La jeune femme sursauta en entendant la voix de son supérieur. Diantre, c'est qu'elle se prenait vraiment la tête, avec cette histoire de prince, si elle était incapable d'entendre le capitaine s'approcher d'eux !
Elle eut la présence d'esprit de feindre à Tréville ses obligations de garde du corps, bien qu'elle aurait nettement préféré être loin de Philippe en ce moment. Toutefois, comme s'il avait deviné son désir, Tréville insista.
« La journée à été dure…mes hommes se chargeront de la sécurité de Son Altesse. » Sur ces mots, une demi-douzaine de mousquetaires se placèrent au garde-à-vous derrière le prince.
« Bien… » fit-elle en dissimulant tout son soulagement.
De son côté, Philippe avait serré les dents, voyant une fois de plus l'occasion de se déclarer s'envoler.
C'était quoi, ce sentiment de déprime? Ce malaise qui lui enlevait soudainement toute énergie, qui la rendait amorphe, nonchalante, comme si plus rien n'avait ni d'importance, ni de sens?
Elle avait cru que...oui, elle avait cru que Philippe l'aimait et que l'affection qu'elle éprouvait pour lui était réciproque. Elle avait cru que ses gestes étaient sincères. Son regard brûlant, sa façon de se pencher vers elle pour lui parler avec une douceur qui n'avait rien d'habituelle ou de strictement amicale... Ses mains furtivement posées sur hanches pour l'aider à monter sur son cheval, ignorant volontairement qu'elle savait pertinemment chevaucher et manier le mousquet, mieux que lui-même !...qu'est-ce que cela voulait signifier, si ce n'était des marques d'affection, ou une manière de la courtiser?
Elle y avait cru, pendant toute la journée...Puis plus rien. "J'ai déjà une maitresse" l'avait-elle entendu murmurer.
Le monde aurait pu s'écrouler autour d'elle, le sentiment de vide aurait été le même.
Aramis se souvenait que la dame qui s'était jetée au cou du prince avait fait un commentaire acerbe à son endroit, juste à en juger par le regard dédaigneux dont elle avait hérité. Mais la teneur exacte des propos? Elle ne s'en souvenait plus. L'avait-elle seulement entendu?
Elle retint un sanglot. Elle était amoureuse; complètement amoureuse. Ce n'était pas l'amour innocent de sa jeunesse; c'était l'amour d'une femme mûre, meurtrie par la vie, et qui avait soif de bonheur. Elle serra les dents, enfonçant très loin dans son esprit de silencieuses vociférations à l'endroit du prince. Après tout, il n'avait peut-être qu'été très galant, et rien de plus, et c'était elle qui s'était fait des idées fausses. Il n'était pas à blâmer…
Non.
Non, les regards soudainement différents de Philippe ne pouvaient mentir. Alors pourquoi s'était-il joué d'elle? Parce qu'il était prince et qu'il pouvait faire comme bon lui semblait? Ou parce qu'il était homme et que telle était la nature du mâle? Ne devait-elle pas déjà avoir la réponse à cette question, ayant elle-même vécu parmi une bande de soldats pendant si longtemps ? C'était comme si elle avait tout oublié de son passage chez les mousquetaires et qu'il ne restait plus que la Renée de seize ans qui ne savait encore rien du monde qui l'entourait.
Elle se mit à espérer que le comportement du prince était l'oeuvre de la présence malsaine de Gaston d'Orléans, et non de l'éducation de François...François, qui avait toujours été si tendre avec elle, mais également intéressé par les choses de l'amour, mais sans jamais être déplacé à ce sujet. Sauf peut-être lors de ce moment où ils s'étaient retrouvés seuls en forêt, sur le bord d'un lac…oh, mais quel outrage se serait de le blâmer lui seul ! N'avait-elle pas elle-même commencé à retirer ses vêtements, à l'embrasser et à se presser contre lui beaucoup plus que la décence ne l'indiquait ? À glisser ses mains sous sa chemise, à sentir celles de son fiancé glisser jusqu'au bas de son dos pour agripper ses jupes et les remonter doucement, jusqu'au moment où, à deux doigts de fauter, ils soient communément pris de remords en s'exclamant à l'unisson 'C'est péché !' ?
Aramis sourit nostalgiquement.
François…au début, elle appréciait la présence du prince, celui-ci lui rappelant le doux souvenir de son défunt amoureux. Mais plus le temps passait, plus c'était Philippe lui-même qu'elle désirait connaître…et avec qui elle désirait terminer le petit moment érotique qu'elle avait débuté avec François. Mais ce n'était plus possible…
Elle tenta vainement de se changer les idées et de penser à autre chose, mais la mélancolie dont elle était prise était si forte qu'elle se répandait comme une trainée de poudre tout le long de son corps. Son cœur était mélancolique, ses yeux étaient mélancoliques, la fine sueur sur son front était mélancolique ! Elle avait passé les derniers jours, non, les dernières semaines à ne penser qu'à lui, comment pouvait-elle alors s'imaginer à oublier brusquement tout ce qu'elle ressentait pour lui?
Son cœur s'arrêta encore un instant. S'était-elle vraiment déclarée amoureuse du prince ? Qu'importe, cela n'a plus aucune signification.
Elle poussa un profond soupir. C'était une chance que les autres mousquetaires aient également été de garde pour cette partie de chasse elle pouvait s'accorder ce moment de répit pour s'adonner toute entière à sa peine, sans se soucier de la sécurité de Philippe.
« Quelque chose vous tracasse ? » demanda Tréville, debout à ses côtés.
Devait-elle tout avouer au capitaine ? Non, se serait comme avouer une sorte de trahison, ou un péché honteux. Mais elle avait tellement envie de se confier…comme lorsqu'elle avait commencé sa vie de mousquetaire et qu'elle aurait voulu parler à quelqu'un d'autre de son secret. Hélas, on n'effaçait pas tant d'années de méfiance pour se confier au premier venu, même si cette personne était celle dont elle était le plus proche.
« Non, rien…je suis seulement épuisée, » mentit-elle encore une fois.
« Vous devriez manger un peu… »
Un haut-le-cœur la pris soudainement. C'était ça, être malade d'amour ?
« Non merci, je n'ai pas faim. »
Elle aurait tellement voulu que quelqu'un, n'importe qui, dise au prince que son comportement l'avait profondément blessée, qu'il était indigne d'un gentilhomme de traiter une femme de cette façon. Elle voulait qu'il le sache ! Pouvait-elle le lui dire elle-même ? 'Votre Altesse, vous me décevez, et m'attristez surtout… ' N'était-ce pas humiliant ? Qu'en aurait-il à faire, de toute façon ? Ha ! il avait sans doute menti à propos de Madame de Vaudreuil et de son enfant…
Se perdant dans ses pensées, elle ne prit pas garde à l'homme qui, maintenant assis devant elle à l'intérieur d'un carrosse, étudiait tous ses gestes et expressions faciales.
Tréville croisa les bras et baissa la tête, feignant de se reposer, bien qu'intérieurement il se demandait s'il devait accepter le pieux mensonge de sa protégée ou forcer l'interrogatoire. Il détestait la voir aussi triste. En d'autres circonstances, il l'aurait sermonnée comme un homme, mais il se doutait bien que ce n'était pas des remontrances de soldat dont elle avait besoin en ce moment. Aussi garda-t-il le silence.
A SUIVRE!
