- Lieutenant ?

Girodelle sursauta. Le regard inquiet d'André était fixé sur lui.

- Qui vous a permis d'entrer dans mon bureau ? demanda-t-il sèchement.

Il se sentait pris en faute. André était proche de lui, et il ne l'avait vu arriver. Quelle honte pour un lieutenant de la Garde Royale !

De plus, il n'appréciait pas qu'un domestique se permette d'entrer dans ses appartements ou son bureau sans y être invité. A moins qu'il n'ait quelque tache à faire, ce qui n'était pas le cas d'André. A force de suivre Oscar en tous lieux, ce valet prenait de bien vilaines manières.

Enfin, il se remémorait sa découverte de l'étang, quand il avait percé bien malgré lui le secret des deux ondines. Son trouble était palpable et cela le déstabilisait. Ses prunelles fixaient André, mais son esprit lui renvoyait l'image d'une femme. D'une femme nue de surcroit !

Ce regain de tension accrut la colère du lieutenant.

- La prochaine fois que vous entrez chez moi sans y être convié, je vous promets quelques coups de bâton pour vous remettre les idées en place. Que vous soyez le valet d'Oscar n'y changera rien !

« Bâton », « valet » ! Ces mots s'enfoncèrent douloureusement dans la chair et l'esprit d'André. Il savait bien que Girodelle ne l'appréciait pas. Peut-on « apprécier » un domestique ? Mais il ne l'avait jamais cinglé de la sorte. André se sentait humilié. Humilié et… malheureuse !

- Je craignais que vous n'ayez un malaise car vous ne répondiez pas à mes appels répétés ! rétorqua André, les joues rouges de colère et de confusion.

- Un malaise… Une excuse digne d'une femme, non d'un soldat, cracha le lieutenant avec hargne.

André se redressa sous l'insulte. Elle ne savait pas que Girodelle avait sciemment joué sur la corde sensible. La rudesse de ses propos voulait masquer le trouble de son regard… Il n'y était parvenu que trop bien, devant un André pâle de rage.

- Quant au bâton, je manie assez bien l'épée pour m'en garder.

- Je n'use de l'épée que contre mes pairs. Un bâton est bien assez bon pour un domestique ! rétorqua Girodelle, qui se sentait d'autant plus misérable qu'il ne parvenait pas à maîtriser ses émotions, et qu'il se cachait plus que jamais derrière sa morgue.

Le militaire devait impérativement tenir compte de la différence de classes entre André et lui, pour oublier la différence de sexe. Ecœuré lui-même par son attitude mais convaincu de ne pouvoir agir autrement en son âme et conscience, il planta son regard implacable dans les yeux brillants de son vis-à-vis.

- Alors ! Que faites-vous dans mon bureau ?

- Oscar veut vous voir ! jeta André avant de s'enfuir.

- Le colonel de Jarjayes ! lui cria Girodelle en regardant s'amenuiser la silhouette.

« Pardon André… »

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Pourquoi ?

Pourquoi l'avait-il traité de la sorte ? Plus hautain que jamais…

André courait sans but précis, juste pour sécher les larmes qu'elle sentait s'échapper. Elle faisait appel à toute son indignation, toute sa fierté d'être humain. Rien n'y faisait !

Au détour d'une allée, elle trébucha et s'effondra de tout son long. Se recroquevillant, elle sanglota comme rarement elle l'avait fait jusqu'à présent.

Pourquoi la détestait-il tant ?

Le visage de Victor-Clément de Girodelle passait devant ses yeux. Elle tenta de chasser cette vision inopportune de toutes ses forces. En vain… Ses yeux gris-vert la transperçait sans la voir, son sourire ne s'adressait pas à elle. Elle n'existait pas ! André n'existait pas ! Il n'était qu'un domestique, un meuble, tout juste bon à servir. Il l'agréait parce qu'il était le compagnon d'armes d'Oscar, un point c'est tout !

Elle s'en voulait de ces larmes intarissables pour un homme qui se comportait comme n'importe quel homme de cour conscient de sa supériorité sur le domestique qu'elle était. Sauf que… ce n'était pas n'importe quel courtisan.

C'était l'homme qu'elle aimait ! C'était déraisonnable, elle le savait bien. Mais peut-on commander à son cœur ?

- Lieutenant, murmura-t-elle d'une voix brisée, pourquoi être si dur avec moi ? Moi qui ne demande qu'à vous aimer sans jamais vous le dire. En ai-je le droit ? Non, je le sais bien.

Elle eut un pauvre sourire. Victor serait sans doute horrifié de savoir quels sentiments lui portait le valet de son supérieur. Et s'il venait à apprendre qu'André était une femme….

Cela ne changerait rien, soufflait la petite voix de sa conscience. Elle n'en demeurerait pas moins une domestique et lui, le comte Victor-Clément de Girodelle, de bonne lignée. Au mieux aurait-elle droit à une nuit entre ses bras, une heure, quelques instants…

Enfin, la violence de son désespoir s'estompa. Mais son cœur était trop blessé, et son indignation trop vive, pour qu'elle envisage de retourner à la caserne, au risque d'y croiser de nouveau le regard méprisant du lieutenant. Ses pas la conduisirent aux écuries.

« Oscar saura bien m'y retrouver. »

Pourquoi s'était-il montré si cinglant ? Elle continuait à se le demander, tournant et retournant sans arrêt leur échange, lacérant de plus en plus profondément son cœur tourmenté. Sans l'apprécier, Girodelle la tolérait sans difficulté. D'autant plus qu'André avait reçu une excellente éducation aux côtés d'Oscar, même si celle de son amie était évidemment plus accomplie.

Pourquoi avait-il fallu qu'elle s'éprenne d'un de ces Jean-Foutre de noble de cour ! Ne pouvait-elle s'amouracher d'un gentil garçon comme celui auquel elle avait donné son premier baiser ?

Soudain, elle sursauta. Qu'était-elle en train de penser ? Elle n'avait pas à tomber amoureuse, un point c'est tout !

« Morbleu ! Si grand-mère avait pu lire dans mes pensées à cet instant précis, elle aurait sauté de joie en préparant la robe de mariée !... Sauf que, aucune union ne serait envisageable entre nous… » pensa amèrement la jeune fille en plongeant son visage dans la crinière de sa jument bai.